Obama et le grand chantage de la dette

Par Mis en ligne le 03 août 2011

La coer­ci­tion est l’arme pré­fé­rée à Washington. Face à la néces­sité légale d’élever le pla­fond d’endettement du gou­ver­ne­ment fédé­ral, le parti répu­bli­cain et toutes les forces de la droite conser­va­trices ont menacé le pré­sident ; soit on règle réel­le­ment le pro­blème du défi­cit bud­gé­taire avec de fortes réduc­tions dans les dépenses publiques, soit on refuse d’accorder l’autorisation d’élever le pla­fond de l’endettement.

La droite aux Etats-Unis est déjà par­ve­nue à légi­ti­mer comme une vérité abso­lue l’idée fausse selon laquelle la majo­rité de la popu­la­tion veut « serrer la cein­ture » des dépenses exces­sives d’un gou­ver­ne­ment dis­pen­dieux. Obama a par­ti­cipé à ce triomphe et a offert sa pré­si­dence aux conser­va­teurs sur un pla­teau d’argent.

En réa­lité, la Maison Blanche a capi­tulé depuis long­temps. Le pré­sident savait que le sti­mu­lant bud­gé­taire approuvé au début de son admi­nis­tra­tion était insuf­fi­sant et que ses effets seraient de courte durée. En renon­çant à relan­cer un nou­veau paquet fiscal, Obama s’est mis la corde au cou. Quand les effets du pre­mier sti­mu­lant se sont épui­sés, il est devenu la cible des cri­tiques pour l’échec de son plan. Tout à coup, comme par magie, la crise a été perçue comme étant bien plus liée à la mau­vaise ges­tion de l’économie sous Obama qu’aux vingt années de déré­gu­la­tion et d’abus dans le sec­teur finan­cier. Et la dis­cus­sion est passé de la néces­sité de mettre la bride au sec­teur finan­cier à l’urgence de réduire le défi­cit.

La réa­lité est qu’il est absurde de vou­loir résoudre le pro­blème du défi­cit public au milieu d’une réces­sion. Il existe actuel­le­ment un haut niveau de chô­mage aux Etats-Unis (autour de 20 mil­lions de per­sonnes sans emploi, tota­le­ment ou par­tiel­le­ment) et les salaires sont blo­qués. Ce qui à l’époque a permis aux consom­ma­teurs de sou­te­nir la demande c’était la valeur de leur maison, mais aujourd’hui les prix de ces actifs conti­nuent à dimi­nuer. La demande agré­gée s’est effon­drée et les entre­prises n’engagent plus de tra­vailleurs, ce qui conduit à un cercle vicieux que seul un sti­mu­lant bud­gé­taire peut fermer. Cela per­met­trait d’augmenter les recettes fis­cales et de réduire le défi­cit. Le Congrès et Obama ont choi­sis un autre chemin ; la seule chose dont on dis­cute à Washington est de réduire les dépenses pour dimi­nuer le défi­cit public.

En vérité, un gou­ver­ne­ment peut réduire son défi­cit de deux manières : il peut aug­men­ter ses reve­nus fis­caux ou réduire les dépenses publiques. Les enquêtes révèlent pour­tant que la majo­rité des état­su­niens sont en faveur d’une aug­men­ta­tion des impôts pour les plus riches, ceux qui ont pro­fité du modèle néo­li­bé­rale depuis des décen­nies. Mais la caste poli­ti­cienne à Washington (autre­ment dit les deux partis) a déjà accepté le fait que l’augmentation des impôts n’est pas la voie à suivre pour réduire le défi­cit. On voit bien ainsi qui dis­pose réel­le­ment du pou­voir dans la démo­cra­tie état­su­nienne. Les poli­ti­ciens de Washington pré­fèrent au contraire réduire les dépenses publiques, ce qui entraî­nera néces­sai­re­ment une plus grande contrac­tion dans l’économie du pays. Pour les conser­va­teurs, cela importe peu ; le coût poli­tique sera assumé par Barack Obama.

Au lieu de pré­sen­ter des solu­tions alter­na­tives, Obama a pré­féré s’adapter aux prio­ri­tés des conser­va­teurs. Au lieu d’affronter avec d’autres options le pro­blème des finances publiques, il a fait le choix de plier. En outre, en vérité, il n’est pas néces­saire d’augmenter le pla­fond d’endettement parce qu’il existe d’autres alter­na­tives. En plus d’augmenter les impôts pour les caté­go­ries les plus éle­vées, une réduc­tion des dépenses mili­taires serait une option évi­dente, mais le budget du Pentagone n’a cessé d’augmenter aux cours des années sous l’administration Obama.

Ce qui aurait été vrai­ment impor­tant, c’est une véri­table réforme du sys­tème de santé public. Aujourd’hui, ce sys­tème est inté­gré à la sécu­rité sociale et aux pro­grammes Medicare y Medicaid. Les dépenses dans ces sec­teurs sont effec­ti­ve­ment l’un des fac­teurs les plus impor­tants de la crois­sance du défi­cit public. Mais le coût de la santé est du au mono­pole qu’exerce l’industrie phar­ma­ceu­tique et les assu­rances. Les don­nées de l’OCDE révèlent que les dépenses dans le sys­tème de santé public aux Etats-Unis sont pro­por­tion­nel­le­ment plus éle­vées que dans des pays comme l’Allemagne ou la Suisse. Mais en termes de qua­lité, le ser­vice offert dans les éta­blis­se­ments état­su­niens est très en des­sous de ces pays. La réa­lité est que le com­plexe phar­ma­ceu­tique-assu­rances est tout autant, sinon plus, puis­sant que le com­plexe mili­taro-indus­triel quand nous com­pa­rons son impact sur les comptes publics. La pro­po­si­tion de Washington de réduire les dépenses dans le sys­tème de santé public ne passe pour­tant pas par le contrôle sur les oli­go­poles privés. La réduc­tion sera menée à bien en rédui­sant le nombre de per­sonnes qui ont droit à ces ser­vices et en dété­rio­rant encore plus leur qua­lité.

Le chan­tage des conser­va­teurs a par­fai­te­ment fonc­tionné. Les deux partis disent que si le plan des conser­va­teurs n’est pas adopté, ce sera l’apocalypse, ce qui est dou­teux. Pour le moment, la caste poli­ti­cienne à Washington s’accommode fort bien de cet argu­men­ta­tion parce que son objec­tif est de déman­te­ler les der­niers ves­tiges de l’Etat pro­vi­dence aux Etats-Unis.

Alejandro Nadal


* Article publié dans le quo­ti­dien « La Jornada » (Mexique), tra­duc­tion fran­çaise pour le site www.lcr-lagauche.

Source : http://​www​.jor​nada​.unam​.mx/​2​0​1​1/07/…

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