Nouvelles droites, gauches vieillissantes, et (malgré tout) un peu d’optimisme de la raison

Mis en ligne le 13 février 2008

Par Yves Citton, Judith Revel
Rien n’est plus dif­fi­cile que de se trou­ver face à la sem­pi­ter­nelle ques­tion du « Que faire ? » Cet en-tête est une ten­ta­tive à quatre mains – pas tou­jours d’accord entre elles, et reliées à encore bien davan­tage de têtes sou­vent dis­so­nantes – pour rai­son­ner à voix haute, au sortir de six mois de cam­pagne pré­si­den­tielle, après les deux tours de suf­frage du mois de mai, puis ceux des légis­la­tives, un mois plus tard. Il aime­rait être l’ouverture d’un chan­tier de réflexion à la mesure de l’époque qui s’ouvre : radi­cal et nou­veau.

Pour cela, deux lignes de réflexion étaient pos­sibles. L’une consis­tait à réflé­chir à la vic­toire du sar­ko­zysme, à en ana­ly­ser les dyna­miques, les sub­ter­fuges et les stra­té­gies, et à faire une car­to­gra­phie de cette nou­velle droite dont nous venons d’hériter – une droite d’autant plus inquié­tante qu’elle rompt en grande partie avec l’héritage his­to­rique du gaul­lisme et qu’elle se forge un visage jusqu’à pré­sent inédit en France. L’autre consis­tait au contraire à dénon­cer les conduites, par­fois trop faciles, d’apprentissage du deuil qui ont, ces der­nières semaines, permis com­mo­dé­ment à tout un per­son­nel poli­tique de gauche de faire comme si de rien n’était – comme si la défaite n’était qu’une vic­toire man­quée (à la pré­si­den­tielle) ou une catas­trophe évitée (aux légis­la­tives) ; elle consis­tait, donc, à poin­ter au contraire ce qui, au sein de la gauche elle-même, a non seule­ment permis mais pro­vo­qué l’avancée et la vic­toire du sar­ko­zysme. On dit par­fois d’un verre qu’il est, simul­ta­né­ment, à moitié plein et à moitié vide, selon le point de vue de l’observateur, son taux d’alcoolémie et la cou­leur de ses états d’âme. Disons alors que, face à la situa­tion poli­tique fran­çaise, le verre nous semble hélas deux fois à moitié vide : parce que la droite a gagné, parce que la gauche – cette gauche qui, bien avant les débau­chages sar­ko­zystes d’un cer­tain nombre de retour­neurs de vestes socia­listes pro­fes­sion­nels, lor­gnait du côté de l’électorat de droite et en adop­tait les han­tises et les fan­tasmes – n’est plus de gauche et, hélas, assez peu adroite dans sa trans­hu­mance poli­tique de cir­cons­tance. La deuxième ligne de réflexion, c’était donc, aussi, se livrer à la car­to­gra­phie du désastre (et de la mort annon­cée) d’une gauche vieillie qui, depuis bien long­temps main­te­nant, ne réus­sit plus à pro­duire aucun dis­cours ni projet ; une gauche qui ne sait plus quoi (ni qui) repré­sen­ter, sinon l’avatar un peu triste et tou­jours second de cet « extré­misme du centre » dont Bayrou, lors de la pré­si­den­tielle, puis Sarkozy lui-même – après les légis­la­tives – ont été les figures por­tantes. Ni droite ni gauche, disent-ils, donc, et la gauche leur emboîte le pas. Ils citent Jaurès et Blum, la gauche réplique enca­dre­ment mili­taire pour les jeunes délin­quants. Ils citent Guy Môquet, la gauche parle dra­peau fran­çais pendu à tous les bal­cons. Non, nous ne sommes pas d’accord, et nous ne le serons jamais : ni avec cette droite-là, ni avec cette gauche-là. La ques­tion n’est pas celle-ci. C’est bien plutôt : qu’est-ce qu’être de gauche aujourd’hui ? Une gauche entiè­re­ment à réin­ven­ter, dans son pro­gramme et dans ses dyna­miques internes, dans les hori­zons qu’elle ouvre et dans les ques­tions où elle se recon­naît, dans les enjeux qu’elle pro­meut et dans ceux qu’elle rejette. Surtout : dans les enjeux qu’elle doit (ré)apprendre à ima­gi­ner, de façon auda­cieuse, asser­tive et inven­tive (plutôt que réac­tive et ges­tion­naire), au fil d’un effort de frayage des pos­sibles qui fait toute la raison d’être de notre revue. C’est de cette réin­ven­tion – labo­rieuse et lente – que nous aime­rions dire l’urgence et la néces­sité : dire, donc, aussi, l’espoir, puisqu’au nom de l’optimisme de la raison et de l’imagination, il arrive par­fois qu’on l’emporte sur le pes­si­misme de la volonté.

1. Au len­de­main des épi­sodes élec­to­raux de ce prin­temps, l’erreur serait de sub­stan­ti­fier le sar­ko­zysme, qui mérite au contraire d’être com­pris comme un effet de mode, selon la défi­ni­tion spi­no­zienne du « mode » : quelque chose « qui est dans une autre chose, par le moyen de laquelle il est aussi conçu ». La véri­table ques­tion à se poser est donc d’essayer de déter­mi­ner ce que c’est que cette « autre chose » dont Nicolas Sarkozy (NS) émane. La ques­tion n’est pas simple, et pren­dra du temps à être déve­lop­pée : il faudra suivre et ana­ly­ser de près, non tant la teneur pré­cise des poli­tiques mises en place, que le nature des résis­tances (ou des non-résis­tances) que ces poli­tiques ren­contrent.

2. Faute de pou­voir décrire a priori cette « autre chose », dont le sar­ko­zysme est le symp­tôme, on pour­rait com­men­cer par la sur­nom­mer, d’une façon gros­sière : Johnnycolas Lagarkozy. Nous ne pous­se­rons pas cette piste très loin ici, même si elle est sans doute riche d’enseignements. Elle ver­rait dans la vic­toire de NS la réus­site d’un coup d’État de type ber­lus­co­nien : NS est un effet de mode dont la raison est à trou­ver dans un alliage bien connu entre des jeux d’image (le spec­tacle d’un concert de variété-rock de Johnny Hallyday) et d’une main­mise indi­recte sur les moyens de dif­fu­sion d’information dans la sphère médio­cra­tique (sym­bo­li­sée par l’amitié qui lie mon­sieur Sarkozy à des mes­sieurs comme Lagardère). L’approche par le coup d’État (soft, en tant qu’il est média­tisé par la dyna­mique du spec­tacle) fait de NS une machine de conquête des postes de pou­voir, machine d’une pré­ci­sion et d’une effi­ca­cité admi­rables dans sa maî­trise des connexions qui rap­prochent ou asso­cient aux centres de déci­sion. Tout un petit récit, plus ou moins héroïsé ou démo­ni­sable, du Lagarkozysme peut se déployer ici, depuis le pari raté sur Balladur, les liens tissés de longue date dans les milieux finan­ciers et média­tiques, la prise de contrôle de l’UMP, l’instrumentalisation du minis­tère de l’Intérieur comme scène de ges­ti­cu­la­tions sécu­ri­taires, etc. Cette his­toire a sans doute sa vérité, mais elle a déjà été faite, ou du moins esquis­sée. Plutôt que de tra­vailler sur le ver­sant Lagarkozy (effet de cap­ture d’instruments de pou­voir), il nous paraît plus inté­res­sant d’entreprendre une pre­mière ana­to­mie du ver­sant Johnnycolas. Si coup d’État il y a, c’est en effet jus­te­ment son carac­tère soft qui mérite d’être pensé. Le rap­pro­che­ment avec Johnny est ici sug­ges­tif. On est dans le domaine du soft rock : quelque chose qui aime à para­der avec des gui­tares élec­triques, avec des signes d’agressivité (la « bru­ta­lité », qu’il a été idiot de faire jouer contre NS de la part de la cam­pagne socia­liste, puisqu’elle fait partie inté­grale de son image jouée), voire de rébel­lion (le beau succès de nov­langue qu’a été une « rup­ture » recon­dui­sant les sor­tants). Le soft rockeur joue au méchant-qui-fait-peur-aux-parents devant des salles pleines de pères et de mères de familles ven­tri­po­tents. Le soft rockeur déci­bé­lise les foules en pre­nant les pos­tures de l’émancipation (je suis fils du sys­tème que je rejette et avec lequel je fais rup­ture) : il jouit par­fois très ingé­nu­ment de spot­lights de la rampe, mais on s’aperçoit assez vite que ses pos­tures visent sur­tout à faire ruis­se­ler des liqui­di­tés dans les poches de sa veste de cuir, qu’il va géné­ra­le­ment défis­ca­li­ser en signant une conven­tion d’impôts avec une pla­cide com­mune hel­vé­tique (où il pourra jouir en paix de sa bonne for­tune, sans déci­bels ni risque de rébel­lion). Mais sur­tout, l’intérêt théo­rique de Johnnycolas par rap­port à Lagarkozy, c’est qu’il est une machine de pré­ci­sion spé­cia­li­sée, non dans la conquête de poste de pou­voir, mais dans la cap­ta­tion des désirs des foules. Je ne veux pas par­ti­cu­liè­re­ment enri­chir Bouygues ou Lagardère lorsque j’achète mon jour­nal ou lorsque j’allume ma télé­vi­sion. Je ne désire pas ren­for­cer la col­lu­sion entre pou­voir d’État, agences média­tiques et mar­chands d’armes lorsque je fais ces gestes – col­lu­sion dont même The Economist (pas exac­te­ment une voix de l’ultra-gauche) se trou­vait récem­ment effaré en obser­vant la poli­tique fran­çaise. En revanche, je désire ache­ter un billet ou un cd de Johnnycolas. Ça a su me plaire, au moins assez pour déclen­cher un geste d’achat, et par­fois ça pro­duit même des effets de plai­sir durant les concerts. Avant de pour­suivre, écar­tons, ou du moins signa­lons, un scru­pule légi­time : en tant qu’effet de mode spec­ta­cu­laire, la machine Johnnycolas s’alimente du bruit que l’on fait à son propos. Ériger un mau­vais roman en objet de scan­dale est le meilleur moyen de le faire lire ; de même, parler de Johnnycolas, fût-ce pour dénon­cer ses bas­sesses ou ses per­ver­sions, peut par­fai­te­ment conduire à rem­plir ses poches de royal­ties (et ses urnes de napo­léo­ne­ries). La meilleure stra­té­gie pour neu­tra­li­ser son pou­voir serait donc de ne pas en parler du tout. Sarko qui ? Veux pas (re)connaître ! Rien à en dire : pur effet de mode ! Arrêtons de perdre notre temps à parler d’un pur fan­tasme, nourri de fan­tasmes que l’on ali­mente en dénon­çant la fan­tas­ma­tique qui les gonfle d’air chaud. Allons direc­te­ment à « l’autre chose » dont ce fan­tasme est le symp­tôme ! On peut par­fai­te­ment sous­crire à cette ana­lyse, et néan­moins consta­ter à contre-cœur ceci : que Multitudes refuse de gon­fler la bulle d’illusion en s’interdisant de parler de NS comme d’une réa­lité ne suf­fira pas à écor­ner le moins du monde sa gloire ni son aura actuelles. D’où le choix de cet en-tête : par­lons-en vite (avant de passer aux choses sérieuses), essayons d’en dire deux ou trois mots pour savoir com­ment répondre à ceux qui en parlent, et com­ment détour­ner le dis­cours (même cri­tique, voire hai­neux) qui le gonfle de puis­sance spec­ta­cu­laire, pour le re-router en direc­tion d’analyses sus­cep­tibles de contri­buer à son dégon­fle­ment. De l’analyse de la reli­gion par Spinoza à la réflexion « aphro­lo­gique » récente de Peter Sloterdijk, la tra­di­tion de pensée dans laquelle s’insère Multitudes a appris à recon­naître, et à s’efforcer d’analyser de près, l’efficace bien réelle des fan­tômes, des illu­sions et des bulles d’air.

3. Comprendre NS comme un effet de mode, cela revient donc à se deman­der com­ment fonc­tionne la machine à capter les désirs qu’il repré­sente. Cela implique simul­ta­né­ment de déter­mi­ner (a) quels sont les désirs qui se trouvent captés par elle, (b) com­ment ils sont recon­ver­tis par la machine en gestes d’adhésion, et (c) dans quelle direc­tion la machine cana­lise et recon­ver­tit l’énergie qu’elle tire de cette cap­ta­tion de puis­sance. On a là un pro­gramme d’étude dont on peut craindre qu’il doive être pour­suivi sur plu­sieurs années – quoique toutes les machines s’enraient, sur­tout si leurs adver­saires trouvent l’endroit par où intro­duire un peu de sable ou de sucre bien placé. Ce pro­gramme devra asso­cier au moins deux dis­ci­plines, qui paraissent toutes deux consti­tuer le grand refoulé de la sphère médio­cra­tique actuelle : la sémio­lo­gie (ana­ly­ser les signes, les dis­cours, les mytho­lo­gies, les symp­tômes) et l’anthropologie-sociologie cri­tique (com­prendre les déter­mi­nants struc­tu­rels des « libres choix » des élec­teurs et des consom­ma­teurs).

4. Les quelques pages qui suivent aime­raient faire un point très géné­ral, et pour ainsi dire pré­li­mi­naire, sur quelques-uns des rouages prin­ci­paux de cette machine de cap­ta­tion des désirs. Il s’agit en effet de com­prendre (plutôt que de se moquer ou de déplo­rer) cet effet de mode qui a recon­duit au pou­voir une sous-espèce de la poli­tique « droi­tière » – nou­velle pour la France (on y revien­dra). Ce sera l’occasion de tracer en néga­tif ce que pour­rait être un posi­tion­ne­ment « de gauche » face à ce qui nour­rit ces rouages de la machine NS. L’hypothèse de départ – dis­cu­table – est que ce ne sont pas les désirs eux-mêmes qui sont « mau­vais », « réac­tion­naires » ou « fas­ci­sants », mais qu’il res­sort d’une pro­priété de la machine cap­ti­vante de les diri­ger vers des direc­tions qui, elles, peuvent être qua­li­fiées de dan­ge­reuses, réac­tion­naires ou fas­ci­santes. Les désirs ne sont bien entendu pas tous bons, contrai­re­ment à ce qu’a pu clamer une vul­gate bêti­fiante du mai-soixante-hui­tisme : il y a des pas­sions tristes qui nous enfoncent dans nos pro­blèmes, il y a des admi­ra­tions qui para­lysent la pensée, il y a des joies qui addictent l’esprit à des faci­li­tés muti­lantes, il y a des haines qui expulsent les bou­lan­gers au nom de la défense du pain fran­çais. L’hypothèse est tou­te­fois que la direc­tion que prennent les affects est une affaire de frayage : dans le psy­chisme indi­vi­duel comme dans la noo-sphère col­lec­tive, il y a des pous­sées (de frus­tra­tions, de besoins, d’envies, de peurs) qui tendent à s’engager dans les voies qui ont déjà été tra­cées devant elles. Journaux télé­vi­sés, édi­to­riaux, films de fic­tion, col­loques, conver­sa­tions de café, dis­cus­sions mili­tantes sont à la fois le résul­tat des frayages passés, et leur lieu de recon­duc­tion ou d’infléchissement. L’hypothèse invite donc à recon­naître ce qu’il y a de posi­tif – ou de poten­tiel­le­ment posi­ti­vable – dans les affects qui ont recon­duit « la droite » au pou­voir, à l’encontre de la forte logique d’essuie-glace qui scande la vie poli­tique des médio­cra­ties. L’anatomie (à chaud) du sar­ko­zysme peut donc faire émer­ger des points de détour­ne­ment et de réap­pro­pria­tion de désirs qui impulsent la réa­lité sociale de notre pré­sent, mais qu’il importe de savoir redi­ri­ger – contre-frayer – vers des inves­tis­se­ments plus conformes aux modèles de vie sociale que nous avons en tête.

5. Avant de signa­ler briè­ve­ment quelques-uns de ces points de contre-frayage, fai­sons une brève remarque des­ti­née à assu­rer un mini­mum de dis­tance face à des évé­ne­ments en train de se faire dans la France d’aujourd’hui. Malgré ses pré­ten­tions d’exceptionnalité, cette France paraît, vue d’un peu plus loin, s’enfoncer tête bais­sée dans un tunnel où se sont déjà enga­gés depuis près d’un quart de siècle des pays comme l’Angleterre ou les USA. Les paral­lèles entre NS, Margaret Thatcher et Ronald Reagan sont sans doute gros­siers, mais néan­moins éclai­rants. (« Notre » Johnny n’est-il pas lui-même qu’une dou­blure pathé­tique de « leur » Elvis.) Il n’y a pas de pente irré­sis­tible qui pousse fata­le­ment tout corps natio­nal plongé dans le bain glo­ba­li­sa­teur à subir une pres­sion vers le néo-libé­ra­lisme, mais il y a des modes de dis­cours qui paraissent par­ti­cu­liè­re­ment à même de capter les désirs au sein de for­ma­tions sociales régu­lées par les modu­la­tions noo-poli­tiques du Journal-télé­visé-cum-audi­mat.

6. Cette « autre chose » dans laquelle le sar­ko­zysme trouve sa raison expli­ca­tive, c’est fon­da­men­ta­le­ment un cer­tain mode d’individuation vers lequel tendent nos formes de vie contem­po­raines – de même que les insectes tendent à aller vers des sources de lumière qui par­fois les brûlent. S’il y a des dif­fé­rences évi­dentes entre la France, l’Angleterre et les USA, il y a aussi entre ces pays de très fortes simi­li­tudes struc­tu­relles socio-anthro­po­lo­giques (dans le fonc­tion­ne­ment de la média­sphère, les recom­po­si­tions des cel­lules fami­liales, la pres­sion sur les salaires de la main d’œuvre peu qua­li­fiée sous la com­pé­ti­tion de pays plus pauvres, etc.). Le défi est jus­te­ment de com­prendre com­ment, et en quels endroits du corps social, les contraintes exté­rieures qui pèsent sur ces modes d’individuation peuvent faire l’objet d’un tra­vail de contre-frayage. Considérée de ce point de vue trans­na­tio­nal, loin d’être une rup­ture, la poli­tique annon­cée relève bien de l’alignement. Il est dès lors inté­res­sant de sol­li­ci­ter (pru­dem­ment, les com­pa­rai­sons n’ayant jamais com­plè­te­ment raison) le recul que nous donnent les évo­lu­tions poli­tiques bri­tan­nique et nord-amé­ri­caine. Pas besoin d’être bien malin pour pro­phé­ti­ser une séquence géné­rale pas­sant par une phase Reagan-Thatcher, suivi d’un petit retour de mani­velle Clinton-Blair, éven­tuel­le­ment tra­vaillé par une effer­ves­cence Newt Gingrichienne – avec pour résul­tat un dépla­ce­ment géné­ral des termes du débat médio­cra­tique vers des pro­blé­ma­tiques sécu­ri­taires-répres­sives, exa­cer­bant l’individualisme étri­qué et muti­lant, et res­ser­rant dras­ti­que­ment l’empan de l’imagination poli­tique d’un « autre monde pos­sible ».

7. La France peut bien être excep­tion­nelle, mais NS est un « néo-con » comme les autres, puisque c’est ainsi que les Américains dési­gnent affec­tueu­se­ment les « néo-conser­va­teurs ». C’est au sein de l’histoire trans­na­tio­nale de la néo-conne­rie qu’il faut situer l’avènement du sar­ko­zysme – en sachant recon­naître aux néo-cons une intel­li­gence poli­tique infi­ni­ment supé­rieure à celle de la « gauche bien pen­sante ». Face à la pro­fonde bêtise des cam­pagnes de tout ce qui allait de Laguiller à Royal, en pas­sant par Buffet, Hollande, Lang et Fabius, les néo-cons ont cer­tai­ne­ment gagné le test d’intelligence : tout le défi est désor­mais de mon­trer en quoi la forme par­ti­cu­lière d’intelligence qui les a menés au pou­voir relève bien, malgré leur succès, d’une forme de néo-conne­rie. Disons, pour aller vite, qu’elle n’est qu’une raison ins­tru­men­tale très habile à maxi­mi­ser des indi­ca­teurs éco­no­miques, mais qui ne nous fait gagner de la vitesse (des points de crois­sance) que pour aller plus rapi­de­ment nous écra­ser contre un mur, que seule une nou­velle forme d’intelligence (néo-intel­lect) nous per­met­tra d’éviter.

8. Tel est bien l’enjeu cen­tral de la phase élec­to­rale révo­lue et de toute l’époque actuelle : prendre la mesure du néo-intel­lect dont NS a su cap­tu­rer cer­tains désirs pour les faire aller plus vite vers la col­li­sion contre le mur des pos­sibles. Il ne s’agit pas de répé­ter les vieux slo­gans de « la gauche qui pense » contre « la droite qui abru­tit », de l’intelligence col­lec­tive contre l’idiotie privée, ou du Sage contre l’Ignorant. Ni « la gauche », ni Multitudes n’ont le pri­vi­lège de l’intelligence des nou­velles formes d’intelligence. Certes, le modèle de déve­lop­pe­ment humain qui s’esquisse à l’horizon du projet sar­ko­zyste relève de la néo-conne­rie en ce qu’il promet d’être remar­qua­ble­ment décer­ve­lant : il s’agit bien de faire que tout le monde tra­vaille plus pour gagner plus, pour ache­ter plus – pour sur­tout ne pas se deman­der pour quoi il tra­vaille (ou consomme). Ce néo-tra­vaillisme repose en réa­lité une néga­tion du tra­vail humain, en ce que celui-ci inclut une dimen­sion réflexive lui per­met­tant de se poser des ques­tions sur ses fins : l’idéal qui brille à l’horizon du « gagner plus » est celui du « tra­vail » des machines, qui se lèvent tôt et se couchent tard, et qui assurent tout le temps un ser­vice maxi­mum (par­fai­te­ment cal­cu­lable en joules). Même si nous esti­mons que le mur et la col­li­sion vien­dront de ce que le tra­vail véri­ta­ble­ment pro­duc­teur de richesses, à l’âge du capi­ta­lisme cog­ni­tif (nais­sant), n’est plus (seule­ment) celui qui se cal­cule en joules, il n’empêche que pour le moment, du moins à la sur­face des choses, les néo-cons ont cer­tai­ne­ment déve­loppé une intel­li­gence plus vive des besoins et des désirs des mul­ti­tudes que celle dont ont fait preuve les voix qui se trouvent repré­sen­ter (par quelle aber­ra­tion hal­lu­ci­nante ?) « la gauche ».

9. Ce qui s’impose, et qui consti­tue le projet intel­lec­tuel de Multitudes depuis sa créa­tion, c’est de se sen­si­bi­li­ser à une « intel­lec­tion par le bas », une intel­lec­tion qui, d’une part, pos­tule l’égalité des intel­li­gences (entre le vul­gaire et le savant, mais aussi entre gauche et droite), et qui sur­tout s’alimente des affir­ma­tions et des résis­tances expri­mées dans les gestes (quo­ti­diens ou héroïques) faits par les mul­ti­tudes pour mieux com­prendre et inven­ter leur pré­sent. Pour déve­lop­per les nou­velles formes d’intelligence néces­saires à éviter le mur vers lequel nous dirigent les (très intel­li­gents) néo-cons qui gagnent les élec­tions, la revue Multitudes a déjà frayé quelques pistes, qui touchent entre autres aux impli­ca­tions socio-poli­tiques du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme cog­ni­tif et des nou­velles tech­no­lo­gies de la com­mu­ni­ca­tion, à des réflexions sur la nou­velle éco­lo­gie, sur les migra­tions, sur les nou­velles formes d’individuation, sur la recon­fi­gu­ra­tion des pra­tiques artis­tiques, etc. Mais elle a sur­tout essayé – avec d’autres revues d’ailleurs, bien entendu, selon une logique de l’essaim plutôt que du preux che­va­lier – de déve­lop­per une écoute : qu’est-ce qui se dit chez les gens qui résistent aux nou­velles formes d’aliénation et qui affirment de nou­velles formes de vie, dans les ban­lieues, dans les écoles, dans les gale­ries, parmi les sans-papiers, les immi­grés, etc. ? C’est ce même tra­vail d’écoute qui exige de se deman­der ce qui a des rai­sons de char­mer des élec­teurs (dont on pos­tule l’intelligence) dans la rhé­to­rique sar­ko­zyste. Tout le monde n’a pas voté Sarkozy, bien entendu : ce n’est pas tant l’ineptie (bien réelle) de « la gauche » que le retour de la droite lepé­niste dans le giron de la droite tra­di­tion­nelle (mutée en droite néo-con) qui explique la vic­toire de NS. Mais pré­ci­sé­ment, il y a eu cap­ta­tion d’affects qui flot­taient depuis long­temps entre le parti com­mu­niste, l’extrême gauche et l’extrême droite, en tant que tous trois repré­sen­taient une forme « d’anti-establishment », une forme de résis­tance (dévoyée). Notre hypo­thèse est donc que ce n’est qu’en contre-frayant ce registre d’affects que les pro­jets avides de faire adve­nir « un autre monde pos­sible » pour­ront aller de l’avant.

10. Contre-frayer ne signi­fie pas faire la même chose à l’envers, cela signi­fie faire autre chose. Et cet « autre chose », c’est une autre poli­tique, une autre gauche, une autre logique. Il nous semble alors qu’il existe au moins six points sur les­quels réin­ven­ter à la fois la gauche et le rap­port au poli­tique – la pra­tique du poli­tique, la pra­tique poli­tique tout court. Primo : c’est sur le ter­rain bio­po­li­tique que la gauche doit désor­mais se défi­nir. Là où l’on nous parle de tolé­rance zéro et de mesures sécu­ri­taires, de défense des fron­tières et de guerre pré­ven­tive pour éviter – en vrac – la délin­quance ordi­naire et le clash des civi­li­sa­tions, les inva­sions bar­bares et l’oubli de nos racines chré­tiennes, osons répondre Défense de la puis­sance de la vie (dans ce qu’elle a d’immédiatement social et poli­tique, de par­tagé et de coopé­ra­tif). L’insécurité, ce n’est pas celle dont on nous dit quelle régnera bien­tôt par­tout dans nos villes, c’est sim­ple­ment la peur de ne pas arri­ver à la fin du mois, d’être rayé des listes du RMI, de ne pas être suf­fi­sam­ment exploi­table, d’être trop jeune ou trop vieux, trop homme ou trop femme, trop jaune, trop rouge ou trop noir. C’est celle de ne jamais savoir de quoi demain sera fait et de se sentir seul ; c’est celle de ne pas pou­voir pro­gram­mer sa propre vie, dans l’attente sans fin d’un autre contrat, d’un autre coup de télé­phone ou du énième rendez-vous d’embauche. C’est ne pas avoir de maison, c’est dormir dans sa voi­ture, c’est juste cher­cher à sur­vivre et oublier que l’on est au contraire fait pour vivre. C’est oublier qu’être heu­reux est un droit (que les humains se doivent de rendre effec­tif) – comme être libre, comme être dif­fé­rent et pour­tant égal, sin­gu­lier et pour­tant commun. Être de gauche, c’est défendre tout cela – c’est savoir que l’on ne peut battre les bio­pou­voirs que sur le ter­rain d’une vie rendue à sa puis­sance. Secondo. Être de gauche, c’est affron­ter le pro­blème de la for­ma­tion et des savoirs, de l’enseignement et de la recherche : non comme une néces­sité coû­teuse – luxe obligé de pays riches qui, de temps en temps, redore notre blason – mais comme un rouage essen­tiel dans la pro­duc­tion actuelle de la valeur. Pas de valeur sans intel­li­gence col­lec­tive et sans coopé­ra­tion sociale, pas de valeur sans un inves­tis­se­ment massif dans le sys­tème édu­ca­tif, dans la mise en place des condi­tions de cir­cu­la­tion et de par­tage des savoirs. Le pseudo-prag­ma­tisme entre­preu­na­rial qui consiste à ali­gner les logiques de l’école et de l’université, de la recherche et de la for­ma­tion conti­nue sur celle de l’industrie for­diste est un non-sens, ne serait-ce que parce que le monde du for­disme n’existe plus. Le modèle de la flui­di­fi­ca­tion (alias liqui­da­tion) des « petits » sous la puis­sance d’attractivité des « Excellents » n’est pas plus adé­quat. On ne minore plus les coûts en rédui­sant les effec­tifs et aug­men­tant les cadences, en flexi­bi­li­sant à outrance, en déqua­li­fiant les tâches et en accrois­sant le ren­de­ment par tête de pipe. Au contraire, on aug­mente la richesse en pro­mou­vant la qua­li­fi­ca­tion et la valo­ri­sa­tion, la sin­gu­la­rité et l’émergence de « niches », la sub­jec­ti­va­tion et la mise en réseau des com­pé­tences, la dignité et le bon­heur à pro­duire ; et, sur­tout, en redé­fi­nis­sant comme « tra­vail » tout ce qui est de l’ordre de l’intelligence col­lec­tive, même si cela se pré­sente comme le « dehors » des vieilles grilles de la pro­duc­ti­vité for­diste : affects et lan­gages, pro­duc­tions imma­té­rielles et cog­ni­tives, inven­tions de formes de sub­jec­ti­vi­tés par­ta­gées et construc­tion du commun, formes de vie et réseaux. Tertio. Nous disions que la gauche ne peut se redé­fi­nir que sur le ter­rain bio­po­li­tique, c’est-à-dire sur celui de la puis­sance de la vie. « Vie », ici, n’est pas à entendre comme un sub­strat natu­rel, comme une force pré-exis­tante, ou comme une quel­conque allu­sion à plan bio­lo­gique ou trans­cen­dant dont les illu­sions mys­ti­fi­ca­trices de nudité nour­ri­raient notre espoir de résis­tance. « Vie » est poli­tique, his­to­rique, social ; « vie » est pris à la fois dans les rap­ports de pou­voir et dans les stra­té­gies de résis­tance à ces mêmes rap­ports de pou­voir ; « vie » est pro­duc­tive. En ce sens, être de gauche, c’est s’opposer à toutes les ten­ta­tives droi­tières – et, dans tous les cas, réac­tion­naires – de natu­ra­li­ser la vie : chez Sarkozy comme chez Bush, la volonté est patente de natu­ra­li­ser la déviance sociale à tra­vers une patho­lo­gi­sa­tion sys­té­ma­tique des com­por­te­ments, de croi­ser le dépis­tage médi­cal et la pré­ven­tion sociale, la cure phar­ma­ceu­tique et la ges­tion poli­tique du désar­roi et de la misère ; à l’inverse, la péna­li­sa­tion de la mala­die, la res­pon­sa­bi­li­sa­tion culpa­bi­li­sante des choix en matière d’existence (mau­vais com­por­te­ments : mau­vaises habi­tudes ali­men­taires, sexuelles, éthiques, sociales…), et la mise à l’index sys­té­ma­tique des écarts par rap­port à la ges­tion actua­rielle de la norme sont, depuis quelques années déjà, ins­tal­lées dans le dis­cours et les pra­tiques de gou­ver­ne­ment. La seule réponse au désar­roi poli­tique et social est une stra­té­gie poli­tique et sociale. L’antagonisme n’a rien de natu­rel : la reven­di­ca­tion de droits (si tant est que la notion de « droit » puisse encore fonc­tion­ner ici) ne cou­ronne pas la recon­nais­sance d’une natu­ra­lité fina­le­ment prise en compte, mais l’issue d’une lutte poli­tique. Être de gauche, c’est com­battre le natu­ra­lisme par­tout où il fait sur­face – fût-ce au nom de la défense des oppri­més, des mino­ri­taires et des faibles -, c’est dénon­cer les nou­velles stra­té­gies lom­bro­siennes qui cherchent à mas­quer le véri­table pro­blème : un défi­cit de poli­tique, un défi­cit de commun. Quarto. Être de gauche, c’est décons­truire toutes les iden­ti­tés et reven­di­quer au contraire la trans­for­ma­tion et le trans­for­misme, le deve­nir-autre et l’expérimentation pro­vi­soire, l’élaboration stra­té­gi­que­ment nomade du commun et la valeur uni­ver­selle de l’être-homme, de l’être-singulier, de l’être-différent, au moment précis où cette huma­nité, cette sin­gu­la­rité et cette dif­fé­rence se donnent (parce qu’elles aussi sont chan­geantes et nomades). Être de gauche, c’est donc vou­loir dis­soudre les fron­tières, les liens du sang et les liens de la terre ; c’est recon­naître une dignité et une liberté abso­lue à la mobi­lité des hommes et des femmes ; c’est enter­rer défi­ni­ti­ve­ment la géo­gra­phie des États-nations pour construire l’histoire de la mul­ti­tude. Cela signi­fie donc prendre toutes les dis­tances requises avec les résur­gences du natio­na­lisme – à droite bien sûr, mais aussi, hélas, à gauche -, comme si seul le « local » pou­vait nous défendre contre le méchant capi­tal des mul­ti­na­tio­nales. Le pro­blème, ce n’est pas le fro­mage du Larzac contre l’empire du Coca Cola, ni même le cha­bi­chou comme bouée de sau­ve­tage du made in France. Nous croyons qu’être de gauche, cela signi­fie tra­ver­ser la glo­ba­li­sa­tion et se la réap­pro­prier : appuyer une pers­pec­tive euro­péenne non pas en tant que dépla­ce­ment, à une échelle supé­rieure, des pré­ro­ga­tives et des constric­tions de l’État-nation, mais comme dis­so­lu­tion défi­ni­tive de ce der­nier. Nous croyons au projet euro­péen parce que nous croyons que l’Europe est, aujourd’hui, le meilleur ins­tru­ment pour répondre au coup d’État sur l’Empire tenté par l’administration bushienne ; et parce que le mou­ve­ment des mou­ve­ments est aujourd’hui une réa­lité euro­péenne. Traversons l’Europe, lais­sons-nous tra­ver­ser par l’Europe, fai­sons de l’Europe le début de deve­nir-mon­dial d’un espace sans papiers, le lieu d’une conflic­tua­lité et d’une construc­tion inédites. Quinto. Être de gauche, c’est cesser de rai­son­ner en termes de partis, de porte-paroles, de pré­si­dents et de secré­taires géné­raux. C’est cesser de réduire la contes­ta­tion aux organes syn­di­caux, les modes de vie à la figure fami­liale (si pos­sible hété­ro­sexuelle), la légi­ti­mité aux racines, l’identité à la morale d’état civil. C’est enre­gis­trer non seule­ment la crise du modèle moderne de la repré­sen­ta­tion poli­tique, mais celle de toutes les figures ins­ti­tu­tion­nelles et recon­nues, hié­rar­chi­sées et valo­ri­sées, de l’accès à la vie sociale et poli­tique. C’est non pas penser l’au-delà du moderne, mais la fin de celui-ci. C’est bien moins liqui­der le passé que réin­ven­ter les caté­go­ries d’un monde nou­veau. Contre un mou­ve­ment inhé­rent au capi­ta­lisme condui­sant à la liqué­fac­tion (flui­di­fi­ca­tion, liqui­da­tion) des rap­ports sociaux en quan­ti­tés mesu­rables de liqui­di­tés finan­cières, et contre les pré­ten­tions des (néo-)conservateurs de tout temps à mono­po­li­ser sous leur ban­nière le « soin » et le « souci » (care) des tissus cultu­rels héri­tés du passé, nous affir­mons à la fois que cer­taines formes de vie, de créa­ti­vité et de soli­da­rité ont besoin de résis­ter à la liqui­da­tion finan­cière, et que le monde à venir a besoin de s’inventer de nou­velles ins­ti­tu­tions et de nou­veaux modes de fonc­tion­ne­ment inédits, de nou­velles ins­tances de déli­bé­ra­tion et de dis­cus­sion, de choix et de pro­jec­tua­li­sa­tion. Nous ne croyons pas au spon­ta­néisme, au désordre comme solu­tion à la vio­lence de l’ordre, à l’individualisme sau­vage comme alter­na­tive au col­lec­ti­visme de masse. Être de gauche, c’est s’atteler à cet énorme chan­tier du renou­veau des caté­go­ries, des pra­tiques et des ins­ti­tu­tions du poli­tique – et ne pas avoir peur d’y lais­ser ses cer­ti­tudes ou ses petits pou­voirs. Sexto. Être de gauche, au cœur de la ten­sion per­ma­nente entre affir­ma­tions et résis­tances esquis­sée dans les pages pré­cé­dentes, cela pour­rait fina­le­ment se résu­mer en un slogan appa­rem­ment absurde mais par­ti­cu­liè­re­ment adapté à la conjonc­ture his­to­rique pré­sente de nos socié­tés de contrôle : agis en toutes cir­cons­tances de façon à ne pas deve­nir ton propre exploi­teur ni ton propre oppres­seur ! De plus en plus, c’est au nom de notre vie, de notre bon­heur, de notre sécu­rité que nous encou­ra­geons (plus ou moins acti­ve­ment) la mise en place de « polices » qui mutilent notre vie, notre bon­heur et notre sécu­rité. Au-delà des cadres et des mana­gers qui ne sont dis­pen­sés de poin­ter que pour être obsé­dés par leur tra­vail du réveil au cou­cher sept jours sur sept, l’emblème de telles oppres­sions schi­zo­phré­niques est fourni par l’exemple des innom­brables ouvriers réduits à se lamen­ter de voir leurs usines fer­mées sous la pres­sion finan­cière des fonds de pen­sions en charge d’optimiser la ges­tion de leurs propres coti­sa­tions de retraite : je me mets (en tant que micro-capi­ta­liste agglu­tiné à des inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels) à la porte de l’usine qui me four­nit mon revenu et mes réseaux de socia­lité (en tant que tra­vailleur). Je m’exploite et je m’opprime dou­ble­ment : en sur­face, parce que je cause (indi­rec­te­ment) ma propre mise au chô­mage (par délo­ca­li­sa­tion maxi­mi­sa­trice de profit action­na­rial) ; plus en pro­fon­deur, parce que j’en suis arrivé à accep­ter d’identifier « ma vie » (sociale) avec « mon emploi ». On voit main­te­nant mieux en quoi le défi de la gauche est bien un défi de l’intelligence : pour éviter (autant que faire se peut) d’être son propre oppres­seur, il faut se faire une idée aussi claire que pos­sible (a) des méca­nismes propres aux exploi­ta­tions dont on est à la fois la vic­time et le béné­fi­ciaire, (b) des impli­ca­tions par­fois très loin­taines de tels méca­nismes, et (c) de la hié­rar­chie des valeurs au nom de laquelle on choi­sit de sacri­fier tel profit immé­diat à telle pers­pec­tive plus dis­tante, ou de pré­fé­rer telle forme d’autonomie à telle forme de confort. On le voit, un tel slogan n’est qu’apparemment égo­cen­tré : veiller à ne pas deve­nir son propre oppres­seur implique non seule­ment de pré­ve­nir les retours de flamme que ne man­que­ront pas d’entraîner les haines et les res­sen­ti­ments que je sus­ci­te­rai chez autrui, mais cela implique aussi (et sur­tout) de recon­naître que mon auto­no­mie, mon confort, ma sécu­rité, mes biens, mes affects, ma « vie » sont par essence des pro­duc­tions du commun. Au lieu de verser des larmes d’autruche sur l’individualisme de nos socié­tés « post­mo­dernes » (tout en votant pour des chefs qui se plantent des cou­teaux dans le dos avant chaque car­re­four élec­to­ral), être de gauche pour­rait bien consis­ter aujourd’hui à faire appa­raître le commun au cœur même de l’individuel (et de l’individualisme) : veiller à ne pas deve­nir son propre exploi­teur ni son propre oppres­seur invite à la fois à recon­naître le mou­ve­ment multi-sécu­laire qui concentre l’individu sur lui-même (en élar­gis­sant ses pos­si­bi­li­tés de choix et en inten­si­fiant ses pos­si­bi­li­tés de sin­gu­la­ri­sa­tion) et à faire sentir à chacun le besoin d’aligner son éman­ci­pa­tion indi­vi­duelle sur des formes d’émancipation col­lec­tive.

11. On voit qu’on a fait ainsi retour à la ques­tion d’une poli­tique de mode, tant il est vrai qu’un mode se défi­nit, on l’a dit, comme quelque chose « qui est dans une autre chose, par le moyen de laquelle il est aussi conçu« . Être de gauche, c’est d’abord recon­naître que »je« suis dans »autre chose » (le commun, conçu comme un commun socio-his­to­rique dont les formes humaines ne sont pas pré­dé­ter­mi­nées par leurs déter­mi­nants bio­lo­giques), et que c’est par le moyen de cette « autre chose » que je dois être conçu. Être de gauche, quelques mois après la vic­toire de cette forme très par­ti­cu­lière (et par­ti­cu­liè­re­ment affli­geante) d’« autre chose » qu’est Johnnycolas Lagarkozy, cela pour­rait se vivre avec un cœur un peu moins triste si l’on se rap­pe­lait cette autre for­mule tirée de (l’axiome de la qua­trième partie de) l’Éthique de Spinoza, affir­mant qu’ »il n’est donné dans la nature aucune chose sin­gu­lière, qu’il n’en soit donné une autre plus puis­sante et plus forte, […] par laquelle la pre­mière peut être détruite ». Formule qui appelle simul­ta­né­ment à rester modeste envers ses propres pré­ten­tions (qui qu’on soit, quoi qu’on fasse, on trou­vera tou­jours plus fort que soi qui nous détruira) et récon­forté en face de l’oppression (aussi puis­sant que soit l’oppresseur, il trou­vera plus fort que lui, qui lui fera mordre la pous­sière). Dans la conjonc­ture actuelle : être de gauche, se mettre en posi­tion d’inventer un autre monde pos­sible, cela consiste – au niveau de la stra­té­gie poli­tique – à essayer d’imaginer quels sous-ensembles, quels aspects, quelles dimen­sions, quels poten­tiels de la réa­lité actuelle sont en mesure de pou­voir deve­nir « l’autre chose », plus puis­sante, qui sera capable de détruire ou de réorien­ter cette « autre chose » qui a pro­duit l’effet de mode NS. L’enquête est ouverte ; Multitudes ouvrira ses pages à tous les indices et de toutes les bonnes pistes…

12. Dans un texte extra­or­di­naire de 1977 qui devait servir à la pré­face de l’édition amé­ri­caine de L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari, Foucault se livre à une imi­ta­tion éton­nante de l’Introduction à la vie dévote de Saint François de Sales. Il la nomme : Introduction à la vie non fas­ciste. Peut-être vaut-il la peine, en guise de conclu­sion, d’en repro­duire ici un bref extrait : « libé­rez l’action poli­tique de toute forme de para­noïa uni­taire et tota­li­sante ; faites croître l’action, la pensée et les désirs par pro­li­fé­ra­tion, jux­ta­po­si­tion et dis­jonc­tion, plutôt que par sub­di­vi­sion et hié­rar­chi­sa­tion pyra­mi­dale ; affran­chis­sez-vous des vieilles caté­go­ries du Négatif (la loi, la limite, la cas­tra­tion, le manque, la lacune), que la pensée occi­den­tale a si long­temps sacra­lisé comme forme de pou­voir et mode d’accès à la réa­lité. Préférez ce qui est posi­tif et mul­tiple, la dif­fé­rence à l’uniformité, les flux aux unités, les agen­ce­ments mobiles aux sys­tèmes. Considérez que ce qui est pro­duc­tif n’est pas séden­taire mais nomade ; n’imaginez pas qu’il faille être triste pour être mili­tant, même si la chose qu’on combat est abo­mi­nable. C’est le lien du désir à la réa­lité (et non sa fuite dans la forme de la repré­sen­ta­tion) qui pos­sède une force révo­lu­tion­naire ; n’utilisez pas la pensée pour donner à une pra­tique poli­tique une valeur de vérité ; ni l’action poli­tique pour dis­cré­di­ter une pensée, comme si elle n’était que pure spé­cu­la­tion. Utilisez la pra­tique poli­tique comme un inten­si­fi­ca­teur de la pensée, et l’analyse comme un mul­ti­pli­ca­teur des formes et des domaines d’intervention de l’action poli­tique ; n’exigez pas de la poli­tique qu’elle réta­blisse les « droits » de l’individu tels que la phi­lo­so­phie les a défi­nis. L’individu est le pro­duit du pou­voir. Ce qu’il faut, c’est « dés­in­di­vi­dua­li­ser » par la mul­ti­pli­ca­tion et le dépla­ce­ment les divers agen­ce­ments (…) ; ne tombez pas amou­reux du pou­voir [1]. »

Être de gauche aujourd’hui, ce n’est plus seule­ment essayer de tenir le pari d’une vie et d’une poli­tique non fas­cistes – c’est tenter de fonder, d’organiser et d’articuler une autre poli­tique et une autre vie sur la richesse des sin­gu­la­ri­tés et la puis­sance du commun.

[1] M. Foucault, « Préface », in G. Deleuze et F. Guattari, Anti-Oedipus : Capitalism and Schizophrenia, New York, Viking Press, 1977, repris in M. Foucault, Dits et Écrits, Paris, Gallimard, 1994, vol. 3, texte n°189, p. 135-136.
Source : Multitudes

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