Où trouver 3,7 milliards?

Finalement, à y regarder de plus près, la parenthèse péquiste n’aura pas été très longue et la reconquête du pouvoir par les libéraux nous met devant leur règne de plus d’une décennie. Ils sont donc encore au bout du compte les meilleurs représentants du patronat et des fédéralistes. Influents dans bien des secteurs, de la magistrature aux entreprises privées, en passant par la haute fonction publique, ils exercent une hégémonie vouée à la défense de tout statu quo permettant de perpétuer le capitalisme et sa stratégie politique du moment, le néolibéralisme. Charest ne se trompait pas quant il affirmait, comme sonneur d’alerte pour sa classe, que les étudiants s’attaquaient à l’ordre établi.

Ne peut-on pas voir la fantastique publicité presque totalitaire (on ne parle que de ça parmi tous les commentateurs des journaux traditionnels ou à la télévision en même temps) faite au fameux trou de 3,7 milliards comme faisant partie du plan libéral pour affronter les travailleurs du secteur public et leur imposer de le payer par d’autres concessions dans les contrats de travail du secteur non marchand du salariat québécois?

En faisant la promotion de l’importance des travailleurs eux-mêmes dans les services publics du Québec, la CSN entame sans doute déjà de placer ses pions devant une population qu’elle voudrait bien voir appuyer ses salariés. La campagne de la FTQ n’est pas en reste elle non plus quand elle mise sur la lutte contre l’écart grandissant entre riches et pauvres, en faisant la promotion d’une société plus juste à l’égard de ses membres. On entendra à nouveau l’accusation répandue de « corporatisme » des syndicats pour faire croire, selon l’idéologie et la politique néolibérale classique, que les syndiqués représentent des groupes de pression insensibles aux coûts des services ou qu’ils n’ont pas de considération pour les générations futures. Et dans une tentative de nous confisquer l’avenir de nos rapports avec la jeunesse, on oubliera tout ce qui sera mis à la disposition des jeunes pour faire progresser eux-mêmes leur société : gains de productivité à cause de ces jeunes ingénieurs aussi « patenteux » que leurs grands-pères, études et recherches en gériatrie pour que la vieillesse ne soit pas plus le cantonnement dans des mouroirs privés, luttes pour l’égalité hommes-femmes et pour les conditions de vie des salariés parce que toute cette jeunesse, formée par l’enseignement public, se retrouvera dans cette condition en grande majorité. La lutte du secteur public est donc aussi une lutte pour un avenir plus radieux.

Le futur n’appartient au patronat qui se positionne la plupart du temps du côté de la réaction politique et économique. Combien sont minés, au nom de ce pétrole menaçant pour la planète, les possibles dans l’électrification des transports? Combien sont gardés onéreux les coûts des médicaments par le refus systématique de mettre en concurrence (pourtant une soi-disant grande vertu du capitalisme pour faire baisser les prix) les grandes pharmaceutiques toujours prêtes à se fusionner pour des gains de productivité qui se traduisent en profits mirobolants plutôt qu’en réduction du temps de travail? Quelle attitude paléontologique que celle du refus réactionnaire de donner à tout le peuple, surtout à ses couches de condition plus modeste, la gratuité scolaire qui autoriserait tout le monde à développer ses talents et ses atouts dans une société en progrès constants et mieux formée pour faire face aux défis du XXIe siècle? La liste est longue des politiques qui, sous le couvert de nous protéger des crises, nous y enfoncent dramatiquement.

Y aura-t-il dans les secteurs non marchands du travail cet appétit pour les combats qui feront progresser, et la condition de ces salariés, et toute la société québécoise? Ces combats qui ont historiquement permis au peuple québécois de se libérer de l’emprise d’un libéralisme économique et politique comme mode d’une gestion arriérée de notre société? Prendront-ils la voie de la lutte à la base et dans l’action, ces salariés que l’État a appauvris à force de mensonges sur les éternelles et nécessaires concessions qui devaient assurer le maintien des services publics, sinon voués à la privatisation sauvage?

Voilà comment l’analyse de gauche d’une conjoncture, trop rapidement avouée difficile par certains militants, placerait les salariés du public dans une position de reprendre l’offensive contre le gouvernement libéral de Couillard qui, déployant sa campagne stratégique avec ses acolytes médiatiques et ses économistes serviles, continuera de nous abimer de bêtises et de mensongers discours avec le seul objectif de préserver les privilèges de classe des maîtres actuels de l’État québécois.

C’est encore debout que se gagnent les victoires. C’est toujours debout que se consolident les organisations syndicales et politiques qu’il faut mettre massivement à notre service en reprenant les pouvoirs qu’elles nous autorisent à exercer dans toute démocratie qui se respecte. Cette démocratie ne doit plus se réduire à se manifester comme le porte-voix des dominants. Elle est porteuse de tous les progrès de société que nous voulons bien voir se réaliser, et pour nous, et pour les générations futures du Québec que nous voulons.

En fait, la question politique essentielle se pose ainsi : qui du patronat ou des travailleurs gagneront le soutien de la société civile? Et les Bombardiers, les SNC-Lavalin, les Alcoa et autres transnationales, exemptées d’impôt depuis des années par les libéraux et gavées de subventions, se verront-elles présenter une facture selon leurs capacités de payer?