Etats-Unis

Obama, le meilleur ami des banquiers

Par Mis en ligne le 10 juillet 2010

Dans un entre­tien impor­tant donné au maga­zine Bloomberg Business Week (février 2010), Obama, le pré­sident du gou­ver­ne­ment le plus puis­sant de la pla­nète, se plai­gnait : « Il est iro­nique (…) qu’à gauche nous soyons perçus comme étant à la botte du grand busi­ness, et que du côté des entre­prises nous soyons perçus comme étant anti-business. »

On a certes de la peine à ne pas éprou­ver de la sym­pa­thie pour la vic­time d’une telle ironie. Mais dans la suite de l’entretien, Obama a bien montré lequel des deux mal­en­ten­dus il enten­dait éclair­cir, puisqu’il a passé le reste de l’entretien à assu­rer son atta­che­ment aux grandes firmes et au capitalisme.

Obama sou­ligne : « Parmi les lois que nous avons pro­po­sées, vous auriez de la peine à en trou­ver une qui ne soit pas en fin de compte favo­rable aux entre­prises. Nous sommes pour la crois­sance. Nous sommes des défen­seurs déter­mi­nés d’un libre marché pros­père et dynamique. »

Et toutes les per­sonnes de gauche (libe­rales, au sens amé­ri­cain) qui croyaient – sans beau­coup de preuves à l’appui – que Obama et son admi­nis­tra­tion réagi­raient à la vic­toire répu­bli­caine [Scott Brown] lors de l’élection spé­ciale du Sénat dans le Massachusetts [en jan­vier 2010, suite au décès de Ted Kennedy] en « deve­nant popu­liste » ont été très déçus.

Lorsqu’on lui a demandé ce qu’il pen­sait des bonus à hau­teur de plu­sieurs mil­lions accor­dés aux cadres des banques de Wall Street, qui ont réussi à faire des pro­fits après la crise de l’année passée grâce au pro­gramme de sau­ve­tage du gou­ver­ne­ment fédé­ral, Obama n’a pas hésité à défendre Jamie Dimon, le PDG de JP Morgan Chase (17 mil­lions de dol­lars de bonus en 2009) ou le patron de Goldman Sachs, Lloyd Blankfein (9 millions).

« Je connais ces deux gars», a répli­qué Obama. « Ce sont des hommes d’affaires qui ont du savoir-faire. Et, comme la plu­part des Américains, je n’en veux pas à ceux qui ont du succès ou de la for­tune. Cela fait partie du sys­tème de libre-marché. »

Même Business Week était quelque peu étonné de ce qu’Obama n’ait pas pensé que les « gens ordi­naires » pour­raient éprou­ver quelques ran­cœurs à l’égard de deux hommes qui, après avoir compté sur les contri­buables pour ren­flouer leurs affaires, se sont ensuite attri­bué en une année des sommes repré­sen­tant plu­sieurs fois ce que la plu­part des contri­buables gagne durant toute une vie de labeur.

Lorsque Business Week insis­tait : « Dix-sept mil­lions, c’est quand même beau­coup pour Main Street [Main Street est opposé à Wall Street pour indi­quer les sec­teurs sociaux non liés au monde de la finance et acteurs de « l’économie réelle»]», Obama a répondu en enfour­chant le cheval de bataille des radios spor­tives concer­nant les sommes impor­tantes ver­sées aux ath­lètes vedettes : « Ecoutez, 17 mil­lions de dol­lars, cela fait un très gros mon­tant d’argent. Mais il y a des joueurs de base­ball qui gagnent davan­tage et qui n’atteignent pas les finales du cham­pion­nat, cela aussi me choque. »

Ensuite il y a eu l’hommage d’Obama à ceux qui attaquent les syn­di­cats. Lorsque ses inter­vie­weurs lui ont demandé de donner un exemple de PDG qu’il admi­rait, Obama choi­sit Frederick Smith de FedEx [la firme de logis­tique], un répu­bli­cain dévoué qui était en lice pour deve­nir le coéqui­pier du can­di­dat pré­si­den­tiel John McCain en 2008. F. Smith a com­battu sans merci toutes les ten­ta­tives des syn­di­cats de s’implanter dans sa firme.

Comme l’a rap­pelé John Judis dans le maga­zine New Republic, Smith a essayé d’exercer un chan­tage à l’égard du gou­ver­ne­ment des Etats-Unis en mena­çant d’annuler une com­mande de plu­sieurs mil­lions de dol­lars pour un nouvel avion Boeing si le Congrès ten­tait de voter une loi qui aurait placé FedEx sous la juri­dic­tion du National Labor Relations Act, ce qui aurait permis d’ouvrir ce géant du trans­port à une syndicalisation.

Mais pour Obama, Smith est un homme « très réflé­chi. Il est l’exemple de quelqu’un qui pense à long terme […] un exemple de quelqu’un avec qui on peut s’asseoir et dis­cu­ter de manière incroya­ble­ment pro­duc­tive, et qui aide à com­prendre com­ment nous éla­bo­rons la politique. »

Si l’on tient compte du bilan de la pre­mière année de son mandat, il est dif­fi­cile d’imaginer que quelqu’un puisse encore croire que Barack Obama est « opposé aux entreprises. »

Son admi­nis­tra­tion a repris le ren­floue­ment de Wall Street là où George W. Bush l’avait laissé, fai­sant cas­quer le gou­ver­ne­ment fédé­ral pour des mil­liers de mil­liards de dol­lars. Le secré­taire au Trésor, Tim Geithner, a fait tout ce que les ban­quiers pou­vaient espé­rer, y com­pris étouf­fer cer­tains des plus gros scan­dales du sau­ve­tage des banques et assu­rances. L’administration Obama a écrasé une rébel­lion – certes assez peu vive – de quelques démo­crates du Sénat. Elle a imposé la nomi­na­tion de Ben Bernanke à la tête de la Réserve fédé­rale (Fed). Même les gros bon­nets du domaine de l’énergie – des favo­ris de l’administration Bush – doivent être satis­faits des posi­tions d’Obama en faveur des aber­ra­tions du nucléaire et du char­bon propre.

L’introduction édi­fiante de l’entretien d’Obama dans Bloomberg Business Week four­nit encore d’autres preuves des liens de l’administration avec le pou­voir des grandes firmes. Alors que l’interview du pré­sident se dérou­lait dans le Bureau ovale, l’hebdomadaire décrit com­ment « une série de PDG sié­geaient dans l’antichambre de l’Aile Ouest de la Maison-Blanche : Jeffrey Immelt, le patron de General Electric et David Cote de Honeywell International se trou­vaient parmi ceux qui atten­daient de ren­con­trer Rahm Emmanuel, le chef de cabi­net de la Maison-Blanche, et Carol Browner, coor­di­na­trice du sec­teur de l’énergie, pour dis­cu­ter de la poli­tique concer­nant le chan­ge­ment climatique. »

Cela ne signi­fie bien sûr pas que Wall Street et les répu­bli­cains vont cesser leurs lamen­ta­tions au sujet de la poli­tique soi-disant socia­liste d’Obama. Dans la mesure où chaque fois qu’ils ouvrent leur bouche ils obtiennent de nou­velles conces­sions de la Maison-Blanche, ils auraient tort de s’en priver.

Comme l’écrivait Glenn Greenwald sur le site Salon​.com, la repré­sen­ta­tion par les médias d’Obama comme étant hos­tile à Wall Street est tota­le­ment déplacée.

Les diri­geants de Wall Street et leurs lobbys ont pra­ti­que­ment libre accès à l’administration et même au pré­sident. On aurait pu s’attendre à ce qu’ils soient satis­faits de la situa­tion à Washington. Cependant, ils sont tel­le­ment convain­cus de leur droit à exer­cer le contrôle sur le pou­voir poli­tique que même une déso­béis­sance pure­ment sym­bo­lique et rhé­to­rique de la part des poli­ti­ciens qu’ils estiment être leur pro­priété – « il a dit des choses pas gen­tilles à notre égard » – leur donne un sen­ti­ment d’avoir des griefs légi­times : « Nos employés de gou­ver­ne­ment ne doivent pas se com­por­ter ainsi à notre égard, et si cela conti­nue, ils seront punis. »

Tout cela est vrai. Mais les griefs de Corporate America à l’égard sont éga­le­ment des­ti­nés à sou­mettre l’administration en l’avertissant que les cri­tiques molles contre la cupi­dité des milieux finan­ciers et les formes impru­dentes à l’égard de Wall Street ne doivent pas connaître une esca­lade, ni bien sûr se tra­duire par des poli­tiques concrètes qui pour­raient affec­ter de manière signi­fi­ca­tive les choses qui comptent réellement.

L’interview d’Obama dans Business Week était la réponse de l’administration aux grandes firmes : « vous n’avez aucun souci à vous faire ».

En tout cas, cet entre­tien prouve que les occa­sion­nelles réfé­rences d’Obama à des « fat cat ban­kers » (ban­quiers repus) et au fait qu’il serait prêt à se battre contre Wall Street ne sont que de la rhé­to­rique creuse.

L’interview dans Bloomberg Business Week a été accueillie avec colère et frus­tra­tion parmi les par­ti­sans de la gauche (libe­ral) d’Obama. « Comment est-il pos­sible, à l’heure qu’il est, qu’Obama soit aussi paumé ?» deman­dait, furieux, Paul Krugman, Prix Nobel d’économie et édi­to­ria­liste au New York Times.

Mais beau­coup de ces com­men­ta­teurs tendent à juger Obama plutôt sur la forme que sur le fond. Autrement dit, ils estiment que les phrases d’Obama trans­mettent un mau­vais mes­sage parce qu’elles pour­raient faire que la colère popu­laire ait pour cible Wall Street.

Par exemple, John Judis a très bien démonté la défense des bonus des ban­quiers par Obama ainsi que son hom­mage à Frederick Smith. Toutefois, il a conclu en sug­gé­rant que « quelques pointes acé­rées concer­nant l’injustice… auraient pu aider à apai­ser les craintes qu’aurait pu mani­fes­ter la popu­la­tion en pen­sant qu’Obama ne serait pas de leur côté. »

Cela pose évi­dem­ment plu­sieurs ques­tions. Obama est-il réel­le­ment du côté des gens qui tra­vaillent tout en ne le com­mu­ni­quant pas effi­ca­ce­ment ? Ou ses paroles au Business Week reflètent-elles ce qu’il pense réellement ?

Pour les mil­lions de per­sonnes qui ont voté pour lui, le can­di­dat Obama sem­blait être du côté des gens ordi­naires, prêt à chan­ger l’orientation de la poli­tique états-unienne. D’ailleurs, l’ampleur de la crise éco­no­mique sem­blait devoir forcer le nou­veau pré­sident à agir agres­si­ve­ment à l’égard de Wall Street – au moins en impo­sant des règle­ments stricts, sinon en natio­na­li­sant des par­ties du sys­tème financier.

Pourtant, même au plus chaud de la cam­pagne élec­to­rale, il y avait déjà des indices signa­lant qu’il exis­tait un autre Obama ; des moments où il révé­lait qu’il n’était même pas tel­le­ment à gauche (libe­ral) mais venait car­ré­ment du cou­rant domi­nant du Parti démo­crate qui ten­tait d’occuper le centre du spectre poli­tique aux Etats Unis.

Par exemple, lorsque la bataille des pri­maires [pour la can­di­da­ture pré­si­den­tielle] entre Obama et Hillary Clinton se tenait au Nevada, à la mi-jan­vier 2008, Obama a ren­con­tré le comité de rédac­tion d’un jour­nal de Reno (Nevada) et à cette occa­sion il a assumé sans ambages l’héritage de Ronald Reagan.

D’après Obama, Reagan « a changé la tra­jec­toire de l’Amérique d’une manière que ni Richard Nixon ni Bill Clinton n’ont réussi à faire. Il nous a mis sur un sen­tier fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rent, parce que le pays y était prêt. Je crois que les gens sen­taient qu’avec tous les excès des années 1960 et 1970, le gou­ver­ne­ment avait pris de plus en plus de place, sans qu’il y ait un sens de res­pon­sa­bi­lité sur son fonctionnement. »

Comme l’écrivait SocialistWorker​.org [site de l’ISO aux Etats-Unis] à l’époque : « Aucun des man­da­rins qui se pré­sen­taient à la nomi­na­tion pré­si­den­tielle répu­bli­caine – chacun d’eux décla­rant sa dévo­tion pour la doc­trine, lar­ge­ment dis­cré­di­tée, des effets béné­fiques des dimi­nu­tions d’impôts en faveur des super-riches – ne l’aurait exprimé autrement. »

Voilà le contenu réel de la rhé­to­rique d’Obama sur le fait de mettre un terme aux « divi­sions par­ti­sanes » [entre répu­bli­cains et démo­crates] à Washington : des conces­sions à l’idéologie en faveur du libre marché et contre le « big gover­ne­ment » [l’administration fédé­rale a tou­jours été atta­quée par les répu­bli­cains et l’aide droite des démo­crates], cou­rant qui est devenu pré­pon­dé­rant durant la période de domi­na­tion conser­va­trice inau­gu­rée durant la pré­si­dence de Reagan [de 1981 à 1989].

Les par­ti­sans syn­di­ca­listes et de gauche d’Obama expli­quaient et expliquent que cette manière de se plier aux exi­gences du big busi­ness et des conser­va­teurs est sim­ple­ment ce que tout poli­ti­cien « doit faire » pour être élu. En fin de compte, cela s’est avéré être beau­coup plus proche du « vrai » Obama que l’orateur qui ani­mait des ras­sem­ble­ments en pro­met­tant le changement.

En réa­lité, Obama menait une deuxième cam­pagne cachée pour « gagner l’élection de l’argent » et l’appui de l’élite des affaires des Etats-Unis. Et il a éga­le­ment gagné cette cam­pagne, bien avant la vota­tion qui a fait de lui le pré­sident. D’après un rap­port du Center for Responsive Politics, en même temps qu’Obama ren­dait hom­mage à Ronald Reagan, lui et Hillary Clinton étaient en train d’engranger deux fois plus que John McCain en dons des grandes firmes qui, tra­di­tion­nel­le­ment, don­naient davan­tage aux répu­bli­cains qu’aux démocrates.

Ceux qui espé­raient qu’Obama réa­li­se­rait un pro­gramme qui pla­ce­rait les tra­vailleurs avant les firmes dis­posent aujourd’hui de preuves étayant le contraire. Il n’y a aucune raison de ne pas prendre pour vrai la for­mule uti­li­sée, selon laquelle il est « un défen­seur déter­miné d’un libre marché pros­père et dynamique ».

Comme tout poli­ti­cien, Obama réagira tou­jours à une pres­sion achar­née venant d’en haut – de la part du busi­ness états-unien et des élites poli­tiques – à moins qu’il n’ait à affron­ter une pres­sion mas­sive venant d’en bas, celle d’une base popu­laire mobi­li­sée. (tra­duc­tion A l’encontre)

* Alan Maass est l’auteur d’un récent ouvrage, The Case for Socialism, qui com­porte une post­face du grand his­to­rien popu­laire amé­ri­cain Howard Zinn, décédé en jan­vier 2010, Ed. Haymarket Books, 2010. Alan Maass est aussi rédac­teur du site web SocialistWorker​.org.

(10 juillet 2010)

Les commentaires sont fermés.