Occupy Wall Street : une question de « pouvoir-faire », entretien avec Isham Christie

Par Mis en ligne le 13 novembre 2011

L’occupation de Wall Street a débuté le 17 sep­tembre 2011. Inspiré par les expé­riences égyp­tiennes et espa­gnoles, le camp a depuis essaimé un peu par­tout aux États-Unis, et irrigue à son tour les ima­gi­naires des mili­tants en lutte contre les plans d’austérités en Europe.

Comment t’es tu retrouvé impli­qué dans Occupy Wall Street ?

Les mili­tants anti-aus­té­rité de New York avaient orga­nisé un cam­pe­ment, à New York, juste devant la mairie. C’était à la mi-juin, pour pro­tes­ter contre les coupes dans le budget de la ville. Le camp a duré trois semaines, plu­sieurs cen­taines de per­sonnes y ont par­ti­cipé. 500 à 600 per­sonnes furent arrê­tées au cours d’actions de déso­béis­sance civile.
Nous avions juste mis fin à ce cam­pe­ment, et deux semaines après, Adbusters, le maga­zine cana­dien anar, a décidé de lancer un appel à occu­per Wall Street. Bon nombre de membres de la coa­li­tion qui avait pré­paré le cam­pe­ment de Juin étaient moti­vés et vou­laient aider à pré­pa­rer l’occupation. Nous avons donc appelé à une Assemblée Générale le 2 août. C’était la pre­mière réunion phy­sique de pré­pa­ra­tion à l’occupation. Nous nous sommes répar­tis en groupes de tra­vail, nous avions un groupe de mobi­li­sa­tion, un groupe logis­tique, un groupe nour­ri­ture, etc. que nous avons mis en place pour per­mettre de lancer l’occupation de Wall Street.

Nous avons donc tenu des Assemblées Générales, jusqu’au 17 sep­tembre où nous avons ins­tallé le cam­pe­ment.

Peux-tu en dire plus sur Bloombergville, ce camp anti-aus­té­rité ? C’était quelque chose d’assez simi­laire à Occupy Wall Street ?

Bloombergville ras­sem­blait prin­ci­pa­le­ment des mili­tants de New York, ins­pi­rés par le cam­pe­ment de la Puerta del Sol et les autres cam­pe­ments en Europe. Nous vou­lions essayer de faire quelque chose de simi­laire à New York. À New York, il y a une loi qui dit qu’il est légal de dormir sur le trot­toir pour des rai­sons poli­tiques, dès lors qu’il n’y a pas de tentes ou d’autres choses de ce genre. Nous avons donc campé deux semaines. Ça n’a pas ras­sem­blé tant de monde que cela sur le cam­pe­ment lui-même. Nous sommes peut-être montés jusqu’à une cen­taine de cam­peur lors de la plus grosse nuit. Mais nous avons orga­nisé des assem­blées géné­rales, les gens étaient très satis­faits de la manière dont ça se pas­sait, et ça avait permis de ras­sem­bler un large seg­ment de la gauche.

C’était indé­nia­ble­ment plus petit que Occupy Wall Street, mais nous avons appris beau­coup de tech­niques et de savoir-faire que nous uti­li­sons main­te­nant à Occupy Wall Street : l’animation des assem­blées géné­rales, l’organisation du cam­pe­ment, etc. Ça a donc été très utilse pour nous aider à pré­pa­rer Occupy Wall Street. Bien sûr, OWS est bien plus vaste, il y a des gens qui viennent de tout l’état, alors que Bloombergville se cen­trait vrai­ment sur le budget de la ville.

Les cam­peurs de Bloombergville étaient de nou­veaux mili­tants, ou bien des mili­tants très expé­ri­men­tés ?

La plu­part des cam­peurs étaient des mili­tants de gauche très conscien­ti­sés, des syn­di­ca­listes, des étu­diants, des groupes poli­tiques, etc. En ce sens c’est très dif­fé­rent d’Occupy Wall Street. A OWS beau­coup de cam­peurs sont de nou­veaux mili­tants, par­fois très jeunes, qui n’ont pas vrai­ment d’expérience mili­tante préa­lable. Pour un tas de rai­sons, Occupy Wall Street parle à des gens qui ne sont pas les convain­cus habi­tuels, qui par­ti­cipent à toutes les mani­fes­ta­tions quel que soit la cause.

Tu as des élé­ments pour expli­quer ce succès d’Occupy Wall Street, par rap­port aux autres expé­riences, ou même par rap­port à Bloombergville ?

Bloombergville était vrai­ment centré sur un élé­ment précis : la réduc­tion du budget de la ville de New York. Occupy Wall Street parle à un nombre plus impor­tant de per­sonnes, parce que c’est très ouvert. Nous n’avons pas dit « nous nous oppo­sons à telle poli­tique bud­gé­taire de la ville », mais « nous sommes en train de construire un mou­ve­ment d’opposition à Wall Street et aux ins­ti­tu­tions finan­cières qui contrôlent nos vies ».

Ça s’adresse donc à plus de monde parce que c’est moins précis, et moins spé­ci­fique.

C’est cet élar­gis­se­ment que permet le slogan « nous sommes les 99% » ?

J’étais pré­sent à la réunion où nous avons choisi ce slogan. Trois jours après notre pre­mière assem­blée géné­rale, nous avions une réunion du groupe de mobi­li­sa­tion. Nous dis­cu­tions de la manière de mobi­li­ser sans uti­li­ser un mes­sage trop cadré. Comment faire sans sou­tien orga­ni­sa­tion­nel, ou sans com­mu­ni­qué spé­ci­fique, sans reven­di­ca­tions autour des­quelles nous pour­rions nous ras­sem­bler ?

Quelqu’un a donc eu l’idée de dire « nous sommes les 99% et nous nous oppo­sons aux infra­struc­tures et aux ins­ti­tu­tions des 1% ». Et c’est devenu notre slogan, notre mar­queur.

Camper à Wall Street, c’est aussi en soi une décla­ra­tion poli­tique, ça maté­ria­lise l’existence de deux camps, peut-être plus que les autres camps, à Madrid ou ailleurs en Europe.

L’une des rai­sons pour les­quelles ce slogan des 99% marche si bien, c’est qu’il exprime clai­re­ment le conflit de classe en cours aux Etats-Unis, le fait qu’il y a ces 1% qui contrôlent et dominent le reste de la popu­la­tion. Camper à Wall Street, c’est une cri­tique très sub­stan­tielle en soi.

Quand nous avons pré­paré l’occupation, nous n’avions vrai­ment aucune idée de la manière dont ça allait se passer. Le Sud de Manhattan est mili­ta­risé depuis le 11 sep­tembre. Nous savions que les Anonymous allaient nous sou­te­nir. Le dépar­te­ment de la Sécurité Intérieur était donc mobi­lisé… nous ne pou­vions pas savoir com­ment ça allait se passer. Ça explique pour­quoi beau­coup étaient assez réti­cent à plei­ne­ment sou­te­nir le projet, parce que per­sonne ne savait ce que ça allait donner. Mais ça a marché.

Nous nous sommes ins­tallé dans ce parc public dont la pro­priété est privée et qui est donc soumis à des règles assez étranges et a rendu pos­sible la construc­tion du camp sur le long terme.

OWS est par­venu à sur­mon­ter le silence habi­tuel des médias amé­ri­cains sur les mou­ve­ments sociaux. Généralement, quand ils couvrent un mou­ve­ment social, c’est pour le mino­rer, le ridi­cu­li­ser. Mais nous avons réussi à briser cette bar­rière et à inté­res­ser les médias domi­nants. Ce que nous fai­sons donc depuis, c’est d’essayer d’amplifier les luttes exis­tantes. Quand nous par­lons des ques­tions de droit au loge­ment, nous nous appuyons sur les groupes qui tra­vaillent sur ces ques­tions, et per­met­tons de mettre en avant leurs luttes et leurs reven­di­ca­tions.

Ça fonc­tionne comme ça avec les syn­di­cats aussi ?

Au départ, les syn­di­cats ne nous ont pas sou­tenu. Comme je te disais, per­sonne ne savait com­ment l’occupation allait tour­ner. Ils ne vou­laient donc pas sou­te­nir quelque chose d’aussi incer­tain et flou. Mais depuis que nous avons réussi à ins­tal­ler le cam­pe­ment, nous avons reçu le sou­tien de tous les grands syn­di­cats de la ville, ainsi que de nom­breuses fédé­ra­tions natio­nales. Ils nous per­mettent de nous réunir dans leurs locaux quand nous en avons besoin, ils nous ont aidé à impri­mer des tracts, et bien sûr ont mobi­lisé leurs adhé­rents pour les actions que nous orga­ni­sons, de la même manière que nous mobi­li­sons pour leurs actions.

Vous n’avez pas eu peur d’être récu­pé­rés ou ins­tru­men­ta­li­sés ? C’est une ques­tion assez sen­sible ici, pour les indi­gnés…

Nous avons beau­coup dis­cuté de cela. L’aspect très posi­tif d’un mou­ve­ment aussi hori­zon­tal que le nôtre, c’est qu’il est qua­si­ment impos­sible de le récu­pé­rer. Il n’y a pas de Conseil d’Administration. Personne ne peut donc faire de l’entrisme et dicter les termes du mou­ve­ment. Nous tra­vail­lions avant le cam­pe­ment avec des orga­ni­sa­tions et des syn­di­cats. Ce que nous leur disions n’était pas vrai­ment pris au sérieux. Mais main­te­nant, en tant qu’organisateurs d’Occupy Wall Street, les syn­di­cats nous écoute. C’est plus symé­trique, ce n’est pas juste nous qui les écou­tons. Les syn­di­cats étaient rési­gnés depuis si long­temps, les gens étaient tel­le­ment déses­pé­rés par la situa­tion sociale, ici, aux Etats-Unis, qu’ouvrir un espace radi­cal est utile pour tout le monde.

Certains groupes, cer­tains syn­di­cats, se montrent assez oppor­tu­nistes dès lors qu’il s’agit de négo­cier des plans d’austérité. Mais glo­ba­le­ment, les syn­di­cats essaient vrai­ment de lutter et de s’opposer à ce qui se passe.
Clairement, le camp n’est pas for­cé­ment très accueillant pour les orga­ni­sa­tions. Enfin pas très accueillant… disons qu’il est accueillant dans le sens où de nom­breuses orga­ni­sa­tions viennent dis­tri­buer leurs tracts ou essayer de vendre leurs maga­zines. Mais ça ne colle pas vrai­ment avec l’endroit, ça fait un peu incon­gru. Le camp est vrai­ment un camp d’individus. Il y a beau­coup de tra­vail de base fait dans les com­mu­nau­tés ou les quar­tiers les plus affec­tés par les poli­tiques déci­dés à Wall Street, que nous savions qu’il était impor­tant de mobi­li­ser ces groupes et ces orga­ni­sa­tions, qui sont en lien direct avec les vic­times de ces poli­tiques, leurs reven­di­ca­tions, etc.

Les orga­ni­sa­tions sont un peu dif­fé­rentes ici, et nous essayons aussi de tra­vailler avec les petits mou­ve­ments « de basse » avec les­quelles nous avons de très bonnes rela­tions.

nelini, une occupante de wall street, lors du contre g20 de nice

Quand je suis venu à Occupy Wall Street, une semaine après le début de l’occupation, j’ai eu l’impression qu’il y avait peu d’afro-américains ou de lati­nos. Comment ça se passe aujourd’hui ?

C’est une pré­oc­cu­pa­tion per­ma­nente, quelque chose que nous essayons de chan­ger depuis le début. L’occupation d’un espace public se joue pro­ba­ble­ment beau­coup autour de mili­tants un peu pri­vi­lé­giés. Les per­sonnes qui pou­vaient ris­quer un affron­te­ment avec la police sont les plus pri­vi­lé­giées. Les per­sonnes les plus mar­gi­na­li­sées dans leurs quar­tiers ou com­mu­nau­tés font face au har­cè­le­ment poli­cier de manière constante. Ce sont des per­sonnes plus pri­vi­lé­giées qui peuvent se per­mettre un affron­te­ment uni­que­ment pour des rai­sons poli­tiques. Donc au départ, c’était un camp très blanc. Nous en étions par­fai­te­ment conscients. C’est pour ça que c’était très impor­tant pour nous de nous ouvrir à des orga­ni­sa­tions, à des mili­tants qui tra­vaillent dans les quar­tiers et les com­mu­nau­tés, qui sont des gens de cou­leurs, pour qu’ils nous aident à élar­gir le mou­ve­ment. Pendant la pre­mière semaine, le camp était prin­ci­pa­le­ment blanc, mais depuis que le camp s’est ins­tallé dans la durée et que nous pou­vons tra­vailler à la mobi­li­sa­tion, ça change : les orga­ni­sa­tions communautaires/​de quar­tiers ou les syn­di­cats nous ont aidé à élar­gir le cam­pe­ment. La dyna­mique « raciale » a beau­coup changé, et le camp est beau­coup plus à l’image de New York, même s’il est encore loin de repré­sen­ter la diver­sité de la ville et que nous devons conti­nuer à tra­vailler là-dessus.

Vous avez des pro­jets en ce sens : Occupy the Bronx, Occupy Harlem, Occupy Washington Highs, Occupy Brooklyn, etc.

Nous avons main­te­nant un camp à Brooklyn, un camp à Washington Highs et des assem­blées géné­rales avec plu­sieurs cen­taines de par­ti­ci­pants dans le Bronx et à Harlem, qui vont sans doute débou­cher sur des occu­pa­tions. Dans le Sud de Manhattan il y a peu de monde qui nous sou­tient vrai­ment, peu de monde qui est véri­ta­ble­ment affecté par la crise. Nous sommes donc conscient qu’il nous faut aussi nous étendre, nous dépla­cer vers les quar­tiers et les com­mu­nau­tés les plus affec­tées. Parce que c’est là que les gens qui sont vic­times de la crise vivent. C’est donc un bon moyen d’essayer de sur­mon­ter ces lacunes.

C’est aussi l’un des élé­ments du succès d’Occupy Wall Street : il y a des camps un peu par­tout aux Etats-Unis, pas uni­que­ment à New-York et dans la région de San Francisco…

Il y en a par­tout. J’ai des amis qui campent à dans le Tennessee ! Là où j’habitais avant de m’installer à New York, le Dakota du Nord, il y a aussi des assem­blées géné­rales. Même à Occupy Wall Street, il y avait au départ des liber­ta­riens, des gens qui sou­tiennent Ron Paul. Mais ils sont main­te­nant partis. Bien sûr, ça peut chan­ger d’un camp à l’autre, mais les cam­pe­ments sont glo­ba­le­ment tous des cam­pe­ments de gauche.

Comment vous situez vous par rap­port aux autres camps : place Tahrir, en Europe, etc.

Ce qui s’est passé place Tahrir a été extrê­me­ment utile pour ins­pi­rer ce mou­ve­ment. Personnellement, j’étais beau­coup moins actif poli­ti­que­ment avant que Tahrir ne se pro­duise. Nous sommes nom­breux voir l’espoir et l’imagination poli­tique de déve­lop­per très rapi­de­ment, et à avoir envie de voir si ça pou­vait aussi se passer ici.
À Bloombergville comme à Occupy Wall Street, nous avons beau­coup de mili­tants impli­qués dans ces autres cam­pe­ments qui sont venus nous faire par­ta­ger leur expé­rience, les pro­blèmes qu’ils ont ren­con­tré, etc. Nous avions donc une bonne vision des dif­fi­cul­tés parce que beau­coup avaient par­ti­cipé à ces cam­pe­ments aupa­ra­vant.

Maintenant que le mou­ve­ment a grandi si vite, nous avons beau­coup de tra­vail de coor­di­na­tion natio­nale et inter­na­tio­nale. Nous avons dif­fé­rents outils pour cela, des listes de dis­cus­sions, des annuaires, un site web. Nous avons aussi des cor­res­pon­dants avec les autres cam­pe­ments. Je suis par exemple chargé de faire le lien avec Occupy San Diego et Occupy DC. Ça fonc­tionne donc de manière assez infor­melle, mais nous avons éga­le­ment des outils plus orga­ni­sés.

Quand tu dis que tu fais le lien, ça signi­fie quoi, concrè­te­ment ?

Occupy San Diego a mes coor­don­nées. Et les cam­peurs là-bas savent que s’ils ont un pro­blème, ils peuvent m’appeler. Ils m’ont par exemple appelé il y a quelques jours pour me deman­der des conseils sur la pré­sence de nom­breux SDF (hobos) sur le cam­pe­ment, cer­tains ayant des pro­blèmes de santé, des pro­blèmes psy­chiques, etc. Nous par­ta­geons donc nos expé­riences.

Le camp est vrai­ment une fin en soi ? Vous voulez durer le plus long­temps pos­sible ?

Il y a vrai­ment un équi­libre à trou­ver, entre l’organisation du cam­pe­ment dans la durée, créer un espace ouvert, et sûr, pour échan­ger, se former, et vivre la révo­lu­tion dès main­te­nant… on ne peut pas le négli­ger. Mais il faut qu’on par­vienne à se connec­ter avec des élé­ments de trans­for­ma­tion plus glo­bale. Je crois qu’on a trouvé un bon équi­libre entre l’animation de notre espace et l’organisation d’actions poli­tiques.

Pour moi, c’est une ques­tion de pou­voir-faire. Construire des alter­na­tives, des occu­pa­tions, des com­mu­nau­tés, que l’on vou­drait voir exis­ter et les uti­li­ser comme espace pour expé­ri­men­ter des trans­for­ma­tions plus vastes… et finir par gagner !!

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