Obama contre l’Amérique latine

Par Mis en ligne le 06 décembre 2009

Le pano­rama poli­tique régio­nal com­mence à se décou­vrir alors qu’un an ne s’est pas écoulé depuis l’intronisation d’Obama à la Maison Blanche. Les bases mili­taires en Colombie, le coup d’état au Honduras et la légi­ti­ma­tion des élec­tions par Obama, la menace de faire tomber Fernando Lugo (pré­sident du Paraguay), le pro­bable triomphe de la droite au Chili, sont à peine quelques révé­la­teurs d’un pro­fond virage dans une région qui avait connu une avan­cée sans pré­cé­dent des forces de gauche avec le nou­veau siècle.

Comme le sou­tient Immanuel Wallerstein, il est vrai que les forces de droite de la région se débrouillent mieux avec Obama que durant les gou­ver­ne­ments de Bush, que cela a lieu avec les dif­fi­ciles équi­libres que tra­verse la poli­tique interne des USA qui affai­blissent les posi­tions du Président, une situa­tion dont tire partie toute la droite des Amériques. Il faut tenir compte éga­le­ment de deux ques­tions cru­ciales : – est-il si sur que l’Amérique Latine ne soit pas prio­ri­taire pour les Etats-Unis ? – peut-on dis­so­cier l’offensive actuelle des droites de la mol­lesse des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes latinos ?

Il ne fait pas de doute que les Etats-Unis ont leurs prio­ri­tés en Asie (Irak et Pakistan) où ils espèrent conte­nir leur rivaux et s’assurer des res­sources en hydro­car­bures pour main­te­nir leur hégé­mo­nie glo­bale. Mais on ne peut oublier que l’Amérique Latine fut la pre­mière marche à monter pour deve­nir une super­puis­sance mon­diale. Sans ce pre­mier pas, il est fort pro­bable qu’ils n’auraient jamais atteint cette place. Je pense qu’il y a trois rai­sons pour les­quelles la Maison blanche et le penta­gone tra­vaillent dur pour ren­ver­ser la vapeur et retrou­ver leur hégé­mo­nie dans la région. La pre­mière, c’est que la région reste un espace pri­vi­lé­gié pour frei­ner ou desac­cé­lé­rer leur déclin en tant que puis­sance. En Amérique latine, ils peuvent avoir accès aux hydro­car­bures néces­saires, à la bio­di­ver­sité pour se cata­pul­ter comme prin­ci­pal acteur pos­ses­seur des nou­velles (bio et nano)technologies, et retrou­ver le mate­las géo­gra­phique et poli­tique qui les ras­sure dans un monde chaque jour plus instable.

La seconde raison, c’est que la région est le prin­ci­pal endroit de la pla­nète où ont surgi les plus grands défis au domaine impé­rial et au Capital, double défi qu’on ne retrouve pas ailleurs. Les pro­ces­sus de chan­ge­ment au Vénézuela et en Bolivie ajou­tés aux conjonc­tures de réformes ouvertes au Paraguay, en Equateur, sans oublier les gou­ver­ne­ments qui rejettent le consen­sus de Washington au Brésil et en Argentine mais aussi au Salvador et au Nicaragua des­sinent un pano­rama pré­oc­cu­pant pour les USA.

Finalement, l’existence même du Brésil, une des deux ou trois puis­sances émer­gentes dont l’influence s’étend dans l’arrière-cour US, sup­pose un pro­blème d’envergure comme le montre la viste du pré­sident ira­nien, Mahmud Ahmadinejad à Brasilia. La récente passe d’armes entre Obama et Lula révèle que le conflit prin­ci­pal dans la région ne se joue pas avec Chavez mais avec le Brésil. Les points de fric­tion sont trop nom­breux : confé­rence sur le climat à Copenhague, Doha, le Honduras, l’Iran, le moyen-orient et Haïti. Obama a dit qu’il légi­time les élec­tions de Micheletti à Tegucigalpa et Lula fit part de sa « décep­tion », Obama s’est permis de faire des sug­ges­tions sur le pro­gramme nucléaire ira­nien et Lula s’est faché, appuyant sans réserves M. Ahmadinejad.

A Manaos, Lula s’est lâché en disant : « qu’il ne vienne pas un gringo nous deman­der de lais­ser les ama­zo­niens mourir de faim » pour sauver la forêt. Marc Aurelio Garcia, conseiller inter­na­tio­nal de Lula, ajouta que l’appui d’Obama aux élec­tions hon­du­riennes est néfaste pour les rela­tions des usa avec l’Amérique latine. Crise conjonc­tu­relle ? Oui, mais aussi choc d’intérêts à long terme qui ne peut qu’augmenter les rela­tions bila­té­rales et régionales.

Du point de vue régio­nal, le Brésil est une menace iden­tique voire supé­rieure à celle de la Chine pour l’hégémonie des Etats-Unis. Il pos­sède les sep­tièmes réserves mon­diales d’uranium et peut comp­ter sur les cin­quièmes réserves mon­diales de pétrole. C’est la pre­mière bio-diver­sité de la pla­nète ; et est appelé à jouer un rôle déter­mi­nant sinon à sub­sti­tuer l’hégémonie des USA en Amérique du Sud. Une pers­pec­tive qui risque de désta­bi­li­ser la domi­na­tion glo­bale de l’ex-superpuissance.

Si l’on accepte, comme le GEAB20 que l’on entre dans une phase de désar­ti­cu­la­tion géo­po­li­tique mon­diale au sein de la crise sys­té­mique, rien ne va rester à sa place. Un pays qui se pré­tend hégé­mo­nique mais qui n’est pas même capable de contrô­ler l’Afghanistan, un pays dont la dette interne repré­sente 125 pour cent de son PIB, un pays dont les alliés sont bien affai­blis et qui tra­verse une situa­tion interne de pro­fonde frac­ture sociale et poli­tique, un tel pays ne peut se per­mettre de se voir ouvrir des brèches dans son arrière cour.

Il reste bien sur une bonne marge de manoeuvre : les mul­ti­na­tio­nales minières qui patrouillent la région andine sont état­su­niennes ou cana­diennes, tout comme les mul­ti­na­tio­nales pro­prié­taires des bre­vets tech­no­lo­giques pour le soja et autres monu­cul­ture, tout comme les mul­ti­na­tio­nales qui s’approprient à pas de géant la bio­di­ver­sité. En outre, les gou­ver­ne­ments de la région font leur tra­vail, comme Lula qui finance des mul­ti­na­tio­nales bré­si­liennes pour faire contre­poids à celle du nord, en renon­çant à créer des entre­prises d’état comme cela s’est fait à d’autres périodes de l’histoire bré­si­lenne. Ils aident ainsi au déve­lop­pe­ment d’une puis­sante bour­geoi­sie qui natu­rel­le­ment tra­vaille et tra­vaille­rea acti­ve­ment pour la droite.

Enfin, il reste l’usage de la force. Le Honduras nous rap­pelle que ce recours est intact et que toues les ter­gi­ver­sa­tions de la Maison Blanche n’ont servi qu’à légi­ti­mer un nou­veau type de coup d’état. On ne voit plus d’avions ni de tanks qui prennent d’assaut le palais du gou­ver­ne­ment, mais des ins­ti­tu­tions d’état qui font le sale boulot. Dans le futur, il nous faudra être plus atten­tifs aux faits qu’aux dis­cours et conti­nuer à se pré­pa­rer à gagner la rue, car c’est là que se joue et se jouera la pos­si­bi­lité de modi­fier les rap­ports de forces.

Raúl Zibechi

LA JORNADA 03/12/09
http://​www​.jor​nada​.unam​.mx/​2​0​0​9/12/…

Traduction R. Casado

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