Pensée magique : la droite canadienne et le climatonégationnisme

Alors que le rapport de 2019 d’Environnement et changement climatique Canada révèle que le Canada devance de loin le reste du monde en ce qui a trait au rythme du réchauffement de la planète[1], on aurait pu espérer que la nouvelle donnerait du fil à retordre aux auteurs du déni du changement climatique. Cependant, comme on pouvait malheureusement s’y attendre, à peine le rapport a-t-il été publié que l’économiste Ross McKitrick, chercheur principal à l’Institut Fraser, un bastion du négationnisme, a publié un article dans le Financial Post (10 avril 2019), faisant écho à l’approche « tout le monde prend un valium » du météorologue et climato-sceptique suédois Lennart Bengtssom, qui met en doute la validité des modèles utilisés par les climatologues pour calculer et prévoir les tendances au réchauffement – un stratagème habituel dans l’arsenal négationniste.

Et le blogue «No Tricks Zone », sceptique à l’égard du climat, a présenté ce qu’il a qualifié de données « non altérées » de l’Agence météorologique japonaise (apparemment une source d’information pour les partisans du rejet du climat[2]) afin de soutenir qu’il n’y a eu aucun réchauffement réel au Canada au cours des 25 dernières années[3]. Même pour un public averti, ce genre de duel de données dépasse le degré de compréhension usuel, ce qui est l’une des raisons pour lesquelles le scepticisme à l’égard de la science du climat peut maintenir une certaine emprise.

La science complexe des changements climatiques est bien sûr hors du domaine des non-initiés, et comme la majorité d’entre nous ne possède pas l’expertise nécessaire pour évaluer les données, hypothèses et modèles pertinents, nous devons nous fier à notre croyance en la crédibilité de la prépondérance de l’opinion scientifique. Il y a un grand nombre de personnes, cependant, qui sont tenaces en leurs croyances contre-courant à l’opinion scientifique dominante, comme en témoignent le mouvement anti-vaccins et la persistance du créationnisme. Comme le fait remarquer David Robert, pour le public non initié, « le développement de croyances sur les changements climatiques implique de choisir en qui avoir confiance. En général, ce ne sont pas les questions de premier ordre sur les preuves qui font la différence, ce sont les questions de second ordre sur qui croire[4] ».

De plus, l’impact des changements climatiques est cumulatif plutôt que soudain et, comme le souligne Joe Shea, professeur de géomatique environnementale à l’Université du Nord de la Colombie-Britannique, au Canada, les gens ne croiront pas vraiment aux graves répercussions du changement climatique avant qu’il ne fasse irruption dans leur vie en raison des effets amortissants de la prospérité[5]. En cela, il fait écho à une idée mise de l’avant par un certain nombre d’universitaires selon laquelle le déni des changements climatiques est, dans une certaine mesure, inhérent à la tendance évolutive du cerveau humain à se concentrer sur un danger imminent au détriment de menaces moins immédiates.

Beaucoup de gens manifestent également ce que le chercheur australien Clive Hamilton appelle le « déni désinvolte » et les « mécanismes de défense inadaptés » : le recours à un éventail de stratégies psychologiques qui visent à minimiser l’importance des mises en garde et rapports alarmants sur les changements climatiques et à éviter les conclusions logiques qui en découlent concernant la nécessité d’actions en profondeur. Dans divers écrits, Hamilton énumère ces stratégies, qui vont de l’assurance passive que la menace des changements climatiques est exagérée jusqu’à l’adoption de petits gestes pour apaiser la culpabilité et la peur, en passant par une tendance à esquiver l’information et une attitude optimiste quant à une solution technologique imminente, parmi d’autres mécanismes[6].

Les chercheurs qui étudient le climato-négationnisme s’accordent pour dire que le phénomène va de la négation pure et simple de la science du climat jusqu’à l’indifférence, en passant par divers degrés de doute quant à l’origine et à l’impact des changements climatiques. Une typologie formelle, proposée par le climatologue Stefan Rahmstorf [7] et largement reprise dans la littérature, divise les détracteurs en trois catégories : ceux qui rejettent la notion même d’une tendance vers le réchauffement climatique ; ceux qui nient les origines anthropiques des changements climatiques et maintiennent qu’il s’agit d’un phénomène naturel ; et ceux qui contestent la gravité des conséquences prévues des changements climatiques et suggèrent même que cela puisse avoir un effet positif. Comme nous le verrons dans le cas des conservateurs ordinaires et des populistes de droite au Canada, il peut y avoir des raisons politiques opportunistes pour expliquer où l’on se situe sur ce continuum.

Cependant, la force motrice du déni actif et du doute sérieux quant à la réalité des changements climatiques anthropiques est vraisemblablement une campagne orchestrée et financée par l’industrie des combustibles fossiles, qui fait l’objet d’une attention excessive de la part des grands médias.

Orchestrer le déni

Dans une interview avec Jane Mayer pour son livre Dark Money, Michael Mann, le climatologue (et climatosceptique repenti) bien connu pour son graphique en forme de bâton de hockey illustrant près d’un millénaire de stabilité climatique suivi d’une forte hausse des températures au XXième siècle, explique : « Ce dont nous n’avons pas tenu compte, c’est de la férocité des intérêts financiers et des politiciens qui obéissent à leurs ordres. Il s’agit d’un défi direct à l’industrie la plus puissante qui ait jamais existé sur la planète. Ils ne reculeront devant aucune bassesse pour contester quoi que ce soit qui menace leurs intérêts, même si c’est de la science…[8] »

Mayer cite le chercheur Robert Brulle, qui démontrait qu’entre 2003 et 2010 plus d’un demi-milliard de dollars ont été dépensés aux États-Unis pour ce qu’il caractérise comme une « campagne visant à manipuler et tromper le public sur la menace posée par les changements climatiques[9] ».

Ceux qui étudient la stratégie et les effets de la promotion délibérée de l’ignorance par la diffusion de la désinformation ont baptisé cette discipline « agnotologie » ou « sociologie de l’ignorance ». Un cas type fréquemment invoqué, qui est aussi l’inspiration des climatonégationnistes, est la campagne développée par l’agence de relations publiques Hill & Knowlton pour l’industrie du tabac, qui a servi de modèle pour semer le doute sur les changements climatiques. Toujours selon Jane Mayer, il s’agissait de recruter un groupe de scientifiques à contre-courant, d’amplifier leur voix par le biais de « think-tanks » de droite, d’organisations frauduleusement non partisanes et de publications peu fiables, le tout visant à minimiser et détourner les préoccupations concernant les dangers du tabac pour la santé et discréditer les chercheurs qui établissaient des preuves accablantes[10]. En fait, aux États-Unis, parmi les premiers scientifiques recrutés pour promouvoir le scepticisme à l’égard de la science du climat se trouvaient deux physiciens, Frederick Seitz et Fred Singer, qui étaient auparavant associés à la campagne de désinformation sans vergogne de l’industrie du tabac[11].

Ce n’est donc probablement pas un hasard si l’un des principaux climatonégationnistes au Canada, Ezra Levant, a travaillé pendant un an comme lobbyiste pour la compagnie de tabac Rothman’s. Il est la force motrice derrière The Rebel Media, fondé en 2015, connu pour ses opinions racistes d’extrême droite et surtout islamophobes et pour avoir nié l’existence des changements climatiques,[12] offrant une plate-forme au Dr Tim Ball décrit par Michael Mann comme « peut-être le plus important climatonégationniste au Canada[13] ». Ancien organisateur du Parti réformiste et partisan de la fusion avec le Parti progressiste-conservateur, Levant a publié Ethical Oil (2010), une défense des sables bitumineux prétendant que l’achat de pétrole canadien est préférable à celui d’autres pays comme l’Arabie saoudite – un argument toujours populaire chez les conservateurs comme Jason Kenney, le premier ministre albertain, qui l’a utilisé pour exhorter François Legault à donné son aval pour un nouveau pipeline (Montreal Gazette, 12 juin 2019) ainsi qu’Andrew Scheer, chef du Parti conservateur du Canada, qui compte parmi ses promesses électorales d’obliger les stations-service d’identifier les pompes fournissant de l’essence produite à partir de pétrole importé.

Le lien avec le tabac se révèle aussi dans le cas du principal « think-tank » de droite du Canada, le Fraser Institute, qui a reçu des fonds de Rothman’s et de Philip Morris dans les années 1990 et qui a organisé deux colloques en 1999 visant à remettre en question la sagesse de la réglementation gouvernementale de l’industrie du tabac, en particulier en ce qui touchait la fumée secondaire[14]. C’est aussi dans les années 90 que l’Institut Fraser a inauguré son rôle de vecteur de climatonégationnisme (rôle partagé par son homologue québécois, l’Institut économique de Montréal). L’Institut Fraser a également reçu environ 1,4 million de dollars en subventions depuis 2008 de la Charles G. Koch Charitable Foundation, financée par les frères Koch, qui ont un grand intérêt dans les sables bitumineux de l’Alberta et qui sont connus pour leur largesse dans la commandite du climatonégationnisme[15]. Selon Greenpeace, la Fondation de la famille Koch a dépensé 127 006 756 $ de 1997 à 2017 pour financer 92 groupes climatosceptique qui s’insurgeaient contre les politiques visant à lutter contre les changements climatiques[16].

Quels sont les effets de ces manœuvres orchestrées de désinformation? Propagées par les chambres d’échos en ligne et par la frange conservatrice des médias grand public (dont le Wall Street Journal, par exemple, et le National Post au Canada), elles sèment le doute chez ceux qui éprouvent de l’incertitude[17] et renforcent le biais de confirmation des personnes prédisposées à douter de la validité ou de la gravité du changement climatique parce que celui-ci menace leur vision du monde.

Le lien avec le conservatisme

Au Canada, selon un sondage Angus Reid réalisé en novembre 2018, un Canadien sur trois demeure sceptique face au fait que les changements climatiques sont provoqués par l’activité humaine[18]. Les résultats du sondage varient selon la région (comme on pouvait s’y attendre, les Albertains sont les moins susceptibles de croire aux changements climatiques), les habitudes de vote, l’âge et d’autres facteurs, mais l’une des principaux constats est que seulement le tiers des électeurs ayant voté pour le Parti conservateur en 2015 acceptent la réalité des changements climatiques et que le reste est beaucoup plus susceptible que les partisans des autres partis de croire que le réchauffement planétaire demeure une théorie non démontrée. Les anciens électeurs conservateurs sont également moins enclins que les anciens électeurs libéraux et néo-démocrates à faire confiance aux scientifiques universitaires, à l’ONU et à d’autres organismes internationaux, aux médias et au gouvernement pour les renseignements sur les changements climatiques.

De nombreux chercheurs ont démontré une corrélation claire entre les affiliations politiques conservatrices et le déni des changements climatiques et, en particulier, une incidence plus élevée du déni chez les hommes blancs conservateurs[19]. Dans une étude influente[20], Aaron McCright et Riley Dunlap placent à juste titre le négationnisme climatique dans le contexte plus large de l’anti-environnementalisme conservateur qui remonte aux années 1970 et qui est entré dans une nouvelle phase au milieu des années 1990 quand on a commencé à s’attaquer aux preuves scientifiques à l’origine des préoccupations du mouvement environnemental tout en faisant semblant d’être sensible aux problèmes environnementaux. Ils dressent un catalogue complet des diverses stratégies utilisées par le mouvement conservateur américain pour « obscurcir, déformer, manipuler et supprimer » les constats de la climatologie. Il s’agit par exemple de s’assurer que les scientifiques marginaux qui remettent en question la réalité des changements climatiques soient représentés dans les médias grands publics soucieux de favoriser une couverture « équilibrée » ou bien de promouvoir l’argument que les changements climatiques sont un phénomène naturel qui pourrait bénéficier à l’économie ou contrairement de susciter la crainte que les politiques visant à combattre les changements climatiques nuisent à l’économie et à la liberté politique ou encore d’intimider carrément les scientifiques. (Il suffit de jeter un coup d’œil rapide au discours de nombreux conservateurs canadiens pour confirmer qu’ils font recours aux mêmes stratagèmes.)

McCright et Dunlap proposent un argument centré sur le concept de « modernisation réflexive » selon lequel l’anti-environnementalisme et le négationnisme du mouvement conservateur face aux changements climatiques sont liés à un refus d’affronter les effets négatifs du capitalisme industriel et à un désir de « réaffirmer la certitude de l’ordre social capitaliste industriel de la modernisation antérieure… » (p. 105).

Il va de soi que les conservateurs, acharnés au maintien du statu quo ainsi qu’au mythe du progrès lié au récit héroïque du capitalisme et aux vertus incontestables de la croissance économique, perçoivent les changements climatiques ainsi que toute suggestion de la nécessité d’une réponse politique vigoureuse comme une grave menace pour leur vision du monde et l’ordre social dominant auquel ils s’identifient.

Cette idée concorde aussi avec les arguments de Naomi Oreskes, historienne des sciences climatiques, qui associe également le climatonégationnisme à une réticence à reconnaître l’échec du capitalisme néolibéral :

« Mes recherches ont démontré que les think-tanks et les instituts qui démentent la réalité ou la gravité des changements climatiques, ou qui suscitent la méfiance à l’égard de la climatologie, le font par intérêt personnel, par conviction idéologique ou les deux. Certains groupes, comme l’industrie des combustibles fossiles, ont un intérêt évident dans l’exploitation continue des combustibles fossiles. D’autres craignent que si nous acceptons la réalité des changements climatiques, nous soyons dans l’obligation de reconnaître les échecs du capitalisme de marché libre. D’autres encore craignent que si nous permettons au gouvernement d’intervenir sur le marché pour mettre fin aux changements climatiques, il ne conduise à une nouvelle expansion du pouvoir gouvernemental qui menacera nos libertés dans leur ensemble » (« The verdict is in on climate change », Los Angeles Times, 22 janvier 2012).

Il existe cependant des études qui contestent toute corrélation générale entre le conservatisme et le déni du changement climatique. Par exemple, Matthew Hornsey et ses collègues ont constaté que le lien entre l’idéologie conservatrice et le déni du changement climatique était beaucoup plus fort aux États-Unis que dans 24 autres pays[21]. Ils ont conclu que « il n’y a rien d’inhérent à l’idéation conspiratrice ou aux idéologies conservatrices qui prédispose les gens à rejeter la science climatique ». Cependant, ils ont également constaté une corrélation importante entre l’idéologie et le déni en Australie, au Canada et au Brésil — pays qui ont tous en commun avec les États-Unis une dépendance économique aux combustibles fossiles ainsi que des émissions de carbone par habitant plus élevées. Commentant son étude pour le média australien ABC Central West, Hornsey explique : « Lorsque les enjeux sont élevés et que l’on fait face aux énormes intérêts de l’industrie des combustibles fossiles, on assiste à des campagnes de désinformation financées, qui fournissent une ligne de pensée aux conservateurs sur la question des changements climatiques. Les médias conservateurs s’en emparent et il en découle une campagne de désinformation orchestrée, très cohérente pour envoyer le signal que le verdict scientifique n’est pas encore acquis[22] ». Et en fait, ce ne sont pas seulement les médias carrément conservateurs qui fournissent une plate-forme au climatonégationnisme. Une étude récente démontre que les climatosceptiques ont reçu plus d’attention de la part des médias grand public au fil des ans que les climatologues respectés (Le Devoir, 14 août 2019).

Climatonégationnisme et populisme de droite

Au Canada, comme ailleurs, ce sont chez les dirigeants, les partis et les groupes populistes de droite que l’on observe les expressions les plus flagrantes du discours négationniste et de l’anti-environnementalisme en général. L’une des principales caractéristiques du populisme de droite actuel est son refus agressif de reconnaître l’accélération de la dégradation écologique et son rejet des politiques – aussi faibles et inadéquates soient-elles – destinées à ralentir le rythme de la destruction de la biosphère. Ernesto Araújo, ministre des Affaires étrangères du gouvernement brésilien de droite de Jair Bolsonaro, a traité les changements climatiques de complot du « marxisme culturel » pour étouffer la croissance des économies occidentales au profit de la Chine (The Guardian, 15 novembre 2018) – une variation de la théorie du complot déjà évoquée par Donald Trump. Mais l’idée remonte à plusieurs décennies : Dans une lettre de 2002, Stephen Harper, alors député de la circonscription de Calgary-Sud-Ouest et chef de la formation populiste de droite l’Alliance réformiste-conservatrice canadienne, a décrit l’Accord de Kyoto comme « un complot socialiste qui vise à soutirer des fonds aux pays les plus riches » (Le Devoir, 31 janvier 2007).

Le lien entre populisme de droite et climatonégationnisme apparaît évident à travers les informations anecdotiques, mais il a également été confirmé par un certain nombre d’enquêtes médiatiques[23] ainsi que par une littérature académique en expansion. Des recherches sur les attitudes relatives aux changements climatiques au sein des partis populistes de droite révèlent un quasi consensus négationniste. Parmi les exemples les plus marquants, on peut citer Alternative für Deutschland, actuellement le principal parti d’opposition au Bundestag, dont le Manifeste déclare que le gouvernement allemand se sert de constatations douteuses sur les dangers des changements climatiques anthropiques pour supprimer les libertés individuelles, et UKIP, le parti d’extrême droite britannique, connu pour son rejet des changements climatiques et son hostilité aux énergies renouvelables.

Dans une étude de l’association entre le populisme de droite et le climatonégationnisme dans les pays d’Europe continentale et les pays anglo-saxons, Matthew Lockwood passe en revue les programmes des partis populistes de droite et confirme qu’ils sont « souvent hostiles aux politiques d’atténuation des changements climatiques, et leurs dirigeants et partisans expriment des attitudes climatosceptiques qui les placent en marge du discours politique usuel[24] ». M. Lockwood souligne également l’existence du climatonégationnisme et de l’hostilité aux mesures d’atténuation telles que les taxes sur le carbone et les investissements dans les énergies renouvelables au sein des partis populistes de droite des pays qui ne disposent pas de ressources nationales importantes en combustibles fossiles [25]. Pour Lockwood, la clé pour comprendre ce lien se trouve dans les valeurs autoritaires, socialement conservatrices et nationalistes adoptées par le populisme de droite ainsi que dans une prédilection pour les théories du complot évident parmi ses dirigeants et ses partisans.

De 2009 à 2018, l’Institut Adelphi de Berlin a réalisé une étude importante sur les attitudes face aux changements climatiques de 21 partis populistes de droite en Europe, dont le tiers était membre d’une coalition gouvernementale à l’époque et dont plus des trois quarts détenait un siège au Parlement européen[26]. Bien qu’elle ait fait état de variations importantes d’un parti à l’autre, l’étude a révélé que la grande majorité d’entre eux se situaient sur un spectre allant du déni complet du changement climatique anthropique jusqu’au scepticisme et au doute, en passant par la minimisation du sérieux du problème. L’étude constate également que l’une des principales objections aux politiques d’atténuation des changements climatiques est qu’elles porteraient préjudice à l’économie et imposeraient un fardeau injuste aux gens ordinaires.

Encore une fois, tous les chercheurs ne s’entendent pas sur le chevauchement entre le populisme de droite et le climatonégationnisme. En examinant l’évolution récente du Ralliment national français et de l’Alternative für Deutschland (AfD), Kate Aronoff y trouve des signes clairs d’un changement de cap sur ce front, entraîné par la jeune génération[27]. S’il y a effectivement un changement à l’horizon, il n’a toutefois pas été très visible lors de la dernière campagne parlementaire européenne, où l’AfD dévoilait son indifférence et son mépris face à la question du changement climatique[28].

Bien sûr, dans le cas de la droite populiste, prendre les changements climatiques au sérieux ne signifie pas adopter des valeurs libérales ; elle perçoit les réponses politiques nécessaires à travers ses propres lentilles xénophobes. Aronoff note que l’aile jeunesse de l’AfD à Berlin a recommandé que le parti soutienne une politique de l’enfant unique dans le sud global pour « contrer un des plus grands problèmes climatiques, la surpopulation ». Et plus généralement, comme le souligne l’historienne Pippa Catterall à propos des partisans de l’extrême droite qui prennent en compte les préoccupations environnementales : « Leur approche est axée sur le local, et non sur le global, et reflète l’importance du paysage dans les identités nationales. Leur esprit de clocher défensif signifie que ces menaces sont généralement perçues en termes culturels par l’appropriation de la victimisation, d’où la tendance à se concentrer sur l’immigration plutôt que sur les priorités des environnementalistes de gauche[29] ». Le Ralliement national en France en est un bon exemple, car il met l’accent sur une écologie identitaire et localiste. Le porte-parole du parti en matière d’environnement, Hervé Juvin, affirme qu’une réponse efficace aux problèmes écologiques est ancrée dans la protection des différences nationales par des États forts qui protègent leurs frontières[30].

Mais en général, le populisme de droite a tendance à rejeter la science du climat et reprend la notion des changements climatiques en tant que conspiration libérale/de gauche pour promouvoir un gros appareil gouvernemental, une forte fiscalité et la mondialisation. Dans la mesure où le changement climatique est le symbole d’un présent insoutenable et d’un avenir incertain, soulignant la faillite du capitalisme, il n’est pas surprenant qu’il soit un paratonnerre pour une extrême droite qui vénère les valeurs d’ordre public, de tradition, de hiérarchie et de sécurité. En outre, les stratégies de lutte contre les changements climatiques impliquent nécessairement une réglementation coordonnée aux niveaux local et mondial, ce qui va à l’encontre du nationalisme de droite et du fondamentalisme de marché typiques de l’idéologie populiste de droite.

Le déni à la canadienne

Au Canada, le populisme de droite demeure fermement ancré dans le camp du climatoscepticisme et par d’ailleurs, la ligne de démarcation entre populisme de droite et conservatisme ordinaire y est assez perméable. C’est peut être en partie lié à un phénomène identifié par Matthew Lockwood, qui souligne que si l’existence de systèmes électoraux basés sur la représentation proportionnelle donne aux populistes de droite une motivation accrue pour former leurs propres partis, dans les pays utilisant le scrutin uninominal majoritaire à un tour, les populistes de droite ont tendance à former des enclaves à l’intérieur des partis traditionnels de centre droit[31]. Il est aussi pertinent que l’actuel Parti conservateur du Canada soit le fruit d’une fusion entre l’ancien Parti progressiste-conservateur du Canada et le Parti réformiste, un parti populiste de droite né en Alberta, dont la création a été en partie l’œuvre de dirigeants de l’industrie pétrolière. Ces affinités et liens durables avec l’industrie des combustibles fossiles créent un puissant incitatif matériel et idéologique à nier la science du climat ou minimiser l’importance des changements climatiques.

L’influence omniprésente de l’industrie pétrolière et gazière sur la politique en général au Canada est également incontestable, au point où l’on peut soutenir de façon convaincante qu’elle représente un « État dans l’État » capable de subvertir les institutions démocratiques en les exploitant à ses propres intérêts étroits et armé d’un « puissant appareil de lobbying et de relations publiques qui touche tous les aspects de la société – du système politique dans son ensemble jusqu’aux médias, aux universités et à Bay Street[32] ». Un simple regard sur le bilan du Canada en matière de changements climatiques confère certainement du crédit à cette thèse. Au terme de son mandat de cinq ans à titre de vérificatrice générale indépendante du Canada en matière d’environnement, Julie Gelfand a lancé un avertissement sévère au sujet de l’échec du gouvernement à prendre des mesures suffisantes pour combattre les changements climatiques et respecter ses engagements : « Pendant des décennies, les gouvernements fédéraux ont invariablement échoué dans leurs efforts pour atteindre les cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre et le gouvernement n’est pas prêt à s’adapter à un climat changeant. Tout ceci doit changer[33] ».

Les climatonégationnistes sont cependant pratiquement inconnus parmi les libéraux et les néo-démocrates. Pour les conservateurs canadiens, appartenir à un parti dominant peut représenter une contrainte, une obligation d’au moins sembler s’en remettre à l’opinion scientifique. Les populistes de droite sont plus libres de saper ouvertement les inquiétudes de l’opinion publique face aux problèmes tels que les changements climatiques, la pollution et la déforestation, car ils ne sont soumis à aucune contrainte de manifester un respect de façade pour l’opinion scientifique ou pour les obligations des accords internationaux. Au contraire, ils associent les scientifiques du GIEC et les institutions de gouvernance internationale aux « élites mondialistes » tant méprisées dans leur discours.

Il y a néanmoins des cas de déni climatique ouvert au sein du Parti conservateur du Canada. Le cas le plus flagrant est peut-être celui de Brad Trost, un député conservateur fédéral de la Saskatchewan qui s’est porté candidat à la direction du Parti conservateur en 2017. Trost remet en question le fait que les changements climatiques anthropiques représentent une menace réelle, s’appuyant sur ses titres de géophysicien en exploration et en exploitation minière et citant des sources aussi peu fiables que le « Comité international non gouvernemental sur les changements climatiques », un organe de propagande fondé par Fred Singer (celui-là même qui a entamé sa carrière infâme comme laquais de l’industrie du tabac) pour contester la référence mondiale en matière de changement climatique, de même que par John Christy, professeur de sciences atmosphériques à l’Université de l’Alabama, un climatonégationniste tristement célèbre nommé par Donald Trump au conseil scientifique de l’Environmental Protection Agency. « Si l’on examine les données géologiques des 400 000 dernières années », Trost affirme dans le Vancouver Sun (19 décembre 2016), « il existe effectivement une corrélation entre le CO2 et les changements climatiques – les concentrations élevées de CO2 suivent, plutôt qu’elles ne précèdent, ces changements, ce qui suggère que le climat affecte les niveaux de CO2 plutôt que le contraire ».

Il poursuit avec le commentaire très révélateur que, quelle que soit leur position publique sur la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre, derrière des portes closes la plupart des conservateurs nourrissent « un profond scepticisme à l’égard de la science qui sous-tend le débat climatique ».

Et en effet, Trost n’est pas un exemple isolé. Mel Arnold, député conservateur de la Colombie- Britannique, a déclaré à un intervieweur de la CBC qu’il était sceptique quant aux affirmations concernant l’ampleur de la contribution humaine au réchauffement de la planète, affirmant que l’activité humaine ne représente que 1,5 % des émissions de gaz à effet de serre et que les changements climatiques pourraient être attribuables à des cycles naturels (CBC Daybreak South, 5 octobre 2015).

Plus récemment, un député conservateur de l’Alberta, Blaine Calkins, a dit à une classe d’élèves du secondaire que la question à savoir si le dioxyde de carbone est de la pollution demeure ouverte. « Je suis biologiste. Je sais que le dioxyde de carbone est en fait un aliment pour les végétaux, alors il y a des arguments pour et contre » (CBC News, 18 décembre 2019).

Il y a aussi bien sur le cas lamentable de Maxime Bernier. Bernier était député fédéral conservateur de la Beauce depuis 2006 et a occupé des postes ministériels dans les gouvernements successifs de Stephen Harper. Il s’est présenté à la direction du parti en 2017 et a terminé juste derrière le candidat gagnant Andrew Scheer. Il était membre du cabinet fantôme de Scheer jusqu’en juin 2018, puis a démissionné du parti en août pour créer une formation populiste de droite, le Parti populaire du Canada, en septembre 2018. La position du parti sur les changements climatiques, telle qu’exposée dans son programme électoral de 2019, est l’expression de climatonégationnisme la plus tranchée que l’on puisse imaginer, un reflet fidèle des opinions étonnantes de Bernier sur la question. Bernier rejette le terme même de « changement climatique » comme une phrase dénuée de sens qu’on utilise pour englober tout événement météorologique naturel et son contraire. Il vante les avantages de l’augmentation des niveaux de CO2 comme étant porteur pour l’agriculture (La Presse, 24 octobre 2018). Il s’agit en fait d’un refrain courant chez les négationnistes, qui trouvent une expression plus élaborée dans une brochure [34] écrite par un autre Canadien, Patrick Moore, ancien militant de Greenpeace qui s’est depuis rétracté pour se recycler comme porte-parole de l’industrie du charbon, du nucléaire et des pâtes et papiers.

Cette célébration des émissions de CO2 s’inscrit dans la plateforme du Parti populaire, qui demande entre autres le retrait du Canada des accords de Paris, l’abolition de la taxe carbone et la fin des subventions aux technologies vertes[35]. Dernièrement, Bernier a ajouté sa voix au barrage d’insultes déclenché par des populistes de droite contre la jeune militante suédoise Greta Thunberg, déclarant sur Twitter que Thunberg « est devenue la mascotte internationale de l’alarmisme climatique ». Il a ajouté que « le but de la gauche verte est de transformer radicalement notre société par la peur hystérique que la fin du monde approche et que nous n’avons d’autre choix que d’abandonner nos libertés et notre mode de vie » (Global News, 2 septembre 2019).

Sur la scène extraparlementaire, le mouvement des gilets jaunes du Canada et la protestation pro-pipeline « United We Roll » qui y est associée servent d’étude de cas sur la propension des populistes de droite à nier l’existence des changements climatiques. S’inspirant prétendument du mouvement du même nom en France, il se distingue de l’original par son parti-pris résolument à droite[36]. La teneur générale de son attitude à l’égard des changements climatiques se résume par un slogan sur une pancarte brandie lors d’une manifestation le 19 février sur la colline du Parlement : « The sun changes the weather, not CO2. Carbon tax is a scam » (Huffington Post, 20 février 2019). Ce mouvement fait preuve aussi d’une poussée nationaliste de droite et nombre de ses partisans soutiennent l’argument des politiciens conservateurs selon lequel il est préférable d’exploiter les combustibles fossiles canadiens plutôt que d’importer du pétrole de l’étranger, une idée qui a également été reprise dernièrement par Elizabeth May, chef du Parti vert du Canada[37].

Le déni qui n’ose pas dire son nom

Bien que la ligne de démarcation entre le populisme de droite et le conservatisme dominant au Canada soit floue, la majorité des conservateurs se présentant ou élu à un poste public au Canada se soucient beaucoup moins de contredire les climatologues que de renverser ou d’entraver les politiques visant à atténuer les changements climatiques. Le sociologue canadien William Carroll définit ce « déni doux » comme la reconnaissance de l’origine du changement climatique dans l’activité humaine couplé à « un menu de solutions axées sur le marché qui ne sont manifestement pas assez vigoureuses pour créer les types de changements qui nous mettraient sur la voie de la stabilisation du climat [38] ». Les négationnistes doux et les négationnistes durs émettent des opinions semblables au sujet de l’impact économique néfaste de politiques plus robustes de lutte contre la chaos climatique plus telles que l’investissement dans les énergies renouvelables, les réglementations en matière d’efficacité énergétique et les politiques rigoureuses d’évaluation des impacts environnementaux, et sont particulièrement hostiles aux systèmes de plafonnement et d’échange et aux taxes carbone. Ils font valoir que de telles mesures nuisent à la compétitivité économique nationale.

Le gouvernement de Stephen Harper illustre bien ces deux points. Comme nous l’avons déjà mentionné, avant son élection, Harper lui-même a ouvertement remis en question la science du climat, prétendant que l’Accord de Kyoto était fondé sur des « preuves scientifiques provisoires et contradictoires », et il y avait à l’intérieur de son administration un certain nombre de personnes accusées de climatoscepticisme, comme Leona Aglukkaq[39], ministre de l’Environnement de 2013 à 2015, et Joe Oliver[40], ministre des Ressources naturelles de 2011 à 2014. Une fois élu, Harper s’est assuré que l’administration était cyniquement plus circonspecte dans ses déclarations publiques.

Nathan Young et Aline Coutinho ont mené une étude comparative du gouvernement Harper au Canada et de celui de John Howard, chef du Parti libéral de centre droit, en Australie de 1996 à 2007. Ils ont choisi ces deux régimes parce que tous deux s’opposaient fermement aux efforts internationaux de lutter contre les changements climatiques. Les chercheurs constatent que l’administration Harper avait tendance dans son discours à ne pas nier carrément le consensus scientifique, mais cherchait plutôt à affaiblir le soutien à l’action climatique par le biais de diverses « stratégies de promotion de l’ignorance. » Ils jugent cette stratégie plus efficace : « En acceptant la position consensuelle sur les changements climatiques, les gouvernements se libèrent du besoin de la contredire et peuvent plutôt se concentrer sur les raisons pour lesquelles il est imprudent d’agir de manière décisive [41] ». Inutile de préciser que le bilan du gouvernement Harper en matière de changements climatiques est lamentable[42], qu’il s’agisse de sabrer dans le financement en recherche, de réduire au silence les scientifiques ou de légiférer au nom de l’industrie des combustibles fossiles en démantelant diverses mesures de protection environnementale considérées tant d’obstacles au libre jeu du secteur pétrolier, tel que le fameux projet de loi général C-38, surnommé par certains « La loi de destruction environnementale ».

Ce phénomène de négationnisme doux se voit chez plusieurs dirigeants politiques conservateurs, dont Jason Kenney, ancien ministre dans le cabinet de Stephen Harper et actuel premier ministre de l’Alberta sous le United Conservative Party. Kenney a déclaré que les membres de son parti acceptent généralement le consensus scientifique sur les changements climatiques anthropiques, bien qu’il ait indiqué qu’il y a de la place pour les gens qui rejettent carrément ce consensus (Global News, 22 mars 2019). Il a également proclamé : « Oui, je suis un négationniste de la taxe carbone mais je ne suis pas un négationniste du changement climatique » (cité dans le National Observer, 22 mai 2018). Mais même si son déni semble doux, il joue dur avec les militants du climat et d’autres défenseurs de l’environnement alors qu’il se fait champion des sables bitumineux et des pipelines et qu’il lutte avec acharnement contre les taxes sur le carbone. Son gouvernement a établi une caisse spéciale de 30 millions de dollars pour financer des attaques, y compris des poursuites judiciaires, contre les critiques de l’industrie pétrolière et gazière, et pour dénoncer le « financement étranger » de ce qu’il décrit comme une campagne des groupes environnementaux afin d’enclaver les ressources énergétiques canadiennes. Son « centre de crise » a été dénoncé par des groupes de défense des libertés civiles tels qu’Amnesty International comme de l’intimidation et une menace à la liberté de parole[43].

Le chef du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario, Doug Ford, premier ministre de la province la plus peuplée du Canada, offre un autre exemple de la façon dont la reconnaissance du caractère anthropique des changements climatiques peu aller de pair avec un rejet catégorique des mesures d’atténuation. Bien qu’il prétende croire à la réalité des changements climatiques anthropiques, il n’a pas hésité à interdire les références à la question par les ministères de l’Ontario, à annuler le programme de plafonnement et d’échange de la province malgré le manque total d’appui public pour sa décision (Financial Post, 17 janvier 2019) et à se fixer comme objectif de combattre la taxe carbone aux frais des contribuables, notamment en adoptant une loi exigeant que les stations de service affichent sur leurs pompes une étiquette contre la taxe. Dans le cas de Ford, son offensive s’encadre dans le contexte d’une guerre sans merci contre la protection de l’environnement qui comprend entre autres le démantèlement de l’organisme indépendant chargé de surveiller la conformité du gouvernement aux lois environnementales provinciales.

Discours et promesses des conservateurs à la veille des élections fédérales 

On peut se demander si la position des politiciens conservateurs comme Kenney et Ford relève plus de calculs cyniques ou de convictions. Il s’agit sans doute d’un mélange de motifs. On sait, selon la théorie de la justification du système, que ceux qui sont a priori favorables au système économique actuel ont tendance à minimiser l’importance des changements climatiques en dépit des preuves scientifiques accablantes[44]. Et comme font remarquer plusieurs commentateurs, les stratèges conservateurs savent fort bien que même si la crise climatique se trouve parmi les principales préoccupations de la majorité de l’électorat au Canada, la lutte contre les changements climatiques ne figure pas parmi les priorités de la plupart des électeurs conservateurs[45]. Ainsi, la question ne fait pas l’objet d’une attention particulière dans la plateforme et le discours du parti Conservateur à l’approche des élections fédérales en octobre 2019. Dans leur plan de protection de l’environnement » on reconnait la nature anthropique des changements climatiques mais on cherche à affaiblir la portée de ce constat en minimisant la contribution de Canada au problème à l’échelle mondial en soulignant que le Canada est responsable de 1,6 % des émissions[46]. On passe sous silence le fait qu’en tenant compte de la taille de la population, le Canada est l’un des plus grands émetteurs mondial de gaz à effet de serre par personne, dépassant tous les autres pays du G-20. On trouve ensuite un bouc émissaire en pointant le doigt sur la Chine et on parle de « fuite de carbone » l’idée selon laquelle les mesures comme le taxe carbone destines à réduire les émissions de gaz à effet de serre aboutissent à un transfert de production et des émissions connexes aux pays avec des lois environnementales moins strictes.

C’est l’un des prétextes dont Andrew Scheer se sert pour justifier son engagement à abolir la taxe de carbone. Il a promis aussi d’abroger deux lois : la loi C-69 adopté en juin, qui établit un nouvel agence qui régira l’évaluation des impacts environnementaux des projets énergétiques de compétence fédérale incluant les pipelines, et la loi C-48, qui officialise un moratoire sur la circulation des pétroliers qui transportent plus de 12 500 tonnes métriques de pétrole le long de la côte nord de la Colombie-Britannique  afin de protéger une région qui comporte l’écosystème fragile de la forêt pluviale du Grand Ours et les îles Haida Gwaii.

Les conservateurs n’abandonnent pas pour autant, du moins en principe, l’objectif de réduire les émissions de gaz à effet de serre par rapport à leur niveau de 2005. Pour atteindre leur but d’une réduction de 30 % d’ici 2030 ils misent sur une innovation technologique salvatrice (et rentable pour l’entreprise privée!) qui rendrait le secteur pétrolier et gazier du Canada « le plus propre du monde ». Les grands émetteurs de gaz à effet de serre seront obligés d’y investir.

Et Scheer persiste à parler du développement d’un « corridor énergétique » pancanadien qui faciliterait la construction de pipelines, gazoducs et lignes électriques et le transport du pétrole de l’ouest vers l’est du Canada malgré l’opposition ferme des québécoises et québécois aux pipelines qui s’est manifestée dans l’accueil hostile au projet Énergie Est.

Sous l’angle de politiques concrètes, si on se fie au projet conservateur canadien, il semblerait que la distinction entre déni décomplexé et déni doux est plutôt négligeable, surtout dans un contexte d’effondrement climatique et écologique en cours.[47] Mais étant donné l’enjeu on ne peut plus urgent pour le sort de l’humanité et de la vie plus qu’humaine, on pourrait en dire presqu’autant de la vaste majorité des plans d’action de l’ensemble du spectre politique. Des mesures axées sur le marché telles que les systèmes de plafonnement et échange ainsi que les taxes carbones qui permettent aux entreprises de payer pour le privilège de réchauffer la planète, ou bien la croissance verte, même dans sa version équitable, qui refuse toujours la réalité des limites biophysiques de nos activités productrices, ne sont que des piètres pansements sur des blessures mortelles. En fin de compte, aussi déconnectés qu’ils soient, les conservateurs sont loin d’être seuls à faire l’autruche ;  on aura beau le nier, le climatonégationnisme règne en maître.

Andrea Levy
Septembre 2019

  1. Selon un rapport gouvernemental, le Canada se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète. Depuis 1948, la température moyenne annuelle a augmenté de 1,7 degré et de 2,3 degrés dans le Nord. https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/201904/01/01-5220442-climat-le-canada-se-rechauffe-deux-fois-plus-vite-que-le-reste-du-monde.php.
  2. John Cook, «The Japan Meteorological Agency temperature record », 12 février 2013, https://skepticalscience.com/jma_temperature_record.html.
  3. Gosselin, « CBC Claims Canada Warming Twice As Fast As Globe, Yet Data Tell A Different Story: No Warming In 25 Years! » No Tricks Zone, 3 avril 2019, https://notrickszone.com/2019/04/03/cbc-claims-canada-warming-twice-as-fast-as-globe-yet-data-tell-a-different-story-no-warming-in-25-years/.
  4. David Robert, « This one weird trick will not convince conservatives to fight climate change », Vox, 29 décembre 2016, https://www.vox.com/science-and-health/2016/12/28/14074214/climate-denialism-social.
  5. Carolina de Ryk, interview avec Joe Shea, Daybreak North, CBC Radio, 2 avril 2019, https://podcast-a.akamaihd.net/mp3/podcasts/daybreaknorthbc1-09yXahTe-20190402.mp3.
  6. Voir par exemple, « Why We Resist the Truth about Climate Change », A paper to the Climate Controversies: Science and Politics conference, Museum of Natural Sciences, Brussels, 28 octobre 2010, pp. 4-5, https://clivehamilton.com/wp-content/uploads/2012/11/why_we_resist_the_truth_about_climate_change.pdf.
  7. « The Climate Sceptics: Weather Catastrophes and Climate Change—Is There Still Hope For Us? » Potsdam: Potsdam Institute for Climate Impact Research, 2004, http://www.pik-potsdam.de/~stefan/Publications/Other/rahmstorf_climate_sceptics_2004.pdf.
  8. Jane Mayer, Dark Money, (New York: Doubleday, 2016), chap. 8, The Fossils, pp. 199-200.
  9. Ibid., p. 205.
  10. Pour une discussion en profondeur de l’arsenal des climatonégationnistes voir Riley Dunlap et Aaron McCright, « Challenging Climate Change: The Denial Countermovement », dans Riley E. Dunlap et Robert J. Brulle (eds.), Climate Change and Society: Sociological Perspectives (New York: Oxford University Press, 2015), pp. 300-332.
  11. Mayer, Dark Money, p. 208.
  12. Andy Rowel « Rebel Media: From Promoting Tar Sands and Climate Denial to “Bigoted Lunatics” », Oil Change International, 24 juin 2017, http://priceofoil.org/2017/06/24/rebel-media-from-promoting-tar-sands-and-climate-denial-to-bigoted-lunatics/.
  13. Michael E. Mann, The Hockey Stick and the Climate Wars, (New York: Columbia University Press, 2012), p. 95.
  14. Donald Gutstein, « Follow the Money, Part 5 – The Tobacco Papers Revisited », Rabble, 24 avril 2014, http://rabble.ca/blogs/bloggers/donald-gutstein/2014/04/follow-money-part-5-tobacco-papers-revisited.
  15. Voir par exemple, John McMurtry, « The Koch Brothers and the Tar-Sands », The Bullet, July 5, 2019, https://socialistproject.ca/2019/07/koch-brothers-and-the-tarsand.
  16. « Koch Industries: Secretly Funding the Climate Denial Machine », https://www.greenpeace.org/usa/global-warming/climate-deniers/koch-industries.
  17. Selon une étude américaine, la médiatisation de même un faible degré de dissidence parmi les scientifiques, peut inciter les gens à douter de l’importance d’un problème environnemental quelconque et miner l’appui aux politiques visant à le résoudre. L’étude en question est citée dans Karin Edvardsson Björnberg, Mikael Karlsson, Michael Gilek, Sven OveHansson, « Climate and environmental science denial: A review of the scientific literature published in 1990–2015 », Journal of Cleaner Production, Vol. 167, novembre 2017, https://doi.org/10.1016/j.jclepro.2017.08.066.
  18. « Dueling realities? Age, political ideology divide Canadians over cause and threat of climate change », Angus Reid Institute, 30 novembre 2018, http://angusreid.org/climate-change-beliefs/.
  19. Voir par exemple, Jessica M. Santos et Irene Feygina, « Responding to Climate Change Skepticism and the Ideological Divide » Michigan Journal of Sustainability, vol. 5, no 1, 2017, DOI: http://dx.doi.org/10.3998/mjs.12333712.0005.102.
  20. M. McCright, Aaron et Riley Dunlap, « Anti-reflexivity: The American Conservative Movement’s Success in Undermining Climate Science and Policy », Theory Culture & Society, Vol. 27, 2010: 100-133.
  21. Matthew J. Hornsey, Emily A. Harris et Kelly S. Fielding, « Relationships among conspiratorial beliefs, conservatism and climate scepticism across nations », Nature Climate Change, Vol. 8, juillet 2018, https://doi.org/10.1038/s41558-018-0157-2.
  22. Micaela Hambrett, « Climate change and when human nature can lead to rejection of science », ABC Central West, 31 mars 2019, https://www.abc.net.au/news/2019-03-31/climate-change-when-human-nature-leads-to-rejection-of-science/10952244.
  23. Voir par exemple l’enquête de Chloe Farand, « Denial and Dampening Ambition: Where Do Europe’s Right-Wing Populist Parties Stand on Climate Change? » DesmogUK, 17 mai 2019,

    https://www.desmog.co.uk/2019/05/16/right-wing-populist-parties-climate-science-denial-european-parliament-elections.

  24. Matthew Lockwood, « Right-wing populism and the climate change agenda: exploring the linkages », Environmental Politics, 27:4, 2018, p. 712.
  25. Ibid., p. 721.
  26. Stella Schaller et Alexander Carius, « Convenient Truths: Mapping climate agendas of right-wing populist parties in Europe », Berlin : Adelphi, 26 février 2019, https://www.adelphi.de/de/system/files/mediathek/bilder/Convenient%20Truths%20-%20Mapping%20climate%20agendas%20of%20right-wing%20populist%20parties%20in%20Europe%20-%20adelphi.pdf
  27. Kate Aronoff, « The European Far Right’s Environmental Turn », Dissent, 31 mai 2019, https://www.dissentmagazine.org/online_articles/the-european-far-rights-environmental-turn
  28. « Germany’s AfD embraces climate change denial as part of EU campaign », The Local De, 20 mai, 2019

    https://www.thelocal.de/20190520/germanys-afd-embraces-climate-change-denial-as-part-of-eu-campaign.

  29. Pippa Catterall, « Green nationalism? How the far right could learn to love the environment », The Conversation, 11 avril 2017, https://theconversation.com/green-nationalism-how-the-far-right-could-learn-to-love-the-environment-76035.
  30. « L’écologie de retour au RN, “localiste” et très identitaire », La Croix, 14 février, 2019, https://www.la-croix.com/France/Politique/L-ecologie-retour-RN-localiste-tres-identitaire-2019-02-14-1301002433.
  31. Lockwood, « Right-wing populism », p. 715.
  32. Bruce Livesey, « Is the Oil Industry Canada’s “Deep State”? » The Tyee, 17 mai 2018. Voir aussi le Corporate Mapping Project, un projet de recherche sur six ans qui vise à tracer le pouvoir et l’influence économique et politique des industries de combustibles fossiles de l’ouest du Canada et à rendre cette information largement accessible, corporatemapping.ca
  33. Le point de vue de la commissaire, Rapport de la commissaire à l’environnement et au développement durable au Parlement du Canada printemps 2019, http://www.oag-bvg.gc.ca/internet/Francais/parl_cesd_201904_00_f_43306.html
  34. Patrick Moore, « The Positive Impact of Human CO2 Emissions on the Survival of Life on Earth », Frontier Centre for Public Policy, juin 2016, https://fcpp.org/sites/default/files/documents/Moore%20-%20Positive%20Impact%20of%20Human%20CO2%20Emissions.pdf.
  35. Plateforme électorale 2019, Parti populaire du Canada, https://www.partipopulaireducanada.ca/rechauffement_planetaire_et_environnement_rejeter_l_alarmisme_et_se_concentrer_sur_des_ameliorations_concretes.
  36. Sur les gilets jaunes canadiens, voir par exemple Trevor Harrison, « Morbid symptoms: Alberta’s yellow vest movement », Canadian Dimension, hiver 2019, https://canadiandimension.com/articles/view/morbid-symptoms-albertas-yellow-vest-movement.
  37. « Le Parti vert veut mettre fin aux importations de pétrole de l’étranger » https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1172052/parti-vert-importations-petrole-etranger-elisabeth-may.
  38. Cité par Gavin Macrae dans « State of Denial », Watershed Sentinel, 11 février 2019, https://watershedsentinel.ca/articles/state-of-denial.
  39. Mike de Souza, « Stephen Harper’s environment minister casts doubt on climate change », O.Canada.com, 8 octobre 2013, https://o.canada.com/news/stephen-harpers-environment-minister-casts-doubt-on-climate-change.
  40. « Joe Oliver beats back accusations of climate change denial », CBC News, 16 avril 2013, https://www.cbc.ca/news/politics/joe-oliver-beats-back-accusations-of-climate-change-denial-1.1353252.
  41. Nathan Young et Aline Coutinho, « Government, anti-reflexivity, and the construction of public ignorance about climate change: Australia and Canada compared », Global Environmental Politics, 13 (2), 2013: 89-108.
  42. Voir par exemple Toby Sanger et Graham Saul, « The Harper Government and Climate Change », dans Teresa Healy, ed., The Harper Record, (Canadian Centre for Policy Alternatives, 2008), pp. 281-297.
  43. « Jason Kenney’s “war room” is a threat to free speech », Press Progress, 3 juillet, 2019, https://pressprogress.ca/jason-kenneys-war-room-is-a-threat-to-free-speech-say-civil-liberties-and-human-rights-groups.
  44. Jessica M. Santos et Irene Feygina, « Responding to Climate Change Skepticism and the Ideological Divide » Michigan Journal of Sustainability, vol. 5, no 1, 2017, DOI: http://dx.doi.org/10.3998/mjs.12333712.0005.102.
  45. Adam Radwanski, « The political calculations behind Andrew Scheer’s climate-change plans » The Globe and Mail, 3 mai 2019, https://www.theglobeandmail.com/canada/article-the-political-calculations-behind-andrew-scheers-climate-change-plans.
  46. « Un vrai plan pour protéger notre environnement », https://unvraiplan.ca.
  47. Voir l’incontournable essai de David Wallace-Wells, « The Uninhabitable Earth », New York Magazine, 10 juillet 2017, http://nymag.com/intelligencer/2017/07/climate-change-earth-too-hot-for-humans.html.