« Pauvre petit Blanc »

Notre de lecture sur l’ouvrage de Sylvie Laurent, Pauvres petits blancs, Maison des sciences de l’homme, 2020
On ne peut comprendre ce qui s’est passé le 6 janvier 2021 à Washington avec l’envahissement du Capitole par des fanatiques d’extrême droite, sans avoir une vision de long terme de la formation de la nation américaine. Depuis ses origines, « la race est consubstantielle au projet national » (p 38).
La blancheur synonyme de préséance tranquille, de normalité confortable
Pour l’auteure, être Blanc [1] n’est pas pris comme caractéristique raciale. Ni ne se réduit à des spécificités culturelles, comme le voudraient l’idéologie suprémaciste (être travailleur, respectueux des lois…). C’est un construit social et politique. Un construit qui va devoir, de plus, s’adapter avec l’extension de l’immigration à d’autres Blancs que ceux des origines.
Dans la formation sociale des Etats Unis, être blanc est un statut, un rang, un « patrimoine ». Un patrimoine formé et durci dans des lois jusqu’aux années 1960. C’est le droit à la citoyenneté, l’accès à la propriété. C’est un privilège. C’est ce patrimoine qui a été perçu comme en danger de dépossession quand le mouvement des Droits civiques aux Etats Unis a annulé les lois discriminatoires envers les Noirs dans les années 60. Il y a un véritable effondrement, réel et fantasmé, du privilège d’être blanc aux Etats-Unis.
Une citoyenneté excluante
Cette position relève d’une conception patrimoniale de la citoyenneté. Une position issue de l’approche libérale du « droit naturel » qu’auraient les individus à posséder des libertés et des biens. Selon cette vision, il faut faire fructifier ce patrimoine. « Capital humain », « capital santé », « capital social » … La vision patrimoniale a envahi nos imaginaires.
De fait, cette vision procède d’une citoyenneté excluante. Ceux qui ne sont pas considéré comme Blanc ne disposent pas de ce capital ou dans une proportion réduite.
Être blanc, c’est un privilège qui va de soi
Un privilège qui n’est pas vécu comme privilège. Mais comme une donnée d’évidence. Celle de la supériorité totale, non questionnable, des Blancs occidentaux sur toutes les autres peuplades.
Les Blancs occidentaux ont dominé le monde pendant 4 siècles. C’est de là qu’ils tirent l’incontestabilité de leur sentiment de supériorité. Du fait même d’avoir dominé le monde. « Si nous avons dominé le monde, c’est bien que nous étions supérieurs ». Cette phrase forme un énorme non-dit qui sous-tend ce sentiment de domination « tranquille ».
Une domination tranquille ?
Oui, jusqu’au moment où règles qui assuraient cette domination sont remises en question. Toute remise en cause de cette supériorité absolue est alors vécue comme une menace. Une menace existentielle. Et même une discrimination. En un retournement de la problématique. Une atteinte radicale à l’être profond du Blanc dominant.
Aux Etats Unis, ce Blanc dominant est d’origine anglo-saxone. Mais il a dû agréger dans son camp les autres Blancs. Appelés « Blancs ethniques » (Italiens, Irlandais, Juifs, Polonais, Arméniens…), ils ont constitué à partir de la moitié du XIX° siècle, l’essentiel de l’émigration aux USA.
La question raciale, à l’origine de la formation de la Nation américaine
Une formation sociale bâtie dès les origines sur la distinction entre « eux » (les Indiens natifs) et « nous », les conquérants colonisateurs. Avec la légitimité évidente dans la spoliation des terres, les massacres et le cantonnement dans des « réserves » des population d’Indiens. Un mouvement soutenu par l’idéologie de « La Destinée manifeste » [2].
Ensuite l’arrivée massive des Noirs esclaves dans les grandes plantations du Sud du pays. Et leur cantonnement dans un statut chosifié. Sans aucun droit.
Pour les pères fondateurs, il n’y avait de citoyen que blancs !
Ceux qui ont établi les bases de la démocratie américaine, au XVIII° siècle, ont d’emblée théorisé la supériorité raciale des blancs. « La première loi de 1790 sur la naturalisation établissait explicitement la confusion entre la citoyenneté et la race blanche. Cette dernière étant mythifiée comme la ‘souche anglo-saxonne’ » (p 75)
La nation américaine s’est ainsi instituée entre le désir d’être une nation civique basée sur un contrat social universel et la réalité d’une nation raciste. Une nation fondée sur l’accaparement du pouvoir et des richesses par les Blancs. Et sur la subordination institutionnalisée des Noirs après l’extermination des Indiens.
« De 1619 à 1865, période de fondation et de perfectionnement démocratique de la jeune nation américaine, l’esclavage fut tout à la fois source incomparable de profit, justification de la distribution du pouvoir politique aux riches planteurs du Sud (dont la voix était prééminente au Congrès) et spectacle effroyable de la contradiction entre les principes fondamentaux du pays et son économie politique. » (p 36)
La ségrégation par le droit pour éviter une jonction entre les Blancs pauvres et les Noirs esclaves
Quand les immigrés non anglo-saxons venant d’autres régions d’Europe sont arrivés en masse, il a fallu éviter toute conjonction d’intérêts. Toute solidarité, entre les Noirs esclaves et ces Blancs nouveaux arrivants, en général, pauvres.
Les Noirs esclaves ne disposaient d’aucun droit, étant la chose d’un propriétaire blanc. Même quand ils étaient affranchis, ils ne devenaient pas citoyen américain. Ni n’avaient le droit d’accéder à la propriété foncière. Très vite, les Blancs pauvres ont obtenu la citoyenneté américaine, donc le droit de vote, et celui de posséder de la terre.
Par cette équivalence entre leur blanchité et les droits qu’elle leur accordait, leur race était ainsi devenue le fondement de leur patrimoine. Et le facteur de leur discrimination de droit vis-à-vis des Noirs. Ainsi s’est institué une barrière contre toute jonction entre Blancs pauvres et Noirs esclaves.
Les seuls Américains légitimes
Subjectivement, être blanc confère un droit légitime, qui n’a pas à être revendiqué pour s’exercer. Cet ordre des choses, c’est, dans les faits, la « suprématie blanche ». (p 42) Suprématie incarnée par les WASP (White Anglo-Saxon Protestant). Premiers immigrés conquérants, ils s’estiment les seuls Américains légitimes. Les « vrais américains ». Rejetant hors de cette légitimité tous les autres, notamment Indiens et Noirs.
Sauf allégeance pour les Blancs pauvres. Car l’acquisition par les Blancs pauvres (les immigrés irlandais, italiens, juifs d’Europe Centrale, polonais, arméniens) de leur reconnaissance comme Blanc s’accomplit souvent avec, de leur part, des signes manifestes de racisme envers les Noirs.
Dieu, la Race comme fondement de la domination
Remarque JOA : Il y a une obsession des dominants à rejeter dans des catégories créées hors du pouvoir humain (Dieu, Race) les fondements mêmes de leur domination. Ainsi, on protège ces fondements de toute modification par la raison humaine, par le droit, par la démocratie. Il n’est pas étonnant qu’au moment où la démocratie s’effrite dans les pays dits « démocratiques », Dieu avec les Evangélistes d’un côté, la Race avec la montée du thème de la dépossession de l’autre, reviennent en force au secours des dominants !
Et pour renforcer ce recours à la race, on renverse l’argument
Tout rétablissement des droits des minorités discriminées (et d’abord, des plus discriminés d’entre eux, les Noirs) est alors vécu par une partie des Blancs comme une discrimination dirigée contre eux. Les idéologues de la droite dure présente dans les deux partis (surtout chez les Républicains) poussent alors l’idée que les Blancs doivent s’organiser pour résister à ces discriminations. Au même titre que les autres minorités. En donnant même à cette idée une connotation universaliste : « Tout le monde a le droit de résister quand il est discriminé ! ».
Une telle démarche vise ainsi à renverser les rôles entre victimes et oppresseurs
Elle tire sa force d’un profond sentiment de « perte » de la part de larges fractions de la population blanche. Il n’est pas anodin que Donald Trump ait réuni sur son nom 75 millions d’électeurs américains en novembre 2020.
L’idée d’un « racisme antiblanc » vise alors à agréger les Blancs autour de positions d’extrême droite. Mais aussi à délégitimer les demandes de justice raciale de la part des véritables discriminés. Les courants qui portent ces idées de « racisme antiblanc » prétendent parler au nom du « peuple d’en bas ». Un « peuple d’en bas » réduit implicitement à sa composante blanche.
« La peur des Noirs »
Ainsi, l’identité blanche était et demeure totalement liée à la subordination noire. Avec sa conséquence inéluctable dans la conscience blanche : la « peur des Noirs ». Entendue comme la peur de la violence des Noirs envers les Blancs. Et envers les femmes blanches surtout. Cette « peur » va de pair avec « l’innocence blanche ». Innocence que les tribunaux ont largement consacrée dans leur jugements. Et continuent massivement de le faire.
A noter que cette peur des Noirs (après celle des « impitoyables Indiens ») a été un des principaux fondements du droit des Blancs de se défendre individuellement. Et donc de posséder des armes.
A noter également que « la peur des Noirs » est une phrase qui se retourne. Oui, les Noirs ont peur !