Octobre 1970 : 40 ans plus tard

Par Mis en ligne le 29 septembre 2010

L’historiographie retient habi­tuel­le­ment d’octobre 1970 les évè­ne­ments dra­ma­tiques autour de l’occupation mili­taire du Québec et des enlè­ve­ments orga­ni­sés par le Front de libé­ra­tion du Québec (FLQ). Mais au-delà de cette confron­ta­tion peu banale, il y a un contexte qu’il importe de mieux com­prendre. Plus encore, cette période qui com­mence au tour­nant des années 1960 et qui s’échelonne jusque dans les années 1970 est un moment dans un cycle de luttes dont l’impact marque pro­fon­dé­ment le mou­ve­ment popu­laire. Aujourd’hui, les luttes actuelles ont certes un autre « lan­gage » et une autre iden­tité. La période de 1970 peut appa­raître comme tota­le­ment révo­lue, où rien de ce qui se fait aujourd’hui n’a un rap­port quel­conque avec les mou­ve­ments de l’époque. Mais glo­ba­le­ment, nous pen­sons que cette vision est erro­née. Le mou­ve­ment social contem­po­rain n’est pas né sur une « page blanche ». En fait aucun mou­ve­ment ne part « à zéro ». Le passé forme comme des sédi­ments, des fon­de­ments sur les­quels s’édifie le pré­sent. On com­prend alors l’importance de reve­nir sur les acquis, mais aussi les limites, les contra­dic­tions, voire les erreurs des mou­ve­ments anti sys­té­miques anté­rieurs. Or il faut le faire sans nos­tal­gie ni cynisme, ce qui exige un effort. Ce « devoir d’histoire » est celui de ceux et celles qui veulent com­prendre, mais aussi et sur­tout qui veulent reprendre ce qu’on disait à l’époque, « ce n’est qu’un début, conti­nuons le combat » !


L’irruption des jeunes

Octobre 1970 est impen­sable sans le mettre en contexte dans un moment carac­té­risé par l’irruption d’un vaste mou­ve­ment contes­ta­taire parmi les jeunes. À partir des années 1960 et sur­tout en 1968 et 1969, des dizaines de mil­liers de jeunes sco­la­ri­sés se mettent « en marche » dans une spi­rale de mou­ve­ments contes­ta­taires. La « révolte étu­diante » se com­bine alors avec une volonté d’affronter un sys­tème de domi­na­tion encore archaïque, auto­ri­taire, répres­sif. La jeu­nesse radi­cale du Québec regarde bien sûr du côté de mai 68 en France et en Italie, mais aussi du côté des mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale en Amérique latine (Chili) en Afrique (Algérie), en Asie (Vietnam). L’idée d’une grande révo­lu­tion, d’un ren­ver­se­ment de l’ordre exis­tant, prend forme sous toutes sortes d’expressions spon­ta­nées et orga­ni­sées, aussi bien dans le domaine poli­tique que dans le domaine cultu­rel. C’est sur ce fonds que se pro­duit la jonc­tion avec un corpus assez flou mais char­gée d’une utopie révo­lu­tion­naire influente et atti­rante.

Le réveil ouvrier et popu­laire

Assommées par des années de « démo­cra­ture » (pseudo démo­cra­tie) duples­siste, les masses popu­laires sont elles-aussi à l’époque dans un mou­ve­ment effer­ves­cent. Sous l’impulsion des catho­liques de gauche, prennent forme ici et là des « mou­ve­ments de citoyens», de plus en plus enclins à l’affrontement dans toutes sortes de sec­teurs et dans toutes sortes de régions. Sur le plan syn­di­cal, une nou­velle géné­ra­tion de jeunes mili­tants et mili­tantes réus­sit à relan­cer la lutte, dans le sec­teur public notam­ment. Les struc­tures d’encadrement et de répres­sion mises en place par les struc­tures syn­di­cales de conni­vence avec l’État craquent de toutes parts. Les sec­teurs les plus déter­mi­nés du mou­ve­ment syn­di­cal consti­tuent une alter­na­tive poli­tique au niveau muni­ci­pal, le FRAP.

Dislocation des domi­nants

Ces divers élans d’émancipation qui tra­versent alors la société qué­bé­coise dis­loquent, jusqu’à un cer­tain point, les classes domi­nantes. Au cli­vage tra­di­tion­nel entre la droite « dure » (l’Union natio­nale) et le Parti Libéral se super­posent des affron­te­ments d’orientation stra­té­gique. L’idée qui appa­raît, y com­pris au sein de l’Union natio­nale, est qu’il n’est plus pos­sible de « garder le cap » dans le cadre d’un État réac­tion­naire, clé­ri­cal et qu’il faut que ça « change ». Tout au long de ces années 1960, cette recherche du « chan­ge­ment » fait en sorte que les domi­nants hésitent, ter­gi­versent, ne savent plus par où abor­der la néces­saire relance du capi­ta­lisme sous sa forme qué­bé­coise, essen­tiel­le­ment subor­don­née. Voilà alors que surgit une autre contra­dic­tion.

Grande scis­sion

Une partie des élites, sur­tout au sein d’une couche tech­no­cra­tique qui se déve­loppe dans les inter­stices de l’État, estime qu’il faut aller au-delà d’une réforme des ins­ti­tu­tions (la « révo­lu­tion tran­quille»), mais vers la consti­tu­tion d’un État indé­pen­dant, une reven­di­ca­tion qui trouve des échos gran­dis­sants au sein de la jeu­nesse et des sec­teurs popu­laires pour qui la domi­na­tion de classe au sein du dis­po­si­tif cana­dien s’exprime contre les aspi­ra­tions démo­cra­tiques et natio­nales du peuple qué­bé­cois. Au Québec, le parti bour­geois « moderne » qu’est le PLQ craque sous cette pres­sion, d’où l’irruption d’un nouvel acteur, le Parti Québécois (PQ).

L’«aventure » de la gué­rilla

C’est dans ce contexte tur­bu­lent que se déve­loppe un projet de lutte armée sous le label du FLQ. Mouvance décen­tra­li­sée plutôt que mou­ve­ment orga­nisé, le FLQ et ses diverses « géné­ra­tions » ont alors une influence sur le mou­ve­ment social. L’idéologie au départ natio­na­liste du FLQ se radi­ca­lise pour adop­ter une pos­ture anti­ca­pi­ta­liste et anti-impé­ria­liste et réus­sit à atti­rer une frange des jeunes étu­diants et tra­vailleurs acti­vistes de l’époque pour qui la lutte pour le socia­lisme est imbri­quée dans celle pour l’indépendance. À l’époque où la gué­rilla urbaine prend son envol en Amérique latine notam­ment, de jeunes révol­tés pensent en effet légi­time de prendre le chemin des armes puisque l’espace poli­tique semble bouché, sur­tout après la cin­glante défaite élec­to­rale du PQ en 1969. Tout au long des années 1960, le FLQ mène une acti­vité mili­taire de portée limi­tée. Les atten­tats sont sur­tout sym­bo­liques contre les sym­boles de la domi­na­tion sur le Québec (baraques de l’armée cana­dienne et édi­fices fédé­raux notam­ment), et aussi en appui à des luttes popu­laires et syn­di­cales. Pour des rai­sons diverses, les domi­nants, avec comme dis­po­si­tif cen­tral l’État fédé­ral, font du FLQ un « grave danger » et des cen­taines de jeunes sont empri­son­nés pour diverses acti­vi­tés « illé­gales ». Mais au tour­nant de la décen­nie, les cel­lules dis­per­sées du FLQ entre­prennent de porter un « grand coup», tout en res­tant dans les confins de leur vision volon­ta­riste et sub­sti­tuiste.

Le « moment » d’octobre 1970

La suite, on la connaît : l’enlèvement du consul bri­tan­nique puis du Ministre Laporte, l’imposition de la loi des mesures de guerre et les arres­ta­tions de cen­taines de per­sonnes, la mort de Laporte, la cap­ture sub­sé­quente des membres des cel­lules « Libération » et « Chénier», etc. Moment « culmi­nant » si on peut dire du drame, il y a la lec­ture du Manifeste du FLQ à la télé­vi­sion d’état. Le texte, visi­ble­ment, émeut une grande partie de la popu­la­tion pour la jus­tesse du ton et le style poé­tique. Avec un accent liber­taire, le FLQ encou­rage la popu­la­tion à s’auto-organiser. Il faut faire sa propre révo­lu­tion dans les quar­tiers et les milieux de tra­vail dit-il : « Si vous ne la faites pas eux-mêmes, d’autres usur­pa­teurs tech­no­crates rem­pla­ce­ront les fumeurs de cigares que nous connais­sons aujourd’hui et tout sera à recom­men­cer !» De plu­sieurs manières, octobre 1970 est le point d’arrivée, pour ne pas dire la fin de la gué­rilla. Devant le choc en effet, la frange mili­tante prend conscience de l’impasse de la lutte armée et sort du cercle vicieux de l’ultra volon­ta­risme.

Relance et essou­fle­ment du mou­ve­ment

Dès l’émotion passée en effet, le mou­ve­ment social reprend. La résis­tance étu­diante se relance et fait une jonc­tion remar­quée avec le mou­ve­ment popu­laire, notam­ment via les « comi­tés d’action poli­tique ». Les syn­di­ca­listes mili­tants y com­pris ceux qui ont orga­nisé le FRAP se lancent dans une réor­ga­ni­sa­tion en pro­fon­deur du mou­ve­ment qui mène à des grèves dures qui culminent avec la puis­sante grève géné­rale et l’occupation de cer­taines villes au prin­temps 1972. Sur le plan poli­tique, ce radi­ca­lisme est capté par une nou­velle géné­ra­tion de mou­ve­ments d’extrême gauche qui mettent de l’avant l’idée d’un parti révo­lu­tion­naire orga­nisé. Mais une impor­tante partie des mili­tants s’investit éga­le­ment dans la relance du PQ, ce qui débouche sur la spec­ta­cu­laire vic­toire de 1976 où la pers­pec­tive de l’indépendance revient au pre­mier plan. Par la suite, jusqu’aux années 1980, le mou­ve­ment social reste ascen­dant. Après la défaite du réfé­ren­dum et le ter­rible affron­te­ment entre le mou­ve­ment et le syn­di­cal et le gou­ver­ne­ment péquiste (1982), le désen­chan­te­ment devient pro­émi­nent. Le natio­na­lisme radi­cal de même que les pers­pec­tives socia­listes s’estompent dans les années 1980, une « décen­nie perdue » pour cer­tains. Il faut attendre les années 1990 pour voir le mou­ve­ment social ré-émer­ger à tra­vers les grandes mobi­li­sa­tions syn­di­cales, fémi­nistes, alter­mon­dia­listes, éco­lo­gistes.

Questions pour aujourd’hui

Encore aujourd’hui, l’«héritage » d’octobre 1970 reste contesté. Le plus consen­suel est le fait que la « lutte armée», du moins dans la forme que cela a pris sous le label du FLQ, n’est plus à l’ordre du jour. Mais cela ne clôt pas le débat. Diverses inter­pré­ta­tions sont encore sur la table, notam­ment celle des domi­nants et de la réac­tion, comme quoi le gou­ver­ne­ment fédé­ral aurait « sauvé » le Canada du ter­ro­risme sépa­ra­tiste et du même coup la « démo­cra­tie ». Pour des rai­sons qui nous semblent évi­dentes, nous ne por­tons pas beau­coup d’attention à cette « thèse ».

Plus impor­tante est autre inter­pré­ta­tion, notam­ment mise de l’avant par Pierre Vallières, et qui est celle d’un vaste « com­plot», qui aurait été fomenté pour uti­li­ser le FLQ et dis­cré­di­ter le PQ. Ces théo­ries du com­plot sont pré­sen­te­ment habi­le­ment remises à l’agenda par divers écrits et repor­tages, dont celui de l’écrivain Louis Hamelin qui raconte, sous une forme fic­tive, la mani­pu­la­tion qu’ont orches­trées les forces dites de l’ordre, avec en tête l’État fédé­ral. (Voir son entre­vue dans l’Actualité du mois de sep­tembre). Certes, on le savait depuis long­temps, la police a bien joué ses cartes en infil­trant et en contrô­lant à dis­tance cer­taines cel­lules du FLQ : c’était de « bonne guerre » pour dis­cré­di­ter non seule­ment le FLQ mais le mou­ve­ment social radi­cal de l’époque, et même, du point de vue d’Ottawa, le PQ. Pour autant, faire passer les fel­quistes comme une bande de gui­gnols au ser­vice des flics est gra­ve­ment abusif. La stra­té­gie du FLQ avait été éta­blie par le FLQ lui-même, avec tout ce que cela com­por­tait d’erreurs et d’appréciations sché­ma­tiques (comme l’a déjà raconté Paul Rose). Ce sont ces erre­ments qui ont permis l’opération de mani­pu­la­tion poli­cière, et non l’inverse. Aussi Paul Rose et ses cama­rades per­sistent à dire que fina­le­ment, Octobre aura été une réac­tion d’«autodéfense » d’une société qué­bé­coise agres­sée et vio­len­tée par l’État fédé­ral.

Pour nous cepen­dant, Octobre est plus qu’une série d’« évè­ne­ments ». Cela s’inscrit dans un mou­ve­ment beau­coup plus vaste, que nous avons évoqué plus haut. Finalement, Octobre aura été en même temps un point d’aboutissement (la fin de l’aventure fel­quiste), et aussi un nou­veau départ (essor du mou­ve­ment social des années 1970). En effec­tuant une rup­ture avec le projet du FLQ, ce mou­ve­ment social a bous­culé la société en met­tant en mou­ve­ment de vastes masses qui ont investi l’espace public, qui ont radi­ca­lisé le mou­ve­ment syn­di­cal, qui ont mis de l’avant les pers­pec­tives fémi­nistes, et qui ont secoué, de façon durable, l’édifice des domi­nants.

Sur ces inter­ro­ga­tions, les NCS entendent pour­suivre la dis­cus­sion. Prochainement donc, un col­loque sera orga­nisé pour faire le point et donner la parole à plu­sieurs acteurs-clés. Comme on le disait au début, ce n’est par « nos­tal­gie » ni pour se racon­ter des his­toires entre nous. Il y a des choses à apprendre d’octobre, des choses qui sont per­ti­nentes pour nos mobi­li­sa­tions et nos pro­jets AUJOURD’HUI.

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