La sécurité alimentaire en temps de crise

Oser faire plus et autrement

Texte intégral d'une conférence présentée dans le cadre du colloque du CLD Roussillon tenue le 4 juin  2009 et dont les grandes lignes ont été reprises lors d'une participation à un panel de l'atelier d'ouverture des Nouveaux Cahiers du socialisme tenue le 10 octobre 2009 au Cégep du Vieux-Montréal dans le cadre du FSQ et intitulée La crise des crises.
Par Mis en ligne le 13 octobre 2009

Mesdames, Messieurs,

Bonjour,

Je suis ici pour vous entre­te­nir de la faim et de la pau­vreté tel que vécues chez nous en ces temps de crise, pour vous pré­sen­ter mon point de vue sur leurs causes et pour vous trans­mettre ma vision des inter­ven­tions les plus sus­cep­tibles d’aider réel­le­ment les pauvres à s’en sortir.

Si on m’a demandé de m’adresser à vous sur ces sujets, c’est que ma fonc­tion me place au car­re­four d’expériences diverses, qu’elle me man­date à sou­te­nir la réflexion col­lec­tive sur leur effi­ca­cité et qu’elle me four­nit ainsi une for­mi­dable exper­tise de pre­mières mains que j’ai pour mis­sion de par­ta­ger avec le plus grand nombre. Je suis en effet le coor­don­na­teur de la Table de concer­ta­tion sur la faim et le déve­lop­pe­ment social du Montréal métro­po­li­tain, un regrou­pe­ment de près de 70 orga­nismes et concer­ta­tions qui oeuvrent dans la grande région de Montréal sur le front le plus dra­ma­tique de la pau­vreté : celui de la faim.

Plantons d’abord le contexte. À Montréal seule­ment, on compte plus d’un demi mil­lion de per­sonnes qui vivent sous le seuil de faible revenu, soit près du tiers de la popu­la­tion. On parle évi­dem­ment ici de per­sonnes vivant de l’aide sociale, soit 21%, mais aussi, faits trou­blants, de tra­vailleurs sala­riés. En effet, selon une étude de l’Université de Montréal, 40% des tra­vailleurs de la grande région mont­réa­laise vivent sous le seuil de faible revenu. C’est effa­rant ! De fait, avec les nou­veaux types d’emploi pré­caires offerts sur le marché, le vieil adage qui veut que tra­vailler consti­tue une sortie de pau­vreté, n’est plus vrai.

Or, vous vous en doutez bien, avec la crise finan­cière et la crise éco­no­mique que nous vivons pré­sen­te­ment, les choses ne se sont guère amé­lio­rées pour les plus pauvres d’entre nous. Au contraire ! Car, on arrive à l’oublier, ces crises ont été pré­cé­dées par une crise ali­men­taire qui nous a valu des émeutes dans plu­sieurs pays, mais dont on ne cal­cule l’impact chez nous que depuis quelques temps.

1. Description de la hausse des prix

a) hausse globale des produits

Ainsi, alors qu’on obser­vait, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, une hausse de 57 % en un an du prix des ali­ments à tra­vers le monde, on obser­vait chez nous, selon un tout récent com­mu­ni­qué de Statistique Canada, une hausse glo­bale de 9.5 % de 2008 à 2009 du prix des ali­ments dans nos épi­ce­ries.

Certains éco­no­mistes jovia­listes nous disent de ne pas trop s’en faire, car cette hausse du prix des ali­ments est com­pen­sée par une baisse du prix du pétrole. Mais pour les gens à faible revenu, sans auto, il n’y a pas de com­pen­sa­tion, il n’y a qu’une hausse du prix de leurs besoins essen­tiels dif­fi­cile à gérer. Et, pour conti­nuer dans la bonne humeur, la Banque mon­diale pré­voit que les prix res­te­ront élevés pen­dant encore au moins deux ans, avant de se modé­rer légè­re­ment. Sourions, la vie est belle !

b) hausse marquée de certains produits de base

Toujours selon Statistique Canada, les aug­men­ta­tions les plus mar­quées des ali­ments ont été obser­vées pour les légumes frais (+26,5 %), dont notam­ment une hausse de +54,9 % du prix des pommes de terre, les fruits frais (+19,3 %) et les pro­duits céréa­liers (+11,0 %). Des hausses de prix ont aussi été obser­vées dans le cas des pois­sons (9%), des pro­duits de bou­lan­ge­rie (+8,8 %) et de la viande (+7,6 %).

Or, ces hausses s’additionnent aux hausses pré­cé­dentes. En effet, de 2006 à 2008, on avait déjà observé des hausses mar­quées au Québec du prix de cer­tains ali­ments de base comme la pain (20%), le riz (28%), les pâtes (72%) et la farine (63%). À l’inverse, les œufs, le beurre ou le lait frais sont restés rela­ti­ve­ment stables en raison du contin­gen­te­ment de ces pro­duits au Canada par l’établissement de plans conjoints.

C’est dire l’impact que de telles hausses répé­tées peuvent avoir sur la vie des per­sonnes appau­vries qui n’ont aucune marge de manœuvre bud­gé­taire pour y faire face.

2. Impact sur la vie des personnes appauvries

a) le panier alimentaire de base

Et, de fait, dans un tel contexte de réces­sion, com­ment font-ils pour se nour­rir sai­ne­ment ? Pour y répondre, le Dispensaire Diététique de Montréal a établi, depuis 1922, le « Panier à pro­vi­sions nutri­tif » : il s’agit en fait de la liste des ali­ments requis pour satis­faire, à moindre coût, les besoins ali­men­taires de base de tout indi­vidu selon les recom­man­da­tions du guide ali­men­taire cana­dien. Ce panier type est actua­lisé régu­liè­re­ment pour tenir compte des der­nières recom­man­da­tions des nutri­tion­nistes et de l’évolution du marché, grâce à des véri­fi­ca­tions qui sont opé­rées tous les quatre mois dans trois maga­sins dif­fé­rents.

Ainsi, en 2009, une per­sonne seule, qui sou­haite manger sai­ne­ment selon les recom­man­da­tions du panier nutri­tif, doit débour­ser un mini­mum de 8.29$ par jour pour se nour­rir, et ce, sans faire aucun excès, soit 248.76 par mois. Pour une famille de quatre per­sonnes, étant donné les éco­no­mies d’échelle, cela repré­sente 6,91$ par jour et par per­sonne, soit 207.30$ par mois.

Regardons main­te­nant le revenu dis­po­nible des per­sonnes appau­vries pour se pro­cu­rer ce panier à pro­vi­sions nutri­tif, après en avoir déduit les frais incom­pres­sibles que sont le loyer, l’électricité, le télé­phone et le trans­port.

b) le budget d’une personne seule sur la sécurité du revenu

Les pres­ta­tions d’une per­sonne seule sur la sécu­rité du revenu étaient en 2008 de 575.$ par mois, soit 6 900.$ par année, pour celle dési­gnée comme apte au tra­vail, et de 610.$ par mois, soit 7 322.$ par année pour les non-aptes.

Or, les loyers dans la région de Montréal ont eux aussi subi des hausses impor­tantes depuis quelques années et se situent main­te­nant à au moins 500.$ pour un 3 ½ et à faci­le­ment 400.$ pour un 2 ½. Les tarifs d’électricité grimpent régu­liè­re­ment eux aussi pour se situer à envi­ron 50.$ par mois pour un petit ménage chauffé au mazout et à 80$ pour un ménage chauffé à l’électricité. Les prix plan­chers du télé­phone se situent men­suel­le­ment à 35.$ et ceux du trans­port en commun à 68.50$ par mois pour la CAM.

c) les limites à pouvoir budgéter

Un bref calcul nous permet donc de consta­ter qu’avec les 575.$ ou 610.$ par mois de la sécu­rité du revenu, une per­sonne ne peut se payer que le loyer d’un 2 ½, son élec­tri­cité et son télé­phone. Point ! Il ne lui reste alors qu’à peine 70.$ par mois pour se nour­rir, se vêtir, se dépla­cer et se soi­gner. On est loin du 248.$ pour le seul panier à pro­vi­sions nutri­tif prévu par le DDM. Et il ne faut sur­tout pas que sur­viennent des impré­vus comme le réfri­gé­ra­teur qui casse, car acheté de seconde main, un rendez-vous chez le den­tiste ou une nou­velle paire de lunette.

Aussi, bien que consti­tué d’aliments de base peu coû­teux, le Panier à pro­vi­sions nutri­tif du DDM, consi­déré comme le strict mini­mum pour assu­rer la sécu­rité ali­men­taire, res­tent ainsi inac­ces­sible pour plus de 20% des Montréalais[1] ! Pour ces gens, en fait, on a beau vou­loir se faire un budget pour mieux éco­no­mi­ser, encore faut-il avoir quelque chose à bud­gé­ter.

Ainsi obli­gés de com­pri­mer leurs dépenses dans les seuls items com­pres­sibles, les per­sonnes pla­cées dans une telle situa­tion de pré­ca­rité extrême coupent alors dans la nour­ri­ture et les médi­ca­ments. Une étude a d’ailleurs démon­tré que 24% des cana­diens mangent moins parce que la nour­ri­ture est deve­nue trop chère pour ce qui leur reste de budget. Plusieurs d’entre eux se tournent donc vers les banques ali­men­taires pour bou­cler leur fin de mois. En 2008, la fré­quen­ta­tion des banques ali­men­taires a ainsi bondi de 10%, allant même jusqu’à 50% cer­tains mois. On le voit, pour les plus pauvres, le pro­blème, ce n’est pas la crise actuelle, c’est la crise per­pé­tuelle qu’ils vivent au jour le jour, aggra­vée par la crise actuelle.

Ce régime de res­tric­tions n’est cepen­dant pas sans consé­quence. Plusieurs recherches ont démon­tré qu’une telle façon de sur­vivre en cou­pant conti­nuel­le­ment dans des besoins aussi essen­tiels que la nour­ri­ture et les soins de santé a des impacts par­fois très graves sur la vie de ces per­sonnes et sur leur envi­ron­ne­ment social.

d) Observons d’abord les impacts sur la santé physique

Ce lien entre la pau­vreté et la santé phy­sique n’est plus à démon­trer. Il est reconnu scien­ti­fi­que­ment. Selon le rap­port 2007 sur l’état de santé de la popu­la­tion du Québec révélé par le direc­teur natio­nal de la Santé publique, le Dr. Alain Poirier, « la pau­vreté cause des dom­mages qui se com­parent à ceux des mala­dies de l’appareil cir­cu­la­toire. On estime de plus que les inéga­li­tés de reve­nus sont res­pon­sables de 20 % des années poten­tielles de vie per­dues, contre 17 % pour les mala­dies cardio-vas­cu­laires. Le niveau socioé­co­no­mique est d’ailleurs le prin­ci­pal déter­mi­nant de la mala­die et d’une vie de piètre qua­lité. De plus, 20 % des coûts des ser­vices de santé au Canada sont attri­buables à la pau­vreté et aux inéga­li­tés de santé qui en découlent ».

À titre d’illustration, voici quelques autres élé­ments tirés de ce rap­port. Si je porte ici à votre atten­tion l’impact de la pau­vreté par­ti­cu­liè­re­ment sur les jeunes, c’est que l’enfance est une période cru­ciale durant laquelle un état per­sis­tant de pau­vreté aura des consé­quences qui dure­ront toute la vie, même si leur niveau de vie s’améliore.

Ainsi,

  • naître pauvre entraîne un risque plus élevé d’avoir un poids insuf­fi­sant à la nais­sance, de souf­frir de pro­blèmes d’asthme ou d’otites, de faire de l’embonpoint dès l’âge de six ans ou d’avoir une mau­vaise santé den­taire ;
  • chez les moins de 18 ans, les taux de mor­ta­lité du groupe le plus défa­vo­risé sont près de trois fois plus élevés chez les gar­çons, et près de deux fois plus élevés chez les filles, que ceux obser­vés dans le groupe le plus favo­risé ;
  • les enfants et les jeunes des familles pauvres courent éga­le­ment un plus grand risque d’être hos­pi­ta­li­sés. Ainsi, si tous les jeunes affi­chaient les mêmes taux d’hospitalisation que les plus favo­ri­sés, on comp­te­rait chaque année 13 500 hos­pi­ta­li­sa­tions de moins ;

D’autres recherches démontrent éga­le­ment un lien direct entre la mal­bouffe chez les plus pauvres et leur piètre état de santé. Ainsi, on observe chez ces popu­la­tions un taux anor­ma­le­ment élevé de mala­dies cardio-vas­cu­laires, de dia­bètes de type 2 et d’insuffisance rénale.

Selon une cher­cheuse post-doc­to­rale de la Chaire « Approches com­mu­nau­taires et inéga­li­tés de santé » de l’Université de Montréal, Mme Mélanie Rock, « pen­dant les années 30, la plu­part des per­sonnes appau­vries étaient maigres. De nos jours, on constate que, de plus en plus en Amérique du Nord et en Occident en géné­ral, les gens pauvres sont sou­vent de taille cor­pu­lente, voire même obèse. »

Cela est dû à un manque d’activités phy­siques et à une ali­men­ta­tion riche en calo­ries, pré­sente prin­ci­pa­le­ment dans les ali­ments frits offerts par la res­tau­ra­tion rapide, mais aussi dans les ali­ments trans­for­més offerts en épi­ce­rie qui sont satu­rés de gras, de sucre et de sel et dont se nour­rissent sou­vent les per­sonnes pauvres car ils sont bour­ra­tifs et à bon marché..

Ces ali­ments, soit dit en pas­sant, sont ceux qui ont subi une des plus faibles hausse de leur coût dans l’actuelle crise ali­men­taire. Une bou­teille de 2 litres de Coke se vend tou­jours autour de 1.70.$, alors qu’un 2 litres de lait se détaille autour de 3.35.$. Pour une famille sans le sou, le choix se fait sou­vent ainsi, à l’aune du por­te­feuille.

Mais reve­nons à l’étude de Mme Rock. Au Québec, 700 000 per­sonnes sont atteintes du dia­bète. Ceci veut dire qu’environ une per­sonne sur quinze est atteinte du dia­bète de type 2, mala­die fort han­di­ca­pante. Les chiffres font peur. D’habitude, cette mala­die s’installe après l’âge de qua­rante-cinq ans, mais de plus en plus, on la retrouve chez les jeunes adultes, les ado­les­cents, et même les enfants de moins de 10 ans.

Perdurant jusqu’à la fin de la vie de la per­sonne, ce dia­bète est asso­cié à une espé­rance de vie plus courte et à des « com­pli­ca­tions », comme la perte de la vision et de la fonc­tion rénale. Cette pan­dé­mie du dia­bète de type 2 repré­sente un effet per­vers du « pro­grès » apporté par la moder­nité, un effet qui touche d’une façon beau­coup plus pro­non­cée les gens pauvres.

e) Mais la pauvreté et la faim ont également des impacts sur la santé mentale

Le rap­port 2007 sur l’état de santé des qué­bé­cois révèle en effet que le taux d’hospitalisation pour troubles men­taux des gar­çons des milieux les plus défa­vo­ri­sés est de 127 % plus élevé que celui des gar­çons des milieux les plus favo­ri­sés, l’écart étant de 37 % chez les filles ;

De plus, une autre étude faite en Gaspésie par une spé­cia­liste des pra­tiques psy­cho­so­ciales à l’Université du Québec à Rimouski, Mme Linda Tremblay, démontre un lien étroit entre l’insécurité ali­men­taire pro­lon­gée des per­sonnes et la dété­rio­ra­tion de leur santé men­tale, expri­mée par un taux élevé de détresse psy­cho­lo­gique ayant des consé­quences impor­tantes sur leur vie fami­liale et sen­ti­men­tale, leur capa­cité à étu­dier ou à tra­vailler et leurs acti­vi­tés sociales, ces gens ayant ten­dance à s’isoler.

Fait trou­blant, on a éga­le­ment noté dans cette recherche une ten­dance sui­ci­daire 5.5 fois plus élevée chez ces per­sonnes que dans la popu­la­tion en géné­ral, ces gens pas­sant de fait à l’acte fati­dique 11 fois plus sou­vent que pour l’ensemble de la popu­la­tion.

f) Impacts sociaux

Enfin, la pau­vreté engendre éga­le­ment son lot de pro­blèmes sociaux. Pour n’en nommer que deux, citons d’abord le stress causé par cette détresse psy­cho­lo­gique des parents qui ne peuvent pas se nour­rir et nour­rir conve­na­ble­ment leurs enfants, par la ten­sion entre les désirs des enfants exa­cer­bés par la publi­cité et les limites bud­gé­taires de leurs parents, par la vio­lence ver­bale et phy­sique qu’engendre sou­vent cette ten­sion fami­liale et par les ten­ta­tions de fuites de ce contexte dépri­mant dans l’alcool et la drogue, sans comp­ter les cas moins répan­dus mais plus fré­quents en milieux pauvres de délin­quance juvé­nile, d’inceste, etc.

Or, selon le très réputé maga­zine The eco­no­mist qui cite des recherches récentes faites aux États-Unis, ce stress lié à la pau­vreté serait une des causes impor­tantes des retards sco­laires des enfants issus de ces milieux. Plus spé­ci­fi­que­ment, ces cher­cheurs ont démon­tré que le stress affecte la partie du cer­veau qui régit la mémoire à court terme, celle qui retient les infor­ma­tions qui nous per­mettent d’apprendre à lire ou à résoudre des pro­blèmes. C’est dire toutes les dif­fi­cul­tés de concen­tra­tion des enfants de ces milieux pour leur appren­tis­sage aca­dé­mique autant à la maison qu’à l’école, dif­fi­cul­tés mul­ti­pliées par leur carence ali­men­taire et leur faim durant les heures de classe. C’est bien connu, « Ventre creux n’a pas d’oreille ».

Le rap­port sur la santé des qué­bé­cois révèle de plus que les jeunes filles des milieux les plus défa­vo­ri­sés sont 17 fois plus nom­breuses à deve­nir mères avant l’âge de 20 ans que celles des milieux les plus favo­ri­sés.

Ces pro­blèmes sociaux sont dra­ma­tiques pour les per­sonnes qui les vivent. Mais il existe un autre pro­blème social dont on parle moins sou­vent, celui qu’engendre un nombre aussi élevé d’exclus pour la société. En mar­gi­na­li­sant autant de gens, n’est-ce pas la com­mu­nauté dans son ensemble qui s’appauvrit d’autant de per­sonnes qui, fortes de leurs expé­riences de vie et de leurs débrouillar­dise à cher­cher à sur­na­ger, pour­raient mettre à contri­bu­tion leurs talents et capa­ci­tés, aussi enfouis soient-ils, pour remettre l’épaule à la roue et contri­buer au déve­lop­pe­ment social et éco­no­mique de leur milieu.

3. Solutions économiques à y apporter et limites de ces solutions

Le tableau que je viens de vous bros­ser n’est pas rose, j’en conviens. Mais il reflète la réa­lité bien triste à laquelle nous, groupes com­mu­nau­taires en sécu­rité ali­men­taire, sommes confron­tés à chaque jour, et ce, depuis fort long­temps. Cela nous a amené au cours de ces années à essayer dif­fé­rentes solu­tions pour aider ces per­sonnes. Toutes ont engen­dré des retom­bées immé­diates posi­tives, mais cer­taines ont éga­le­ment rapi­de­ment démon­tré leurs limites. Les pre­mières solu­tions qui nous viennent à l’esprit sont évi­dem­ment celles d’ordre éco­no­mique.

a) Parlons d’abord de la hausse du revenu

Inspiré d’une valeur de jus­tice sociale qui témoigne de notre degré de savoir vivre ensemble, les effets posi­tifs de la hausse des pres­ta­tions de base à la sécu­rité du revenu et de la hausse du salaire mini­mum ne sont plus à démon­trer.

Mené par le Collectif pour un Québec sans pau­vreté, ce vaste mou­ve­ment social a réussi, il y a 7 ans, à faire adop­ter par l’Assemblée natio­nale la loi 112 pour com­battre la pau­vreté et l’exclusion sociale. Celle-ci pré­voit entre autre de haus­ser régu­liè­re­ment les reve­nus des plus pauvres d’entre nous pour suivre l’inflation, mais l’action gou­ver­ne­men­tale en ce domaine tarde à se maté­ria­li­ser à la hau­teur des ententes pour­tant conclues.

Aussi, le Collectif a-t-il repris le bâton du pèle­rin avec sa récente cam­pagne « Mission col­lec­tive » qui demande un revenu au moins égal à la mesure du panier de consom­ma­tion, soit 13 267.$ par année pour les gens sur la sécu­rité du revenu et 10.16$ de l’heure pour le salaire mini­mum, ce qui consti­tue un revenu per­met­tant une sortie de pau­vreté.

Cette hausse du revenu des plus pauvres d’entre nous recèle cepen­dant dans le contexte actuel de crise éco­no­mique un autre effet posi­tif, celui-là sur la société en géné­ral. En effet, cer­tains éco­no­mistes avancent que toute hausse de ces reve­nus aurait pour effet une réin­jec­tion immé­diate de ces sommes dans l’économie, les gens affec­tés en pro­fi­tant pour se pro­cu­rer ce qui leur manque cruel­le­ment comme besoins essen­tiels. Contrairement aux baisses d’impôt pour les gens de la classe moyenne qui, eux, ont pour réflexe, dans ces temps incer­tains, de remettre à plus tard leurs achats moins essen­tiels, comme le chan­ge­ment de leur auto ou de leur mobi­lier.

Bien que déter­mi­nantes, ces hausses de revenu reposent cepen­dant sur une vaste mobi­li­sa­tion popu­laire et sur son impact sur nos déci­deurs poli­tiques. Ceux-ci, par contre, reçoivent des pres­sions en sens contraire de plu­sieurs lobbys puis­sants qui ont leurs entrées beau­coup plus faci­le­ment que nous au par­le­ment.

Je recon­nais toutes les retom­bées posi­tives d’un tel mou­ve­ment s’il arrive à ses fins et j’y contri­bue acti­ve­ment, mais je suis éga­le­ment conscient de toutes les embûches que nous devrons sur­mon­ter à court terme pour y arri­ver. Cela ne dimi­nue en rien notre déter­mi­na­tion, mais elle nous oblige à envi­sa­ger éga­le­ment d’autres ave­nues pour aider les gens à s’en sortir.

b) Les dons alimentaires

La plus connue de ces autres solu­tions éco­no­miques est évi­dem­ment le don ali­men­taire. Héritiers d’une longue tra­di­tion de cha­rité pro­fon­dé­ment ancrée dans nos mœurs, plu­sieurs orga­nismes se sont en effet donnés comme mis­sion pre­mière de dépan­ner régu­liè­re­ment les per­sonnes qui ont faim. Approvisionnés ici par Moisson Rive-Sud ou par la cha­rité des indi­vi­dus, ces comp­toirs ali­men­taires font appel à une autre valeur impor­tante dans une société aussi riche que la nôtre, la com­pas­sion.

Cependant, le don de nour­ri­ture est en grande partie tri­bu­taire des inven­dus des trans­for­ma­teurs et des dis­tri­bu­teurs ali­men­taires. Or, depuis quelques temps, on observe une dimi­nu­tion impor­tante de leurs trans­ferts aux banques ali­men­taires. C’est que, grâce aux codes-barres implan­tés il y a quelques années, les entre­prises ali­men­taires gèrent main­te­nant beau­coup mieux leurs stocks. Il y a moins de sur­plus, moins de lots non conformes ou mal éti­que­tés. Bref, les banques ali­men­taires reçoivent de moins en moins de nour­ri­ture à donner.

Cette situa­tion d’ordre struc­tu­relle les obli­gera doré­na­vant à mieux gérer eux aussi les dons qu’ils reçoivent, à peut-être envi­sa­ger une hié­rar­chie dans la redis­tri­bu­tion des den­rées en fonc­tion des cas les plus lourds et à pri­vi­lé­gier d’autres approches favo­ri­sant le déve­lop­pe­ment de l’autonomie ali­men­taire, du moins pour une bonne partie de leur popu­la­tion cible.

De plus, aussi néces­saire soient-elles pour aider les gens à sur­vivre, ces inter­ven­tions d’aide directe devraient cepen­dant se faire en tenant compte de plus en plus des effets pos­si­ble­ment néga­tifs qu’elles com­portent. La recherche gas­pé­sienne l’a démon­tré, les per­sonnes béné­fi­ciaires de l’aide ali­men­taire gardent un niveau d’estime de soi peu élevé et souffrent tou­jours, malgré cette aide directe, d’un niveau impor­tant de détresse psy­cho­lo­gique.

Ça se com­prend ! Soutenant la per­sonne pour qu’elle sur­nage dans la tour­mente, l’aide ali­men­taire la laisse tou­te­fois seule de retour chez elle pour affron­ter la situa­tion qui l’a menée à cette extré­mité. L’isolement lourd et pesant devant tous ses pro­blèmes de survie demeure le même qu’avant. La détresse reste là, inchan­gée. Et, de dépan­nage en dépan­nage, la per­sonne ne voit pas la lumière au bout du tunnel.

C’est que, aussi essen­tielles soit-elle pour dépan­ner quelqu’un en dif­fi­culté tem­po­raire, cette aide directe, si elle se pro­longe dans la vie d’un indi­vidu, a ten­dance à le dimi­nuer à ses propres yeux et sur­tout, à le confir­mer dans son impuis­sance à solu­tion­ner des pro­blèmes aussi élé­men­taire que sa survie. Elle en arrive même dans cer­tains cas à créer chez lui une dépen­dance envers le don ali­men­taire.

Bref, si on regarde le phé­no­mène d’un point de vue plus froid, au lieu de com­battre réel­le­ment la pau­vreté, le don ali­men­taire, à la longue, a ten­dance à la gérer. Cela ne veut pas dire qu’il faille abolir l’aide ali­men­taire, mais plutôt qu’elle com­porte ses grosses limites et qu’il nous faut faire plus.

c) La baisse des prix constitue la troisième solution envisagée

Au-delà de la hausse du revenu ou du don ali­men­taire, une autre solu­tion aux pro­blèmes de pau­vreté et de faim consiste en effet à bais­ser les prix des pro­duits ali­men­taires. Dans ce domaine, deux grandes approches forts dif­fé­rentes sont ici en pré­sence.

• La pre­mière consiste à s’attaquer au pro­blème à sa source, c’est-à-dire là où se fixe les prix, dans la concur­rence féroce que se livrent les pays pro­duc­teurs agri­coles au niveau inter­na­tio­nal. Actuellement, la pro­duc­tion d’aliments est consi­dé­rée par l’Organisation mon­diale du Commerce (OMC) comme une pro­duc­tion comme une autre et, à ce titre, elle est sou­mise aux lois du marché sur les­quelles l’OMC a com­plète juri­dic­tion. C’est ce qui l’amène à com­battre toute règle­men­ta­tion natio­nale qui vise à pro­té­ger ses pro­duc­teurs agri­coles et ses citoyens consom­ma­teurs comme c’est le cas au Canada, dans trois domaines : le lait, la volaille et les œufs. Ces pro­duits sont ici contin­gen­tés pour per­mettre aux pro­duc­teurs de rece­voir un revenu équi­table pour leur tra­vail et aux consom­ma­teurs de payer un prix rai­son­nables et rela­ti­ve­ment stable pour ces pro­duits de base.

La Coalition pour la sou­ve­rai­neté ali­men­taire, vaste regrou­pe­ment pan-cana­dien de puis­sants réseaux sociaux concer­nés par l’alimentation, consi­dère au contraire que les ali­ments, avant d’être un bien com­mer­cial, sont d’abord un besoin essen­tiel et qu’ils devraient être consi­dé­rés et trai­tés comme tels. Elle vise donc, avec d’autres mou­ve­ments natio­naux et inter­na­tio­naux, à sous­traire à terme à la juri­dic­tion de l’OMC toute pro­duc­tion agri­cole natio­nale à des fins de consom­ma­tion domes­tique. En pareil cas, l’OMC gar­de­rait juri­dic­tion sur les tran­sac­tions ali­men­taires inter­na­tio­nales.

Ce chan­ge­ment majeur per­met­trait aux pays de légi­fé­rer et de pro­té­ger leur pro­duc­tion agri­cole sans ris­quer de se faire pour­suivre juri­di­que­ment par l’OMC. Nous pour­rions alors étendre à d’autres pro­duits du panier ali­men­taire de base le contin­gen­te­ment de leur pro­duc­tion et de leur dis­tri­bu­tion, ce qui aurait pour effet de sau­ve­gar­der notre sec­teur agri­cole et de sta­bi­li­ser les prix à la consom­ma­tion de ces ali­ments.

Les retom­bées posi­tives d’une telle vic­toire seraient d’importance, mais la bataille pour y arri­ver sera cepen­dant longue et dif­fi­cile. Premier obs­tacle, nos gou­ver­ne­ments. En effet, les inter­lo­cu­teurs de l’OMC sont les états et non les orga­ni­sa­tions civiles. Il faut donc convaincre nos gou­ver­nants de pous­ser avec nous dans le sens de ces posi­tions de pro­tec­tion de notre éco­no­mie agri­cole et du contrôle sur notre ali­men­ta­tion. Ce ne sera pas facile éga­le­ment parce que la capa­cité des mul­ti­na­tio­nales d’influencer les états est immense et leurs moyens impres­sion­nants.

Bien qu’ardue, cette mobi­li­sa­tion peut tou­te­fois abou­tir. En effet, en matière d’affrontement vic­to­rieux avec l’OMC pour lui sous­traire cer­tains pou­voirs, nous pou­vons comp­ter sur un pré­cé­dent de taille : l’exception cultu­relle. Ainsi, il y a peu, les pays se sont enten­dus entre eux pour consi­dé­rer la pré­ser­va­tion des cultures de chaque pays comme pré­va­lant sur les lois com­mer­ciales. Ils per­mettent donc à chacun de légi­fé­rer pour pro­té­ger sa culture contre l’envahissement de cultures éco­no­mi­que­ment plus fortes. Tablant sur ce pré­cé­dent, cela nous encou­rage à pour­suivre de l’avant. Ce qui est bon pour la culture peut l’être éga­le­ment pour l’agriculture.

• La seconde approche pour bais­ser le prix des ali­ments est de moins grande enver­gure et plus à la portée des groupes com­mu­nau­taires et ses retom­bées immé­diates pour ses adeptes sont assez déter­mi­nantes. Inspirée d’une autre valeur impor­tante, la soli­da­rité, elle consiste à ache­ter col­lec­ti­ve­ment les den­rées ali­men­taires aux mêmes prix de gros pré­fé­ren­tiels que les grandes chaînes de dis­tri­bu­tion et les com­merces de res­tau­ra­tion.

Différentes for­mules d’achats grou­pés ont déjà vu le jour, iden­ti­fions-les.

La pre­mière, his­to­ri­que­ment par­lant, fut les coopé­ra­tives d’alimentation comme COOPRIX dans les années 70-80. Développée selon le modèle de coopé­ra­tion basé sur les parts sociales des membres, elle fonc­tionne avec des employés sala­riés et offre un ser­vice com­pa­rable aux grandes épi­ce­ries. Hormis quelques réus­sites en régions éloi­gnées non des­ser­vies par les grandes chaînes de dis­tri­bu­tion, cette for­mule n’a pu sur­vivre ailleurs parce qu’elle n’arrivait pas à offrir à ses employés des condi­tions de tra­vail équi­va­lentes à ces grandes chaînes, ques­tion de volumes de tran­sac­tions beau­coup moins grands.

La seconde for­mule fut celle des clubs de consom­ma­teurs des années 70 dont le fonc­tion­ne­ment était essen­tiel­le­ment basé sur le béné­vo­lat. Cependant, confron­tés aux mêmes dif­fi­cul­tés que les épi­ce­ries, soit un inves­tis­se­ment ini­tial irré­cu­pé­rable pour un inven­taire constant, des pertes régu­lières de den­rées péris­sables et un inven­taire res­treint com­paré à celui des grandes chaînes, elles n’ont pas tenu le coup, les prix offerts aux membres ne valant pas l’énorme inves­tis­se­ment de temps consenti. La for­mule reprend actuel­le­ment du ser­vice avec les épi­ce­ries com­mu­nau­taires, mais son avenir est évi­dem­ment fra­gile pour les mêmes rai­sons que je viens d’évoquer.

Une autre for­mule d’achats grou­pés a vu le jour avec les cui­sines col­lec­tives dans les années 80-90. Constituée autour de groupes res­treints de per­sonnes dési­rant cui­si­ner ensemble une ou deux fois par mois, cette for­mule s’est déve­lop­pée de façon ful­gu­rante jusqu’à main­te­nant en raison de sa sou­plesse de fonc­tion­ne­ment adap­tée aux maigres moyens des groupes com­mu­nau­taires et de ses effets struc­tu­rants pour leurs membres. En effet, ceux-ci achètent ensemble à chaque mois les seules den­rées utiles aux plats qu’ils confec­tionnent et éco­no­misent sur­tout en cui­si­nant de grosses quan­ti­tés de nour­ri­ture qu’ils se répar­tissent ensuite en por­tions cor­res­pon­dant aux membres de chaque famille par­ti­ci­pante.

Au-delà de l’économie ainsi occa­sion­née, le mérite prin­ci­pal de la for­mule des cui­sines col­lec­tives est la recréa­tion du tissu social éclaté et des liens de soli­da­rité entre les par­ti­ci­pantes qui brisent ainsi leur iso­le­ment si dévas­ta­teur. Leur per­met­tant éga­le­ment de se réap­pro­prier un savoir culi­naire par­fois oublié ou inexis­tant, les cui­sines col­lec­tives déve­loppent chez leurs membres une auto­no­mie ali­men­taire qui fait par­fois cruel­le­ment défaut dans d’autres types d’interventions.

Seule limite actuelle de cette for­mule, l’achat groupé n’occasionne que très rare­ment des rabais impor­tants, le volume acheté par le nombre res­treint des par­ti­ci­pantes étant sou­vent trop faible pour pro­fi­ter des prix de gros asso­ciés aux achats plus impo­sants.

La for­mule des groupes d’achats coopé­ra­tifs qui s’est déve­lop­pée autour de 1995 répond jus­te­ment à cette limite. Constituée habi­tuel­le­ment autour de vingt à 30 membres, mais par­fois jusqu’à cent per­sonnes, elle leur permet, par leur volume d’achat d’économiser jusqu’à 50% sur les fruits et légumes, 35% sur les viandes, 30% sur les fro­mages et pois­sons, etc. Elle y par­vient jus­te­ment grâce à un fonc­tion­ne­ment très léger qui réunit ses par­ti­ci­pants à chaque mois pour déter­mi­ner leurs achats men­suels. Compilée grâce à un logi­ciel per­met­tant d’évaluer la somme des den­rées à ache­ter et d’identifier les ajouts néces­saires dans chaque denrée pour pro­fi­ter des prix de gros, cette for­mule ne laisse aucun ali­ment invendu dans le local une fois les redis­tri­bu­tions bi-men­suelles ter­mi­nées.

À l’usage, cette for­mule s’est cepen­dant décli­née de façon fort dif­fé­rente d’un groupe d’achat à l’autre. Si cer­tains en ont fait un simple ser­vice per­met­tant aux par­ti­ci­pants d’économiser, d’autres se sont effor­cés d’en faire le point de départ d’un réseau d’entraide, la for­mule des achats grou­pés étant jus­te­ment tri­bu­taire d’une soli­da­rité entre ses membres pour pro­fi­ter des prix escomp­tés. Ainsi, sou­vent asso­ciée à des repas com­mu­nau­taires où chacun apporte un plat de sa confec­tion et à des cui­sines col­lec­tives où les habi­le­tés culi­naires s’échangent mutuel­le­ment, cette for­mule dépasse alors le simple ser­vice et permet aux gens de s’inscrire dans une dyna­mique d’autonomisation ali­men­taire et d’entraide qui peut dépas­ser le domaine ali­men­taire pour s’élargir à d’autres échanges de ser­vice comme la garde par­ta­gée ou le co-voi­tu­rage.

Une autre for­mule d’achats grou­pés s’est déve­lop­pée par la suite autour d’Équiterre et de ses réseaux de fermes éco­lo­giques. Principalement orga­nisé pour que les consom­ma­teurs sou­tiennent les pro­duc­teurs bio­lo­giques, l’Agriculture sou­te­nue par la com­mu­nauté offre aux groupes d’acheteurs des paniers consti­tués essen­tiel­le­ment des pro­duits culti­vés sur une ferme. Associés étroi­te­ment aux aléas des pro­duc­teurs impli­qués, le contenu de ces paniers varie cepen­dant en fonc­tion des récoltes et les ache­teurs ne savent donc pas à l’avance ce qu’ils y trou­ve­ront. Tributaire des coûts plus élevés de la pro­duc­tion bio­lo­gique, sou­li­gnons-le, cette for­mule ne pré­tend pas s’adresser aux citoyens les plus pauvres, mais à ceux qui décident de se nour­rir de façon à pré­ser­ver l’équilibre éco­lo­gique de leur milieu.

Une der­nière for­mule d’achats grou­pés est appa­rue dans les années 2000. Inspirée d’une ini­tia­tive pro­ve­nant de Toronto inti­tu­lée Good Food Box, Bonne boîte, Bonne bouffe offre à des groupes de 15 à 20 indi­vi­dus trois gros­seurs de paniers essen­tiel­le­ment de fruits et légumes à des prix forts avan­ta­geux. Organisée à Montréal par Moisson Montréal, cette for­mule en garde cepen­dant un fonc­tion­ne­ment sem­blable au don ali­men­taire : en effet, les clients, bien qu’ils payent pour leurs panier, ne choi­sissent pas ce qu’il y a dedans. De plus, dans la for­mule ini­tiale, les groupes de clients ne sont orga­ni­sés qu’autour de cet achat et ne consti­tuent pas pour autant un réseau d’entraide entre eux. Pour des indi­vi­dus rela­ti­ve­ment auto­nomes, cette for­mule semble répondre à leur besoin immé­diat d’économie.

Comme on le voit, dans les achats grou­pés, la ligne de démar­ca­tion, au-delà des types de fonc­tion­ne­ment plus ou moins lourd, se situe sou­vent entre les groupes qui offrent à leurs clients un simple ser­vice per­met­tant d’économiser sur leurs achats de den­rées et ceux qui partent de cette forme de soli­da­rité éco­no­mique pour aller plus loin et per­mettre à leurs membres de se consti­tuer en réels réseaux citoyens d’entraide.

4. La pauvreté, l’aboutissement d’un processus

Le but de l’exercice que je viens de faire avec vous n’est pas en soi de faire la nomen­cla­ture exhaus­tive de toutes les pos­si­bi­li­tés que nous avons pour aider les pauvres à faire face à la crise actuelle. Je cherche plutôt à vous démon­trer que cer­taines d’entre elles sont plus por­teuses que d’autres d’une meilleure effi­ca­cité pour aider ces gens à se sortir réel­le­ment de cette pau­vreté qui les accable.

Or, si l’on veut s’attaquer aux pro­blèmes de fonds de cette pau­vreté, il faut en com­prendre les fon­de­ments. Pour cela, il nous faut poser cette ques­tion : d’où vient la pau­vreté ?

a) Bien que les tra­jec­toires de cha­cune des per­sonnes pauvres aient leurs par­ti­cu­la­ri­tés incon­tes­tables, un lien semble pour­tant relier la majo­rité d’entre elles, et c’est le fait qu’elles ont sou­vent vécu, tout au long de leur vie, un pro­ces­sus pro­longé d’échecs répé­tés.

  • Vécues comme des échecs à répé­ti­tion, nom­mons d’abord toutes ces frus­tra­tions conti­nuelles de ne pou­voir se pro­cu­rer tout ce que la publi­cité nous décrit comme les consti­tuants du bon­heur indi­vi­duel. Très tôt, sauf excep­tion, l’enfant d’un milieu pauvre est ainsi confronté à cette per­cep­tion mar­quante pour le reste de sa vie qu’il est né pour un petit pain, com­paré à d’autres qui jouissent de tous les moyens pour vivre « heu­reux ».
  • Échecs sco­laires éga­le­ment pro­ve­nant du stress fami­lial évoqué plus avant, peu pro­pice à la concen­tra­tion aca­dé­mique et qui leur font rapi­de­ment per­ce­voir l’école comme un autre lieu d’échecs déva­lo­ri­sant, plutôt que comme un lieu d’épanouissement. D’où la pro­pen­sion des enfants de milieux pauvres à décro­cher rapi­de­ment de l’école qui ne semble pas leur appor­ter l’estime de soi qui leur manque. Et d’où éga­le­ment les dif­fi­cul­tés à se trou­ver un emploi leur per­met­tant de mieux gagner leur vie.
  • Échecs enfin au tra­vail, quand ils perdent leur gagne-pain parce que le type d’emploi qu’ils peuvent trou­ver se situe sou­vent dans un cré­neau de tra­vail fra­gi­lisé par les aléas du marché local face à la concur­rence inter­na­tio­nale ou aux crises éco­no­miques, comme on en vit régu­liè­re­ment depuis quelques années. Pensons seule­ment aux fer­me­tures dans la chaus­sure et le vête­ment et, plus récem­ment, dans l’industrie du bois.

b) Tous ces échecs répé­tés ont, à la longue, des effets déstruc­tu­rants sur la per­sonne qui les vit, car ils sont sou­vent perçus comme des preuves la confir­mant dans son impuis­sance à rele­ver des défis. D’où cette atti­tude sou­vent défai­tiste que l’on ren­contre chez les plus pauvres qui sont convain­cus de ne pou­voir assu­mer telle ou telle tâche qu’on leur pro­pose ou de ne pou­voir s’en sortir qu’en gagnant à la lotto.

c) Et le mal­heur, c’est que cette per­cep­tion de soi d’être né pour un petit pain se trans­met de géné­ra­tion en géné­ra­tion par des petites remarques, mais sur­tout par des atti­tudes engen­drant ce que j’appellerais la culture de la pau­vreté.

Solutions plus efficaces pour contrer la faim et à la pauvreté

Pour contrer effi­ca­ce­ment ce pro­ces­sus fait d’échecs répé­tés qui est sou­vent le lot des per­sonnes fra­gi­li­sées et appau­vries qui cognent à nos portes com­mu­nau­taires, les ser­vices à court terme et, je dirais, à courte vue, de dépan­nage ali­men­taire sont d’une portée très limi­tée. Pour contrer ce sen­ti­ment d’impuissance créé par tant d’échecs suc­ces­sifs, il faut, j’en suis convaincu, sou­te­nir un autre pro­ces­sus per­met­tant à ces gens fra­gi­li­sés d’expérimenter une série de petites réus­sites qui leur prou­ve­ront qu’ils ont en eux les capa­ci­tés de réa­li­ser leurs objec­tifs et leur redon­ne­ront assez confiance en soi pour, à terme, rele­ver à nou­veau des défis plus per­son­nels.

Ce pro­ces­sus, par défi­ni­tion, ne se fera cepen­dant pas seul. Fragilisées par cette per­cep­tion d’impuissance à chan­ger le cours de leur vie, ces per­sonnes ont besoin d’être accom­pa­gnée dans la redé­cou­verte de leurs pos­si­bi­li­tés. Encouragés à prendre en charge, avec d’autres, de petites res­pon­sa­bi­li­tés liées aux objec­tifs com­muns du groupe, ces gens, pour peu qu’ils soient ouver­te­ment valo­ri­sés dans leurs réus­sites, se convain­cront peu à peu de leurs habi­le­tés et repren­dront ainsi du pou­voir sur leur vie.

Cet autre pro­ces­sus res­tera cepen­dant fra­gile tant que la per­sonne n’aura pas expé­ri­menté assez de réus­sites pour se prou­ver à elle-même qu’elle pos­sède, dans la col­la­bo­ra­tion avec ses pairs, le pou­voir de s’en sortir. Basé sur le rap­port de confiance établi avec les inter­ve­nants, ce pro­ces­sus a donc besoin de sta­bi­lité dans le per­son­nel des groupes et d’une cer­taine durée dans le temps pour réus­sir. Toutes choses qui, actuel­le­ment, fait sou­vent défaut dans nos groupes, les bailleurs de fonds ne sub­ven­tion­nant sou­vent que des pro­jets d’un an et les condi­tions de tra­vail pré­caire dans le com­mu­nau­taire ne per­met­tant pas de rete­nir le per­son­nel expé­ri­menté.

Comme je vous l’ai pré­senté, cer­taines inter­ven­tions com­mu­nau­taires sont plus sus­cep­tibles que d’autres de sou­te­nir les gens dans cet appren­tis­sage de leur pou­voir sur leur vie. Cela peut prendre la forme de jar­dins col­lec­tifs, d’apprentissage culi­naire et nutri­tion­nel en milieu sco­laire ou d’approches com­mu­nau­taires évo­quées plus avant comme les cui­sines col­lec­tives et les groupes d’achats coopé­ra­tifs.

Mais encore là, l’important n’est pas de rete­nir une for­mule ou une autre, car cha­cune d’entre elles peut être défor­mée par manque de volonté de s’inscrire dans ce sou­tien au déve­lop­pe­ment des per­sonnes. L’important est plutôt de déce­ler, dans ces inter­ven­tions, celles qui ne se contentent pas de donner un ser­vice, mais qui y ajoutent une approche favo­ri­sant l’accompagnement des per­sonnes dans le déve­lop­pe­ment de leur poten­tiel.

En fait, la lutte à la pau­vreté dans un pays comme le nôtre peut se résu­mer en trois moyens :

  • Avant tout, une hausse mar­quée du revenu des plus pauvres basée sur la redis­tri­bu­tion de la richesse
  • Des ser­vices sociaux uni­ver­sels avec tarifs pré­fé­ren­tiels pour les plus bas revenu, notam­ment par le loge­ment social, l’alimentation en milieu sco­laire, les ser­vices de garde, le trans­port public, etc.
  • Un réseau com­mu­nau­taire fai­sant le pari de sou­te­nir l’organisation citoyenne et jouis­sant pour ce faire d’un finan­ce­ment équi­table et durable pour accom­pa­gner les per­sonnes appau­vries dans un che­mi­ne­ment de reprise en main de leur vie indi­vi­duelle et col­lec­tive.

Il s’agit là d’un choix de société néces­si­tant des luttes pro­lon­gées, mais éga­le­ment d’un choix d’interventions auprès des citoyens les plus appau­vris que devra faire le mou­ve­ment popu­laire.

Conditions à mettre en place

Ce choix du déve­lop­pe­ment des per­sonnes ne se fera cepen­dant pas sans effort de notre part. Il nous faudra oser. Oser dépas­ser notre vision cen­trée sur la seule sécu­rité ali­men­taire pour adop­ter une approche plus globale des pro­blèmes de société comme la pau­vreté et pour prendre en compte les inter­re­la­tions et l’interdépendance entre les dif­fé­rentes facettes du déve­lop­pe­ment des per­sonnes et de leur milieu.

Conséquemment, il nous faudra oser envi­sa­ger les solu­tions d’un point de vue qui tienne compte des autres façons de com­battre la pau­vreté. Ainsi, si nous pre­nons en consi­dé­ra­tion le prix des ali­ments sur le marché, il appa­raî­tra alors utile de tra­vailler acti­ve­ment avec les groupes qui réclament la sou­ve­rai­neté ali­men­taire des peuples sur leur agri­cul­ture, pour avoir le pou­voir de légi­fé­rer sur leur pro­duc­tion ali­men­taire et sur les prix à la consom­ma­tion.

Si, autre exemple, nous consi­dé­rons que ça n’a pas de bon sens d’essayer de joindre les deux bouts avec le peu que l’on reçoit de la Sécurité du revenu ou d’un tra­vail à temps par­tiel au salaire mini­mum, on devra s’associer avec ceux, comme le Collectif pour un Québec sans pau­vreté, qui réclament un barème plan­cher et un salaire mini­mum décent.

Il nous faudra aussi oser se faire une tête com­mune entre inter­ve­nants d’un même quar­tier ou d’une même région sur le déve­lop­pe­ment social et éco­no­mique que nous vou­lons pour notre milieu, véri­fier la conver­gence de nos inter­ven­tions res­pec­tives et les modi­fier si néces­saire pour créer une syner­gie capable de réel­le­ment chan­ger les choses. À terme, après quelques ses­sions de for­ma­tion, l’exercice devrait abou­tir à déve­lop­per un réseau d’organismes har­mo­ni­sant cha­cune leurs inter­ven­tions en fonc­tion d’objectifs com­muns. Ce réseau d’organismes consti­tuera éga­le­ment autant de pas­se­relles que pour­ront emprun­ter les citoyens en che­mi­ne­ment.

Mais, pour y arri­ver, il nous faudra avant tout oser chan­ger de regard sur les per­sonnes que nous des­ser­vons. Il nous faudra envi­sa­ger la solu­tion aux pro­blèmes d’un indi­vidu à partir de la mise en valeur de ses propres res­sources et de sa par­ti­ci­pa­tion active à l’identification des solu­tions à ses pro­blèmes et au redres­se­ment de sa situa­tion.

Pour cela, il nous faudra oser regar­der nos usa­gers par la lor­gnette de leurs capa­ci­tés, de leurs com­pé­tences, de leurs habi­le­tés et de leurs rêves, plutôt que par celle, unique, de leurs pro­blèmes.

En clair, il nous faudra oser passer du client au citoyen.

Cette valo­ri­sa­tion de chaque citoyen qui s’adresse à nous autour de son poten­tiel nous obli­gera enfin à oser penser le déve­lop­pe­ment d’un milieu, à l’instar des expé­riences aux­quelles vous contri­buez dans le tiers monde, non plus seule­ment à partir de nos seules res­sources d’intervenants com­mu­nau­taires ou ins­ti­tu­tion­nels, mais à partir de réseaux de citoyens que nous sou­tien­drons dans leurs efforts à se reprendre en main et à reprendre en main le déve­lop­pe­ment de leur coin de pays.

Concrètement, il nous faudra oser penser autre­ment nos inter­ven­tions en met­tant les citoyens concer­nés au cœur de nos stra­té­gies de déve­lop­pe­ment et en les impli­quant à cha­cune des étapes de l’action afin qu’à terme, ils soient en mesure d’assumer col­lec­ti­ve­ment leur propre déve­lop­pe­ment et celui de leur envi­ron­ne­ment.

Le but : reve­nir à une société qui se fonde sur ses citoyens, leur fait confiance et trouve sa force et sa richesse col­lec­tive dans la par­ti­ci­pa­tion et les talents de tous et de toutes.

Je vous remer­cie de votre atten­tion !

Jean-Paul Faniel, coor­don­na­teur de la Table de concer­ta­tion sur la faim et le déve­lop­pe­ment social du Montréal métro­po­li­tain


[1] Pour plus de détails consul­ter le com­mu­ni­qué de presse du DDM, télé­char­geable sur son site inter­net : www​.ddm​-mdd​.org/​c​o​u​t​/​c​o​u​t​_​p​a​n​i​e​r​.html

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