Observations préliminaires sur la crise du PQ

Par , Mis en ligne le 12 juin 2011

La crise qui éclate main­te­nant dans le Parti Québécois n’est que le point culmi­nant de frac­tures qui s’accumulent depuis des années. Il y a un pro­ces­sus immé­diat qui se déroule sous nos yeux. Il y a aussi un pro­ces­sus de plus longue durée dont l’évolution marque aussi le pré­sent. Dans cette contri­bu­tion, nous vou­lons regar­der ces deux dimen­sions. Commençons par l’aspect immé­diat de cette crise.

Le déclencheur

D’emblée, on ne peut pas dire, comme cela l’a été, que la démis­sion de quatre impor­tants dépu­tés du PQ s’est faite sur des pré­textes insi­gni­fiants. Les ques­tions en jeu sont en effet très impor­tantes. Même le « déclen­cheur » de la crise (l’affaire de l’amphithéâtre de Québec) n’est pas tri­vial. Certes, per­sonne ne doute que la région de Québec doit dis­po­ser d’un impor­tant équi­pe­ment col­lec­tif à des fins spor­tives et cultu­relles. Mais il appert, pour plu­sieurs en tout cas, que la mise en œuvre d’un tel projet doit être revue de manière à pro­té­ger les inté­rêts publics plutôt que ceux des entre­prises.

Comment penser le contraire ? Le gou­ver­ne­ment nous assomme en affir­mant à chaque occa­sion que nos sys­tèmes de santé, d’éducation et d’aide sociale sont mena­cés. Que nos retraites sont en péril. Que les finances publiques sont fra­giles. Les « lucides » et la droite en géné­ral en ajoutent : le Québec dépense trop, ne tra­vaille pas assez, n’épargne pas assez, etc. Et puis comme par une baguette magique, on dit qu’il est normal et légi­time de finan­cer une entre­prise mul­ti­na­tio­nale (Quebecor) et indi­rec­te­ment un vaste busi­ness privée qui s’appelle la Ligue natio­nale de hockey ! Et on dit que si on n’est pas d’accord avec cela, on est contre la ville de Québec et contre le sport ! Et bien clai­re­ment, les quatre démis­sion­naires ont dit non à tout cela.

Par la suite, la cerise sur le gâteau est venue avec le projet de loi privé de la dépu­tée Agnès Maltais. Avec l’appui de Pauline Marois, elle a voulu sécu­ri­ser l’entente en entra­vant une démarche judi­ciaire de contes­ta­tion. Encore là, la chose n’est pas petite. Empêcher des citoyens de mener une action judi­ciaire contre un projet n’est pas léger, même si ce genre de pra­tique n’est pas nou­velle comme nous le rap­pelle le fameux contrat de Bombardier (Métro de Montréal) Et aussi, il fal­lait bien que des dépu­tés s’y opposent. Et effec­ti­ve­ment, beau­coup l’ont fait, sauf au sein du PLQ, dont les dépu­tés sont tou­jours aussi ser­viles. Amir Khadir est celui qui a mené le bal auquel se sont joints, plus ou moins dis­crè­te­ment, des dépu­tés de l’ADQ et sur­tout du PQ (à qui la cheffe disait de se la fermer), jusqu’à ce que le verre déborde. Trop c’est trop.

Malaise par rapport au « système »

Lors de leurs inter­ven­tions, les démis­sion­naires ont insisté pour dire qu’il y avait une autre raison der­rière leur geste. Iles-elles ont fait part du grand « malaise » face à un sys­tème poli­tique qui ne leur permet pas, du moins à leurs yeux, de rem­plir leur mandat. En réa­lité dans notre sys­tème poli­tique, les dépu­tés constatent que leur capa­cité d’influer sur les déci­sions impor­tantes est très limi­tée.

En cette ère de per­son­na­li­sa­tion outran­cière de la fonc­tion poli­tique, c’est vers le chef du parti que se tournent tous les regards et que se concentrent tous les pou­voirs. Le député doit approu­ver ou se taire. Cette impla­cable dis­ci­pline est par­ti­cu­liè­re­ment rude dans la tra­di­tion par­le­men­taire bri­tan­nique puisque le gou­ver­ne­ment est issu du par­le­ment et que le gou­ver­ne­ment doit conser­ver la confiance de la chambre pour gou­ver­ner. Mince conso­la­tion, le rôle des dépu­tés consiste sur­tout à guider les gens de leurs cir­cons­crip­tions parmi les dédales d’une admi­nis­tra­tion publique par­ti­cu­liè­re­ment com­plexe, laquelle fonc­tionne selon ses propres règles. Certes, ce n’était pas la pre­mière fois que des dépu­tés expriment leurs malaises sur le carac­tère limité de leur rôle réel au sein du pou­voir légis­la­tif. Mais la cen­tra­li­sa­tion exces­sive du pou­voir, le fait éga­le­ment qu’une parti de ce pou­voir appar­tienne de facto aux puis­sants lobbys éco­no­miques, exa­cerbent ce sen­ti­ment d’impuissance.

D’autres pro­blèmes expliquent éga­le­ment ce désen­chan­te­ment. Pour le PQ, le plus fla­grant est la dis­tan­cia­tion du lea­der­ship avec l’objectif pre­mier du parti, soit l’indépendance. La ten­dance actuelle vers la « gou­ver­nance sou­ve­rai­niste » est de facto un repli impor­tant par rap­port à l’objectif ini­tial. Ces débats, selon les dépu­tés démis­sion­naires, sont occul­tés, « gérés » par un « appa­reil » dont la fina­lité unique est de gagner les pro­chaines élec­tions.

Le PQ est, peut-être plus que d’autres partis, encore plus vul­né­rable à ces ten­sions. Par défi­ni­tion, c’est un parti « arc-en-ciel ». L’arbitrage entre la « droite » et la « gauche » a tou­jours été très dif­fi­cile. On com­prend la répu­ta­tion de dévo­reur de chef et de parti ingou­ver­nable qu’on asso­cie au Parti Québécois depuis tou­jours. Outre la ges­tion des contra­dic­tions déjà évoqué, ce rap­port au chef est bien par­ti­cu­lier à la culture orga­ni­sa­tion­nelle péquiste. On n’attend rien de Jean Charest sinon qu’il prenne et garde le pou­voir afin d’y récom­pen­ser ses amis et de punir ses enne­mis. En contraste, le mili­tant péquiste attend tout de sa direc­tion. Elle doit main­te­nir l’unité du parti tout en favo­ri­sant l’option et sur­tout mener le peuple à l’indépendance, comme Moïse. Il y a quelque chose d’un peu reli­gieux ou de magique dans les attentes des mili­tants de ce parti envers leur chef pour la simple raison que pour plu­sieurs, sub­jec­ti­ve­ment, il incarne la Nation[1].

Bref rappel sur un parcours

Regardons main­te­nant les dimen­sions his­to­riques. D’emblée, on constate en effet que le PQ a vécu plu­sieurs crises. La crise actuelle doit donc être relue his­to­ri­que­ment.

Dans les années 1970 lorsque le PQ a entre­pris son essor, la force du projet repo­sait sur la capa­cité de « conju­guer » les immenses espoirs d’une popu­la­tion en attente d’une « deuxième révo­lu­tion tran­quille ». On vou­lait du chan­ge­ment, et pas à la super­fi­cie. Le « on » en ques­tion incluait un grand mou­ve­ment social animé par les couches popu­laires et moyennes et d’où émer­geait un pro­fond désir de chan­ge­ment et d’émancipation à la fois social et natio­nal. Ce mou­ve­ment était d’autant plus confiant que les élites étaient frac­tu­rées, enli­sées par le sys­tème tra­di­tion­nel cor­rompu et déca­dent. Aussi lorsque le PQ est élu (1976), l’alignement des astres sem­blait posi­tif. Par contre, René Lévesque a sous-estimé la capa­cité des domi­nants de se réali­gner. Devant leurs pres­sions, il a freiné sur les réformes, ce fai­sant, mar­gi­na­li­sant une bonne partie de l’aile pro­gres­siste du parti. En dépit de ses attentes et du rêve d’une cer­taine élite qué­bé­coise qui espé­rait un État indé­pen­dant bien ancré sur le sys­tème capi­ta­liste nord-amé­ri­cain, la confron­ta­tion a été bru­tale. Après la défaite du refe­ren­dum de 1980, le PQ s’est retrouvé dans la crise.

Dans les années 1980, le PQ s’est efforcé de gérer le « beau risque » en cour­ti­sant les conser­va­teurs de Brian Mulroney. Il a fait porter le poids de la réces­sion sur la fonc­tion publique où les salaires sont bru­ta­le­ment contraints. Après quelques réformes impor­tantes (loi 101, réforme de l’assurance-automobile et du zonage agri­cole, etc.) l’agenda est devenu sim­ple­ment la « bonne gou­ver­nance » pro­vin­ciale, « auto­no­miste ». Encore là, cette volonté de s’accommoder avec les domi­nants n’a rien donné. Ottawa a rapa­trié la consti­tu­tion en ren­for­çant les pou­voirs de l’État fédé­ral.

Parmi les chan­ge­ments impor­tants affec­tant le PQ fut le tour­nant en faveur du « libre-échange », en clair, avec l’intégration ren­for­cée de l’économie qué­bé­coise (et cana­dienne) à celle des États-Unis. Pour les élites qué­bé­coises, l’initiative de l’ALENA avait l’avantage de sécu­ri­ser leur par­ti­ci­pa­tion au « grand marché nord-amé­ri­cain » tout en for­çant les classes popu­laires et moyennes à de nou­veaux reculs sur le plan des salaires et des condi­tions de tra­vail.

Résultat, le PLQ est revenu au pou­voir, le PQ est retourné dans les limbes et pen­dant plu­sieurs années, des crises suc­ces­sives s’y sont suc­cé­dées.

La deuxième défaite

Au début des années 1990, Jacques Parizeau a tenté de refaire la coa­li­tion ori­gi­nale. Mais encore là, les domi­nants ont pu sur­mon­ter leurs dif­fé­rends et faire échec, de jus­tesse, au deuxième réfé­ren­dum. Peu de temps après, cette défaite crève-cœur a débou­ché sur une nou­velle crise. Le tour­nant pré­co­nisé par Lucien Bouchard a ravivé les ten­sions. À gauche, des orga­ni­sa­tions et des sec­teurs de la popu­la­tion n’ont pas accepté le visage. À droite, les élites qué­bé­coises se sont dis­tan­cées encore plus du projet sou­ve­rai­niste. Il faut insis­ter sur un fait élé­men­taire, essen­tiel à la com­pré­hen­sion de la suite de l’aventure péquiste : malgré le grand rêve de Jacques Parizeau, jamais des sec­teurs signi­fi­ca­tifs de la classe diri­geante et pos­sé­dante du Québec n’ont appuyé l’option sou­ve­rai­niste. La bour­geoi­sie qué­bé­coise (Québec inc) assume plutôt bien son posi­tion­ne­ment en tant que frac­tion subal­terne de la bour­geoi­sie cana­dienne. Une sorte de consen­sus se fait parmi les couches domi­nantes à l’effet que le statu quo, y com­pris dans le cadre de l’État fédé­ral, est la meilleure garan­tie pour pré­ser­ver leurs inté­rêts.

Cet émiet­te­ment a ouvert la voie au retour au pou­voir du PLQ en 2003, qui put gagner par défaut, grâce à l’abstention de mil­liers d’électeurs péquistes. Le pay­sage poli­tique s’est alors trans­formé, devant un « nou­veau » PLQ plus agres­sif et com­ba­tif, de même qu’une oppo­si­tion de droite arti­cu­lée autour de l’ADQ. Le PQ fut relé­gué de plus en plus et s’est retrouvé avec une série de crises internes et de déchi­re­ments simi­laires à ce qui s’était passé 10 ans aupa­ra­vant.

Le désenchantement des classes populaires

Depuis, le PQ n’est pas par­venu à inter­agir avec les attentes des classes popu­laires confron­tées aux assauts du néo­li­bé­ra­lisme. Des poli­tiques hyper néo­li­bé­rales de Bouchard à celles un peu plus conci­liantes ont marqué la dis­tance. Entre-temps, le mou­ve­ment social s’est réanimé à tra­vers de grandes mobi­li­sa­tions fémi­nistes, syn­di­cales, alter­mon­dia­listes. Le PQ en a été décon­necté, non­obs­tant les efforts d’une cer­taine gauche péquiste (SPQ-libre) de recons­truire les liens. Dans la der­nière période, le PQ n’a même pas été capable d’avoir une pos­ture cohé­rente face aux reven­di­ca­tions étu­diantes, pour­tant appuyées par une majo­rité de la popu­la­tion. Entre-temps, on a assisté au retour du registre de l’autonomisme pro­vin­cial, ce qui relègue l’indépendance à la semaine des quatre jeudis.

Parallèlement, le mécon­ten­te­ment s’est accru contre un gou­ver­ne­ment du PLQ de plus en plus mené par une voyou­cra­tie sans scru­pule. Mais cette vague a échappé au PQ. Elle a plutôt fait le lit d’une nou­velle gauche regrou­pée dans Québec Solidaire, mais aussi d’un émiet­te­ment de la sen­si­bi­lité natio­na­liste au profit des sirènes de la déma­go­gie et du popu­lisme. Alimentés par le réseau Quebecor, cette « nou­velle droite ratisse large via les fac­tions de l’ADQ et la ver­sion qué­bé­coise du Tea Party (le réseau Liberté). Elle s’incarne main­te­nant dans l’initiative des dis­si­dents « lucides » du PQ autour de François Legault et des « lucides ». L’électorat devient encore plus vola­tile, ce qui peut aller dans toutes les direc­tions[2].

Avenirs en question

Il est main­te­nant reconnu (en privé) au sein du PQ qu’un retour au pou­voir aux pro­chaines élec­tions, devant le gou­ver­ne­ment le plus impo­pu­laire de l’histoire du Québec, est de plus en plus fra­gi­lisé. Cela a été dit y com­pris par les prin­ci­paux inté­res­sés. La caco­pho­nie exis­tante depuis la démis­sion des quatre dépu­tés reflète donc un pro­fond malaise, et non une simple ques­tion tac­tique. Pauline Marois pré­fère cepen­dant se mettre la tête dans le sable en espé­rant que l’été fasse oublier cela. Mais cela sera sans doute une grave erreur. Déjà on voit, en poin­tillé, se restruc­tu­rer les forces poli­tiques en vue des élec­tions.

Porteur d’un dis­cours natio­na­liste tra­di­tion­nel mais hos­tile à la sou­ve­rai­neté, l’initiative de François Legault a de bonne chances de réus­sir sa dis­crète offre d’achat sur l’ADQ, en autant qu’il puisse mar­gi­na­li­ser les fac­tions les plus extré­mistes (dans le genre du Réseau Liberté), ce qui ne devrait pas être trop dif­fi­cile aux yeux de la majo­rité des adé­quistes avides de par­ti­ci­per, si ce n’est que de manière subal­terne, à un pro­chain gou­ver­ne­ment. Le pari de Legault com­porte cepen­dant des risques. Il reste confronté au PLQ qui, bien que pro­fon­dé­ment décon­si­déré dans l’opinion, dis­pose encore de plu­sieurs atouts. Quoiqu’il fasse, il est pra­ti­que­ment assuré au départ d’une petite tren­taine de cir­cons­crip­tions coin­cées dans un cadre mani­pulé par le dis­cours hos­tile à la sou­ve­rai­neté. Mais sur­tout, le PLQ reste le parti des domi­nants. Il dis­pose de temps et sur­tout de beau­coup d’argent pour mener une opé­ra­tion cos­mé­tique, en chan­geant de chef, par exemple.

Tant qu’au PQ, il y a plu­sieurs options. Pauline Marois croit encore, qu’il faut ratis­ser à droite et prendre de vitesse le projet de Legault, mais elle-même l’admet, cela devient de plus en plus pro­blé­ma­tique. Reste la pos­si­bi­lité de se recen­trer vers une approche ouver­te­ment indé­pen­dan­tiste et davan­tage social-démo­crate. Mais là encore, il y a plu­sieurs obs­tacles. Une partie impor­tante du lea­der­ship péquiste n’y croit plus. Plus encore, il y a main­te­nant un nou­veau joueur qu’on ne peut plus igno­rer, sous la figure de Québec Solidaire.

Mais l’impensable peut-il deve­nir pen­sable ? Il faut porter atten­tion à ce qu’a dit Pierre Curzi. Selon le député de Borduas, des alter­na­tives existent à côté du tour­nant vers la droite. Il faut, affirme-t-il, rou­vrir de « grands chan­tiers », y com­pris sur le mode de l’intervention poli­tique. Dans les grandes lignes, il a repris les reven­di­ca­tions de nom­breux mou­ve­ments citoyens et de Québec Solidaire, pour la réforme du mode de scru­tin, pour l’élaboration de moda­li­tés de par­ti­ci­pa­tion inédites comme une « assem­blée consti­tuante »[3].

Dans la lignée de sa colère, Curzi a évoqué le pou­voir des citoyens, comme il a pu l’observer dans le cadre du dos­sier du gaz de schiste. Il en a conclu que les gens veulent bouger et qu’ils ne sont pas cyniques, bien qu’ils soient confron­tés au le fait que les partis poli­tiques tra­di­tion­nels ne sont pas à l’écoute. De ces constats pour­raient bien appa­raître des pro­jets inédits, recom­po­sant l’espace poli­tique autour d’une pers­pec­tive de trans­for­ma­tion (comme cela l’avait été au moins par­tiel­le­ment dans les années 1970).


[1] Comme Moïse par­lait à Dieu, le leader de type mosaïque parle à la Nation. Il incarne non seule­ment une idée poli­tique, mais on l’investit d’un grand destin. On attend de lui qu’il soit un Gandhi ou un Martin Luther King. Voir l’article de James Coke Moses and theo­cra­tic lea­der­ship http://finding

[2] On l’a vu lors des élec­tions fédé­rales de mai der­nier. En fin de compte, la vic­toire du NPD a été un vaste et triple « non » à Harper, au PLC et au Bloc qué­bé­cois, lequel a été asso­cié à cette impuis­sance du projet péquiste en ce moment.

[3] Entrevue de Pierre Curzi, l’autre jour­nal, 10 juin 2011

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