Oscillations et dérives des représentations dans l’œuvre de Slavoj Zizek

Slavoj Zizek, philosophe largement médiatisé en Europe, a le mérite de ramener la critique marxiste à l’ordre du jour. Toutefois, malgré son indéniable originalité, son oeuvre comporte certaines dérives qu’il convient de relever. Son intérêt pour le concept de représentation marchande et la révolution nous incite à revenir sur l’interprétation et le sens de la philosophie marxiste à l’aide d’autres intellectuels marxistes comme Ernst Bloch et Herbert Marcuse. En partant de la mécanique du désir, comme noyau ontologique des représentations, Zizek nous entraine vers d’inquiétantes dérives autoritaristes qui nous éloignent de la recherche d’un socialisme réellement démocratique, progressiste et résolument tourné vers l’avenir.
Par Mis en ligne le 29 juin 2009

Au-delà de Marx et d’Hegel

Inspiré par Marx et Lacan, et se distançant à la fois du marxisme de l’école de Francfort et d’Heidegger, Slavoj Zizek présente une analyse anticapitaliste fort complexe dans ses fondements philosophiques[1]. Comme chez plusieurs philosophes, l’appareillage critique de Zizek prend ses sources dans une lecture de Hegel, notamment dans son ouvrage Le plus sublimes des hystériques[2]. L’originalité de Zizek est aussi son intérêt pour la reconstruction d’un sujet politique après l’effondrement du bloc de l’Est, sur laquelle il pose de nombreuses questions : comment fonder un nouveau sujet politique et sur quelles bases ?[3] Comment se fait-il que le sujet se désengage, prend ses distances face à l’acte politique ? Et sa suite logique : le capitalisme est-il, oui ou non, l’horizon ultime ? Zizek ne veut pas céder à l’illusion d’une société équilibrée comme sortie de l’horizon capitaliste qui serait celle de Marx. Pour lui, l’erreur de Marx a été de croire que l’objet du désir (la production illimitée) pourrait survivre à la perte de sa cause motrice (la plus-value) ?[4] En ce sens il reste fidèle à Hegel et à sa conception pessimiste de la nature humaine.

Représentation, vérité, liberté

Depuis les révolutions du 18ème siècle, un nouveau type de pensée s’impose, véhiculé par la nouvelle classe bourgeoise montante. Mais il ne s’agit pas seulement de représentation politique, mais du niveau philosophique correspondant. La pensée fonctionne en produisant des représentations. Ce qui caractérise ce fonctionnement comme tous les autres, c’est essentiellement le mouvement. La pensée est aussi une activité qui peut être à la fois vivante ou morte. La mort de la pensée survient lorsqu’on se fige dans une représentation ainsi, il n’y a plus de mouvement. Pour que le mouvement soit autonome, il faut aller en direction d’une libération des représentations, des représentations vers la présentation véritable. Cette vérité est pour Hegel dans le concept, tandis que pour Marx elle se situe dans la praxis. Représenter veut dire porter quelque chose devant soi et l’avoir devant soi, avoir quelque chose de présent à soi en tant que sujet, en le retournant à soi. La connaissance humaine consiste précisément à se rapporter à des objets, en les représentant[5].

Dans sa thèse de doctorat sur Démocrite et Épicure, Marx garde l’idée de la liberté épicurienne. Les hommes agissent dans des conditions déterminées, mais ils agissent librement. Marx veut montrer qu’il est possible de délimiter un domaine du déterminisme et un domaine pour la liberté. C’est là tout le défi qui consiste à ne pas faire disparaître la subjectivité ni non plus réduire les contraintes produites par l’objectivité. Qu’elle est alors notre garantie de vérité ? Comment savoir si nous ne nous figeons pas, si nous avons affaire au vrai ? Pour Hegel, aller vers la vérité, c’est aller des représentations à la présentation véritable au moyen du concept. La réalisation correspond au concept puis à l’Idée. Pour Hegel : pensée = réel. Ce qui suppose un lien indissociable entre l’Esprit et la Nature, l’un engendrant l’autre. C’est une position idéaliste à l’opposé de celle que nous allons présenter ici. Comment tout cela peut se mettre en mouvement ?

Pour Zizek, c’est le concept d’interpassivité qui permet de céder à l’autre la dimension passive de mon être. Ce ne sont pas les passions qui font le travail mais ma passivité à l’aide d’un support fantasmatique. En référence à l’analyse de Marx concernant le fétichisme de la marchandise mais en y ajoutant une visée psychologique : «(…) nous générons habituellement des fantasmes comme autant d’écrans censés nous protéger du traumatisme insupportable (…)»[6]. Les choses agissent pour nous, c’est le mouvement du Capital au lieu de rapports conscients entre les personnes tels qu’ils devraient être. Pour Zizek, il s’agit d’un processus de symbolisation qui est activé par le désir. Cette dialectique du symbolique, Zizek l’emprunte à Lacan. Avec Marx, on pourrait, selon Zizek, débusquer les symptômes qui opèrent dans l’activité de la pensée dans le cadre du capitalisme.

Pour Marx, Hegel est le dernier philosophe, il a réussit à appréhender le mouvement de la pensée. En ce sens nous pouvons dire que la philosophie est devenue «monde». Mais ce monde est un monde à l’envers. Il existe un dehors à la pensée. Nous ne pouvons penser sans un certain nombre de conditions matérielles préalable : ne pas être malade, avoir du temps, ne pas être contraint de faire autre chose…. Ces conditions déterminent notre pensée, pas d’une manière mécanique mais historiquement. En raison d’un contexte matériel et historique. La pensée est liée au réel.

De son côté, Zizek dérive vers ce qu’on pourrait appeler une gestion symbolique des représentations, ce qui lui permet d’effectuer une série de distinctions. Il distingue quatre  niveaux d’apparence : l’apparence au sens de la représentation fausse et illusion subjective, au sens de la fiction symbolique, au sens du Suprasensible et enfin au sens du fantasme fondamental qui comble le vide au milieu de la réalité[7]. Ces aménagements dans la sphère des représentations permettent à Zizek de justifier une ontologie du désir qui nous éloigne de l’objectif matérialiste premier de la résolution de la faim, par exemple. «La faim avant la libido !»,-dirait Ernst Bloch à la suite de la phrase de Brecht : «D’abord la bouffe ensuite la morale ! ».

Dans ce monde-ci, nous ne pouvons d’abord penser sans d’abord effectuer une rupture avec le monde extérieur. Pour être conscient du mouvement des représentations en soi, il faut marquer un temps d’arrêt, pour permettre un retour à soi. Sinon, impossible d’échapper aux jaillissements continuels de sensations subjectives. Une fois que nous saisissons notre pensée en mouvement, nous avons alors deux choix : l’action ou la contemplation. Si nous voulons aller plus loin vers les possibilités de transformation du monde, nous allons chercher à agir sur nos représentations pour chercher la vérité : la représentation vraie. L’action transformatrice nous enseigne que nous pouvons avoir une prise sur le monde extérieur et que ce travail peut être orienté autrement que dans un but strictement conceptuel. Même si nous pensons par l’intermédiaire des représentations, il y a un dehors, une présentation véritable possible dont il faudra tenir compte. Cet extérieur aux représentations n’est pas figé mais en mouvement. L’homme peut transformer ce qui est par l’action et avec la pensée qui y correspond. (D’où les fameuses Thèses sur Feuerbach). Même si la représentation ne donne qu’un phénomène, la réalité existe indépendamment d’elle. Et cette réalité est en mouvement, nous pouvons aussi agir sur elle. Pour Zizek, il importe de sortir de l’emprisonnement par une pensée dominante qui fixe ses règles, régularise notre pensée en utilisant diverses manipulations de la conscience. Cela a pour effet d’imposer une certaine vision du réel et de la maintenir en place sous la forme de contraintes avec son lot de conséquences concrètes.

La représentation marchande

Pour Marx, le problème des représentations remonte à la critique de la religion. La religion est la réalisation fantasmagorique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine ne possède pas de réalité authentique. Ce qui veut dire que ce qui fait l’essence humaine se définit dans son mouvement- activité. Cette idée, Bloch la reprendra plus tard en pensant jusqu’au bout les limites d’un monde sans aliénation. L’être humain est le produit des circonstances et ce sont les circonstances qui peuvent contribuer à le changer. Nous ne sommes pas encore parvenus à créer un monde proprement humain mais, cela ne veut pas dire que nous n’y parviendrons jamais. Qu’est-ce qui cloche ? Dans la réalité c’est le capitalisme et son mouvement, dans le monde des apparences, c’est la représentation marchande qui l’accompagne. Ce que Marx nous dit, c’est le problème posé par la représentation marchande : « … en tant que valeurs toutes les marchandises ne sont que du travail humain cristallisé(…) ».[8] Pour savoir ce qui se passe, il faut chercher du côté de la religion. « Là les produits du cerveau humain ont l’aspect d’êtres indépendants, doués de corps particuliers, en communication avec les hommes et entre eux »[9] D’où proviennent, par exemple, les illusions du système mercantile ? Évidemment du caractère fétiche que la forme de monnaie imprime aux métaux précieux.[10]

Dans les Manuscrits de 1844, Marx explique ce qu’il perçoit dans le pouvoir de l’argent :

(…)  «  moyen et pouvoir de convertir la représentation en réalité et la réalité en simple représentation, transforme aussi bien les forces essentielles réelles et naturelles de l’homme en représentation purement abstraite et par la suite en imperfection, en chimères douloureuses, que d’autre part il transforme les imperfections et chimères réelles, les forces essentielles réellement impuissantes qui n’existent que dans l’imagination de l’individu, en forces essentielles réelles et en pouvoir [11]

Ce que Marx veut exprimer est la force de cette médiation qu’est l’argent qui a le pouvoir de tout confondre. Elle donne même le pouvoir à la volonté humaine qui peut avec lui réaliser toute chose. Ainsi s’affirme la thèse idéaliste qui prétend que le monde peut obéir magiquement à notre volonté (si on a le pouvoir de le faire). Cette potentialité, en fait soumise aux lois du marché, n’est pas libre.

« Comme l’argent, qui est le concept existant et se manifestant de la valeur, confond et échange toutes choses, il est la confusion et la permutation universelle de toutes choses, donc, le monde à l’envers, la confusion et la permutation de toutes les qualités naturelles et humaines « [12]

C’est cette chose qu’est l’argent, qui recueille en lui toute la vie humaine avec ses potentialités, qui bloque toute possibilité de transformation en étant lui-même agent de transformation. L’argent est pour Marx un instrument de domination au service de la bourgeoisie. Les dominants dominent avec l’argent sur les dominés. Ici le mystère de l’argent se dévoile, la vérité apparaît au grand jour : la lutte des classes.

Zizek à sa façon, reprend et actualise le concept marxiste de fétichisme dans un schéma de trois figures : « D’abord le fétichisme traditionnel interpersonnel (le charisme du Maître), puis le fétichisme de la marchandise classique (« des rapports entre les choses à la place de rapports entre les agents», i.e. le déplacement du fétichisme vers l’objet) et, enfin, à notre âge postmoderne, la disparition graduelle de la matérialité même du fétiche.[13] » Zizek fait référence ici à l’argent électronique et au monde virtuel qui caractérise notre époque. Mais pour sortir de ce devenir marchandise des choses et des hommes, il nous faut un autre type de mesure, « qui, selon Bloch, inclurait au premier chef l’hostilité du nouveau envers le statisme. Car ce statisme ne pourra être effectivement liquidé que par une nouvelle forme de mesure n’obéissant plus à un critère déjà donné mais au critère d’une valeur qui est en souffrance dans la dialectique. » [14]

C’est pourquoi ce processus de démystification qui est nécessaire pour résoudre le problème des représentations doit aussi passer par le renversement du rôle de l’État. Marx critiquera le mysticisme qui entoure le concept de l’État pour Hegel qui est en fait l’État au service de la classe dominante. Althusser poursuivra en parlant d’appareils idéologiques d’État pour contrer l’emprise des tentacules de la domination idéologique.

Vers l’universel concret de la révolution ?

Zizek est préoccupé par le passage à l’acte, un acte qui changerait les coordonnées même du conflit. Cet acte par excellence est la révolution. Zizek ne croit pas que l’on puisse, dans un avenir prévisible, réaliser une révolution qui renversera l’ordre capitaliste, mais il continue quand même à penser à une sortie hors du capitalisme. La révolution est un nouveau moment de fondation. Pour autant, la révolution est impuissante à amener une solution politique durable. Pourtant elle reste nécessaire en tenant que moment fondateur de droits. Le peuple ne peut décider sans aucune hiérarchie qui le domine. Pour Hegel, le moteur ne peut être le peuple mais c’est l’Esprit, le Geist, qui fait l’histoire à travers les hommes. Les individus meurent mais l’idée est éternelle.

Cette personnification irrite Marx au plus haut point et l’amène à radicaliser sa critique au nom de la libération de l’homme. Pour Marx, l’universel concret est dans l’existence sociale des hommes : le travail des individus relié aux forces productives et aux rapports de production. La classe dominante fait valoir son intérêt particulier comme étant l’intérêt universel. L’universel de Marx est une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. Mais Zizek ne semble pas vraiment croire que cela peut être possible. Il semble adhérer à la thèse hégélienne de la violence perturbatrice et inhérente au sujet (le mal radical) qui rend impossible l’éducation en vue d’un monde meilleur. Ce cynisme et cette méfiance montre aussi les limites de sa propre démarche philosophique. La révolution doit se rallier aux idéaux humanistes pour aller plus loin et éviter de régresser vers la dictature de la bureaucratie. Même Marx parle de la démocratie directe des conseils comme forme de transition[15]. Et non d’un monde autoritaire sans droits de l’homme, sans conditions minimales pour que puisse se développer les bases d’une pensée autonome, sans imagination et sans art. Nous n’avons pas à choisir entre le faux dilemme de la dictature du capital ou du parti n’en déplaise à Zizek.


[1] Voir Parker I. Slavoj Zizek : A critical introduction. London, Pluto Press, 2004.

[2] Zizek, S. Le plus sublime des hystériques. Hegel passe. Paris, Point Hors ligne, 1988.

[3] Voir Le sujet qui fâche. Traduction chez Flammarion, 2007.

[4] Zizek, Fragile Absolu. Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ? Paris, Flammarion, 2008. p. 36

[5] En collaboration (1990) Encyclopédie philosophique universelle. Les notions philosophiques. Dictionnaire 2  Paris : PUF. Volume dirigé par Sylvain Auroux p. 2239.

[6] Zizek, S. Fragile Absolu. Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ?op.cit. p. 109.

[7] Zizek, S. Le sujet qui fâche. Paris Flammarion 2007 p. 266-267.

[8] Marx, K Le Capital livre 1 Paris Garnier Flammarion 1967 p. 52

[9] Ibid p. 69

[10] Ibid p. 75

[11] Marx, K. Manuscrits de 1844 Paris éditions sociales p. 122

[12] Ibid p. 123

[13] Zizek, S. «Fétichisme et subjectivation interpassive». Actuel Marx. No. 34 PUF 2003 p. 99

[14] Bloch, E (1981) Experimentum mundi « Question, catégories de l’élaboration, praxis », Paris : Payot . p. 147.

[15] Marx,K., Engels, F. Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, Éditions sociales 1966, p 44.

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