Article 18

Des paysans et de la coopération

Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 25 mai 2017

« le régime de coopé­ra­teurs civi­li­sés, quand les moyens de pro­duc­tion appar­tiennent à la société et que le pro­lé­ta­riat comme classe a triom­phé de la bour­geoi­sie, c’est le régime socialiste »

Lénine
6 jan­vier 1923

I

Il me semble que nous ne prê­tons pas une atten­tion suf­fi­sante à la coopé­ra­tion. Je ne pense pas que tous com­prennent que, depuis la Révolution d’Octobre et indé­pen­dam­ment de la NEP (au contraire, sous ce rap­port il faut dire : pré­ci­sé­ment grâce à la NEP), la coopé­ra­tion acquiert chez nous une impor­tance tout à fait excep­tion­nelle. Les rêves des vieux coopé­ra­teurs ren­ferment beau­coup de chi­mères. Ils sont sou­vent ridi­cules parce que fan­tas­tiques. Mais en quoi le sont-ils ? En ce qu’on ne com­prend pas la signi­fi­ca­tion fon­da­men­tale, essen­tielle, de la lutte poli­tique de la classe ouvrière pour le ren­ver­se­ment de la domi­na­tion des exploi­teurs. Aujourd’hui, ce ren­ver­se­ment s’est fait chez nous, et bien des rêves fan­tas­tiques, voire roman­tiques, voire vul­gaires, des anciens coopé­ra­teurs deviennent une réa­lité dépour­vue de tout artifice.

En effet, chez nous, le pou­voir d’Etat étant exercé par la classe ouvrière, et l’Etat déte­nant tous les moyens de pro­duc­tion, il ne nous reste effec­ti­ve­ment qu’à grou­per la popu­la­tion dans des coopé­ra­tives. Lorsque la popu­la­tion est grou­pée au maxi­mum dans les coopé­ra­tives, le socia­lisme se réa­lise de lui-même, ce socia­lisme qui pro­vo­quait aupa­ra­vant des raille­ries légi­times, des sou­rires, le dédain des gens convain­cus avec juste raison de la néces­sité de la lutte de classes, de la lutte pour le pou­voir poli­tique, etc. Eh bien, tous les cama­rades ne se rendent pas compte de l’importance énorme, illi­mi­tée, que la coopé­ra­tion acquiert pour nous aujourd’hui en Russie. Par la NEP nous avons fait une conces­sion au paysan consi­déré comme mar­chand, au prin­cipe du com­merce privé ; de là, pré­ci­sé­ment (à l’encontre de ce que cer­tains s’imaginent), la portée immense de la coopé­ra­tion. En somme, tout ce qu’il nous faut, sous le régime de la NEP, c’est grou­per dans des coopé­ra­tives des couches suf­fi­sam­ment larges et pro­fondes de la popu­la­tion russe ; car nous avons trouvé aujourd’hui le moyen de com­bi­ner l’intérêt privé, l’intérêt com­mer­cial privé, d’une part, et son contrôle par l’Etat, d’autre part, le moyen de subor­don­ner l’intérêt privé à l’intérêt géné­ral, ce qui autre­fois était la pierre d’achoppement pour un grand nombre de socia­listes. En effet, le pou­voir d’Etat sur les prin­ci­paux moyens de pro­duc­tion, le pou­voir d’Etat aux mains du pro­lé­ta­riat, l’alliance de ce pro­lé­ta­riat avec les mil­lions de petits et tout petits pay­sans, la direc­tion de la pay­san­ne­rie assu­rée à ce pro­lé­ta­riat, etc., — n’est-ce pas tout ce qu’il faut pour construire à partir de la coopé­ra­tion, de la coopé­ra­tion à elle seule, que nous trai­tions aupa­ra­vant de mer­can­tile, et qu’à cer­tains égards nous avons le droit de trai­ter aujourd’hui, sous la NEP, de la même façon, n’est-ce pas tout ce qui est néces­saire pour édi­fier une société socia­liste inté­grale ? Ce n’est pas encore la construc­tion de la société socia­liste, mais c’est tout ce qui est néces­saire et suf­fi­sant à cet effet.

Or, c’est ce que sous-estiment beau­coup de nos mili­tants pra­ti­ciens. On regarde la coopé­ra­tion avec dédain, on ne com­prend pas l’importance excep­tion­nelle qu’elle a d’abord dans son prin­cipe (les moyens de pro­duc­tion appar­tiennent à l’Etat), ensuite du point de vue de la tran­si­tion à un nouvel état de choses par la voie la plus simple, la plus facile, la plus acces­sible au paysan.
Or, c’est là, encore une fois, l’essentiel. Imaginer toutes sortes de pro­jets d’associations ouvrières pour construire le socia­lisme, est une chose ; autre chose est d’apprendre à construire ce socia­lisme pra­ti­que­ment, de façon que tout petit paysan puisse par­ti­ci­per à cette œuvre. C’est à ce stade que nous sommes par­ve­nus aujourd’hui. Ceci étant, il est cer­tain que nous en pro­fi­tons très insuffisamment.

En adop­tant la NEP nous avons forcé la note non pas en ce sens que nous avons réservé trop de place au prin­cipe de l’industrie et du com­merce libres, mais en ce sens que nous avons oublié la coopé­ra­tion, que nous la sous-esti­mons aujourd’hui, que nous avons déjà com­mencé à oublier la portée gigan­tesque de la coopé­ra­tion, des deux points de vue indi­qués plus haut.
J’ai l’intention à pré­sent de m’entretenir avec le lec­teur de ce que l’on peut et de ce que l’on doit pra­ti­que­ment accom­plir tout de suite, en par­tant de ce prin­cipe « coopé­ra­tif ». Par quels moyens peut-on et doit-on, dès main­te­nant, déve­lop­per ce prin­cipe « coopé­ra­tif », de façon que chacun se rende net­te­ment compte de sa portée socia­liste ? Du point de vue poli­tique, il faut faire en sorte que non seule­ment les coopé­ra­tives béné­fi­cient, en géné­ral et tou­jours, de cer­tains avan­tages, mais que ceux-ci soient d’ordre pure­ment maté­riel (taux d’intérêt ban­caire, etc.). Il faut que l’Etat avance aux coopé­ra­tives des fonds dépas­sant au moins légè­re­ment les cré­dits que nous avan­çons aux entre­prises pri­vées, en les por­tant même au niveau des cré­dits consen­tis à l’industrie lourde, etc. Un régime social ne surgit qu’avec l’appui finan­cier d’une classe déter­mi­née. Inutile de rap­pe­ler les cen­taines et les cen­taines de mil­lions de roubles que coûta la nais­sance du capi­ta­lisme « libre ».

Aujourd’hui, nous devons com­prendre et mettre en pra­tique cette vérité qu’au moment actuel le régime social que nous devons sou­te­nir par-dessus tout, c’est le régime coopé­ra­tif. Mais il faut le sou­te­nir dans le vrai sens du mot ; c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de n’importe quels échanges coopé­ra­tifs ; on doit entendre par là l’appui en faveur des échanges coopé­ra­tifs aux­quels par­ti­cipent réel­le­ment les masses véri­tables de la popu­la­tion. Accorder une prime au paysan qui prend part aux échanges coopé­ra­tifs, c’est là un pro­cédé abso­lu­ment juste ; mais véri­fier cette par­ti­ci­pa­tion, voir à quel point elle est consciente et de bon aloi, voilà le noeud de la ques­tion. Lorsqu’un coopé­ra­teur arrive dans un vil­lage pour y ouvrir une bou­tique coopé­ra­tive, la popu­la­tion, à parler stric­te­ment, ne prend aucune part à cette fon­da­tion. Mais guidée par son inté­rêt propre, elle cher­chera à s’y asso­cier au plus vite.

Cette ques­tion offre encore un autre aspect. Du point de vue de l’Européen « civi­lisé » (ins­truit avant tout), il nous reste à faire bien peu pour que la popu­la­tion tout entière par­ti­cipe acti­ve­ment, et non pas­si­ve­ment, aux opé­ra­tions des coopé­ra­tives. A pro­pre­ment parler, il nous reste « seule­ment » à rendre notre popu­la­tion « civi­li­sée » au point qu’elle com­prenne tous les avan­tages qu’offre un ral­lie­ment géné­ra­lisé aux coopé­ra­tives, et qu’elle l’organise. « Seulement » cela. Là est toute la sagesse qu’il nous faut à pré­sent pour passer au socia­lisme. Mais ce « seule­ment » néces­site toute une révo­lu­tion, toute une époque de déve­lop­pe­ment cultu­rel de la masse popu­laire. Voilà pour­quoi nous devons avoir pour règle de raf­fi­ner et de ratio­ci­ner le moins pos­sible. Sous ce rap­port, la NEP marque un pro­grès en ce sens qu’elle s’adapte au niveau du paysan le plus ordi­naire, qu’elle ne lui demande rien au-delà. Mais pour obte­nir, au moyen de la NEP, que l’ensemble de la popu­la­tion prenne part aux coopé­ra­tives, il faut toute une époque his­to­rique. En met­tant les choses au mieux, nous pou­vons la fran­chir en dix ou vingt ans. Ce n’en sera pas moins une période his­to­rique par­ti­cu­lière, et sans passer par là, sans géné­ra­li­ser l’instruction, sans une intel­li­gence suf­fi­sante des affaires, sans apprendre dans une mesure suf­fi­sante à la popu­la­tion à se servir des livres, sans une base maté­rielle pour cela, sans cer­taines garan­ties, disons, contre la mau­vaise récolte, la famine, etc., — sans tout cela nous n’atteindrons pas notre but. Le tout main­te­nant est de savoir allier cet élan révo­lu­tion­naire, cet enthou­siasme révo­lu­tion­naire, — dont nous avons déjà fait preuve dans une mesure suf­fi­sante, et qui a été cou­ronné d’un succès total, — de savoir l’allier (dirais-je) à l’habileté d’un mar­chand intel­li­gent et ins­truit, ce qui est tout à fait suf­fi­sant pour faire un bon coopé­ra­teur. J’entends par là un mar­chand civi­lisé. Voilà ce que devraient bien se mettre dans la tête les Russes ou sim­ple­ment les pay­sans qui pensent : du moment qu’il fait du com­merce, c’est qu’il sait le faire. C’est abso­lu­ment faux. Il fait du com­merce, mais de là au savoir-faire d’un mar­chand civi­lisé, il y a très loin. Il fait du com­merce à la manière asia­tique ; tandis que pour être un vrai mar­chand, il faut faire du com­merce à l’européenne. Or, il en est éloi­gné de toute une époque.

Je ter­mine : il faut accor­der à la coopé­ra­tion une série de pri­vi­lèges d’ordre éco­no­mique, finan­cier et ban­caire ; c’est en cela que doit consis­ter l’appui accordé par notre Etat socia­liste au nou­veau prin­cipe d’organisation de la popu­la­tion. Mais ce ne sont là que les lignes géné­rales du pro­blème ; car il reste encore à pré­ci­ser et à décrire en détail le côté pra­tique, c’est-à-dire qu’il faudra encore déter­mi­ner les moda­li­tés des « primes » (ainsi que les condi­tions dans les­quelles elles seront attri­buées) offertes à la coopé­ra­tion, et qui nous per­met­traient d’aider effi­ca­ce­ment les coopé­ra­tives, de former des coopé­ra­teurs civi­li­sés. Or, le régime de coopé­ra­teurs civi­li­sés, quand les moyens de pro­duc­tion appar­tiennent à la société et que le pro­lé­ta­riat comme classe a triom­phé de la bour­geoi­sie, c’est le régime socialiste.

Le 4 jan­vier 1923.

II

Chaque fois que j’ai traité de la nou­velle poli­tique éco­no­mique, j’ai cité mon article de 1918 sur le capi­ta­lisme d’Etat. Cela a sus­cité plus d’une fois des doutes dans l’esprit de cer­tains jeunes cama­rades. Mais leurs doutes visaient sur­tout des ques­tions abs­traites d’ordre poli­tique. Ils pen­saient qu’on ne devait pas appe­ler capi­ta­lisme d’Etat un régime où les moyens de pro­duc­tion appar­tiennent à la classe ouvrière, et où celle-ci détient le pou­voir de l’Etat. Mais ils n’ont pas remar­qué que je me ser­vais de ce terme, pre­miè­re­ment, pour indi­quer la liai­son his­to­rique entre notre posi­tion actuelle et ma posi­tion dans la polé­mique contre les com­mu­nistes dits de gauche ; déjà à ce moment, j’ai montré que le capi­ta­lisme d’Etat serait supé­rieur au régime éco­no­mique exis­tant actuel­le­ment chez nous ; l’important pour moi était d’établir la filia­tion entre le capi­ta­lisme d’Etat ordi­naire et le capi­ta­lisme d’Etat non ordi­naire, et même extra­or­di­naire, dont je par­lais en expo­sant au lec­teur la nou­velle poli­tique éco­no­mique. Deuxièmement, ce qui m’a tou­jours pré­oc­cupé, c’était le but pra­tique. Or, le but pra­tique de notre nou­velle poli­tique éco­no­mique était d’accorder des conces­sions : celles-ci, dans nos condi­tions, allaient être évi­dem­ment une forme pure de capi­ta­lisme d’Etat. Voilà com­ment il faut entendre mes consi­dé­ra­tions sur ce sujet.

Mais il est encore un aspect du pro­blème où nous pou­vons avoir besoin de recou­rir au capi­ta­lisme d’Etat ou, du moins, à une confron­ta­tion avec lui. Je veux parler de la coopération.

Il est cer­tain que dans un Etat capi­ta­liste les coopé­ra­tives sont des ins­ti­tu­tions capi­ta­listes col­lec­tives. Il est éga­le­ment cer­tain que dans notre situa­tion éco­no­mique actuelle, alors que nous joi­gnons les entre­prises capi­ta­listes pri­vées (uni­que­ment sur la terre appar­te­nant à la société, et sous le contrôle du pou­voir d’Etat appar­te­nant à la classe ouvrière) aux entre­prises de type socia­liste pro­pre­ment dit (les moyens de pro­duc­tion appar­tiennent à l’Etat ; de même la terre où se trouve l’entreprise et toute l’entreprise dans son ensemble), — la ques­tion se pose d’un troi­sième type d’entreprises qui, au point de vue du prin­cipe, ne for­maient pas aupa­ra­vant une caté­go­rie à part, à savoir : les coopé­ra­tives. Sous le capi­ta­lisme privé, les coopé­ra­tives se dis­tinguent des entre­prises capi­ta­listes comme les entre­prises col­lec­tives se dis­tinguent de celles qui sont pri­vées. Sous le capi­ta­lisme d’Etat, les coopé­ra­tives se dis­tinguent des entre­prises capi­ta­listes d’Etat, d’abord comme entre­prises pri­vées, ensuite comme entre­prises col­lec­tives. Dans notre régime actuel, les coopé­ra­tives se dis­tinguent des entre­prises capi­ta­listes pri­vées, comme entre­prises col­lec­tives, mais elles ne se dis­tinguent pas des entre­prises socia­listes, si la terre où elles sont éta­blies et les moyens de pro­duc­tion appar­tiennent à l’Etat, c’est-à-dire à la classe ouvrière.

Voilà un point dont on ne tient pas suf­fi­sam­ment compte chez nous lorsqu’on traite des coopé­ra­tives. On oublie que grâce au carac­tère par­ti­cu­lier de notre régime poli­tique, les coopé­ra­tives acquièrent chez nous une impor­tance tout à fait excep­tion­nelle. Si l’on fait abs­trac­tion des conces­sions qui, soit dit à propos, n’ont pas pris chez nous un déve­lop­pe­ment tant soit peu consi­dé­rable, très sou­vent, dans nos condi­tions, la coopé­ra­tion coïn­cide entiè­re­ment avec le socialisme.

Je m’explique. En quoi les plans des anciens coopé­ra­teurs, à com­men­cer par Robert Owen, sont-ils chi­mé­riques ? C’est qu’on rêvait de trans­for­mer paci­fi­que­ment la société moderne par le socia­lisme, sans tenir compte de ces ques­tions essen­tielles que sont la lutte de classes, la conquête du pou­voir poli­tique par la classe ouvrière, le ren­ver­se­ment de la domi­na­tion de la classe des exploi­teurs. Voilà pour­quoi nous avons raison de dire que ce socia­lisme « coopé­ra­tif » est une chose pure­ment fan­tas­tique, roman­tique et même vul­gaire, puisqu’on rêve de trans­for­mer les enne­mis de classe en col­la­bo­ra­teurs de classe, et la lutte de classes en une paix de classes (paix sociale, comme on dit), par le simple grou­pe­ment de la popu­la­tion dans les coopératives.
Il est cer­tain que du point de vue de la tâche majeure de notre époque, nous avions raison, car sans une lutte de classes pour le pou­voir poli­tique dans l’Etat, il est impos­sible de réa­li­ser le socialisme.

Mais voyez comme les choses ont changé main­te­nant que le pou­voir d’Etat appar­tient à la classe ouvrière, que le pou­voir poli­tique des exploi­teurs est ren­versé, et que tous les moyens de pro­duc­tion (excepté ceux que l’Etat ouvrier accorde volon­tai­re­ment aux exploi­teurs, à titre de conces­sions, pour un temps et à cer­taines condi­tions) se trouvent entre les mains de la classe ouvrière.

Aujourd’hui, nous sommes en droit de dire que le simple déve­lop­pe­ment de la coopé­ra­tion s’identifie pour nous (compte tenu de la « petite » excep­tion signa­lée plus haut) avec celui du socia­lisme. Force nous est de recon­naître en même temps que tout notre point de vue sur le socia­lisme a radi­ca­le­ment changé. Ce chan­ge­ment radi­cal consiste en ceci : autre­fois nous fai­sions porter le centre de gra­vité, et nous devions le faire, sur la lutte poli­tique, la révo­lu­tion, la conquête du pou­voir, etc. Aujourd’hui, le centre de gra­vité se déplace : il porte sur le tra­vail paci­fique d’organisation « cultu­relle ». Je dirais bien que pour nous, le centre de gra­vité se déplace vers l’action édu­ca­tive, n’étaient les rela­tions inter­na­tio­nales, le devoir que nous avons de défendre notre posi­tion à l’échelle inter­na­tio­nale. Mais si l’on fait abs­trac­tion de ce point pour se borner à nos rap­ports éco­no­miques inté­rieurs, il est bien vrai qu’à pré­sent le centre de gra­vité de notre tra­vail porte sur l’action éducative.

Deux tâches essen­tielles s’offrent à nous, qui font époque. C’est d’abord de refondre notre appa­reil admi­nis­tra­tif qui ne vaut abso­lu­ment rien et que nous avons hérité entiè­re­ment du passé ; en cinq années de lutte, nous n’avons pas eu le temps de le modi­fier sérieu­se­ment, et nous ne pou­vions le faire. Notre seconde tâche est d’engager une action cultu­relle pour la pay­san­ne­rie. Or, ce tra­vail parmi les pay­sans a pour objec­tif éco­no­mique la coopé­ra­tion. Si nous pou­vions les grou­per tous dans des coopé­ra­tives, nous nous tien­drions des deux pieds sur le ter­rain socia­liste. Mais cette condi­tion implique un tel degré de culture de la pay­san­ne­rie (je dis bien de la pay­san­ne­rie, puisqu’elle forme une masse immense), que cette orga­ni­sa­tion géné­ra­li­sée dans les coopé­ra­tives est impos­sible sans une véri­table révo­lu­tion culturelle.

Nos adver­saires nous ont dit maintes fois que nous entre­pre­nions une œuvre insen­sée, en vou­lant implan­ter le socia­lisme dans un pays insuf­fi­sam­ment cultivé. Mais ils se sont trom­pés : nous n’avons pas com­mencé par où il aurait fallu le faire selon la théo­rie (des pédants de toute sorte) ; la révo­lu­tion poli­tique et sociale chez nous a pré­cédé la révo­lu­tion cultu­relle qui main­te­nant s’impose à nous.

Aujourd’hui, il suffit que nous accom­plis­sions cette révo­lu­tion cultu­relle pour deve­nir un pays plei­ne­ment socia­liste. Mais elle pré­sente pour nous des dif­fi­cul­tés incroyables, d’ordre pure­ment cultu­rel (nous sommes illet­trés), aussi bien que d’ordre maté­riel (car pour pou­voir deve­nir des hommes culti­vés, il faut que les moyens maté­riels de la pro­duc­tion aient acquis un cer­tain déve­lop­pe­ment, il faut pos­sé­der une cer­taine base matérielle).

Lénine
Le 6 jan­vier 1923.
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LENINE, Vladimir Ilicht
* Publié dans la « Pravda » n°s 115 et 116 les 26 et 27 mai 1923 .
* Version élec­tro­nique réa­li­sée par Vincent Gouysse à partir de l’ouvrage publié en 1948 aux Editions en langues étran­gères, Moscou. et tirée de

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