Obama, le meilleur ami des banquiers

Dans un entretien important donné au magazine Bloomberg Business Week (février 2010), Obama, le président du gouvernement le plus puissant de la planète, se plaignait: «Il est ironique (…) qu’à gauche nous soyons perçus comme étant à la botte du grand business, et que du côté des entreprises nous soyons perçus comme étant anti-business.»

On a certes de la peine à ne pas éprouver de la sympathie pour la victime d’une telle ironie. Mais dans la suite de l’entretien, Obama a bien montré lequel des deux malentendus il entendait éclaircir, puisqu’il a passé le reste de l’entretien à assurer son attachement aux grandes firmes et au capitalisme.

Obama souligne: «Parmi les lois que nous avons proposées, vous auriez de la peine à en trouver une qui ne soit pas en fin de compte favorable aux entreprises. Nous sommes pour la croissance. Nous sommes des défenseurs déterminés d’un libre marché prospère et dynamique.»

Et toutes les personnes de gauche (liberales, au sens américain) qui croyaient – sans beaucoup de preuves à l’appui – que Obama et son administration réagiraient à la victoire républicaine [Scott Brown] lors de l’élection spéciale du Sénat dans le Massachusetts [en janvier 2010, suite au décès de Ted Kennedy] en «devenant populiste» ont été très déçus.

Lorsqu’on lui a demandé ce qu’il pensait des bonus à hauteur de plusieurs millions accordés aux cadres des banques de Wall Street, qui ont réussi à faire des profits après la crise de l’année passée grâce au programme de sauvetage du gouvernement fédéral, Obama n’a pas hésité à défendre Jamie Dimon, le PDG de JP Morgan Chase (17 millions de dollars de bonus en 2009) ou le patron de Goldman Sachs, Lloyd Blankfein (9 millions).

«Je connais ces deux gars», a répliqué Obama. «Ce sont des hommes d’affaires qui ont du savoir-faire. Et, comme la plupart des Américains, je n’en veux pas à ceux qui ont du succès ou de la fortune. Cela fait partie du système de libre-marché.»

Même Business Week était quelque peu étonné de ce qu’Obama n’ait pas pensé que les «gens ordinaires» pourraient éprouver quelques rancœurs à l’égard de deux hommes qui, après avoir compté sur les contribuables pour renflouer leurs affaires, se sont ensuite attribué en une année des sommes représentant plusieurs fois ce que la plupart des contribuables gagne durant toute une vie de labeur.

Lorsque Business Week insistait: «Dix-sept millions, c’est quand même beaucoup pour Main Street [Main Street est opposé à Wall Street pour indiquer les secteurs sociaux non liés au monde de la finance et acteurs de «l’économie réelle»]», Obama a répondu en enfourchant le cheval de bataille des radios sportives concernant les sommes importantes versées aux athlètes vedettes: «Ecoutez, 17 millions de dollars, cela fait un très gros montant d’argent. Mais il y a des joueurs de baseball qui gagnent davantage et qui n’atteignent pas les finales du championnat, cela aussi me choque.»

Ensuite il y a eu l’hommage d’Obama à ceux qui attaquent les syndicats. Lorsque ses intervieweurs lui ont demandé de donner un exemple de PDG qu’il admirait, Obama choisit Frederick Smith de FedEx [la firme de logistique], un républicain dévoué qui était en lice pour devenir le coéquipier du candidat présidentiel John McCain en 2008. F. Smith a combattu sans merci toutes les tentatives des syndicats de s’implanter dans sa firme.

Comme l’a rappelé John Judis dans le magazine New Republic, Smith a essayé d’exercer un chantage à l’égard du gouvernement des Etats-Unis en menaçant d’annuler une commande de plusieurs millions de dollars pour un nouvel avion Boeing si le Congrès tentait de voter une loi qui aurait placé FedEx sous la juridiction du National Labor Relations Act, ce qui aurait permis d’ouvrir ce géant du transport à une syndicalisation.

Mais pour Obama, Smith est un homme «très réfléchi. Il est l’exemple de quelqu’un qui pense à long terme […] un exemple de quelqu’un avec qui on peut s’asseoir et discuter de manière incroyablement productive, et qui aide à comprendre comment nous élaborons la politique.»

Si l’on tient compte du bilan de la première année de son mandat, il est difficile d’imaginer que quelqu’un puisse encore croire que Barack Obama est «opposé aux entreprises.»

Son administration a repris le renflouement de Wall Street là où George W. Bush l’avait laissé, faisant casquer le gouvernement fédéral pour des milliers de milliards de dollars. Le secrétaire au Trésor, Tim Geithner, a fait tout ce que les banquiers pouvaient espérer, y compris étouffer certains des plus gros scandales du sauvetage des banques et assurances. L’administration Obama a écrasé une rébellion – certes assez peu vive – de quelques démocrates du Sénat. Elle a imposé la nomination de Ben Bernanke à la tête de la Réserve fédérale (Fed). Même les gros bonnets du domaine de l’énergie – des favoris de l’administration Bush – doivent être satisfaits des positions d’Obama en faveur des aberrations du nucléaire et du charbon propre.

L’introduction édifiante de l’entretien d’Obama dans Bloomberg Business Week fournit encore d’autres preuves des liens de l’administration avec le pouvoir des grandes firmes. Alors que l’interview du président se déroulait dans le Bureau ovale, l’hebdomadaire décrit comment «une série de PDG siégeaient dans l’antichambre de l’Aile Ouest de la Maison-Blanche: Jeffrey Immelt, le patron de General Electric et David Cote de Honeywell International se trouvaient parmi ceux qui attendaient de rencontrer Rahm Emmanuel, le chef de cabinet de la Maison-Blanche, et Carol Browner, coordinatrice du secteur de l’énergie, pour discuter de la politique concernant le changement climatique.»

Cela ne signifie bien sûr pas que Wall Street et les républicains vont cesser leurs lamentations au sujet de la politique soi-disant socialiste d’Obama. Dans la mesure où chaque fois qu’ils ouvrent leur bouche ils obtiennent de nouvelles concessions de la Maison-Blanche, ils auraient tort de s’en priver.

Comme l’écrivait Glenn Greenwald sur le site Salon.com, la représentation par les médias d’Obama comme étant hostile à Wall Street est totalement déplacée.

Les dirigeants de Wall Street et leurs lobbys ont pratiquement libre accès à l’administration et même au président. On aurait pu s’attendre à ce qu’ils soient satisfaits de la situation à Washington. Cependant, ils sont tellement convaincus de leur droit à exercer le contrôle sur le pouvoir politique que même une désobéissance purement symbolique et rhétorique de la part des politiciens qu’ils estiment être leur propriété – «il a dit des choses pas gentilles à notre égard» – leur donne un sentiment d’avoir des griefs légitimes: «Nos employés de gouvernement ne doivent pas se comporter ainsi à notre égard, et si cela continue, ils seront punis.»

Tout cela est vrai. Mais les griefs de Corporate America à l’égard sont également destinés à soumettre l’administration en l’avertissant que les critiques molles contre la cupidité des milieux financiers et les formes imprudentes à l’égard de Wall Street ne doivent pas connaître une escalade, ni bien sûr se traduire par des politiques concrètes qui pourraient affecter de manière significative les choses qui comptent réellement.

L’interview d’Obama dans Business Week était la réponse de l’administration aux grandes firmes: «vous n’avez aucun souci à vous faire».

En tout cas, cet entretien prouve que les occasionnelles références d’Obama à des «fat cat bankers» (banquiers repus) et au fait qu’il serait prêt à se battre contre Wall Street ne sont que de la rhétorique creuse.

L’interview dans Bloomberg Business Week a été accueillie avec colère et frustration parmi les partisans de la gauche (liberal) d’Obama. «Comment est-il possible, à l’heure qu’il est, qu’Obama soit aussi paumé ?» demandait, furieux, Paul Krugman, Prix Nobel d’économie et éditorialiste au New York Times.

Mais beaucoup de ces commentateurs tendent à juger Obama plutôt sur la forme que sur le fond. Autrement dit, ils estiment que les phrases d’Obama transmettent un mauvais message parce qu’elles pourraient faire que la colère populaire ait pour cible Wall Street.

Par exemple, John Judis a très bien démonté la défense des bonus des banquiers par Obama ainsi que son hommage à Frederick Smith. Toutefois, il a conclu en suggérant que «quelques pointes acérées concernant l’injustice… auraient pu aider à apaiser les craintes qu’aurait pu manifester la population en pensant qu’Obama ne serait pas de leur côté.»

Cela pose évidemment plusieurs questions. Obama est-il réellement du côté des gens qui travaillent tout en ne le communiquant pas efficacement ? Ou ses paroles au Business Week reflètent-elles ce qu’il pense réellement ?

Pour les millions de personnes qui ont voté pour lui, le candidat Obama semblait être du côté des gens ordinaires, prêt à changer l’orientation de la politique états-unienne. D’ailleurs, l’ampleur de la crise économique semblait devoir forcer le nouveau président à agir agressivement à l’égard de Wall Street – au moins en imposant des règlements stricts, sinon en nationalisant des parties du système financier.

Pourtant, même au plus chaud de la campagne électorale, il y avait déjà des indices signalant qu’il existait un autre Obama; des moments où il révélait qu’il n’était même pas tellement à gauche (liberal) mais venait carrément du courant dominant du Parti démocrate qui tentait d’occuper le centre du spectre politique aux Etats Unis.

Par exemple, lorsque la bataille des primaires [pour la candidature présidentielle] entre Obama et Hillary Clinton se tenait au Nevada, à la mi-janvier 2008, Obama a rencontré le comité de rédaction d’un journal de Reno (Nevada) et à cette occasion il a assumé sans ambages l’héritage de Ronald Reagan.

D’après Obama, Reagan «a changé la trajectoire de l’Amérique d’une manière que ni Richard Nixon ni Bill Clinton n’ont réussi à faire. Il nous a mis sur un sentier fondamentalement différent, parce que le pays y était prêt. Je crois que les gens sentaient qu’avec tous les excès des années 1960 et 1970, le gouvernement avait pris de plus en plus de place, sans qu’il y ait un sens de responsabilité sur son fonctionnement.»

Comme l’écrivait SocialistWorker.org [site de l’ISO aux Etats-Unis] à l’époque: «Aucun des mandarins qui se présentaient à la nomination présidentielle républicaine – chacun d’eux déclarant sa dévotion pour la doctrine, largement discréditée, des effets bénéfiques des diminutions d’impôts en faveur des super-riches – ne l’aurait exprimé autrement.»

Voilà le contenu réel de la rhétorique d’Obama sur le fait de mettre un terme aux «divisions partisanes» [entre républicains et démocrates] à Washington: des concessions à l’idéologie en faveur du libre marché et contre le «big governement» [l’administration fédérale a toujours été attaquée par les républicains et l’aide droite des démocrates], courant qui est devenu prépondérant durant la période de domination conservatrice inaugurée durant la présidence de Reagan [de 1981 à 1989].

Les partisans syndicalistes et de gauche d’Obama expliquaient et expliquent que cette manière de se plier aux exigences du big business et des conservateurs est simplement ce que tout politicien «doit faire» pour être élu. En fin de compte, cela s’est avéré être beaucoup plus proche du «vrai» Obama que l’orateur qui animait des rassemblements en promettant le changement.

En réalité, Obama menait une deuxième campagne cachée pour «gagner l’élection de l’argent» et l’appui de l’élite des affaires des Etats-Unis. Et il a également gagné cette campagne, bien avant la votation qui a fait de lui le président. D’après un rapport du Center for Responsive Politics, en même temps qu’Obama rendait hommage à Ronald Reagan, lui et Hillary Clinton étaient en train d’engranger deux fois plus que John McCain en dons des grandes firmes qui, traditionnellement, donnaient davantage aux républicains qu’aux démocrates.

Ceux qui espéraient qu’Obama réaliserait un programme qui placerait les travailleurs avant les firmes disposent aujourd’hui de preuves étayant le contraire. Il n’y a aucune raison de ne pas prendre pour vrai la formule utilisée, selon laquelle il est «un défenseur déterminé d’un libre marché prospère et dynamique».

Comme tout politicien, Obama réagira toujours à une pression acharnée venant d’en haut – de la part du business états-unien et des élites politiques – à moins qu’il n’ait à affronter une pression massive venant d’en bas, celle d’une base populaire mobilisée. (traduction A l’encontre)

* Alan Maass est l’auteur d’un récent ouvrage, The Case for Socialism, qui comporte une postface du grand historien populaire américain Howard Zinn, décédé en janvier 2010, Ed. Haymarket Books, 2010. Alan Maass est aussi rédacteur du site web SocialistWorker.org.

(10 juillet 2010)