Ou va la République Islamique d’Iran ?

Y a-t-il le moindre doute sur le caractère populaire et démocratique de ce mouvement ?

Mise à part une partie de la faction au pouvoir, certains cyniques et tenants des théories de la conspiration, auxquels se joignent malheureusement quelques groupes et personnalités gauchistes confuses, personne ne doute que les peuples d’Iran dans leur majorité écrasante ont exprimé fort et clair leur désir d’en finir avec ce système politique actuel. Et étant donné que la faction soi-disant « réformistes » ont gâchis les précieuse temps et raté leur unique occasion, et ce n’est pour la première fois, c’est le système islamique entier, pas simplement les conservateurs, est mis en question.

En Iran personne ne croient un mot de gouvernement en réclamant que les protestations après l’annonce des résultats d’élection présidentielle, ont été organisées de l’extérieur d’Iran. En ce qui concerne cette crise, elle a tous les cachets de faillite totale de la république islamique. Au cours des 30 dernières années, le régime a pour survive à ses crises et masquer sa faillite, invoqué constamment des menaces étrangères, véritables ou imaginaires.

Par contre, en occident certains « analystes » de gauche déclarent que les foules de manifestants dans les rues de Téhéran et d’autres villes sont issues des couches les plus aisées de la classe moyenne urbaine et que Moussavi est leur représentant politique. Tandis qu’Ahmadi-néjad conserverait un fort soutien parmi l’écrasante majorité de la population dans les régions urbaines et rurales pauvres. Ces prétendus analystes n’ont la moindre de connaissance ni de la structure de classe de la société iranienne, ni de la nature de la République Islamique, ni des enjeux de cette élection et ses conséquences pour l’avenir du pays et ni des faits concernant les résultats d’élection.

Il nous semble nécessaire, avant d’entrer dans les détails de ce qui s’est passé pendant la campagne et l’élection présidentielle de 2009 et les protestations massives qui ont suivi, de donner un aperçu de la société iranienne et du régime au pouvoir en Iran.

Paradoxe structurel du système politique

Sur le plan sociologique d’une part, l’Iran est l’une des sociétés les mieux éduquées de la région : taux d’analphabétisme inferieure à 10%, une population universitaire de plus de 2,5 millions sur une population d’environ 70 millions, dont 51% étudiantes dans l’enseignement supérieur et très jeune, plus de 60% ont mois de 30 an d’âge. Il faut rappeler que plus de 70% de la population vie dans les villes. D’autre part, ce pays est dominé par un système politique-juridique dictatorial et moyenâgeux. La constitution et les divers lois, dans le but de réglementer la vie privé et publique des citoyens, sont régis par une interprétation rigide de l’islam qui ne laissent la moindre place à la démocratie en générale, aux libertés individuelles et font très peu de concession aux femmes et aux jeunesses.

Sur le plan politique, il s’agit d’un système dichotomique sans pareille, d’un régime théocratique sous un masque républicain. L’auteur de cet article a ailleurs donnée une description détaillée du système politique de la République Islamique d’Iran. Nous ne voyons pas ici la nécessité de la répéter. [1]

En bref, d’un côté il y a une théocratie qui règne sans élection et tient le pouvoir dans tous les domaines : le Guide suprême (représentant de Dieu sur terre, désigné par L’Assemblée des Experts, un ensemble de religieux ; eux-mêmes triés sur le volet et élus selon une procédure complexe qui laisse peu de choix au peuple) ; Le Conseil des Gardiens de la Constitution (12 clercs désignés par le Guide suprême), le chien garde du régime qui supervise la conformité islamique des lois du parlement et la désignation des candidats aptes à se présenter à la députation et à la présidence de la république ; L’Assemblée des Experts désignant le Guide suprême ; Le Conseil du Discernement qui régit les litiges entre le Parlement Islamique et le Conseil des Gardiens ; Le système judiciaire garantit que les lois islamiques sont appliquées, il est contrôlé par les religieux ultra-conservateurs. Son chef est nommé par le Guide Suprême auquel il rend personnellement compte. Les forces armées regroupent les Gardiens de la Révolution Islamique (GRI, Pasdarans, Armée idéologique du régime) et les Armées classiques. Les principaux chefs des armées et des Gardiens de la Révolution sont nommés par le Guide Suprême et ne rendent compte qu’à cette personnalité. Les Gardiens de la Révolution ont pour mission de combattre ceux qui sont opposés à la révolution islamique. Ils détiennent le contrôle des miliciens paramilitaires (Bassiji) qui opèrent dans chaque ville.

De l’autre, les fonctions électives comme celles du Président de la république ou les membres du parlement islamique. Toutes les lois adoptées par le Parlement doivent être jugées compatibles à la fois avec la Constitution et surtout avec l’Islam par le très conservateur Conseil des Gardiens. Les membres du gouvernement sont nommés par le président. Le Guide Suprême est largement impliqué dans la gestion des affaires liées à la défense, à la sécurité et à la politique étrangère. Il est clair que ce système ne ressemble nullement à une république. On peut le qualifié de califat (90%) déguisé en république (10%).

Dés le début de la Révolution islamique, ces deux aspects visiblement contradictoires du système, théocratique et électif ont été souvent en tension. Le premier président de la république, Bani-Sadr, en 1981 a été destitué par l’ayatollah Khomeiny suite à des dissensions majeures. En 1997, Khatami est élu à la présidence, un « islamiste réformiste » qui prétendait vouloir ouvrir la société civile et assurer une participation bien contrôlées, de certaines couches la société aux décisions politiques de second dégrée du pays. Le Guide suprême ainsi que la hiérarchie de l’Armée des pasdarans perçoivent cette attitude comme une menace contre leurs intérêts. C’est ainsi que la dimension élective du système entre en conflit contre la dimension théocratique pendant les 8 années de présidence de Khatami. La majorité des lois passées au parlement dominé par les « réformistes islamistes » est rejetée par le Conseil des Gardiens où siègent les conservateurs.

Aux élections suivantes de 2005 avec l’accès d’Ahmadi-néjad à la présidence, la tâche essentielle du tandem formé par le Guide suprême et l’Armée des pasdarans (représentée en la personne d’Ahmadi-néjad) consiste à neutraliser cette dimension élective en attaquant à la fois de trois fronts. D’abord en manipulant certains appareils clés de l’Etat pour réduire l’autonome de l’Etat en faveur du pouvoir du présidant : entre autres dissolution de l’Organisation des Plans qui alloue le budget de l’Etat ; déstructuration de la Banque Centrale qui régit la politique monétaire, réorganisation du système exécutif et administratif de l’Etat afin de réduire l’autonomie des ministres. L’autre mesure pas moins importante que les précédentes était de rassurer et consolider l’hégémonie absolue de l’Armée des pasdarans dans les domaines politique et économique. Aujourd’hui 30 % des membres du parlement, un tiers des ministres, les chefs des organisations clés de l’Etat comme de la Radio et la télévision, la majorité des maires, des préfets, des gouverneurs des régions etc.… sont issus de l’Armée des Pasdarans.

Le troisième objectif consiste à éliminer progressivement ce qui reste de la dimension élective du système et installer une théocratie afin que le régime islamique soit désormais une théocratie totale, une « Etat Islamique » sans la dimension républicaine. Ahmadi-néjad pendant son premier mandat a réussi partiellement à réaliser ce triple projet en réprimant les mouvements sociaux (notamment celui des femmes, des ouvriers, des peuples non perse mais aussi et celui des étudiants, déjà affaiblis sous Khatami).

A la fin de son premier mandat, Ahmadi-néjad parvient à brider l’appareil d’Etat et à jeter les bases de l’hégémonie totale du bloc au pouvoir, formé par le Guide suprême et une fraction de l’Armée des pasdarans. L’élection présidentielle de 2009 devait parachever l’œuvre du président sortant pour exorciser définitivement le spectre d’une présidence autonome par rapport à la théocratie qu’incarne le Guide suprême. Mais des différences majeures ont existé dans ces nouvelles élections qui ont bouleversé les plans du duo au pouvoir, plans qui n’étaient ni plus ni moins qu’un coup d’Etat rampant. [2] Cela consistait à faire élire triomphalement le Président sortant afin de lui assurer une légitimité internationale face à une nouvelle présidence américaine et donner aussi une stature intérieure à Ahmadi-néjad pour mater la contestation autant au sein de l’élite du pouvoir (le camp Rafsandjani pragmatiste et la minorité des réformateurs). D’autant plus que pour la faction dominante du régime une victoire de Moussavi, le candidat « réformiste », coïncidant avec une nouvelle administration aux USA, aurait porté le « danger » de réduire, quoique temporairement, des tensions de surface avec l’Amérique, de ce fait privant le régime islamique de son bouc émissaire externe commode. Cela était inacceptable.

Le bilan d’Ahmadi-néjad

Ahmadi-néjad est un dirigeant d’extrême droite qui a cherché, comme le clergé l’a fait pendant la révolution en 1979, à gagner le soutien des masses en recourant à une démagogie populiste- nationaliste et tiers mondiste que certaines gauches en occident, naïvement et parfois stupidement, confondent avec « l’anti-impérialisme » et « pro-pauvres ». Et le soutien du Président Chavez du Venezuela pour eux en est la preuve. Ces gens là qu’ont-ils à dire quant au soutien de Moscou, Pékin ou de la Corée du Nord à Ahmadi-néjad !

Primo, le soutien diplomatique d’un bourgeois nationaliste comme Chavez ne peut pas être un critère dans notre analyse du gouvernement d’Ahmadi-néjad. Secondo, la relation entre les deux pays, en tant que deux exportateurs de pétrole, est déterminée par la quête d’une alliance au sein de l’OPEP. Quant à Chavez nous n’avons pas la moindre illusion sur la nature de son régime, nationaliste peut-être, mais internationaliste certainement pas. Cependant, une comparaison très brève de la situation au Venezuela avec les conditions réelles du peuple iranien, sous le gouvernement d’Ahmadi-néjad peut clarifier les natures profondément différentes de ces deux régimes.

Premièrement, au Venezuela, sous le régime de Chavez des organisations syndicales et des luttes militantes des travailleurs se développent, et les travailleurs peuvent occuper les entreprises abandonnées et les administrer sous contrôle ouvrier. Au contraire en Iran, les travailleurs n’ont ni le droit de se syndiquer, ni le droit de faire grève – et lorsqu’ils bravent ces lois anti-démocratiques, ils s’exposent à la répression la plus brutale. Pendant le 1er mandat d’Ahmadi-Néjad les travailleurs ont été attaqués tous azimut par les capitalistes et également par leur gouvernement. Parmi ces attaques, le nouveau code du travail très anti ouvrier d’Ahmadi-Néjad. Il n’y a pas une semaine sans des actions de protestation comme des grèves, des manifestations, des rassemblements et sit-ins par des travailleurs, enseignants, infirmiers et etc.

Par exemple en 2006, lorsque 3000 chauffeurs de bus de Téhéran ont pris l’initiative d’organiser un syndicat, le gouvernement a répondu par la répression brutale et des licenciements massifs des travailleurs. Les dirigeants syndicaux ont également été attaqués par la police – y compris le secrétaire général du syndicat, M. Ossalou. D’abord ils l’ont sauvagement torturé ensuite commandé à 5 ans d’emprisonnement. Il est en prison depuis 2007. Après le spectacle de débats télévisés durant la dernière campagne électorale, depuis le 2 août le régime montre un nouveau spectacle. C’est l’ouverture du procès, selon le régime, « de fomenteurs de troubles et de participants à une révolution de velours », d’atteinte à la sûreté de l’Etat etc.… Parmi les inculpés se trouve M. Ossalou, dans le rôle serait d’être un agent de l’impérialisme et d’avoir voulu organiser une révolution pour le compte de puissances étrangères, de l’intérieur de prison !

Lorsque des militants syndicaux, à Sanandaj, ont essayé d’organiser une manifestation, le 1er mai 2007, la police les a brutalement réprimés. Onze dirigeants ont été condamnés à une séance de flagellation et au paiement d’une amende. Lorsque 2000 militants ouvriers ont essayé d’organiser une manifestation du 1er mai, cette année, à Téhéran, la police les a sauvagement réprimés. 150 militants ont été arrêtés (certains sont toujours en prison). Des millions de travailleurs iraniens n’ont pas reçu de salaires depuis des mois. Lors qu’ils essayent de s’organiser, la police les réprime.

Intimidation, licenciement, arrestation, emprisonnement, et torture des militants ouvriers et des syndicalistes sont pratiques courantes dans la République islamique. Mais ces attaques se sont accélérées avec la présidence d’Ahmadi-néjad. Ce régime et son président ne sont pas seulement anti femme, anti jeunes mais avant tout ils sont anti ouvriers. En 2008 et 2009 il y a eu, en solidarité avec les travailleurs Iraniens, des journées de solidarités organisées par plupart des syndicats sur le plan internationale.

Au Venezuela, le régime de Chavez a arrêté le processus de privatisation d’entreprises publiques – et a nationalisé un certain nombre d’entreprises. Au contraire, en Iran, Ahmadi-néjad a accéléré la privatisation des entreprises publiques. Depuis 2007, en moins de deux ans plus de 400 entreprises de tailles importantes ont été privatisées, y compris les télécommunications, l’aciérie Mobarakeh d’Ispahan, le complexe pétrochimique d’Ispahan, l’entreprise Ciment Kurdistan, etc. Parmi les entreprises qui ont été privatisées figurent la plupart des banques, des entreprises du pétrole et du gaz, les assurances, etc. Ahmadi-néjad a été primé par le Fond Monétaire International, l’organisation qui gère les affaires du système capitaliste mondial, pour la bonne conduite de son gouvernement à l’application de ses dictats. C’est un phénomène inédit, jamais vu auparavant ni sous le régime actuel et ni sous ancien régime du chah.

L‘effondrement bien programmé de la production agricole, dans la but de la promotion des importations, bénéfiques aux mollahs importateurs, a obligé l’Iran à acheter 1,18 million de tonne de blé aux États-Unis entre 2008 et 2009, et d’importer d’énormes quantités des sucre équivalent de la consommation de 10 années du pays. Cela alors que jusque récemment l’Iran était le troisième exportateur de sucre et quant à culture de blé le pays était autosuffisant.

L’Iran est le deuxième producteur de pétrole et détient 10% des réserves mondiales confirmées de pétrole. Le pays a aussi la deuxième réserve mondiale de gaz naturel. Ayant construit la première et la plus grande raffinerie du monde l’Iran était exportateur d’essence. Aujourd’hui, le manque de raffineries contraint le pays à importer 40% de sa consommation interne pour une valeur de 4 milliards de dollars en 2008.

Les investissements directs étrangers en Iran ont atteint un record 10,2 milliards de dollars en 2007, contre 4,2 milliards de dollars en 2005 et 2 millions de dollars en 1994. Les transactions étrangères avec l’Iran se sont élevées à 150 milliards entre 2000 et 2007.

20 pays européens, en particulier l’Allemagne, France, le Royaume-Uni, l’Italie, les Pays-Bas et l’Espagne, ont investi plus de 10,9 milliards de dollars en Iran. Les entreprises canadiennes et américaines sont également impliquées dans des projets économiques en Iran, d’une valeur de plus de 1,4 milliards de dollars. Parmi les entreprises américaines se trouve Haliburton, dont l’un des actionnaires principaux est Dick Cheney, l’ancien vice président des USA, qui prétendait vouloir attaquer l’Iran ! Haliburton, en dépit de la sanction commerciale contre l’Iran, a cette année vendue plus de 40 millions de dollars d’équipements dans le domaine de l’exploitation pétrolier. Dernier exemple, en 2008 le montant des exportations directes des Etats-Unis vers Iran ont doublé par rapport à l’année précédent. Tous ça s’est arrivé pendant le premier mandat présidentiel d’Ahmadi-néjad !

Dans le domaine économique, sous la présidence d’Ahmadi-néjad les Pasdarans ont renforcé leur immense empire financier, autonome du gouvernement. Ils ont mis la main sur la production, la distribution et le commerce. Par l’intermédiaires des divers fondations, ses bras économiques que sont juridiquement hors de contrôle du gouvernement et ne rendent compte qu’au Guide suprême, sans passer par les procédures légales, comme les appels d’offre, ils obtiennent des concessions de l’ordre de milliards de dollars, pour la construction des oléoducs mais aussi pour participer à des secteurs dont celui de Pétro-Pars qui encaissent une partie des revenus du pétrole iranien. Aucun domaine financièrement rentable ne leur échappe, y compris le trafic des drogues (un marché de 10 milliards de dollars en 2006), et même le commerce du sexe et réseaux de prostitution pour les pétromonarchies du golfe. Derniers exemples, il y a quelques mois et en période de crise économie du système capitaliste mondial, qui frappe surtout les industries automobiles des Etats Unis, dans le but de participer à l’opération de sauvetage de Chrysler de la faillite lancé par Georges Bush, et surtout dans le but de donner un signe de bonne conduite de la par d’Iran d’Ahmadi-néjad, le complexe Saipa, deuxième constructeur automobile en Iran, dont l’actionnaire majoritaire est l’Armée des Pasdarans, a commandé à Chrysler 55000 voitures pour être assemblées en Iran. Le PDG de cet énorme complexe d’industrie n’a que 25 ans, il a été nommé par Ahmadi-néjad en personne !

D’après les données officielles, l’Iran a un taux de pauvreté qui avoisine les 21% de la population, par conséquent 16,5 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Mais selon un rapport de l’ONU 550 000 enfants vivent avec moins de 1 dollars/jour et 35.5% de la population gagne 2 dollars/jours alors que le seuil de pauvreté est fixé à 650 dollars par mois. » On arrive à 40% pas à 21%.

Pire encore ces statistiques correspondent à la période où les cours du pétrole avaient triplés. Ajouter à tout cela, un chômage ravageur avec un taux de 40%, de même qu’une répartition énormément déséquilibrée des revenus. La politique économique d’Ahmadi-néjad pendant son premier mandat a été catastrophique. Inflation (supérieure à 25% par an), chômage (40%), régression du système productif et pauvreté mettent à l’épreuve les couches fragiles de la population. Une étude officielle en 2006, montrait que l’Iran comptait 3,2 millions de toxicomanes, dont 60 % ont entre 14 et 16 ans.

Même si le gouvernement d’Ahmadi-néjad critique l’impérialisme américain ou le régime sioniste d’Israël, dans le but de détourner l’attention des masses des problèmes internes, il n’est même pas conséquent dans sa lutte contre cet ennemi. L’accord et la collaboration du gouvernement iranien pour l’occupation américaine de l’Irak et de l’Afghanistan sont des faits bien connus. Au lieu de favoriser une lutte de libération nationale unifiée, en Irak, le régime iranien a joué un rôle clé dans la division des Irakiens.

Certes, Rafsandjani et Khatami sont des représentants du capitalisme libéral pro-occidental et pro-impérialiste, mais dans cette course Ahmadi-néjad et la fraction du régime qu’il représente les ont déjà dépassé et sont les champions. La différence entre ces deux bands mafieux et que la démagogie des uns, en position de faiblesse, prend le langage de la « démocratie » tandis que l’autre utilise l’« anti impérialisme ».

Le printemps Iranien au milieu d’un hiver moyenâgeux

C’est dans ce contexte politiquement tendu et économiquement désastreux que la population iranienne fut appelée à participer à la farce que le régime islamique appelle « élection présidentielle ». Le terme « élection » paraît inapproprié dans la mesure où les candidats sont sélectionnés d’avance par un conseil qui émet un avis sur le niveau de leurs compétences et de leurs vertus religieuses.

Le rôle principal des élections était de fournir la légitimité pour les structures non-élues qui tiennent le pouvoir. Par conséquent à chaque élection, le régime fait des efforts effrénés pour avoir un maximum de bulletins de vote dans les urnes. C’est un point clé pour la compréhension de la signification du coup d’état électoral orchestré par Ahmadi-néjad et le guide suprême.

Les élections ont permis aux différentes factions du clergé et du sérail du régime d’examiner la légitimité de leurs solutions, en renforçant leur poids dans la hiérarchie grâce aux résultats électoraux. Par conséquent, alors que les élections n’étaient nullement démocratiques pour la population, elles ont permis une grande liberté à l’ensemble du clergé au pouvoir. Il s’agit en effet d’une forme de démocratie interne au sein de la classe régnante.

Etat donnée la férocité de la répression, les peuples d’Iran, privés de s’exprimer, utilisaient la rivalité entre les factions pour manœuvrer et obtenir un certain répit. Ils ont fait ceci alternativement par leur voix ou le boycott d’élections. La participation massive pour élire Khatami en 1997 (son rival était le candidat officiel du régime a été un referendum contre le régime), et le boycott massif des élections du Majles en 2004 (presque tous les candidats réformistes ont été rejetés).

Dans cette élection ce qu‘Ahmadi-néjad a réalisé, en alliance avec une section de GRI et une poignée de mollahs, était de priver essentiellement le clergé de sa capacité d’employer les élections comme un instrument pour augmenter la base de pouvoir de leurs factions particulières à l’intérieur du régime. Ce n’était pas qu’un coup de tonnerre dans un ciel bien dégagé. Les élections avaient été systématiquement organisées au cours des 15 dernières années, après la fin de guerre Iran-Irak, pour prendre le contrôle de tous les organes électifs ou non. En parallèle l’appareil militaire-sécuritaire est devenu une force économique importante dans le pays.

Parmi 475 candidats éventuels seuls quatre ne furent pas rejetés par le Conseil des Gardiens. Les quatre candidats sélectionnés furent : Moussavi, ancien Premier Ministre (entre 1981 et 1988) candidat des réformateurs ; Ahmadi-néjad président en exercice qui cherchait à obtenir un deuxième mandat ; Karroubi, l’ancien président du Parlement islamique ; Rezaii, ancien commandant de Pasdarans. Ahmadi-néjad et Moussavi représentent chacun une faction du régime et les deux autres jouait les rôles des figurants dans le grand spectacle. Le candidat « réformateur » Moussavi ne vaut pas mieux. Il était premier ministre dans les années 80, à l’époque du massacre de 30 000 militants de gauche. Tout d’un coup, il a découvert que la République islamique – à laquelle il ne s’oppose pas, sur le fond – a besoin d’être « réformée », c’est-à-dire de subir quelques changements mineurs, de façon à ce que tout reste comme avant. L’opposition entre Ahmadi-néjad et Moussavi est l’opposition entre deux factions d’un pouvoir réactionnaire envisageant des stratégies opposées pour sauver le régime actuel : l’une veut faire des réformes d’en haut pour éviter une révolution d’en bas ; l’autre redoute que des réformes d’en haut ne déclenche une révolution d’en bas.

Pour mieux comprendre la stratégie du régime pour les élections 2009 il faut souligner que les élections de 2005 n’ont pas attiré une grande foule- après le désenchantement immense des peuples iraniens pendant huit années de présidence de Khatami dit « réformateur » (1997-2005). Le candidat Ahmadi-néjad avec un discours très populiste et démagogue avait promis monts et merveilles pour attirer les électeurs. En fraudant modérément (quelques millions de voix), il parvient à remporter les élections, contre les quatre autres candidats, eux-mêmes choisis parmi plus de mille prétendants.

Par contre la mascarade de l’élection présidentielle de 2009 est de toute autre nature. Tout est mis en œuvre pour que l’apparence d’une élection démocratique soit préservée entre les quatre candidats du sérail, passés au crible du Conseil des Gardiens qui en avait éliminé plus de 400 autres. Pour regagner la confiance ou plutôt les votes perdus d’avance, la faction Guide/Ahmadi-néjad change leur tactique et la règle du jeu. Pendant la période de campagne électoral des débats télévisés relativement libres sont organisés, de nouveaux journaux autorisés à paraître.

C’est exactement pendant cette période de conflit autour du programme nucléaire que le régime a besoin de démontrer sa légitimité à la « communauté internationale ». Ignorant le niveau du mécontentement et de l’opposition qui existe dans le pays, un show spectaculaire de débat télévisé a été organisé deux semaines avant le scrutin, un événement jamais vu en 30 ans d’existence du régime. La presse et les médias de la faction réformiste ont bénéficié d’une liberté relative de courte durée. Dans le cadre de l’ordre existant, on a permis à chacun des quatre candidats d’exposer les points faibles de leurs adversaires.

La corruption, l’incompétence, les mensonges et la duperie étaient les accusations les plus nobles, et même Ahmadi-néjad, certain du soutien de Khamenei, a franchi les lignes rouges habituelles. Sa cible était Rafsandjani- ex président et rival du Guide suprême- avec sa fortune colossal. Mais l’élite du régime, dans les deux factions, a sous-estimé le niveau de haine et de colère parmi les jeunes, les femmes et les travailleurs qui composent plus de 80% de la population. Ce débat des candidats était la goutte qui a fait déborder le verre de colère du peuple, accumulée durant les 30 dernières années.

Les débats télévisés ont joué un rôle capital dans la promotion de Moussavi contre le président sortant. Alors qu’Ahmadi-néjad nie tout allègrement l’étendue de l’inflation, du chômage, du déclin de l’économie et de la corruption, Moussavi souligne l’ampleur des désastres causés pendant le premier mandat du président sortant. Ce dernier est perçu comme cynique, arrogant et menteur par l’immense majorité des téléspectateurs tandis que son adversaire qui pendant les vingt dernières années n’avait eu aucune responsabilité politique au sein du régime, semblait le moins pire des quatre. Ahmadi-néjad ira jusqu’à attaquer la femme même de Moussavi, un acte intolérable pour des téléspectateurs. Il accuse de corruption certains membres éminents de l’élite politique, dont Rafsandjani, alors que tout au long de sa présidence, il n’avait livré aucun indice fiable au système judiciaire contre ses personnages incriminés.

En réalité la plupart des Iraniens étaient déjà au courant de la richesse énorme, accumulée par la corruption, de Rafsandjani et de sa famille. C’était les comptes étrangers des membres proches de la famille Khamenei (son fils y compris, dont le compte personnel de 1.6 milliard de lire sterling a été bloque à Londres) et des diagrammes montrant les postes financiers clés occupées par l’entourage d’Ahmadi-néjad qui ont décrédibilisé ce candidat conservateur- démagogue et menteur et favori de la faction dominante du régime.

Les débats télévisuels ont joué un rôle fondamental, non seulement pour la participation massive des iraniens surtout des jeunes et des femmes qui sont allés voter contre Ahmadi-néjad mais également pour briser le mur de la peur qui régnait dans la société iranien les années précédentes. Cet effet secondaire était beaucoup plus important que les débats eux même. Cette nouvelle situation d’importance capitale s’ajoute aux circonstances exceptionnelles de cette période pré-électorale. Pendant quelques semaines, une intense socialisation, de caractère festif, affectif, exubérant et en un mot de révolutionnaire s’est produit dans les rues. Il est intéressant à savoir que depuis ces jours-là un quotidien intitulé « La Rue » est publié clandestinement par de jeunes révolutionnaires marxistes. Des groupes de jeunes commencent à descendre dans la rue, assoiffée de liberté et font entendre leur voix. Ils demeurent tardivement la nuit pour discuter entre eux. Entre-temps des groupes d’économistes, de sociologues, d’artistes, de professeurs d’université et d’intellectuels notoires et aussi des travailleurs s’activent dans cette période pré-électorale en dénonçant la démagogie populiste d’Ahmadi-néjad. N’ayant pas d’autre choix, une grande majorité des iraniens est forcé de voter pour Moussavi. En Moussavi ils voient la négation du régime tout entier.

Le 12 Juin, le jour des élections, une participation massive se produit, dépassant les espérances des tenants du régime (plus de 39 millions sur un nombre d’électeurs potentiels de 46 millions). Mais le lendemain des élections, le choc est rude : le président sortant aurait été élu par plus de 63% de la population contre Moussavi qui aurait réalisé la moitié de son score. Tout indique, aux yeux d’une grande partie de l’opinion publique, une fraude massive, cautionnée au sommet de l’Etat sous une forme maladroite qui ne respecte même pas les règles élémentaires de vérification (dix jours pour le dépôt des plaintes). Trois heures après la fermeture des bureaux de votes, le ministère de l’Intérieur iranien a appelé le quartier général de Moussavi pour le féliciter et lui demander de préparer une déclaration de victoire. Puis soudainement, tout a changé. Plusieurs commandants des Gardiens de la Révolution de l’Iran (GRI) occupent et confisquent le siège de campagne de Moussavi. Ensuite, les résultats des élections truquées sont annoncés, déclenchant la vague de manifestations.

Il est évident que Khamenei, entouré par les conseillers subalternes, a sous-estimé la colère du peuple causé par le résultat tronqué de l’élection – autrement il aurait choisi un pourcentage plus modeste pour la « victoire » d’Ahmadi-néjad. Mais afin d’établir Ahmadi-néjad en tant que chef véritablement légitime des iraniens, Khamenei a eu besoin d’un score plus élevée que les 20 millions obtenus par Khatami en 1997. Avec du recul on peut penser qu’il était peut-être possible que le système islamique soit sauvé si le régime s’était contenté d’une victoire d’Ahmadi-néjad avec une plus petite marge ou même un deuxième tour. Alternativement, une présidence de Moussavi, en dépit du problème posé par ses promesses exagérées de la liberté individuelle dans le cadre d’un état religieux, aurait assurément prolongé la vie du régime islamique pour quelques années, jusqu’à ce qu’une autre génération de la jeunesse iranienne, se détourne des vaines promesses de réforme, et se soient révoltées contre la lâcheté et la réticence au changement des « Islamistes modernistes ».

Les trois semaines qui ont précédé les élections sont appelées par certains « le printemps Iranien », pendant lesquelles les gens et surtout les jeunes et les femmes ont vécu une période en rupture avec la répression, avec l’idéologie islamiste, la phraséologie théocratique et la charia. En un mot avec tous qui est incarné par Ahmadi-néjad, et ont pu goûter à la liberté d’expression et de manifestation démocratiques. Ces jours-là ont profondément ébranlé les fondements symboliques du pouvoir islamiste, où sont remplacés la peur par l’audace, le deuil par la fête et l’individualisme par la solidarité. Le pouvoir a ouvert la boite de pandore, le jeu organisé par le régime a tourné contre lui-même. Cette mise en scène électorale était pour le peuple, la réalité telle qu’elle aurait dû l’être et une fois qu’il a goûté au fruit défendu, avec la bénédiction du pouvoir qui croyait à tort cette période provisoire, la population était prête à en découdre pour en réclamer la permanence. Cela a totalement échappé à l’Etat islamiste, toutes factions confondues, y compris celle de « réformiste », qui croyaient que les nouvelles générations étaient passives et dociles. Elles étaient tout le contraire.

Une fois les résultats annoncés, il est très rapidement devenu clair que Moussavi est un caractère faible – et sa popularité n’a cessé de chuter, car il essayait d’attraper la queue du mouvement de masse pour le contrôler afin qu’il ne dépasse pas le cadre légal du système.

Mais quel est le pouvoir réel derrière cette élection présidentielle truquée, qualifiée de « coup d’Etat électoral » par le camp de Moussavi ? On considère généralement qu’en tant que commandant en chef des forces armées de l’Iran, le Guide suprême, l’ayatollah Khamenei, est le chef de ce coup d’Etat. Mais la réalité est plus complexe.

Depuis l’arrivé d’Ahmadi-néjad en 2005 les chefs des GRI ne ratent pas l’occasion de parler de la « menace intérieure » contre la révolution islamique. En outre, quelques jours avant les élections du 12 Juin, le chef du département politique des GRI a accusé Moussavi et d’autres réformateurs de tenter de lancer une révolution de couleur (Moussavi a utilisé le vert, la couleur du shiisme comme symbole de sa campagne), et a averti que les Pasdarans « l’asphyxierait avant même qu’elle ne naisse ». Les auteurs de ce « coup d’Etat » sont en fait les membres du haut commandement des GRI.

Qui sont-ils les pasdarans ?

Les membres actuels des pasdarans avaient une vingtaine d’année à l’époque de la révolution iranienne de 1978-1979. Ils ont rejoint les GRI presque immédiatement après la Révolution et mené deux guerres féroces dans les années 1980 : contre l’Armée de Saddam Hussein, qui avait envahi l’Iran en septembre 1980, et contre les opposants du régime à l’intérieur du pays, comme les groupes de gauche et les Moudjahidines du Peuple. En Juin 1981, les GRI ont mené une bataille sanglante contre eux, les tuant par des dizaines de milliers, et ont contraint de dizaines de milliers d’opposants à prendre le chemin de l’exile.

Pendant la guerre avec l’Irak (1981-1988), les GRI ont également été utilisé par le régime comme l’instrument clé pour imposer une répression politique sévère en Iran, avec pour résultat l’élimination physique de la scène politique iranienne de tous les groupes politiques laïques. Cela pour permettre l’installation d’une dictature capitaliste-religieuse. Tout de suite après la fin de guerre avec l’Irak des milliers de prisonniers politiques ont été sauvagement exécutés avec l’accord des pasdarans. L’ayatollah Khomeiny décède en Juin 1989 et ces jeunes pasdarans se sont alors scindés en deux camps.

Dans le camp dite de la « gauche islamique » on estimait, dans la but d’éviter une révolution, que le régime avait besoin d’une politique d’ouverture et devait mettre fin à la répression féroce des années 1980. De nombreux membres de ce groupe étaient issus de l’appareil de renseignement et étaient par conséquent parfaitement au courant de ce qui se passait dans la société et sentaient le danger d’une explosion sociale et d’une révolution. Leur vision de sauver le régime est de reformer le système dans le cadre islamique. Ils deviennent « islamistes réformistes ». C’est ainsi que la faction réformiste est née et Khatami, le porte parole de son aile modérée, devint le président de la république en 1995. Les pasdarans du camp opposé étaient très conservateurs et sont restés dans les GRI après la guerre. Ahmadi-néjad et son team de gouvernement appartient à ce camp.

Parallèlement un autre phénomène se développe. Après la mort de l’ayatollah Khomeiny un autre concept de « Etat islamique » encore plus réactionnaire que celui de Khomeiny commence à réapparaitre : l’émergence du groupe islamiste ultra réactionnaire appelé la « société Hojjatiyeh ». Il avait été fondé dans les années 1950 et était farouchement opposé à la foi Bahaï et à l’islam sunnite. Il avait même collaboré avec les services secrets du Shah pour lutter contre la propagation du communisme en Iran. Il s’était également opposé à la Révolution de 1979 et au concept de « Vélaayat-e-Faghih » (la gouvernance des juristes islamiques) développé par Khomeiny, qui est le fondement de la constitution de la République Islamique d’Iran et son système politique. Khomeiny a interdit l’Hojjatiyeh en 1983. Leur chef actuel est l’ayatollah Mesbah, un religieux ultra réactionnaire partisan de la ligne dure, qui s’est ouvertement opposé à toute élection et est le chef spirituel d’Ahmadi-néjad. Parmi les disciples de l’ayatollah Mesbah, on trouve la plupart des ministres du gouvernement actuel, bon nombre des hauts commandants des GRI et sa milice Bassiji, bras paramilitaires des GRI, et même le pouvoir judiciaire.

Depuis qu’il a été élu président en 2005, Ahmadi-néjad a utilisé à maintes reprises les mots de l’ayatollah Mesbah parlant de « Etat islamique d’Iran » plutôt que de « République islamique d’Iran. ». Deux semaines avant les élections Mesbah a publié une fatwa – dont le contenu a été révélé par certains membres du ministère de l’Intérieur – autorisant l’utilisation de tous les moyens pour faire réélire Ahmadi-néjad, donnant ainsi le feu vert au trucage des élections. La vision théocratique de l’Hojjatiyeh pour « Etat Islamique » correspond bien avec les ambitions politiques du GRI. Aujourd’hui la faction conservatrice et dominante du régime est l’alliance d’une poignée de mollahs de Hojjatiyeh et les membres du haut commandement des GRI.

Il est vrai que sur le plan politique, le rôle joué par GRI en Iran dans le passé était loin de celui de l’Armée en Turquie ou au Pakistan. Mais les évolutions de la scène politique et le poids de plus en plus prépondérant du GRI témoignent de la montée accélérée du GRI aux dépens du clergé.

Un régime de capitaliste, en utilisant des slogans populistes nationalistes extrêmes, régnant sur le pays par la terreur et des bands de milice voyou, désirant d’être acclamé par un public non autorisé à s’organiser sous toute forme autre que ce qui est dictée d’en haut, et avec des ambitions militaristes ! Avons-nous vu ceci avant ?

Moussavi (en réalité la faction du régime qu’il représente) se trouve placé sans qu’il l’ait voulu dans l’œil d’un cyclone de dimension historique. Et si cette fraction ne veut pas perdre ses privilèges, elle n’a pas d’autre choix que de suivre désormais cette marée humaine. Celle-ci indique que le chef suprême est illégitime. Sa crédibilité en tant qu’autorité religieuse a été et reste faible. Désormais, sa crédibilité en tant que chef suprême est fragilisée elle aussi. Moussavi n’est sans doute pas Khomeiny. Mais Khamenei ressemble de façon croissante au Shah ou plutôt à un calife.

Qui sont ces millions de manifestants ?

Le lendemain de l’élection, le 13 juin, pendant que le camp de Moussavi a hésité à réagir aux résultats, des étudiants et des activistes de la gauche étaient les premiers à prendre les rues de Téhéran. Ils ont été rejoints par des manifestants des quartiers ouvriers des banlieues de Téhéran qui détestent Ahmadi-néjad.

En fait dès le début de cet été les ouvriers – qui ont subit une baisse considérable de leur niveau de vie pendant les trois dernières années- la jeunesse sans emploi et les étudiants – qui ont souffert de quatre ans de présence policière dans les campus – ont été à la tête des protestations. Les jeunes femmes détestent en particulier le régime pour son ingérence constante dans leurs vies quotidiennes. Elles ont, par leur présence tôt dans les rues de Téhéran le 15 juin, encouragé des centaines de milliers de Téhranais – comprenant, les gens issus des classes moyennes des quartiers de Téhéran – à joindre les manifestants. Tout cela a incité et encouragé Moussavi à assister à la démonstration lui-même tard l’après-midi. Ils ont continué à manifester même après que la répression s’intensifie. En l’absence de directive claire de la part de Moussavi ou de l’autre candidat dit réformiste, Mehdi Karroubi, ce sont ceux qui ont lancé un appel pour les manifestations du 9 juillet, l’anniversaire de la répression sanglante du mouvement étudiant de 1999.

Personne ne peut douter de la signification de la journée du 15 juin. Pendant des années des Iraniens sont restés isolés, démoralisés et craintif face au régime. Ce lundi, selon le maire du Téhéran, environ trois millions de personnes étaient dans les rues de la capitale. À Ispahan, la place historique de Shah Jahan – une des plus grandes places dans le monde – a été noire de protestataires. Les villes de Chiraz et Tabriz ont vu des manifestations de tailles sans pareils. Les iraniens avaient finalement parlé et la solidarité qu’ils ont trouvée dans ces protestations leur ont donné une confiance sans précédent et le sens de la victoire.

Comme en 1979, c’est cette confiance qui les encourage à se confronter aux formes les plus brutales de répression avec l’audace et la détermination. Les manifestants sans armes font face au Bassiji, apparemment sans crainte pour leurs vies. Pendant une protestation dans un bidonville de banlieue de Téhéran, où les batailles régulières de ceux qui vivent au delà de la frontière officielle de Téhéran avec les autorités a eu comme conséquence le déploiement du Bassiji, la foule a crié la « mort au dictateur », attaqué les Bassiji et réussie à les chasser eux hors de la ville en abandonnant leurs motos. Cela se produit aussi dans les quartiers ouvriers de Téhéran.

Si les quartiers de la bourgeoisie de Téhéran ont été tranquilles en journée (la nuit les gens montent sur les toits dans toute la ville et lancent des slogans contre le régime), par contre les quartiers de la classe ouvrière, les usines, les mines et les bidonvilles ont été la scène de protestations impromptues et importantes.

À la tête de ceux qui ont défié la crainte et la répression et envahie les rues de Téhéran on retrouve les femmes (bon nombre d’entre elles au-dessous de 30) qui n’oublieront jamais comment les Pasdarans les ont arrêtés pour avoir montré une mèche de cheveux et flagellées (dans beaucoup de cas 60-80 fouets). Des jeunes, hommes et femmes, qui pendant les dernières décennies ont été arrêtés, humilié et emprisonné pas simplement pour avoir exprimé un avis politique, mais dans des centaines de milliers de cas pour ne pas adhérer aux interprétations strictes de règles vestimentaires islamique ou aux codes comportementaux. Elles n’oublieront jamais les brigades des mœurs.

Les étudiants qui en ont assez de l’ingérence de l’Etat dans chaque aspect de leurs vies privés et publiques ; les ouvriers qui font face à la pauvreté, au non-paiement des salaires, au chômage ; les habitants des bidonvilles qui sont en conflit permanant avec les autorités pour le manque d’eau ou d’électricité ; les parents de ceux tués par le régime, et pas simplement dans les protestations récentes, dans lesquelles au moins 350 personnes ont perdu leurs vies, mais également les familles de plus de 30 000 militants exécutés par le régime pour leurs idées politiques entre 1981 et 1983, pendant les années 80 et 90s (et n’oublions pas que les bourreaux de plus de 6000 des prisonniers politiques assassinés dans les prisons se trouvent autant dans le camp dit réformiste que dans le camp conservateur) : personne ne pardonnera ni oubliera les criminels responsables.

Ces divisions, au sommet, ont ouvert un espace pour un authentique mouvement de masse. Et pour éclairer l’esprit de notre sceptique anti impérialiste, voyons quelle est l’attitude de l’avant-garde ouvrière iranienne. Pendant la campagne électorale, la plupart des organisations syndicales et ouvrières (qui sont illégales) n’ont appelé à voter pour aucun des candidats en lice, car, expliquaient-elles, aucun des candidats ne représentait les intérêts des travailleurs. Cette position était parfaitement correcte. Cependant, une fois le mouvement de masse engagé, le syndicat des chauffeurs de bus de Téhéran (Vahed) a exprimé son soutien sans faille au mouvement. De même, les travailleurs d’Iran Khodro ont organisé une grève d’une demi-heure pour soutenir le mouvement.

Le 18 Juin, le Syndicat des conducteurs de bus de Téhéran a publié un communiqué pour soutenir le mouvement. Il s’agit d’un des secteurs les plus militants de la classe ouvrière iranienne, qui, il y a deux ans a bravé une répression brutale pour défendre ses droits syndicaux. Avant les élections, le Syndicat avait à juste titre déclaré qu’aucun des candidats ne défendait les intérêts des travailleurs iraniens. Mais tout aussi correctement, il salue aujourd’hui «  le magnifique mouvement de millions de personnes de tous âges, tous sexes, toutes confessions religieuses et toutes nationalités ». Le communiqué poursuit : « Nous soutenons ce mouvement du peuple iranien pour construire une société civile libre et indépendante – et nous condamnons toute violence et toute répression. ». Quelle différence entre cette déclaration et les discours de Moussavi et ses réformistes, même les plus radicaux ! Encore plus significative est la mobilisation des travailleurs de l’usine Iran Khodro, la plus grande entreprise du secteur automobile de tout le Moyen-Orient (100 000 salariés, dont 30 000 dans une seule usine). Le jeudi 18, ils ont organisé une action de grève en soutien au mouvement du peuple. Voici l’intégralité du communiqué annonçant la grève :

« Nous déclarons notre solidarité avec le mouvement du peuple d’Iran. C’à quoi nous assistons aujourd’hui est une insulte à l’intelligence du peuple et à son vote. Le gouvernement bafoue les principes de la Constitution. Il est de notre devoir de nous joindre au mouvement du peuple. Aujourd’hui, jeudi 28/3/88, nous, travailleurs d’Iran Khodro, cesseront le travail pendant une demi-heure pour protester contre la répression des étudiants, des travailleurs et des femmes. Nous déclarons notre solidarité avec le mouvement du peuple d’Iran. La journée : de 10h à 10h30. La nuit : de 3h à 3h30. Les travailleurs d’Iran Khodro ».

Ces deux déclarations et l’action de grève des travailleurs de Khodro sont très importantes. Ce sont deux des secteurs les plus combatifs de la classe ouvrière iranienne, et l’avant-garde du mouvement syndical qui commence à réémerger. L’idée d’une grève générale a été soulevée, mais pas encore appliquée. C’est la question décisive. En 1979, c’est la grève des travailleurs du pétrole qui a donné le dernier coup mortel au long processus de renversement du régime du Shah.

Le 1er juillet des milliers d’ouvriers d’une mine dans la province de Khouzestan ont commencé une grève et quand les forces de sécurité sont arrivées pour les disperser, les ouvriers ont crié « mort au dictateur ». Le 5 juillet les ouvriers de l’usine de canne à sucre de Haft Tapeh se sont remis en grève à nouveau, accusant les autorités de ne pas satisfaire leurs revendications précédentes.

Les discussions au sujet d’une grève se poursuivent et la semaine dernière, trois semaines après le début des protestations, une organisation qui s’appelle « Le Comité ouvriers pour la défense des protestations populaire » a publié un certain nombre de communiqués concernant l’organisation des manifestations, mesures de sécurité, conseils d’autodéfense face aux attaques des Bassiji, et des suggestions détaillées concernant la désobéissance civile.

Chaque jour qui passe les deux candidats réformistes perdent d’avantage le soutien de people. Après avoir attendu deux semaines, espérant une percée avec le Conseil des gardiens, Karroubi, Moussavi et l’ancien Président réformiste Khatami ont finalement publié une déclaration commune dénonçant le résultat troqué de l’élection. Ils refusent de légitimer le nouveau gouvernement. Cependant, les Iraniens ordinaires sont très furieux à l’égard de Moussavi qui mène une « querelle ordinaire entre des membres d’une même famille islamique ». Pendant ce temps, l’allié des réformistes au sein du Assemble des experts, Rafsandjani cherchait le maximum nombre de voix afin de destituer ou faire au moins pression sur le Guide suprême.

Comme toujours, les « réformistes » se rendent compte que leur destin est bien attaché à l’existence du régime. Pourtant en cherchant des solutions dans le cercle pouvoir, tout en promettant l’impossible aux foules dans la rue, ils creusent leurs propres tombes. Ils savent qu’en juin 2009 ils ont seulement reçu l’appui de beaucoup d’Iraniens parce que la population a opté pour le moindre mal. Une fois que le régime les niait cette occasion limitée et claquait la porte, les jours du soutien de Moussavi et de Karroubi seront comptés. Cependant, personne ne devrait sous-estimer l’effet que ce schisme sans précédent aura au sommet du régime islamique.

Comme déjà mentionné plus haut la république islamique a une structure de pouvoir très compliquée et sans pareil. La pouvoir se situe en réseaux complexes de cercles du clergé, exécutifs, juridiques et militaires et paramilitaires. Jusqu’ici toutes ces forces, malgré leurs différences et allégeances factieuses, ont obéi au Guide suprême. En fait tout, au long des 30 dernières années, le rôle le plus important jouait par Khomeiny et son successeur Khamenei, en tant que Guide suprême, était d’arbitre tout puissant entre les diverses factions du régime. Le 19 juin de cette année tout ceci s’est terminé, quand Khamenei a déclaré la validité sans équivoque des résultats d’élection présidentielle et a pris la partie d’Ahmadi-néjad. Il est donc juste d’identifier le Guide suprême comme le principal perdant dans la situation actuelle.

Les réformistes sont également perdants. Chaque jour qui passe, leur appui au sein de la population continue de chuter. Ils sont coincés dans un piège en essayant de sauver un ordre islamique.

Mais il y a des gagnants aussi – les peuples de l’Iran, les manifestants, ceux qui risquent tous les jours leurs vies contre le régime et ses puissances militaires et paramilitaires. La répression est féroce. Cependant, ceci montre seulement le désespoir du régime. La manière innovante dans laquelle les iraniens ont à chaque occasion exprimé leur haine du régime actuel leur a donné l’espoir et la confiance, qui les assure que le conflit en cours se finira avec le renversement du régime. Il s’est crée trop d’ennemis, particulièrement parmi la jeunesse, les femmes, les travailleurs et les pauvres, pour que n’importe qui puisse accepter sa survie.

Les parents de ceux qui on été arrêtés dans des manifestations récentes se rassemblent chaque midi à l’extérieur des prisons, exigeant la libération de leurs enfants et des autres prisonniers et réclame la justice pour ceux tués par le Bassiji dans les rues ou dans les prisons sous le torture. La plupart des gens refusent non seulement quatre années de plus d’Ahmadi-néjad mais le régime dans son totalité est trop terribles à supporté- ils n’arrêteront pas leurs protestations, avec ou sans Moussavi et Karroubi.

Solidarité

Les images de la répression brutale contre la jeunesse, les travailleurs et les femmes d’Iran ont provoqué une vague d’indignation, dans le monde entier.

Le régime a eu sa dernière chance d’attirer les peuples iraniens avec des promesses d’un ordre légèrement moins répressif sous couvert d’une présidence de Moussavi. Mais il a raté l’occasion. Cependant, confronté à la répression féroce à l’intérieur et à la menace permanente de l’attaque militaires, le genre de solidarité dont le peuple de l’Iran n’a certainement pas besoin est celui offert par les Etats impérialistes et leurs associés de « changement de régime » à l’intérieur de pays. Les ennemis des travailleurs – parmi le camp de Moussavi, parmi les monarchistes ou dans la gauche confuse – chercheront l’appui des Etats européens et du gouvernement des États-Unis, tandis que les défenseurs des travailleurs iraniens resteront vigilants en choisissant leurs alliés.

Pour l’instant, l’oligarchie Militaro-religieuses, qui a consolidé son pouvoir et ses privilèges, a fait très clairement savoir qu’elle souhaite un gouvernement islamique où la souveraineté populaire est réduite à rien. La légitimité tirée de la puissance divine se suffit à elle même. C’est le sens du discours de Khamenei vendredi dernier. Cette oligarchie ne se laissera pas priver de son pouvoir.

Mais au milieu de tous ces événements qui agitent l’Iran, une chose est certaine. Il est trop tard pour faire marche arrière désormais. Tous les éléments montrent que le mouvement populaire s’installe sur le long terme, quelle que soit la violence des miliciens Bassiji, qui sont issus de la classe ouvrière et méprisés par les classes moyennes et supérieures instruites. Et des fissures vont émerger au sommet.

Tôt ou tard une dictature militaire brutale d’une mollarchie divisée, appuyé par des légions de miliciens Bassiji tentera de s’imposer. Mais cette solution ne pourrait pas durer.

Ce coup d’Etat électoral a eu deux conséquences irréversibles pour les peuples iraniens. La première c’est la fin de la peur des peuples terrorisés par la brutalité du régime qui régnait pendant des années en Iran. La deuxième conséquence, est de libérer les iraniens une fois pour toutes de toutes les illusions quant à la capacité du régime à se reformer. Quand Moussavi demande au peuple de rester à l’intérieur de leur maison et qu’au contraire la population manifeste par millions, les réformistes prennent une lourde gifle. En effet, nous avons assisté à un spectacle dans lequel des « réformistes » courent après le peuple pour ne pas être jeté de côté et ce n’est pas la première fois ! Ensuite Moussavi et son coéquipier Karroubi ont dû apparaître dans les démonstrations suivantes, clairement désespérés pour regagner l’initiative et contrôler le mouvement de protestations afin qu’il ne dépasse la ligne verte. Et à chaque étape ils ont lutté pour suivre la colère populaire.

La répression sanglante des manifestants, la lâcheté des bourgeois réformistes repoussera plus loin les chefs réformistes et les marginalisera. La route est maintenant ouverte pour que le système dans sa totalité soit défié par le bas. La route sera longue et difficile. Il n’est pas difficile de discerner les raisons. Le régime a prouvé qu’il n’a aucune difficulté en imposant une répression sauvage. C’est un régime idéologique, organisé sur les lignes fascistes et combattra pour survivre. Il a une force militaire et une milice paramilitaire bien organisée avec des intérêts financiers très importants.

Il est difficile de prévoir ce qui se produira dans les prochains jours. Cependant, on peut être sûr que rien ne sera identique. Personne n’oubliera le fait que les deux factions ont franchi beaucoup de « lignes rouges » exposant la corruption, la duperie et l’échec de chacun. Il s’agit donc d’une très importante, délicate et longue confrontation. Il est essentiel que ceux qui luttent en Iran obtiennent le large soutien efficace de la gauche et des progressistes afin qu’ils ne tombent dans la fausse conception de ce type de gauche qui n’a pas de préoccupations pour la démocratie et les libertés civiles.

Notre association « Solidarité Socialiste avec les Travailleurs en Iran » en défendant les intérêts des travailleurs en Iran, en maintenant une position ferme et consistante, à la fois anti-impérialiste, et d’opposition au régime, est en bonne situation pour étendre relayer une grande campagne de soutien aux luttes des peuples iraniens. De cette manière nous faisons bon accueil à la collaboration de toutes les forces iraniennes et internationales qui partagent ces principes. Nous ne pouvons pas nous unir aux défenseurs de Moussavi, ni à ceux qui cherchent la guerre ou les sanctions, pour éviter un changement par de bas. Nous ne suspendrons pas nos critiques à ceux qui tolèrent la guerre impérialiste ou les sanctions économiques – des mesures qui nuisent aux travailleurs iraniens en premier lieu.


Notes

[1]   Voir Un Califat déguisé en République

[2] Voir l’article Fuite en avant du régime iranien