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Numéro 15, Hiver 2016

Les territoires de l’art - Art et politique

Couverture du numéro

À propos de ce numéro

Introduction au dossier

« Nous ne vivons plus dans le beau » dira le sociologue Guy Rocher [1] en parlant de ce Québec aux formes austéritaires. Notre rapport à l’esthétique, au politique, au commun, à la diversité des formes d’expression artisticopolitique n’a cessé de nous questionner tout au long de la préparation de ce dossier. Si notre génération porte en elle la mémoire du Refus global, c’est-à-dire de l’apport central des arts accompagnant nos décisions collectives, le printemps rouge des étudiantes et des étudiants est venu raviver ce souffle contestataire, nous invitant de nouveau dans « la beauté de la colère », le refus du paternalisme étatique, l’effervescence de la création dans la reconquête des espaces publics, la beauté d’exister en ces temps postréférendaires. De Speak white à Speak red, l’histoire d’une révolte créative se dresse encore, reconfigurant irrémédiablement les pourtours d’un monde à construire, à parfaire. Si la révolte contre l’autorité jugée illégitime amalgame le juste et le beau, en des temps plus paisibles, la conjugaison entre les arts et le politique demeure sujette à interprétation y foulant d’innombrables territoires et axes d’analyse.

La liberté guidant ces pages devient un concept privilégié pour comprendre la démarche des auteur-es. En effet, comme un sursaut dans les tableaux, la liberté revient, tel le symbole dans la toile d’Eugène Delacroix [2], dans de nombreux textes. Elle pourra, dans un premier temps, être associée à l’insoumission qui fait créer. Dire NON. NON à la guerre menée pour des motifs injustifiables (David Fennario) ; NON à la logique capitaliste qui colonise nos esprits en se nourrissant de nos affects (Érik Bordeleau) ; NON à cette même logique qui amenuise notre vocabulaire en une novlangue de l’efficacité (les situationnistes de David Beaudin Hyppia et le micropolitique de Steve Giasson).

La liberté peut aussi être liée à un mode d’être, à une façon d’être au monde, à une nécessaire libération par l’appropriation collective de l’acte de créer (la culture hacker). Les textes traitant des cultures du partage produites par l’informatisation (Yannick Delbecque, Antoine Moreau et Lila Roussel) proposent une éthique distincte de celle inhérente au libéralisme classique basée sur le concept de propriété, en détrônant la notion du copyright pour le remplacer par le copyleft. Cette zone déterritorialisée laisse place au foisonnement de la connaissance et de la création en nous donnant la responsabilité des logiciels et des contenus (empowerment).  C’est  aussi  dans  un  territoire  libéré  de  ses  frontières  que les femmes ont su proposer un dépassement de leur ancrage corporel associé à l’hétéronormativité et s’approprier ce qui au départ pouvait paraître une domination sans appel: la pornographie (Lila Roussel et Ariane Bilodeau).

Les lieux de la liberté propres à la création ne sont pas toujours là où on les attend. En fait, ils y seront rarement. Souterrains, interstices, rencontres improbables, Yi-Jing, improvisations, infiltrations, parasitages, subversions, performances invisibles ; a contrario, à contretemps. Tout pour déjouer les gros sabots que sont devenues les logiques managériales de l’État et les flux du marché. Entre les lignes des codes barres, en se jouant d’elles ou avec elles, l’art semble encore avoir quelque chose à nous dire.

La fin de l’art ou, pour emprunter les mots du philosophe français Yves Michaud, la fin d’une certaine forme de représentation de l’art n’a pas pour autant chassé le politique de l’art ou le désir d’inscrire l’art dans le politique. Nous assistons désormais à une multiplicité de pratiques artistiques, notamment à un art micropolitique qui ne s’engage plus prioritairement de façon frontale comme le faisaient jadis les premières avant-gardes traversées par un certain fantasme de l’efficacité politique d’un art engagé. Il ne s’agit pas ici de reléguer aux poubelles de l’histoire l’héritage esthéticopolitique des premières avant- gardes qui nous habitent encore, mais de reconnaitre dans l’art qui nous est contemporain l’existence d’un dialogue, d’une relation imparfaite et parfois inédite avec le politique, le monde et le commun.

Avec Auschwitz, malgré Auschwitz, « je me souviens de ce que je n’ai pas vécu » dira Vincent Filteau. Créer en portant le murmure de ces fantômes. Questionnement lancinant dans le texte de Judith Trudeau. Comment créer après le grand drame ? Sommes-nous toutes et tous des imposteurs de l’histoire ? Comment les artistes ont-elles/ils répondu au grand vide ? La musique atonale évoquée dans le texte de Nicolas Masino en serait-elle une réponse ? Les refuges dans l’abstraction, quels que soient les territoires artistiques, semblent avoir été privilégiés, comme d’un silence chromatique.

Entre le son et la parole, entre l’art pour l’art et l’art humaniste où l’empathie semble aussi être un moteur de création (Pierre Robert), d’une autonomie du monde des arts à un art engagé, le spectre analytique braque ses outils à travers bon nombre d’exemples. Nous ne saurions insister suffisamment sur l’ouverture de ces fenêtres, à passer à travers elles et à aller écouter la musique de Michel Ratté, à visionner des films de Pier Paolo Pasolini, à relire les poèmes de Gaston Miron, à participer aux « performances invisibles » de Steve Giasson, à comprendre, avec Nathalie Heinich, le paradigme de l’art contemporain.

Au fil des pages, les lectrices et les lecteurs pourront découvrir les brèches et les ouvertures qu’offrent ces luxuriants territoires de l’art. L’art a encore quelque chose à nous dire, en dialogue avec le politique, s’y frottant, s’y confrontant, le déjouant, le composant et le recomposant. Comme le plaidait le Salon des refusés il n’y a pas si longtemps, un art capable, nous l’espérons, de renouveler sans détruire…

La richesse de ce dossier se trouve au final dans les rencontres. Dans un commun sensible dirait Jacques Rancière, en dehors de la « police » (Emanuel Guay). Un art politique de la rencontre, possible par l’absence de hiérarchies. À la recherche, peut-être, d’un réenchantement sur les lieux mêmes où se creusait l’abîme de la liberté.

  1. Guy Rocher, conférence d’ouverture du colloque Cégep inc. La destruction programmée de la culture, Nouvelle alliance pour la philosophie au collège (NAPAC) et Chaire UNESCO de philosophie, Montréal, 19 septembre 2015.
  2. Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple, 1830, musée du Louvre à Paris.

Table des matières

DOSSIER - LES TERRITOIRES DE L’ART. ART ET POLITIQUE

Introduction au dossier
Ariane Bilodeau, Stéphane Chalifour, Yannick Delbecque, Anne-Marie Le Saux et Judith Trudeau

Tableau 1. Rencontres, paroles libres :
dans les interstices de l’art et du politique
- Un nouveau paradigme
Entrevue avec Nathalie Heinich
Stéphane Chalifour
- David Fennario persiste et signe
Entrevue avec David Fennario
John Bradley
- Bolcheviki, pièce de théâtre (extrait)
David Fennario
- Champ et contre-champ
Dialogue sur la rencontre entre art
et politique
Judith Trudeau et Érik Bordeleau
- Micro-interventions artistiques : pour une pratique artistique de l’espace habité
Entrevue avec Steve Giasson
Anne-Marie Le Saux
Tableau 2. Théorisons encore... résistances et esprits libres
- L’art et la politique : une réflexion sur l’œuvre de Jacques Rancière
Emanuel Guay
- Les deux temps des arts visuels en démocratie : l’humanisme démocratique de l’art moderne et la démocratie praticable de
l’art contemporain
Pierre Robert
- Musique et modernité : portrait d’une relation problématique
Nicolas Masino
- I Like Jazz (1984-1986). Pour mémoire
Michel Ratté
- Cinéma québécois et identité nationale : de l’enracinement à l’exode
Claire Portelance
- Cecilia Mangini et Pier Paolo Pasolini :
des oubliés du pouvoir au fascisme
à chemise blanche
Julie Paquette
- Réflexion situationniste sur l’art révolutionnaire et l’art capitaliste
David Beaudin Hyppia
Tableau 3. L’art libre, les communs et l’autonomisation
- Culture hacker, hacks et création :
création politique et politique de la culture
Yannick Delbecque
- L’art libre, un réalisme poétique
Antoine Moreau
- Subversion pornographique féminine dans
la fanosphère : survol et enjeux
Lila Roussel
- Art féministe. Le corps, outil d’émancipation, de transgression et de décolonisation
Ariane Bilodeau

Tableau 4. La liberté en actes
- La pensée des gouffres : le poème,
témoin de l’histoire
Vincent Filteau
- Mains-d’œuvre. Notes pour un écomusée
de la pensée artisanale
Robert M. Hébert
- L’affiche politique : vecteur de la
protestation sociale
Majorie Dufort-Cuccioletta
- Deuxième génération, slam
Queen Ka
BILAN DE LUTTES
- Ni déni ni police : réagir aux agressions sexuelles dans le mouvement étudiant.
Le cas de l’AFESH de l’UQAM
Esther Paquette
PERSPECTIVES
- Les prochaines étapes de Québec solidaire. Vers un parti hybride ?
Simon Tremblay-Pepin
- Le Québec et les Premières Nations.
Les deux souverainetés sont-elles réconciliables ?
Ben Powless
- Réinventer l’économie, réinventer nos vies
Anna Kruzynski
- Les intellectuels et les médias
Fábio Henrique Pereira
- Bref retour sur l’expérience d’En lutte!, groupe radical des années 1970
Yves Rochon
- Décoloniser le « nous » de la gauche souverainiste
Rosa Pires
NOTES DE LECTURE

Articles en lien avec ce numéro

Ni déni ni police
Réagir aux agressions sexuelles dans le mouvement étudiant
Le cas de l’AFESH(1) de l’UQAM

NCS-15-pp.196-250.inddLa lutte contre les vio­lences envers les femmes a récem­ment connu un regain de popu­la­rité. La vogue du mot clic #AgressionNonDénoncée le prouve. Les tac­tiques uti­li­sées dans le mou­ve­ment étu­diant radi­cal depuis 2012 ont aussi créé de grands débats publics et des cri­tiques anti­fé­mi­nistes viru­lentes, cer­tains criant à la « chasse aux sor­cières » et à la dif­fa­ma­tion. Quatre-vingt-deux pour cent des per­sonnes vic­times sont des femmes(2) et des agres­sions sont com­mises dans des rela­tions de per­sonnes de même sexe(3). Dans ce texte, le fémi­nin sera uti­lisé pour parler des per­sonnes ayant vécu une agres­sion sexuelle(4).

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