Nous sommes tous étudiants !

Manifeste des professeurs contre la hausse

Par , , Mis en ligne le 16 mars 2012

Nous, pro­fes­seurs qui sou­hai­tons léguer un savoir à tous ceux et celles qui dési­rent s’instruire, appuyons les étu­diants en grève dans leur défense démo­cra­tique de l’accessibilité aux études uni­ver­si­taires et dans leur oppo­si­tion jus­ti­fiée à la mar­chan­di­sa­tion de l’éducation. Nous disons à cette jeu­nesse étu­diante qui se tient debout qu’elle n’est pas seule.

Au-delà des reven­di­ca­tions légi­times liées à la pré­ca­rité de la condi­tion étu­diante, c’est l’avenir de l’éducation et de la société qué­bé­coise qui est en jeu dans le conflit qui oppose les étu­diants au gou­ver­ne­ment. Cette grève s’inscrit dans le pro­lon­ge­ment des nom­breuses contes­ta­tions qui ont émergé au cours des der­nières années à l’égard de la subor­di­na­tion du bien public aux inté­rêts privés avec le concours d’un État scan­da­leu­se­ment complaisant.

Une hausse qui appauvrit l’éducation

L’enjeu le plus immé­diat du conflit actuel est bien entendu la hausse des droits de sco­la­rité. Cette aug­men­ta­tion de 75 %, rap­pe­lons-le, suc­cède à celle de 30 % impo­sée depuis 2008. En plus d’être dra­co­niennes, ces aug­men­ta­tions s’inscrivent dans une logique de pri­va­ti­sa­tion du finan­ce­ment de nos ser­vices publics. Parmi ses consé­quences les plus évi­dentes, on peut pré­voir un accrois­se­ment sub­stan­tiel de l’endettement étu­diant, comme on le constate dans le reste du Canada et dans l’ensemble du monde anglo-saxon, ainsi qu’une dimi­nu­tion signi­fi­ca­tive de l’accessibilité aux études.

Cette pri­va­ti­sa­tion du finan­ce­ment de l’université, repo­sant sur une pré­misse néo­li­bé­rale, affuble l’étudiant d’un statut de client. Afin de ren­ta­bi­li­ser son inves­tis­se­ment, celui-ci sera tenté de choi­sir son domaine d’étude en fonc­tion de sa capa­cité de payer et du poten­tiel d’employabilité que lui confère sa for­ma­tion. La logique de l’endettement l’enrégimente de facto dans l’univers finan­cier, soumet ses déci­sions au ban­quier. L’étudiant devien­dra ainsi un agent de repro­duc­tion de l’ordre social plutôt qu’un citoyen par­ti­ci­pant plei­ne­ment à l’évolution de sa société. Ce sont la liberté aca­dé­mique et toute la dimen­sion cri­tique de la for­ma­tion uni­ver­si­taire qui semblent frap­pées de caducité.

Le dis­cours des libé­raux, des adé/​caquistes et des admi­nis­tra­teurs d’universités pré­tend que la hausse per­met­tra de résoudre le pro­blème de « sous-finan­ce­ment » des uni­ver­si­tés qué­bé­coises. Or il faut plutôt parler de « mal­fi­nan­ce­ment » lorsqu’on consi­dère l’immense trans­fert de fonds jadis dédiés à l’enseignement et à la recherche fon­da­men­tale vers les inves­tis­se­ments en immo­bi­li­sa­tion, la recherche privée, la publi­cité et le finan­ce­ment d’une puis­sante bureau­cra­tie. En ce sens, l’enjeu cen­tral concerne moins le sous-finan­ce­ment que ce que nous choi­sis­sons de finan­cer dans nos uni­ver­si­tés. À quel point sommes-nous prêts à sacri­fier les filières jugées non ren­tables, à réduire l’accessibilité aux études afin de répondre à l’appétit sans fin des conseils d’administration ?

D’une révolution à l’autre

Le débat sur la hausse des droits de sco­la­rité laisse entre­voir une oppo­si­tion entre dif­fé­rents modèles édu­ca­tifs. D’ailleurs, le ministre des Finances, Raymond Bachand, évoque une « révo­lu­tion cultu­relle » lorsqu’il s’attaque aux acquis de la Révolution tran­quille en rame­nant les droits de sco­la­rité à ce qu’ils étaient avant 1968, lorsque l’université était essen­tiel­le­ment réser­vée à une élite mas­cu­line. La créa­tion d’un sys­tème d’éducation plus éga­li­taire, tel que nous l’avons connu jusque dans les années 1990, fut l’aboutissement d’un large débat col­lec­tif qui s’est exprimé notam­ment à tra­vers la Commission Parent et la vita­lité du mou­ve­ment étu­diant d’alors.

Nous consta­tons aujourd’hui que la révo­lu­tion conser­va­trice mise en place par le gou­ver­ne­ment libé­ral ne résulte d’aucun débat et qu’elle nous est pré­sen­tée comme une fata­lité. Est symp­to­ma­tique à cet égard le Pacte sur le dégel des droits de sco­la­rité pré­senté en 2010. Celui-ci s’appuyait sur un simu­lacre de consen­sus don­nant en spec­tacle les repré­sen­tants de la Chambre de com­merce, du Conseil du patro­nat, des think tanks néo­li­bé­raux (IEDM, CIRANO), et était animé bien entendu par le chantre des lucides, Lucien Bouchard lui-même. La néga­tion de toute forme d’opposition et de dia­logue a ouvert la voie aux poli­tiques bud­gé­taires de Raymond Bachand tout comme les injonc­tions des « banks­ters » ont imposé des poli­tiques d’austérité ici et là dans le monde.

Par consé­quent, il nous faut consi­dé­rer le mou­ve­ment étu­diant et ses reven­di­ca­tions comme une voix de résis­tance. Depuis plu­sieurs années, les étu­diantEs pré­sentent une ana­lyse intel­li­gente des enjeux liés à l’éducation post-secon­daire et réclament un débat de société sur l’avenir de l’éducation. À cette demande a été opposé un refus dog­ma­tique d’ouvrir le dia­logue et de recon­naitre les étu­diants comme des inter­lo­cu­teurs légi­times. Cette atti­tude de fer­meté explique le fait que le débat s’exprime aujourd’hui dans la rue. La répres­sion poli­cière vio­lente à l’endroit des étu­diants est la maté­ria­li­sa­tion du mépris à l’égard de ceux et celles qui luttent, de façon sou­vent ima­gi­na­tive, pour défendre ce qu’ils savent être pré­cieux pour chacun de nous : l’éducation comme bien public.

Tous unis contre la hausse

Considérant que la hausse des droits de sco­la­rité masque une pri­va­ti­sa­tion en cours du finan­ce­ment des uni­ver­si­tés, qu’elle remet en ques­tion l’universalité comme modèle d’accessibilité aux études supé­rieures et qu’elle contri­bue à la trans­for­ma­tion des ins­ti­tu­tions du savoir en simples orga­ni­sa­tions mar­chandes, nous pen­sons que la grève géné­rale illi­mi­tée est un moyen jus­ti­fié dans les cir­cons­tances et que les reven­di­ca­tions étu­diantes concer­nant le gel des droits de sco­la­rité et la gra­tuité sco­laire sont légi­times. Les étu­diants nous invitent à construire un nouvel ima­gi­naire poli­tique per­met­tant de réac­tua­li­ser les bases démo­cra­tiques et modernes du sys­tème édu­ca­tif et de toute la société qué­bé­coise. Dans cette pers­pec­tive, nous rece­vons leur appel à une mobi­li­sa­tion géné­rale comme une invi­ta­tion à défendre non seule­ment le droit à l’éducation supé­rieure mais aussi la portée civi­li­sa­tion­nelle de l’université. À titre de pro­fes­seurs, nous répon­dons : nous sommes tous étudiants !

Auteurs

Benoit Guilmain, Collège Édouard-Montpetit Anne-Marie Le Saux, Collège de Maisonneuve Stéphane Thellen, Cégep du Vieux Montréal

Signataires

Normand Baillargeon, Université du Québec à Montréal Mario Beauchemin, Président de la FEC-CSQ Claire Fortier, Collège Édouard-Montpetit Isabelle Fortier, École natio­nale d’administration publique Gilles Gagné, Université Laval Frédéric Julien, Collège Édouard-Montpetit Anna Kruzynski, Université Concordia Benoit Lacoursière, Collège de Maisonneuve Diane Lamoureux, Université Laval Georges Leroux, Université du Québec à Montréal Karim-Mathieu Lapierre, Cégep de St-Jérôme Michèle Nevert, Université du Québec à Montréal, pré­si­dente du SPUQ Jacques Pelletier, Université du Québec à Montréal Martin Petitclerc, Université du Québec à Montréal Guy Rocher, Université de Montréal Cécile Sabourin, Université du Québec à Trois-Rivières Jean Trudelle, Collège Ahuntsic, pré­sident de la FNEEQ-CSN Louise Vandelac, Université du Québec à Montréal

Ont aussi appuyé ce texte, en date du 14 mars 2012, plus de 1600 signataires.

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