Ottawa, capitale canadienne de la corruption

Par Mis en ligne le 24 juillet 2013


« Au-delà des efforts des gouvernements pour détourner l’attention, il y a également un puissant dispositif étatique à Ottawa qui pratique le copinage et même du népotisme. (…) Pour la très grande majorité des employé-es de la fonction publique, le système actuel est une punition et non une récompense. »

Pierre Beaudet

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Pendant qu’on s’émeut (à juste titre) des enve­loppes brunes et des mau­vais coups commis par des admi­nis­tra­tions muni­ci­pales et des entre­prises de construc­tion dans les villes du Québec, on se rend compte que le pro­blème de la cor­rup­tion est beau­coup plus impor­tant dans ce pays. Le lieu où tout cela prend des pro­por­tions gigan­tesques ne s’appelle pas Laval, Mascouche ou même Montréal, mais Ottawa.

Les scandales du sénat

Les frasques des séna­teurs Mike Duffy et Patrick Brazeau mettent Harper dans l’embarras. Mais est ce que le pro­blème se limite à quelques « pommes pour­ries » ? Le sénat coûte envi­ron $100 mil­lions de dol­lars par an (y com­pris les émo­lu­ments des 105 séna­teurs) aux contri­buables que nous sommes. Cette ins­ti­tu­tion tient son ori­gine dans le régime colo­nial bri­tan­nique, car au départ, elle avait été conçue pour empê­cher les dépu­tés élus d’exercer les pleins pou­voirs. Depuis, c’est devenu le refuge des amis du pou­voir. Les séna­teurs nommés à vie mènent une vie confor­table, c’est le moins qu’on puisse dire. Certains se prennent au sérieux (Duffy jus­te­ment). D’autres moins, comme le séna­teur Raymond Lavigne qui de 2008 à 2010 a coûté aux contri­buables $703 000 (dont des rem­bour­se­ments de dépenses de $315 000) tout en étant pré­sent à Ottawa quelques rares fois pen­dant cette période ! Depuis 2006, Harper a nommé 53 séna­teurs, ce qui lui donne une majo­rité dans cette chambre dite « haute ». Certes, il faut dire que de temps en temps, cer­tains séna­teurs se réveillent et par­ti­cipent aux débats publics. Mais en tout et pour tout, cette ins­ti­tu­tion n’a plus sa place. La réfor­mer serait de pein­tu­rer les murs d’une maison aux fon­da­tions écrou­lées.

Une machine étatique au service des élites

Cette scan­da­leuse his­toire ne raconte pas toute l’histoire. Depuis des décen­nies, le gou­ver­ne­ment fédé­ral est l’objet de grandes mani­pu­la­tions. A l’époque de Brian Mulroney dans les années 1980, la cor­rup­tion avait touché plu­sieurs dépu­tés et ministres dont plu­sieurs avaient démis­sionné. Le pre­mier ministre lui-même fut impli­qué dans une his­toire louche liée à l’achat d’avions Airbus (contrat de $1,4 mil­liard). Selon la jour­na­liste Stevie Cameron, plu­sieurs mil­lions auraient été payés à des entre­met­teurs. Plus tard, les mal­ver­sa­tions de Mulroney ont rebondi avec les révé­la­tions du cour­tier Hans Schreiber sur des paie­ments en cash de plus de 225 000 dol­lars, encais­sés en secret. La loi n’ayant pas été trans­gres­sée, on a essayé de nous faire oublier les enve­loppes brunes trans­mises à un ex Premier Ministre.

Après le retour des Libéraux au pou­voir en 1993, d’autres « his­toires » ont fait la man­chette, dont bien sûr le scan­dale des com­man­dites. Selon une enquête de Radio-Canada, 164 mil­lions sur les 332 mil­lions dépen­sés pour ces pro­grammes sont reve­nus à des inter­mé­diaires et au PLC, ce qui a été confirmé par la Commission Gomery.

À côté de cela, les bou­teilles de vins, les billets pour les matchs de hockey et les paie­ments versés aux partis muni­ci­paux, c’est des pea­nuts.

Mensonges et opacité

L’État fédé­ral, c’est un budget de plus de 250 mil­liards de dol­lars par année dont la ges­tion laisse beau­coup à dési­rer, selon les cri­tiques de Kevin Page (ex-direc­teur par­le­men­taire du budget à la Chambre des com­munes) et de Michael Ferguson (véri­fi­ca­teur géné­ral). Sous Harper, la liste des argents envo­lés ou mal dépen­sés est très longue dont les dizaines de mil­lions dépen­sés dans des comtés conser­va­teurs à l’occasion du sommet du G8 à Toronto. Pas encore dépen­sés mais très mal partis, les bud­gets pro­gram­més pour les énormes dépenses mili­taires ont été sciem­ment sous-esti­més et occul­tés, indui­sant le public en erreur (on pense notam­ment aux avions de chasse F-35).

Au-delà des efforts des gou­ver­ne­ments pour détour­ner l’attention, il y a éga­le­ment un puis­sant dis­po­si­tif éta­tique à Ottawa qui pra­tique le copi­nage et même du népo­tisme. Les « amis » des partis au pou­voir sont géné­reu­se­ment pour­vus en contrats et en man­dats, comme les nom­breux conser­va­teurs récem­ment nommés sur divers tri­bu­naux admi­nis­tra­tifs et conseils d’administration. Ce copi­nage (qui inclut conjoint-es et parent-es) prend la forme d’un constant va-et-vient entre élus et cadres supé­rieurs de l’administration publique et para­pu­blique.

Une fois dit cela, il serait abusif d’affirmer que les ges­tion­naires de l’État sont tous pour­ris. Récemment, on a vu des cadres s’insurger contre l’omerta qui leur est impo­sée par le gou­ver­ne­ment. Pour la très grande majo­rité des employé-es de la fonc­tion publique, le sys­tème actuel est une puni­tion et non une récom­pense.

Il faudra autre chose que de belles décla­ra­tions pour net­toyer Ottawa de la gan­grène qui conta­mine l’État.

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