UNIVERSITÉ POPULAIRE D'ÉTÉ DES NCS - 2013

Penser dans la « jungle des villes »

axe: Une ville pour tout le monde

Par Mis en ligne le 15 juillet 2013

Publié deux mois avant Mai 1968, le Droit à la ville a sans doute ins­piré quelques slo­gans pen­dant les mani­fes­ta­tions, mais l’ouvrage a sur­tout connu, avec sa tra­duc­tion anglaise en 1996 et la décou­verte de cette œuvre par le monde de la recherche anglo­phone, ce qu’il faut bien appe­ler une deuxième nais­sance. Le concept s’est imposé depuis comme une réfé­rence incon­tour­nable des pen­sées cri­tiques et radi­cales de la ville chez des auteurs comme David Harvey ou Edward Soja, mais aussi bien au-delà, notam­ment en Amérique latine, et jusqu’en Corée. Le « droit à la ville » a même été inté­gré aux rap­ports de l’ONU et de l’Unesco depuis une décen­nie. En 2010, un rap­port d’ONU Habitat invi­tait ainsi les auto­ri­tés locales à donner à chaque résident un « droit à la ville ».

La dif­fu­sion mon­diale de ce concept tient avant tout aux apports théo­riques de l’ouvrage. Le phi­lo­sophe y rejette la spé­cia­li­sa­tion et la frag­men­ta­tion des pen­sées de la ville entre socio­logues, géo­graphes, amé­na­geurs, archi­tectes… L’approche se veut consciem­ment tota­li­sante.

Car c’est bien une « théo­rie de la ville et de la société urbaine » que Lefebvre contri­bue à former. Pour l’auteur, la ville n’est pas un lieu parmi d’autres de la pro­duc­tion capi­ta­liste. Elle est même davan­tage que le lieu pri­vi­lé­gié de cette accu­mu­la­tion. En effet, « la ville moderne inten­si­fie en l’organisant l’exploitation de la société entière ». Le droit à la ville est donc sans nul doute la pre­mière ten­ta­tive de « mise en espace » de la cri­tique de l’économie poli­tique de Marx à l’échelle urbaine.

En 1968, Lefebvre dénonce l’urbanisme moderne et fonc­tion­na­liste des Trente Glorieuses, qu’il conçoit comme une forme d’urbanisme d’État au ser­vice des inté­rêts capi­ta­listes. Il observe les effets d’une pla­ni­fi­ca­tion qui implique la dis­so­cia­tion crois­sante des lieux de tra­vail et des lieux de rési­dence et la néces­sité de dépla­ce­ments pen­du­laires qui en découle. Ces dyna­miques struc­tu­relles ne trans­forment pas uni­que­ment les pay­sages et les rap­ports de pro­duc­tion, ils condi­tionnent la vie quo­ti­dienne des cita­dins, en les pri­vant des pos­si­bi­li­tés de ren­contres et d’échanges qui font l’essence de la ville.

À bien des égards, Henri Lefebvre décrit déjà la ville néo­li­bé­rale à venir, et les pré­mices d’une mise en concur­rence géné­ra­li­sée des espaces urbains : « Elle se pro­file devant les yeux, la ville idéale, la Nouvelle Athènes. New York et Paris en pro­posent déjà une image, sans comp­ter quelques autres villes. Le centre de déci­sion et le centre de consom­ma­tion se réunissent. Basée sur leur conver­gence stra­té­gique, leur alliance sur le ter­rain crée une cen­tra­lité exor­bi­tante. (…) Fortement occupé et habité par les nou­veaux Maîtres, ce centre est tenu par eux. »

Le Droit à la ville assume par ailleurs sa visée trans­for­ma­trice et éman­ci­pa­trice. Le titre de l’ouvrage est si proche du slogan qu’on pour­rait presque en venir à le regret­ter. Repris par les agences de com­mu­ni­ca­tion des minis­tères et des col­lec­ti­vi­tés locales, il est devenu un outil parmi d’autres de ce que l’on nomme désor­mais le mar­ke­ting ter­ri­to­rial. Lefebvre avait d’ailleurs tenté de dis­si­per les ambi­guï­tés : « Le droit à la ville ne peut se conce­voir comme un simple droit de visite ou de retour vers les villes tra­di­tion­nelles. » Il faut donc l’entendre comme le droit, pour les cita­dins, de pro­duire leur ville plutôt que l’accès à une ville déjà consti­tuée et struc­tu­rée par les forces capi­ta­listes. Cette « utopie expé­ri­men­tale » que Lefebvre appelle de ses vœux n’a rien à voir avec « l’idéologie de la par­ti­ci­pa­tion (qui) permet d’obtenir au moindre prix l’acquiescement des gens inté­res­sés et concer­nés. (…) N’est-il pas clair que la par­ti­ci­pa­tion réelle et active porte déjà un nom ? Elle se nomme auto­ges­tion. » C’est à cette seule condi­tion, n’en déplaise aux com­mu­ni­cants et aux tech­no­crates, que le droit à la ville prend sa véri­table dimen­sion éman­ci­pa­trice.

Ce texte a été publié sur le site ‘Les lettres française.fr » le 9 février 2012

Cécile Gintrac

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