Observations préliminaires sur les carrés rouges

Par Mis en ligne le 03 novembre 2012

Au Québec au début de 2012 s’est déve­loppé un mou­ve­ment social inédit, initié par une grève uni­ver­si­taire s’opposant à la hausse des frais de sco­la­rité. Avant de pro­po­ser quelques obser­va­tions sur le mou­ve­ment, il faut rap­pe­ler quelques jalons qui éclairent cette érup­tion qui ne vient pas de nulle part.

  • Le gou­ver­ne­ment de droite du PLQ, dès 2003, avait entre­pris une vaste opé­ra­tion visant le sec­teur public, notam­ment la santé et l’éducation, selon les axes néo­li­bé­raux de la mar­chan­di­sa­tion et de la tari­fi­ca­tion. À plu­sieurs reprises cepen­dant il a du reculé devant les étu­diants, les employés du sec­teur public, les parents des Centres de la petite enfance (crèches). Au début de 2013 tou­te­fois, il pen­sait porter un grand coup en fai­sant passer les étu­diants pour des « pri­vi­lé­giés » et des « enfants gâtés ». Les frais d’inscription uni­ver­si­taires au Québec sont les plus bas du Canada (grâce aux résis­tances anté­rieures).
  • Mais rapi­de­ment, une coa­li­tion s’est pro­duite entre les mou­ve­ments mili­tants coa­li­sés par la CLASSE et les fédé­ra­tions uni­ver­si­taires et col­lé­giales. Au départ concen­trée à Montréal, la grève s’est éten­due dans l’arrière-pays avec un niveau sur­pre­nant de par­ti­ci­pa­tion, para­ly­sant à peu près la moitié du réseau. De puis­santes mani­fes­ta­tions de masse ont fait sortir les citoyens et citoyennes, parents, têtes grises, enfants d’écoles tous confon­dus. Les ins­ti­tu­tions ont été blo­quées par des lignes de pique­tage mili­tantes et mas­sives. Le carré rouge est devenu le sym­bole de cette lutte, arboré par des mil­liers de gens.
  • En mai, le mou­ve­ment s’est inten­si­fié à la suite d’une loi-matraque inter­di­sant mani­fes­ta­tions et pique­tage et mena­çant les étu­diants de perdre leur année sco­laire. Des négo­cia­tions ont échoué à la suite de la mau­vaise foi évi­dente du gou­ver­ne­ment. Par la suite, le mou­ve­ment étu­diant s’est trans­formé en mou­ve­ment citoyen avec des dizaines, puis des cen­taines de mil­liers de per­sonnes auto-orga­ni­sées dans la rue. Les cas­se­roles ont envahi l’espace public jusqu’à la fin de juin (période des vacances) et jusqu’à l’annonce par le gou­ver­ne­ment d’élections géné­rales par les­quelles la droite pen­sait capi­ta­li­ser sur le mécon­ten­te­ment contre les « troubles ».
  • Le 4 sep­tembre, la droite (PLQ et CAQ) a perdu les élec­tions au profit du PQ, coa­li­tion centre-gauche natio­na­liste, qui avait promis d’abroger les hausses de tarifs. Québec Solidaire, un petit parti dyna­mique regrou­pant les gauches, a aug­menté son nombre d’électeurs de 114% et élu deux dépu­tés.
  • Depuis, le face-à-face conti­nue. Le nou­veau gou­ver­ne­ment est mino­ri­taire, ce qui veut dire que sa survie dépend des déci­sions de l’opposition de droite). Au sein du PQ se livre une bataille sourde entre le centre-gauche et le centre-centre pour ne pas dire le centre-droit, en vue des pro­chaines élec­tions qui vont sur­ve­nir d’ici 18-24 mois. Le mou­ve­ment social tout en célé­brant ses vic­toires (le gou­ver­ne­ment en plus d’abroger les hausses de tarifs a sus­pendu des méga pro­jets pétro­liers et nucléaires et aboli la « taxe-santé », une sorte de sur­taxe sur les ser­vices de santé répar­tie sur tout le monde et non en fonc­tion de ses reve­nus) se pré­pare et s’organise.

Bref détour par l’histoire

Il faut faire un bref détour par quelques élé­ments d’historicité qui éclairent les mobi­li­sa­tions popu­laires du prin­temps der­nier. Le pro­ces­sus n’est pas unique au Québec, évi­dem­ment, en phase avec l’évolution dans les mobi­li­sa­tions et les mou­ve­ments sociaux au tour­nant des années 1990, évo­lu­tion qui cor­res­pond au déclin des grands mou­ve­ments sociaux du XXe siècle :

  • Le mou­ve­ment socia­liste ou la social-démo­cra­tie, issue des grandes luttes sociales du 19e siècle et qui connaît son heure de gloire dans l’après-guerre avec les grandes régu­la­tions négo­ciées dans le cadre du key­né­sia­nisme, s’étiole dans le social-libé­ra­lisme, lais­sant la place à la remon­tée d’une droite agres­sive bien orga­ni­sée.
  • Le mou­ve­ment com­mu­niste porté au début par la révo­lu­tion sovié­tique et qui consti­tue un puis­sant levier des luttes reven­di­ca­tives, se dis­loque ou devient le véhi­cule de la ges­tion capi­ta­liste par l’État.
  • Enfin, le mou­ve­ment de déco­lo­ni­sa­tion ou de mou­ve­ment de libé­ra­tion natio­nale qui émerge de ce qui n’est pas encore le tiers-monde et qui exige la rup­ture des liens de domi­na­tion, capte des par­ties du pou­voir pour s’installer dans la « gou­ver­nance » et la « dis­ci­pline macro éco­no­mique » de la Banque mon­diale et du FMI.

Certes comme mou­ve­ments et même comme enti­tés éta­tiques, ces pro­jets ne dis­pa­raissent pas, mais ils perdent leur rôle en tant que por­teurs des reven­di­ca­tions popu­laires et plus encore, en tant qu’utopies dans le sens qu’Ernst Block et Walter Benjamin ont apporté à ce mot. Cette rup­ture par ailleurs n’est pas encore « consom­mée », elle est en cours, elle prend de mul­tiples formes

Et dans cette tran­si­tion, de nou­velles expres­sions émergent. Trois exemples bien connus illus­trent cette évo­lu­tion :

  • En 1994, le mou­ve­ment zapa­tiste surgit de nulle part pour expri­mer des reven­di­ca­tions sociales et natio­nales d’une manière inédite, avec un fort contenu anti-éta­tique (liber­taire) et en expri­mant une épis­té­mo­lo­gie dif­fé­rente de celle des grands nar­ra­tifs de la libé­ra­tion natio­nale.
  • En 1998, les grandes mani­fes­ta­tions dites « anti mon­dia­li­sa­tion » font érup­tion à Seattle et en Europe du sud, sur la base de réseaux décen­tra­li­sés et d’une com­po­si­tion sociale très hété­ro­clite.
  • Au début des années 2000, une mou­vance « alter­mon­dia­liste » prend forme autour du Forum social mon­dial et de grandes alliances popu­laires au Brésil, en Argentine et d’autres pays latino-amé­ri­cains. Plusieurs de ces alliances abou­tissent au bas­cu­le­ment des pou­voirs poli­tiques dans plu­sieurs États.

L’accumulation primitive des luttes

Et c’est dans ce contexte que prend forme un nou­veau pro­ces­sus au Québec. Quelques jalons :

  • La marche des femmes contre la pau­vreté et la vio­lence en 1995 est l’initiative d’un mou­ve­ment de femmes mili­tant et désa­busé par rap­port aux partis tra­di­tion­nels, y com­pris le PQ (alors au gou­ver­ne­ment). La mobi­li­sa­tion bous­cule d’importants mou­ve­ments sociaux, en par­ti­cu­lier le mou­ve­ment syn­di­cal.
  • Le Sommet des peuples des Amériques (avril 2001) amène dans la rue une foule bigar­rée, jeune, de plu­sieurs mil­liers de per­sonnes, autour de reven­di­ca­tions et sur­tout d’une utopie : « un autre monde est pos­sible ».
  • En 2003, des mou­ve­ments divers réagissent au plan de restruc­tu­ra­tion pro­posé par le pre­mier gou­ver­ne­ment Charest et le forcent à recu­ler, notam­ment sur la ques­tion des CPE.
  • En 2005, les reven­di­ca­tions étu­diantes prennent forme autour de nou­velles arti­cu­la­tions et de nou­veaux réseaux dont l’ancêtre de la CLASSE. Les formes de luttes sont inédites au-delà de la forme « grève ». Le contenu des reven­di­ca­tions réunit une large coa­li­tion. C’est la vic­toire.
  • À partir de 2007 et jusqu’en 2012, le mou­ve­ment éco­lo­giste devient reven­di­ca­teur, s’investit dans de grandes mobi­li­sa­tions dont la plus spec­ta­cu­laire est celle sur la rive-sud de Montréal. De nou­velles coa­li­tions et ini­tia­tives prennent forme autour du Forum social qué­bé­cois et du mou­ve­ment des Occupez.

Ces dates et évè­ne­ments ne racontent pas toute l’histoire. Car plu­sieurs choses sont invi­sibles :

  • L’identité des luttes et des mou­ve­ments est plu­rielle. Il y a un refus de l’homogénéisation et d’un méta nar­ra­tif qui pré­tend « tout dire ». La forme réseau et la forme coa­li­tion connaissent des déve­lop­pe­ments impor­tants, qui incluent, par­fois avec réti­cence, les « anciens » mou­ve­ments sociaux » et qui amal­gament des « mul­ti­tudes », très sou­vent de petits col­lec­tifs soudés par des expé­riences com­munes et des « affi­ni­tés ».
  • Le réper­toire des reven­di­ca­tions est large et paraît quelque fois décen­tré : fémi­nisme, alter­mon­dia­lisme et éco­lo­gisme, en par­ti­cu­lier. Il y a éga­le­ment beau­coup de « non » : la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, la mar­chan­di­sa­tion du sec­teur public, le tout-au-profit. C’est une caco­pho­nie, mais ceux qui veulent l’entendre sont en mesure de la com­prendre.
  • Ces luttes et mou­ve­ments font du poli­tique, mais pas néces­sai­re­ment de la poli­tique, qu’ils iden­ti­fient au dis­po­si­tif éta­tique et à celui des partis. Mais ils parlent de pou­voir, si ce n’est que pour le déni­grer ou le contes­ter.
  • Les ali­gne­ments sont locaux et ancrés sur des reven­di­ca­tions concrètes, mais ils sont éga­le­ment trans­na­tio­naux, « glo­caux », inter-reliés à une échelle inédite notam­ment par les médias sociaux et l’internet, et agis­sant via un pro­ces­sus de « tra­duc­tion » qui n’est pas seule­ment lin­guis­tique, comme l’explique Boaventura Sousa Santos.

Le mouvement des carrés rouges

Le mou­ve­ment des carrés rouges à la fois l’héritier de et le conti­nua­teur de cette longue accu­mu­la­tion.

  • Il est un mou­ve­ment de mou­ve­ment plutôt qu’un mou­ve­ment.
  • Il résulte d’initiatives citoyennes qui dépassent de loin les fron­tières des mou­ve­ments orga­ni­sés.
  • C’est un mou­ve­ment qui dit NON à la mar­chan­di­sa­tion et qui dit OUI à la revi­ta­li­sa­tion du sys­tème public dans l’éducation et la santé, sans com­plai­sance (on ne veut pas seule­ment « pré­ser­ver » l’université comme elle l’était).
  • C’est un mou­ve­ment à forte conno­ta­tion poli­tique, qui est der­rière la défaite du gou­ver­ne­ment de droite, et où des dizaines de mil­liers de jeunes se sont inves­tis, prin­ci­pa­le­ment avec Québec Solidaire.

Bref, c’est un mou­ve­ment qui ouvre la voie à d’autres che­mins de l’émancipation. Est-ce la « fin de l’histoire » !?! Bien sûr que non !

  • La crise et la ges­tion de la crise ouvrent des portes à la relance du néo­li­bé­ra­lisme, une sorte de néo-néo­li­bé­ra­lisme à la manière forte, qui inti­mide, punit, sur­veille. D’où l’idéologie mas­si­ve­ment véhi­cu­lée par les médias du « Tout-le-monde-contre-tout-le monde », contre les immi­grants, les musul­mans, les réfu­giés, les assis­tés sociaux, les jeunes, les retrai­tés, etc. Ce virage à droite est visible à l’échelle cana­dienne (gou­ver­ne­ment fédé­ral) et dans plu­sieurs autres pays capi­ta­listes.
  • Les « anciens » mou­ve­ments occupent encore une place impor­tante si ce n’est que par leurs appa­reils, leurs tra­di­tions et la force de l’inertie, mais aussi par leurs capa­ci­tés, amoin­dries mais réelles, de défendre les inté­rêts popu­laires. On pense évi­dem­ment au mou­ve­ment syn­di­cal et au PQ. Ce sont à la fois des obs­tacles et des expres­sions du mécon­ten­te­ment popu­laire. Des popu­la­tions un peu désem­pa­rées sous l’impact des thé­ra­pies de choc optent pour « le moins pire ».
  • Les nou­veaux mou­ve­ments ne sont pas tota­le­ment « nou­veaux ». Ils trans­portent l’héritage ambigu des périodes pré­cé­dentes : l’arrogance, le je-sais-tout-isme, un cer­tain avant-gar­disme, et des ten­ta­tions idéo­lo­gi­santes sim­pli­fi­ca­trices (un cer­tain anar­chisme notam­ment), qui peuvent pous­ser les mou­ve­ments à l’isolement, la « confron­ta­tion pour la confron­ta­tion », etc.

Beaucoup de débats, d’explorations, de recherches et d’enquêtes sont en cours, à l’université et en dehors de l’université, notam­ment par des pro­ces­sus hybrides où appa­raissent de « nou­veaux intel­lec­tuels » dans la tra­di­tion de Gramsci et de Bourdieu, et qui sont prêts à sortir des sen­tiers battus, à aller « dans le champ », si on peut dire, sur la base de tra­vaux rigou­reux tant sur le plan métho­do­lo­gique qu’épistémologique et à pour­suivre la quête inces­sante et épui­sante de lier la théo­rie et la pra­tique.

Une réponse à “Observations préliminaires sur les carrés rouges”

  1. Bonjour
    Vous trou­ve­rez une note de lec­ture de l’ouvrage d’André Frappier, Richard Poulin et Bernard Rioux : Le prin­temps des carrés rouges. Lutte étu­diante, crise sociale, loi liber­ti­cide et démo­cra­tie de la rue (M édi­teur), sous le titre » L’éducation est un droit, non un pri­vi­lège réservé aux plus nantiEs, elle doit donc échap­per à la sphère mar­chande » sur le blog que j’anime.
    http://​entre​les​li​gne​sen​tre​les​mots​.word​press​.com/​2​0​1​2​/​1​0​/​2​3​/​l​e​d​u​c​a​t​i​o​n​-​e​s​t​-​u​n​-​d​r​o​i​t​-​n​o​n​-​u​n​-​p​r​i​v​i​l​e​g​e​-​r​e​s​e​r​v​e​-​a​u​x​-​p​l​u​s​-​n​a​n​t​i​e​s​-​e​l​l​e​-​d​o​i​t​-​d​o​n​c​-​e​c​h​a​p​p​e​r​-​a​-​l​a​-​s​p​h​e​r​e​-​m​a​r​c​h​ande/
    Cordialement
    didier