Obama aux pays des merveilles

Ruptures et continuités dans l’Empire

L’intronisation du nouveau Président au début de 2009 avait laissé le monde songeur,: « tout à coup que » … Ce qui était mis de l’avant par plusieurs observateurs du monde politique et journalistique états-unien était le fait que l’arrivée d’Obama allait être marquée par son fameux slogan, «yes we can», et que des changements importants allaient survenir, en dépit des blocages et des ambigüités prévisibles. Or huit mois plus tard, l’impression est que le « miracle » n’est pas survenu. Tout au long de l’été, l’administration Obama s’est activée dans le monde. Les visites médiatisées du Président en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique, de même que quelques discours bien sentis lors de grandes rencontres internationales, ont envoyé un message au monde, certes un peu vague mais en même temps symbolique, que l’Empire allait changer d’approches. En réalité par contre, c’est le « business as usual » qui domine.
Par Mis en ligne le 19 août 2009


Le conflit israélo-palestinien

Dans le cas de la crise en Palestine/​Israël, le Président Obama a dit à quel­ques repri­ses qu’il vou­lait la ces­sa­tion de la construc­tion (ou de l’expansion) des colo­nies de peu­ple­ment dans les ter­ri­toi­res occu­pés. Certes, il n’a jamais parlé du « déman­tè­le­ment » de ces colo­nies, illé­ga­les aux yeux de l’ONU, et qui consti­tuent de véri­ta­bles rem­parts contre tout projet de construc­tion d’un État pales­ti­nien sou­ve­rain. Mais face à cela, la nou­velle admi­nis­tra­tion israé­lienne sous Benjamin Netanyahu a signi­fié clai­re­ment son refus d’accepter un tel « repli ». Par après, divers « échan­ges » ont lieu entre les deux gou­ver­ne­ments. La secré­taire d’État Hillary Clinton, de même que le vice-pré­si­dent Joe Bidden, tout en réité­rant la poli­ti­que d’Obama (arrêt des nou­vel­les construc­tions) ont cepen­dant répété le mantra habi­tuel à l’effet qu’Israël demeure un allié stra­té­gi­que des États-Unis et que dans ce contexte, c’est à l’État israé­lien « sou­ve­rain » de déci­der de la poli­ti­que à suivre. Autrement dit, il est apparu clai­re­ment qu’il n’était pas ques­tion de faire pres­sion d’une manière ou d’une autre sur Israël. Parallèlement, le vice-pré­si­dent a même affirmé que c’était à Tel-Aviv de déci­der s’il fal­lait atta­quer ou non l’Iran, et ce en dépit des appels du Président Obama à trou­ver d’autres voies pour amé­lio­rer les rela­tions avec ce pays de l’ « axe du mal » de son pré­dé­ces­seur à la Maison-Blanche. Lors de son der­nier pas­sage en Israel au début de juillet, Clinton a affirmé que les pays arabes devaient « nor­ma­li­ser » leurs rela­tions avec l’État israé­lien, sans parler de condi­tions préa­la­bles comme la réou­ver­ture des négo­cia­tions de paix. À tout consi­dé­rer, on ne peut que conclure que la poli­ti­que « moyen-orien­tale » de l’administration actuelle semble vrai­ment être loca­li­sée dans la conti­nuité, à moins qu’une rup­ture déci­sive ne sur­vienne au sein du groupe qui domine la poli­ti­que exté­rieure, qui reste pour le moment lar­ge­ment dominé par l’ancienne équipe de Bill Clinton.

Dans l’épicentre de la crise

Avant son arri­vée au pou­voir, Obama avait affirmé que son inten­tion était de concen­trer les efforts des États-Unis en Afghanistan, la « source » des dan­gers selon le Président. Le déploie­ment de nou­vel­les trou­pes est allé dans ce sens. Mais de toute évi­dence, la stra­té­gie actuelle semble se heur­ter à de sérieux pro­blè­mes. Sur le plan mili­taire, rien n’indique que l’insurrection tali­bane soit en régres­sion. Sur le plan poli­ti­que, le cafouillage des élec­tions pré­vues pour la semaine pro­chaine reflète l’absence d’une pensée stra­té­gi­que au niveau des États-Unis pour apai­ser et éven­tuel­le­ment régler ce conflit. Entre-temps, l’extension de la guerre vers le Pakistan, via les atta­ques aérien­nes et le déploie­ment de trou­pes pakis­ta­nai­ses dans les régions fron­ta­liè­res avec l’Afghanistan, ne sont pas, selon la plu­part des obser­va­teurs, des mesu­res qui pour­raient « régler » le conflit. Pourtant, la secré­taire d’État a conti­nué de répé­ter qu’elle vou­lait que le gou­ver­ne­ment et l’armée pakis­ta­naise s’investissent davan­tage, bien que le contexte poli­ti­que et social du Pakistan demeure explo­sif. Certes, la majo­rité des Pakistanais se dit hos­tile aux mou­ve­ments inté­gris­tes, mais il res­sort de diver­ses enquê­tes et son­da­ges récents qu’ils ne veu­lent pas l’expansion de la guerre qu’ils consi­dè­rent « contre-pro­duc­tive » face à la néces­sité de réduire le conflit. Finalement en Irak, le Président a res­pecté sa pro­messe d’engager le retrait des trou­pes, mais en exa­mi­nant la situa­tion atten­ti­ve­ment, on a l’impression que ce retrait est davan­tage un « redé­ploie­ment ». L’armée ira­kienne, notam­ment ses trou­pes d’élite, conti­nuent de jouer un rôle majeur dans la conduite des opé­ra­tions mili­tai­res et même dans la ges­tion poli­ti­que en Irak. Cette micro ges­tion états-unienne décré­di­bi­lise le gou­ver­ne­ment ira­kien qui est tra­versé de pro­fon­des divi­sions et qui semble inapte à concré­ti­ser le retour à la sou­ve­rai­neté annon­cée au prin­temps der­nier.

Bruit de bottes en Amérique latine

De l’autre côté du monde, Washington reste sur ses posi­tions. En dépit de la condam­na­tion du coup d’état au Honduras, l’administration s’efforce de pro­té­ger les put­schis­tes et d’empêcher le Président légi­time de rega­gner ses fonc­tions. La « média­tion » en cours n’est pas accep­ta­ble pour Manuel Zelaya qui affirme que les États-Unis veu­lent qu’il rentre au pays après avoir accepté de rendre le pou­voir, à plus ou moins courte échéance, aux mili­tai­res. Il faut dire que l’armée du Honduras reste un par­te­naire « pri­vi­lé­gié » des États-Unis via plu­sieurs accords de « coopé­ra­tion, bien que la der­nière tran­che de l’aide mili­taire pour le Honduras ait été sus­pen­due par le Président Obama. Parallèlement, les États-Unis et la Colombie s’apprêtent à signer un nouvel accord qui per­met­trait la mise en place d’installations mili­tai­res amé­ri­cai­nes per­ma­nen­tes dans cet impor­tant pays d’Amérique du Sud. Ce déve­lop­pe­ment inquiète beau­coup les pays de la région, notam­ment le Brésil, l’Argentine et l’Équateur, qui voient dans ce déve­lop­pe­ment de nou­vel­les mena­ces contre la sécu­rité régio­nale. Il faut dire que le gou­ver­ne­ment Uribe en Colombie est en porte-à-faux avec la plu­part de ses col­lè­gues au pou­voir en Amérique du Sud, qui pré­co­ni­sent plutôt une plus grande inté­gra­tion régio­nale (lire sud-amé­ri­caine) sur les plans éco­no­mi­que, poli­ti­que et sécu­ri­taire.

Retour de la guerre froide ?

Reste enfin le conten­tieux qui n’a cessé avec les anciens « enne­mis » de la guerre froide. En Russie, la visite-éclair d’Obama n’a pas permis de dis­si­per le conflit qui se déve­loppe avec la Russie concer­nant le déploie­ment de mis­si­les en Europe cen­trale, encore moins sur la ques­tion de la Géorgie, accusé par Moscou de vou­loir se consti­tuer en base mili­taire amé­ri­caine sur le flanc sud de la Russie. Le gou­ver­ne­ment russe, ver­te­ment cri­ti­qué pour sa « ges­tion » de la crise géor­gienne de l’an passé, est cepen­dant appuyé par plu­sieurs pays, dont la Chine, pour son oppo­si­tion à l’expansion de l’OTAN dans la région explo­sive du Caucase et de l’Asie cen­trale. Bref sur plu­sieurs dos­siers chauds, Obama appa­raît comme le ges­tion­naire de la « guerre sans fin » déclen­chée par George W. Bush. Un « ges­tion­naire » certes plus éclairé et plus nuancé, mais déter­miné à pour­sui­vre la même stra­té­gie d’abord et avant tout basée sur la supré­ma­tie mili­taire des États-Unis, et à donc à contre-cou­rant des espoirs, aux États-Unis même et dans le reste du monde, qui pen­saient que la nou­velle admi­nis­tra­tion allait plutôt se recen­trer autour du mul­ti­la­té­ra­lisme et de la réso­lu­tion des conflits.

Par Pierre Beaudet, 
École de déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal et de mon­dia­li­sa­tion, Université d’Ottawa

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