« Partir des rapports sociaux de production capitalistes pour penser la pluralité apparente des rapports sociaux »

Par Mis en ligne le 26 mai 2012

L’ouvrage d’Alain Bihr, Les rap­ports sociaux de classes,confor­mé­ment aux objec­tifs de la col­lec­tion Empreinte des édi­tions Page 2, entend consti­tuer une intro­duc­tion syn­thé­tique à l’analyse des rap­ports sociaux de classes. L’auteur adopte une approche mar­xiste actua­li­sée.

L’introduction de l’ouvrage part d’un constat : l’existence de socié­tés contem­po­raines qui se pré­sentent comme « seg­men­tées, hié­rar­chi­sées et conflic­tuelles » (p.5). Ce qui conduit l’auteur à s’interroger sur la nature d’un tel état de fait. Il dis­tingue alors trois pistes de solu­tion pos­sibles à cette ques­tion. Ces trois orien­ta­tions pos­sèdent des enjeux à la fois socio­lo­giques et poli­tiques : l’analyse maté­ria­liste mar­xiste, l’approche plu­ra­liste – classes éco­no­miques, groupes de statut et partis poli­tiques – webe­rienne et enfin l’analyse indi­vi­dua­liste qui tend en défi­ni­tive à dis­soudre les classes sociales. L’auteur jus­ti­fie ensuite le posi­tion­ne­ment mar­xiste qui est le sien dans la suite de l’ouvrage. Trois élé­ments consti­tuent pour lui l’apport incon­tour­nable de Marx : a) le fait de consi­dé­rer les classes sociales comme consti­tuées à partir des rap­ports sociaux b) la base métho­do­lo­gique maté­ria­liste c) l’appréhension des classes sociales selon une triple dimen­sion d’exploitation, de domi­na­tion et d’aliénation.

L’ouvrage se déve­loppe ensuite à tra­vers trois cha­pitres. Le pre­mier porte sur les condi­tions objec­tives d’une exis­tence de classes en soi, le second sur la lutte des classes comme condi­tion de pos­si­bi­lité de l’émergence d’une classe pour soi. Le troi­sième s’intéresse aux dimen­sions sub­jec­tives des classes sociales.

Les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion

L’auteur com­mence dans le pre­mier cha­pitre par défi­nir les rap­ports sociaux de pro­duc­tion : « les rap­ports que les hommes entre­tiennent entre eux au sein de la pro­duc­tion de leurs condi­tions maté­rielles d’existence, au sein du procès par lequel ils trans­forment col­lec­ti­ve­ment la nature pour la domi­ner et se l’approprier » (p.21). Les rap­ports sociaux de pro­duc­tion impliquent trois types de rap­ports. Ce sont tout d’abord les rap­ports des pro­duc­teurs aux moyens de pro­duc­tion. Ce qui est alors déter­mi­nant en par­ti­cu­lier, c’est la ques­tion de la pro­priété de ces moyens de pro­duc­tion : qui les pos­sède et les contrôle ? En effet, cela déter­mine des rap­ports de domi­na­tion et d’exploitation. Les rap­ports des pro­duc­teurs entre eux sont néces­saires pour ana­ly­ser la divi­sion du tra­vail au sein de la société. Cette divi­sion peut s’organiser soit hori­zon­ta­le­ment, condui­sant ainsi à un émiet­te­ment des tâches réa­li­sées, soit ver­ti­ca­le­ment entraî­nant la domi­na­tion de ceux qui effec­tuent des acti­vi­tés de concep­tion par rap­port à ceux qui sont relé­gués dans les tra­vaux d’exécution. Enfin le der­nier type de rap­port est celui des pro­duc­teurs et des non-pro­duc­teurs rela­ti­ve­ment au pro­duit du tra­vail social. Le pro­duit social est « l’ensemble des biens et des ser­vices qui résultent du tra­vail mis en œuvre par la société au cours d’une période déter­mi­née » (p.27).

Ainsi, selon l’auteur, « pour Marx, le capi­tal est un rap­port social de pro­duc­tion qui se maté­ria­lise en un cer­tain nombre de choses » (p.29). Cela le conduit à ana­ly­ser la for­mule géné­rale du capi­tal et ses dif­fé­rentes phases. Celle-ci trouve sa condi­tion de pos­si­bi­lité his­to­rique dans une expro­pria­tion des pro­duc­teurs qui consti­tue un trait tout à fait spé­ci­fique du capi­ta­lisme. Une seconde carac­té­ris­tique propre au sys­tème capi­ta­liste est la trans­for­ma­tion de la force de tra­vail en mar­chan­dise. Une fois expli­ci­tées ces deux condi­tions, Alain Bihr ana­lyse le méca­nisme d’extraction de la plus-value qui consti­tue l’exploitation capi­ta­liste. Il se penche ensuite plus spé­ci­fi­que­ment sur les condi­tions de pos­si­bi­lité de la domi­na­tion en étu­diant la divi­sion hié­rar­chique du tra­vail. Il dis­tingue ainsi d’une part fonc­tions de direc­tion et d’encadrement et d’autre part fonc­tions d’exécution. La divi­sion tech­nique du tra­vail est indis­so­ciable des évo­lu­tions tech­no­lo­giques qui ont conduit de la divi­sion manu­fac­tu­rière du tra­vail, au machi­nisme et enfin à l’automatisation.

Ces rap­ports sociaux de pro­duc­tion capi­ta­listes consti­tuent la matrice des classes sociales : « ces rap­ports donnent nais­sance à dif­fé­rents ensembles d’individus par­ta­geant à chaque fois une même situa­tion au sein de ces rap­ports » (p.45). L’auteur est ainsi conduit à dis­tin­guer quatre classes sociales : la classe capi­ta­liste (qui est elle-même sub­di­vi­sée en plu­sieurs com­po­santes), le pro­lé­ta­riat qui ne se limite pas à l’ouvrier de la grande indus­trie et inclut éga­le­ment entre autres les employés, l’encadrement et enfin la petite-bour­geoi­sie (et ses dif­fé­rentes com­po­santes).

Les luttes de classes

Si les rap­ports sociaux de classes consti­tuent objec­ti­ve­ment tout d’abord une struc­ture, ils sont éga­le­ment ana­ly­sables pour l’auteur en tant que conflic­tua­lité. La lutte des classes consti­tue la condi­tion de pos­si­bi­lité de l’émergence d’une classe pour soi, d’une conscience sub­jec­tive de classe. Sans cela, les classes sociales en tant que classes pour soi tendent à se dis­soudre. Deux fac­teurs en par­ti­cu­lier jouent dans cette dis­so­lu­tion : l’individualisme de la concur­rence capi­ta­liste et la fabri­ca­tion d’une com­mu­nauté ima­gi­naire par l’Etat. L’auteur ana­lyse ensuite la façon dont la lutte des classes se mani­feste dans une plu­ra­lité de champs, à tra­vers une mul­ti­pli­cité d’enjeux et de formes.

La conflic­tua­lité de classe influe sur sa struc­tu­ra­tion à tra­vers les alliances stra­té­giques que les classes et frac­tions de classes nouent entre elles en fonc­tion des situa­tions his­to­riques. L’auteur dis­tingue ainsi les alliances tac­tiques, stra­té­giques et enfin orga­niques en fonc­tion de leur soli­dité. Elles conduisent ainsi éven­tuel­le­ment à former des blocs sociaux : des « sys­tèmes d’alliances hié­rar­chi­sées entre dif­fé­rentes classes, frac­tions, couches ou caté­go­ries sociales, quel­que­fois rivales entre elles par ailleurs, alliances consti­tuées sous la direc­tion de l’une d’entre elles qui y occupe ce qu’on appelle une posi­tion hégé­mo­nique et dont l’unité est assu­rée par un réseau d’organisations com­munes ainsi que par une idéo­lo­gie com­mune » (p. 73). A l’inverse, la lutte des classes peut au contraire accen­tuer la décom­po­si­tion des classes, leur seg­men­ta­tion. L’auteur est ainsi conduit à dis­tin­guer dif­fé­rentes formes de cette décom­po­si­tion : les frac­tions de classe, les couches sociales et les caté­go­ries sociales.

La der­nière partie de son ana­lyse de la lutte des classes porte sur la place qu’y occupe l’Etat. Celui-ci est le résul­tat de la lutte des classes, mais il tend éga­le­ment à s’autonomiser et à se placer au-dessus de la société. L’auteur défi­nit ainsi l’institution éta­tique comme « l’unité trans­cen­dante (à la fois exté­rieure et supé­rieure) d’une société qui manque d’unité imma­nente du fait de sa divi­sion en classes et de son déchi­re­ment par les luttes de classes » (p.80). Il consti­tue ainsi un ins­tru­ment de domi­na­tion de classe : il est au ser­vice de la classe domi­nante, mais il n’est pas entre ses mains. Néanmoins l’Etat pos­sède une auto­no­mie rela­tive qui est rendue pos­sible par le fait qu’il consti­tue un appa­reil pos­sé­dant sa propre struc­ture bureau­cra­tique.

La sub­jec­ti­vité des classes

L’auteur ana­lyse dans ce cha­pitre la consti­tu­tion de la sub­jec­ti­vité de classe, dont la conscience de classe n’est qu’un élé­ment. Il com­mence tout d’abord par rap­pe­ler les dimen­sions objec­tives incor­po­rées sub­jec­ti­ve­ment – typi­fi­ca­tion psy­cho­so­cio­lo­gique et habi­tus de classes – en mon­trant les limites d’une telle approche néan­moins pour com­prendre le carac­tère actif de la sub­jec­ti­vité de classe. C’est pour­quoi l’auteur s’intéresse ensuite à la classe mobi­li­sée : l’autodétermination des classes en fonc­tion de leurs inté­rêts, les pra­tiques d’auto-organisation des classes (asso­cia­tions, syn­di­cats, partis poli­tiques…), l’auto-représentation poli­tique et psy­cho­lo­gique des classes.

Dans une der­nière sec­tion, il s’intéresse à ce qu’il appelle la classe trans­cen­dée. Il s’agit de la manière dont les classes sociales pro­duisent des uto­pies poli­tiques qui tendent à se pré­sen­ter comme ayant une portée uni­ver­selle. Il en dis­tingue quatre, cor­res­pon­dant aux quatre classes en soi déga­gées ini­tia­le­ment : le libé­ra­lisme, le com­mu­nisme, le social-éta­tisme et le cor­po­ra­tisme.

La conclu­sion de l’ouvrage porte sur la plu­ra­lité des rap­ports sociaux et leur arti­cu­la­tion. La pro­po­si­tion de l’auteur consiste à partir du carac­tère fon­da­men­tal des rap­ports sociaux capi­ta­listes tout en pre­nant en compte l’existence d’une plu­ra­lité d’autres rap­ports sociaux ayant chacun une auto­no­mie rela­tive. L’auteur ana­lyse ainsi plus par­ti­cu­liè­re­ment l’articulation entre rap­ports sociaux capi­ta­listes et rap­ports inter­na­tio­naux d’une part et d’autre part, il expli­cite la place qu’occupent selon lui les rap­ports sociaux de sexe et de géné­ra­tion.

Commentaires généraux sur l’ouvrage

Dans ce court ouvrage de 140 pages, Alain Bihr par­vient à mener une pré­sen­ta­tion à la fois syn­thé­tique et très claire de l’analyse des rap­ports de classes : le lec­teur saisit par­fai­te­ment les lignes de force de l’ouvrage tout en pou­vant suivre l’auteur dans le détail de son expo­si­tion théo­rique grâce à une mise en page très struc­tu­rée. En outre, cet ouvrage n’est pas un simple exposé didac­tique mais une intro­duc­tion au tra­vail théo­rique de l’auteur qui s’inscrit dans une réac­tua­li­sa­tion de la pensée de Marx. Le lec­teur est par ailleurs invité à consul­ter la biblio­gra­phie en fin d’ouvrage afin de confron­ter la pers­pec­tive pro­po­sée à d’autres por­tant sur le même sujet.

Afin de faire res­sor­tir la spé­ci­fi­cité des ana­lyses de l’auteur, je vais expli­ci­ter quelques points de dis­cus­sion que, de mon point de vue, son ouvrage peut sus­ci­ter. Le pre­mier pour­rait porter sur le fait d’introduire l’analyse des rap­ports sociaux à partir de leur struc­tu­ra­tion objec­tive et non de la conflic­tua­lité sociale. C’est en effet, me semble-t-il, l’un des enjeux théo­riques qui peuvent se poser, que celui de savoir si la socio­lo­gie des rap­ports sociaux de classes doit partir de la struc­tu­ra­tion de classes ou des rap­ports conflic­tuels qui construisent dans ce cas à la fois la struc­tu­ra­tion objec­tive et la sub­jec­ti­vité de classe. Un second point de dis­cus­sion théo­rique, concer­nant là encore l’approche métho­do­lo­gique maté­ria­liste, consiste à se deman­der si celle-ci doit avoir pour base maté­rielle les rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­listes ou si ce sont les rap­ports sociaux d’exploitation du tra­vail en géné­ral. Dans ce second cas, il existe une plu­ra­lité de rap­ports sociaux qui ne sont pas hié­rar­chi­sés : capi­ta­listes, de sexe, de raci­sa­tion… Ce second point théo­rique peut avoir des consé­quences sur la manière dont on ana­lyse la divi­sion tech­nique du tra­vail et l’Etat. En effet, ces deux aspects doivent-ils être étu­diés à partir des rap­ports sociaux de pro­duc­tion capi­ta­listes ou peut-on consi­dé­rer qu’il existe des rap­ports sociaux éta­tiques et tech­no­cra­tiques spé­ci­fiques qui ne sont pas réduc­tibles en der­nier ins­tance aux rap­ports sociaux capi­ta­listes ?

Alain Bihr adopte l’option claire, pour sa part, de partir des rap­ports sociaux de pro­duc­tion capi­ta­listes pour penser la plu­ra­lité appa­rente des rap­ports sociaux tout en leur accor­dant une auto­no­mie rela­tive.

––––

Irène Pereira est pré­si­dente de l’Institut d’Etude et de Formation sur le syn­di­ca­lisme et les mou­ve­ments sociaux. Chercheuse à l’EHESS et char­gée de cours à l’Université de Paris Dauphine.

Les commentaires sont fermés.