Occupons la ville !

Mis en ligne le 17 septembre 2013

Introduction au dossier

Offensive néolibérale sur les villes :

luttes urbaines et contre-pouvoir !

Anne Latendresse

L’adoption du droit à la ville comme slogan opé­ra­toire et comme idéal poli­tique – pré­ci­sé­ment parce qu’il se concentre sur qui gou­verne les liens internes unis­sant l’urbanisation à la pro­duc­tion et à l’utilisation des sur­plus – serait un pre­mier pas vers l’unification des luttes. Il est impé­ra­tif de tra­vailler à la démo­cra­ti­sa­tion du droit à la ville et à la construc­tion d’un large mou­ve­ment social pour que les dépos­sé­dés puissent reprendre le contrôle de cette ville dont ils sont exclus depuis si long­temps, et pour que puissent s’instituer de nou­veaux modes de contrôle des sur­plus de capi­tal qui façonnent les pro­ces­sus d’urbanisation. Lefebvre avait raison de sou­li­gner que la révo­lu­tion serait urbaine, au sens large du terme, ou ne serait pas.

David Harvey [i]

Dans les années 1980, cer­tains cher­cheurs avaient prédit la mort des mou­ve­ments urbains. Erreur ! Les luttes et les actions col­lec­tives autour d’enjeux urbains se mul­ti­plient tant dans les villes du Nord que dans celles du Sud où se concentre plus de 50 % de la popu­la­tion totale pla­né­taire.

Occupons nos villes !

Partout d’importantes mobi­li­sa­tions sont en cours : squats et occu­pa­tions de ter­rains, reven­di­ca­tions liées au loge­ment social, comi­tés de citoyennes et de citoyens qui réclament des comptes aux éluEs de leur muni­ci­pa­lité, comi­tés popu­laires qui s’opposent à la tenue de méga-évé­ne­ments spor­tifs, expé­riences d’agriculture urbaine, forums sociaux locaux, som­mets citoyens, opé­ra­tions popu­laires d’aménagement, etc. Certains de ces mou­ve­ments dont les pro­grammes convergent autour de pré­oc­cu­pa­tions com­munes s’organisent au sein de réseaux trans­na­tio­naux : cam­pagne Zéro évic­tion menée par l’Alliance inter­na­tio­nale des habi­tants, Network of Global Cities for All, regrou­pe­ment pour la pro­mo­tion de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, Forum social des villes, etc.

Et plus récem­ment, les quar­tiers cen­traux de Madrid, Washington ou Athènes sont deve­nus les lieux de vastes mobi­li­sa­tions popu­laires. Qu’il s’agisse des cam­pe­ments des Indignados, des mou­ve­ments Occupy ou des foules qui ont déferlé vers les places Tahrir au Caire et Taksim à Istanbul, les sites occu­pés repré­sentent, sym­bo­li­que­ment du moins, des espaces d’accumulation du capi­tal mon­dial acca­paré par les élites locales. Ces métro­poles, lieux de la finance et du grand capi­tal, des centres de recherche et de déve­lop­pe­ment, des sièges sociaux des grandes agences inter­na­tio­nales et des cor­po­ra­tions trans­na­tio­nales, sont désor­mais consi­dé­rées comme les nœuds de la mon­dia­li­sa­tion. Elles concentrent non seule­ment des popu­la­tions immenses, mais aussi de vastes pou­voirs éco­no­miques, finan­ciers et poli­tiques. Les Indignés.

En Europe, les Piqueteros en Argentine et les Carrés rouges au Québec l’ont bien com­pris, d’où les cam­pe­ments, occu­pa­tions et stra­té­gies de per­tur­ba­tions éco­no­miques (blo­cage de ponts, de ports, encer­cle­ment des minis­tères et des lieux de ras­sem­ble­ment des élites) qui se déploient dans le ventre du dragon ! Au son des tam­tams, des trom­pettes et de slo­gans comme « À qui la rue, à nous la rue », les mani­fes­tantes et les mani­fes­tants font entendre leurs voix et sur­tout leur refus d’un modèle d’organisation du monde qui se maté­ria­lise dans l’espace urbain et exclut le plus grand nombre, les 99 % en ques­tion. La ville assié­gée par le néolibéralismeLes mou­ve­ments urbains, appa­rus dans les années 1960 dans les villes du Nord, se sont diver­si­fiés et trans­for­més à tra­vers le temps. Certains d’entre eux adoptent une approche réfor­miste alors que d’autres s’inscrivent en oppo­si­tion au modèle de « déve­lop­pe­ment urbain » néo­li­bé­ral porté par les élites éco­no­miques et poli­tiques (voir les textes de Gaudreau et Massiah), ce qui a pour effet de dépos­sé­der les popu­la­tions de leur espace de vie, tout en accen­tuant les frac­tures urbaines et la ségré­ga­tion socio­spa­tiale. Site stra­té­gique du néo­li­bé­ra­lisme pour reprendre les mots de Théodore, Peck et Brenner, les métro­poles sont désor­mais, non seule­ment des espaces d’accumulation du capi­tal, mais aussi des lieux de pou­voirs éco­no­mique, poli­tique et cultu­rel qui trans­cendent le ter­ri­toire de l’État-nation.

Conséquemment, les grandes villes deviennent le lieu de contra­dic­tions et de conflits majeurs qui s’expriment notam­ment autour de l’usage du sol et de l’eau, des res­sources natu­relles, de l’accaparement et du contrôle des espaces publics, voire de leur pri­va­ti­sa­tion, de même que celle des ser­vices, des équi­pe­ments et des infra­struc­tures. En d’autres mots, la ville elle-même en tant qu’espace devient objet de conflit où deux visions s’opposent : la ville-marché à la ville-droit, pour reprendre l’expression de Pereira.

Plusieurs des textes du pré­sent numéro ont en commun une volonté de pro­po­ser une lec­ture ana­ly­tique de ce pro­ces­sus de trans­for­ma­tions des villes, et en par­ti­cu­lier des métro­poles, qui se maté­ria­lise par une com­bi­nai­son d’éléments :

  • la confi­gu­ra­tion de nou­veaux arran­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels visant à impo­ser une nou­velle orga­ni­sa­tion poli­tico-ins­ti­tu­tion­nelle (Théodore, Peck et Brenner);
  • la mise en place d’instances de « gou­ver­nance qui mul­ti­plient les acteurs enga­gés dans l’action publique, frag­mentent les lieux de prises de déci­sion et rendent plus opaques les opé­ra­tions finan­cières, ce qui faci­lite le sur­pas­se­ment des coûts, la col­lu­sion et la cor­rup­tion (voir le texte de Hamel);
  • le qua­drillage et la poli­cia­ri­sa­tion de la ville, en par­ti­cu­lier des quar­tiers cen­traux, par la mise en place de divers moyens visant à mieux contrô­ler la ville (« police com­mu­nau­taire », judi­cia­ri­sa­tion des jeunes et des iti­né­rants, recours aux camé­ras cachées et autres dis­po­si­tifs de sur­veillance, adop­tion de règle­ments entra­vant la libre expres­sion des citoyenNes et limi­tant les mani­fes­ta­tions, etc.).

Ajoutons que cette gou­ver­nance favo­rise les fameux « par­te­na­riats public-privé » et l’adoption de pro­cé­dures et de tech­niques mana­gé­riales qui ont pour effet de voiler les opé­ra­tions d’ordre finan­cier et d’évacuer la nature poli­tique des ques­tions trai­tées les pré­sen­tant comme de simples déci­sions de ges­tion. Cette appa­rente dépo­li­ti­sa­tion des ins­ti­tu­tions publiques se fait au profit de struc­tures occultes et tech­no­cra­tiques, que ce soit à l’échelle muni­ci­pale, natio­nale, voire inter­na­tio­nale, ce qui incite le géo­graphe belge Erik Swyngedouw[ii] à esti­mer que nous serions dans une ère post­po­li­tique et post­dé­mo­cra­tique.

Par ailleurs, comme l’expliquent Massiah et Blais, la dif­fu­sion du modèle de déve­lop­pe­ment néo­li­bé­ral trans­forme les quar­tiers des grandes villes par un ensemble d’opérations urba­nis­tiques et de pro­jets urbains qui ont pour effet de les « revi­ta­li­ser » en vue d’attirer de nou­velles popu­la­tions mieux nan­ties, d’où la gen­tri­fi­ca­tion. L’objectif ultime des entre­pre­neurs, inves­tis­seurs et pro­mo­teurs, sou­vent liés aux centres du pou­voir finan­cier, est de créer de nou­veaux gise­ments où peut se per­pé­tuer l’accumulation du capi­tal.

Résistances multiples et fragmentées

Face à cette situa­tion, une vaste gamme d’organisations est en mou­ve­ment (voir les textes de Viannay et de Triollet). Au-delà de leurs vic­toires et de leurs défaites, de la diver­sité de leurs stra­té­gies et pra­tiques, du type de rela­tions qu’ils entre­tiennent avec l’État et les élites, elles uti­lisent un impres­sion­nant réper­toire d’actions et de reven­di­ca­tions et demeurent des acteurs impor­tants de la pro­duc­tion de la ville, cette der­nière étant enten­due ici comme un espace construit issu des rap­ports sociaux de classes et des rap­ports sociaux sexués.[iii]

Pour mieux com­prendre ce pro­ces­sus qui dépend en grande partie de la dyna­mique locale et des rap­ports de force en pré­sence, il importe de saisir que la ville n’est pas un sys­tème clos, ni un espace fixe ou déter­miné (voir Casgrain et le pre­mier article de Durand-Folco). En lien avec la mon­dia­li­sa­tion qui s’articule à dif­fé­rentes échelles (régio­nale, natio­nale, métro­po­li­taine et locale), la pro­duc­tion des espaces urbains, qui se déroule dans le temps et dans l’espace, entraîne ce que David Harvey (voir Gaudreau) appelle un pro­ces­sus de déstruc­tu­ra­tion-restruc­tu­ra­tion de la ville.

La construction des alternatives

Entre-temps, l’effritement et l’évidement des espaces poli­tiques autre­fois asso­ciés au dis­po­si­tif éta­tique et l’imposition de la gou­ver­nance comme mode de pla­ni­fi­ca­tion et de ges­tion de la ville qui, pri­vi­lé­giant une approche mana­gé­riale, a pour effet d’évacuer la nature poli­tique des enjeux urbains. Il faut donc se deman­der si les mou­ve­ments urbains sont en mesure de se renou­ve­ler, de faire des alliances avec de nou­veaux acteurs visant ainsi la construc­tion d’un espace contre-hégé­mo­nique à partir duquel pour­rait émer­ger une cité, au sens de lieu de débats, de déli­bé­ra­tions et de conflits pou­vant per­mettre aux citoyennes et aux citoyens de se réap­pro­prier la ville. En d’autres mots, les mou­ve­ments urbains sau­ront-ils contri­buer à la néces­saire repo­li­ti­sa­tion des enjeux urbains et ainsi rede­ve­nir les bâtis­seurs de la cité ? Seulement alors, il sera pos­sible d’expérimenter la ville que nous vou­lons, soit un ter­ri­toire aux dimen­sions humaines, arti­culé à partir de valeurs et de prin­cipes asso­ciés à l’écosocialisme (par oppo­si­tion au déve­lop­pe­ment durable urbain, voir le pre­mier article de Durand-Folco), bref une ville por­teuse d’émancipation indi­vi­duelle et col­lec­tive.

Certes au Québec, les mou­ve­ments urbains ont une riche his­toire de luttes, de reven­di­ca­tions et d’expérimentation de nou­velles approches dans les domaines du loge­ment, du trans­port, d’aménagement, de déve­lop­pe­ment socio­ter­ri­to­rial et d’agriculture urbaine. Des comi­tés de citoyens et des orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires ont forcé des muni­ci­pa­li­tés à inté­grer une norme de par­ti­ci­pa­tion publique dans la pla­ni­fi­ca­tion urbaine. Malgré les limites de ces dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­na­li­sés par les admi­nis­tra­tions du Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM) dans la métro­pole et du Regroupement popu­laire à Québec (voir le texte de Boutin), ils repré­sen­taient, à l’époque où ils ont été créés, une avan­cée ouvrant une brèche à la parole des citoyennes et des citoyens dans l’institution muni­ci­pale. Dans le domaine du loge­ment, un bon nombre de reven­di­ca­tions por­tées par le mou­ve­ment urbain ont mené à des pro­grammes de finan­ce­ment du loge­ment social, à l’expérimentation de modèles d’autogestion des loge­ments par les loca­taires comme les coopé­ra­tives d’habitation, etc. (voir le texte de Viannay). Les quar­tiers Milton-Parc et de Pointe-Saint-Charles sont répu­tés parce qu’on y retrouve la plus grande concen­tra­tion de coopé­ra­tives d’habitation et de loge­ment social (voir le texte de Triollet). En matière d’aménagement, les opé­ra­tions popu­laires d’aménagement (OPA) menées par Action-Gardien ont permis non seule­ment de faire valoir les prio­ri­tés éta­blies par les habitantEs de Pointe-Saint-Charles, mais aussi d’obtenir un centre auto­géré sur des ter­rains autre­fois occu­pés par le Canadien National. Mais plus encore, la pre­mière OPA aura été l’élément déclen­cheur d’une vaste mobi­li­sa­tion popu­laire contre l’implantation d’un méga­ca­sino dans ce quar­tier, aux abords du bassin Peel. Preuve de quoi, des expé­riences asso­ciées à la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive peuvent, poten­tiel­le­ment du moins, deve­nir les pré­misses d’un contre-pou­voir.

Malgré ces avan­cées, les mou­ve­ments popu­laires et la gauche en géné­ral se retrouvent face à de nou­veaux défis (voir le deuxième texte de Durand-Folco). Fragmentés et ins­ti­tu­tion­na­li­sés, ils ont de la dif­fi­culté à connec­ter leurs actions et leurs stra­té­gies à la ville dans son ensemble, et à la région métro­po­li­taine. Il y a éga­le­ment le pro­blème de la sous-trai­tance de plu­sieurs orga­ni­sa­tions par­fois deve­nues des relais de l’État dans l’offre de ser­vices, ce qui a pour effet de miner leur auto­no­mie et de dépo­li­ti­ser leurs actions. Sans doute signe d’apathie du mou­ve­ment urbain mont­réa­lais, le débat autour de la réor­ga­ni­sa­tion muni­ci­pale au début des années 2000 avait sou­levé peu de réac­tions des orga­ni­sa­tions popu­laires, avec quelques excep­tions comme le Front d’action popu­laire en réamé­na­ge­ment urbain (FRAPRU) et la Table régio­nale des orga­nismes volon­taires d’éducation popu­laire (TROVEP).

Certes, il faut recon­naître le tra­vail invi­sible réa­lisé par des cen­taines d’organisations qui qua­drillent les quar­tiers de la ville à la défense des groupes qui vivent dans la pré­ca­rité, ou les sou­te­nant par une offre de ser­vices. C’est très sou­vent ce tra­vail de fourmi qui permet de pro­té­ger la ville des vel­léi­tés de grands pro­mo­teurs, et qui permet éga­le­ment à un bon nombre de loca­taires de vivre dans de meilleures condi­tions. Cependant, la ville est aujourd’hui vic­time d’une offen­sive néo­li­bé­rale qui menace ces petites vic­toires chè­re­ment acquises. D’où l’appel à occu­per nos villes. Comme l’affirme David Harvey :

« Un mou­ve­ment oppo­si­tion­nel cohé­rent doit encore appa­raître au XXIe siècle. […] À notre époque, il doit s’agir d’une lutte mon­diale prin­ci­pa­le­ment diri­gée contre le capi­tal finan­cier, car c’est désor­mais à cette échelle que s’effectuent les pro­ces­sus d’urbanisation. La tâche poli­tique d’organiser une telle confron­ta­tion est certes dif­fi­cile et inti­mi­dante. Mais les oppor­tu­ni­tés sont mul­tiples, en partie parce que, comme l’a montré cette courte his­toire de l’urbanisation capi­ta­liste, des crises liées au pro­ces­sus d’urbanisation ne cessent d’éclater, […] en partie parce que l’urbain est désor­mais le point où se heurtent de plein fouet l’accumulation par dépos­ses­sion infli­gée aux plus pauvres et ce mou­ve­ment qui cherche à colo­ni­ser tou­jours plus d’espace pour la jouis­sance raf­fi­née et cos­mo­po­lite des plus riches »[iv]

Les prochaines batailles seront dures …


[i] David Harvey, « Le droit à la ville », Revue inter­na­tio­nale des livres et des idées, 12 octobre

2009, <www​.revue​des​livres​.net/​a​r​t​i​c​l​e​s​.​p​h​p​?​i​d​A​r​t=307>.

[ii] Erik Swyngedouw, « The anti­no­mies of the post-poli­ti­cal city – In search of a demo­cra­tic poli­tics of envi­ron­men­tal pro­duc­tion », International Journal of Urban and Regional Research, vol. 33, n° 3, p. 601-620.
[iii] Les rap­ports de classe sexués sont sou­vent igno­rés par les expertEs et chercheurEs et même les militantEs enga­gés sur les enjeux urbains.
[iv] Harvey, op. cit.

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