Ordre et nécessité : la pensée de droite

Par Mis en ligne le 24 mai 2012

PENSER À DROITE
Emmanuel Terray
Éditeur : GALILÉE
161 pages /23,75 €

Résumé : Un ouvrage pas­sion­nant pro­po­sant de défi­nir un corpus cohé­rent d’axiomes de la pensée de droite. 

Dans un ouvrage lim­pide, Emmanuel Terray se pro­pose de déga­ger les inva­riants de la pensée de droite, ce qui ne l’empêche pas d’en sou­li­gner les ten­sions internes, ces der­nières étant notam­ment le pro­duit des rela­tions avec l’extrême droite et l’Eglise catho­lique.

Le constat, à l’origine de l’ouvrage, est sombre. Nos espé­rances ont été, pour l’essentiel, déçues, il nous faut com­prendre pour­quoi et, dans cette pers­pec­tive, « l’ennemi est le plus sûr des maîtres ». L’auteur s’inspire des prin­cipes de la stra­té­gie, tels que les défi­nit Clausewitz   (dont il est un spé­cia­liste de l’œuvre), pour défi­nir un corps d’axiomes per­met­tant « d’appréhender les faits au tra­vers des mêmes caté­go­ries » (p. 19). Ces axiomes des­sinent un corpus cohé­rent vis-à-vis duquel les études ulté­rieures devront désor­mais se défi­nir.

Une pensée de l’acquiescement

L’homme de droite est atta­ché au réa­lisme. Il faut entendre ici qu’il décrit le réel comme contrai­gnant et, dès lors, qu’il se méfie de l’idéalisme, qui ignore le poids de la néces­sité. L’adhésion à ce qui existe explique qu’il ne com­batte nul­le­ment la moder­nité, ce qui le dis­tingue du par­ti­san du retour aux sources, le réac­tion­naire, avec lequel il est sou­vent confondu. Au sein de cette réa­lité, l’homme de droite ne ren­contre que des indi­vi­dus sin­gu­liers : il s’oppose, en effet, à l’abstraction qu’implique la construc­tion de caté­go­ries. En d’autres termes, dans la que­relle des uni­ver­saux (dont Terray a raison de sou­li­gner la per­ma­nence), il est radi­ca­le­ment nomi­na­liste  .
Cette sou­mis­sion au réel fait de la pensée de droite, une pensée de l’acquiescement, d’autant que le réel n’est valo­risé que « sous condi­tion de l’ordre » (p. 36). L’une des réfé­rences de Terray, Jacques Maritain, un impor­tant pen­seur catho­lique, exprime clai­re­ment ce point : « Tout ordre, même l’ordre qui règne entre les démons, est divin comme tel, de même que le bien, et la mesure, et la beauté » (cité par l’auteur, p. 44). Cet ordre doit donc être défendu contre les « hordes sata­niques », parce qu’il incarne la civi­li­sa­tion, celle-ci subis­sant la menace de ceux qui campent sous nos murs, les « popu­la­tions à risques » des ban­lieues ou les jeunes « issus de l’immigration », ceux qui ont perdu tout sens moral et qui consti­tuent une masse inas­si­mi­lable.

Comment mieux défendre l’ordre qu’en légi­ti­mant l’inégalité ? Une inéga­lité ins­crite dans la « nature des choses » qui pré­serve l’homme de droite des chi­mères uni­ver­sa­listes, du type de celles qu’énonce la Déclaration des droits de l’homme. Loin de naître libres et égaux en droit, les hommes doivent admettre que « l’inégalité est la consé­quence inévi­table de la liberté » (Salvador de Madariaga, cité par l’auteur, p. 53). Mieux encore, elle seule auto­rise le pro­grès, comme Maurras aimait à le rap­pe­ler. A l’inverse de l’égalité « sté­rile et mor­telle », l’inégalité célèbre la vie. Elle pro­duit néces­sai­re­ment des élites qui doivent dis­po­ser de l’autorité afin de briser toute exi­gence morale de soli­da­rité entre éga­lité et jus­tice : « Ce n’est pas être juste que de trai­ter de la même manière des êtres dif­fé­rents » (p. 59)  .

La méchan­ceté natu­relle de l’homme

L’autorité, quelle que soit la diver­sité de ses formes, n’est ni la vio­lence, le libre consen­te­ment lui étant néces­saire, ni la per­sua­sion qui implique des volon­tés égales. Ceci explique que l’homme de droite mani­feste une nette pré­fé­rence pour l’autorité orga­ni­sa­trice (celle de Mitra dans l’hindouisme ou de Numa dans l’histoire de la royauté romaine) au regard de l’autorité fon­da­trice (celle de Varuna ou de Romulus), la pre­mière per­met­tant de « per­fec­tion­ner – donc de main­te­nir – l’ordre exis­tant » (p. 73) alors que la seconde ne par­vient pas à se garder du désordre.

La néces­sité de l’autorité ne se réduit pas à la pré­ser­va­tion de l’ordre. Elle a éga­le­ment des fon­de­ments anthro­po­lo­giques : l’homme pos­sède une nature (ce qui, à notre sens, ne spé­ci­fie nul­le­ment la pensée de droite, contrai­re­ment à ce que Terray laisse entendre) et, sur­tout, cette nature est mau­vaise. C’est parce que l’être humain est fon­da­men­ta­le­ment méchant, et les pas­sions égoïstes plus puis­santes que nos pen­chants altruistes, qu’il a besoin d’institutions qui, comme l’Eglise, ont pour fonc­tion de contrô­ler ses mau­vais pen­chants. En outre, en incluant l’homme dans l’histoire natu­relle, la pensée de droite évacue l’histoire. Cette der­nière tend d’ailleurs à se répé­ter, la nature pos­sé­dant une force telle qu’elle anni­hile les ges­ti­cu­la­tions humaines et nous pré­serve des chi­mères de la trans­for­ma­tion sociale.

L’homme doit recon­naître les limites de l’action poli­tique, d’autant plus que du point de vue de l’ontologie sociale, la société est pre­mière. On retrouve ici la méfiance de la pensée de droite envers la fic­tion d’un indi­vidu capable de conqué­rir son auto­no­mie, méfiance qui la conduit à condam­ner le contrac­tua­lisme, lequel sup­pose la pri­mauté de la sou­ve­rai­neté indi­vi­duelle. Terray, ici, met uti­le­ment l’accent sur la capa­cité éman­ci­pa­trice de l’individualisme libé­ral dont le fon­de­ment est le carac­tère inalié­nable des droits de l’homme. A ce parti des droits, il oppose celui des devoirs, cette oppo­si­tion idéal-typique étant par­ti­cu­liè­re­ment heu­ris­tique. Mais il pour­rait lui être objecté que le libé­ra­lisme éco­no­mique a besoin de la liberté indi­vi­duelle, tout par­ti­cu­liè­re­ment celle d’entreprendre, et qu’il implique une radi­cale dis­tance envers la puis­sance tuté­laire de l’Etat. L’auteur devance l’objection : « Tout se passe comme si la pensée de droite “clas­sique”, contrainte par la force des choses d’abandonner le ter­rain de l’économie à l’individualisme libé­ral, pre­nait sa revanche dans le champ social, en appe­lant l’Etat à exer­cer sur les indi­vi­dus une sur­veillance et une tutelle rien moins que libé­rales » (p. 97).

Qu’en est-il du sup­posé atta­che­ment de la droite à la démo­cra­tie ? Il doit être com­pris, dans le droit fil de la pri­mauté de l’autorité sur la per­sua­sion, comme un choix en faveur de la déci­sion par rap­port à la déli­bé­ra­tion, et donc comme un pri­vi­lège accordé à l’exécutif au détri­ment du légis­la­tif. De sur­croît, la poli­tique étant, selon Valéry, « l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde », nul, à droite, ne se plain­dra du dés­in­té­rêt gran­dis­sant des élec­teurs pour la chose publique.

La ten­ta­tion des extrêmes

On per­çoit, chemin fai­sant, au sein de la pensée de droite, une forte ten­sion entre le libé­ra­lisme éco­no­mique et le conser­va­tisme social, ten­sion encore aggra­vée de nos jours par l’avènement du capi­ta­lisme finan­cier. Le risque est grand que dans ces nou­velles condi­tions, les domi­nants ren­contrent d’importantes dif­fi­cul­tés à pré­ser­ver leur hégé­mo­nie, tant les fon­de­ments moraux de celle-ci paraissent friables. On peut, dès à pré­sent, s’interroger sur la capa­cité à main­te­nir l’indifférence de la poli­tique à la morale, d’autant que l’homme de droite a besoin du carac­tère contrai­gnant de la pres­crip­tion morale pour légi­ti­mer l’ordre exis­tant. C’est une contra­dic­tion sur laquelle Terray a gran­de­ment raison d’insister (p. 140).

Enfin, der­nier élé­ment du corpus, l’homme de droite est pro­fon­dé­ment atta­ché à la nation. Mais en quoi son atta­che­ment se dis­tingue-t-il du patrio­tisme répu­bli­cain ? Essentiellement par le rejet, là encore, de toute abs­trac­tion uni­ver­sa­liste qui pour­rait conduire à donner, à l’instar de Montesquieu, la pré­fé­rence « à l’autre sur le même ou au loin­tain sur le pro­chain » (p. 110). On a pu, tout récem­ment, consta­ter à quel point le thème de la fron­tière est une condi­tion néces­saire à la survie natio­nale. Du point de vue de la droite, il ne s’agit pas là de l’expression d’une quel­conque xéno­pho­bie, car l’humanité, comme l’écrivait Maurras, n’existe pas : la nation contient « tout ce qui est réel dans la notion d’humanité » (Maurras, cité par l’auteur, p. 112). Dans le débat sur les deux grands types de concep­tions de la nation, la pensée de droite choi­sit réso­lu­ment de pri­vi­lé­gier ce que cer­tains auteurs ont nommé la « nation eth­nique » (par oppo­si­tion à la « nation civique ») car « la com­mu­nauté natio­nale, la Patrie, l’Etat ne sont pas des asso­cia­tions nées du choix per­son­nel de leurs membres, mais œuvres de nature et de néces­sité » (Maurras, cité par l’auteur, p. 114). De cette œuvre de la nature, il faut pré­ser­ver l’intégrité, c’est-à-dire, comme Gobineau y insis­tait, la pré­ser­ver du mélange.

Dès lors, on com­prend que, selon les cir­cons­tances, la pensée de droite soit for­te­ment tentée de se rap­pro­cher des extrêmes, car, ainsi que le rap­pelle Comte évo­quant la patho­lo­gie extré­miste, « ces cas anor­maux ne dif­fé­rent de l’ordre normal que par leur degré d’intensité, sans offrir jamais un état vrai­ment nou­veau » (cité par l’auteur, p. 122). On com­prend éga­le­ment qu’elle ait trouvé en l’Eglise un sou­tien natu­rel : com­ment mieux assu­rer l’autorité que par le recours à la trans­cen­dance ?

Terray ter­mine sa pas­sion­nante réflexion, comme il l’a com­mencé, sur une tona­lité pes­si­miste. Citant les Mémoires de Zhao Ziyang, haut diri­geant chi­nois qui s’opposa aux mas­sacres de Tian’Anmen, il écrit gra­ve­ment : « Lecteurs de droite, enten­dez la leçon de Zhao Ziyang et ne vous inquié­tez plus : il y aura tou­jours un ordre établi à défendre, et vous pour­rez jouer le rôle qui vous est cher jusqu’à la fin des temps ».

Titre du livre : Penser à droite
Auteur : Emmanuel Terray
Éditeur : Galilée
Date de publi­ca­tion : 23/02/12
N° ISBN : 2718608617

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