Contre la globalisation de l’endettement, contre la globalisation de la peur :

Nous refusons de nous taire devant la barbarie marchande malgré la loi spéciale

Par , , , Mis en ligne le 21 mai 2012

La Presse publie des « son­dages » bidons pour dire que seule­ment 9% de la popu­la­tion consi­dère que les ensei­gnants doivent appuyer les étu­diant-e-s en grève. On nous dit que les pro­fes­seur-e-s doivent être neutres dans le conflit qui déchire notre société. Cela n’est pas sans rap­pe­ler le ban­lieu­sard aliéné de la pièce de Claude Meunier Les voi­sins qui s’exclame : « Y’a tu moyen qu’un jour, il ne se passe rien ? ». Il fau­drait oublier la grève étu­diante, « passer à autre chose », c’est-à-dire à rien. Et le gou­ver­ne­ment s’en assure avec une loi qui inter­dit de penser et de parler.

C’est pour­quoi désor­mais, au Québec, il est devenu cri­mi­nel de prendre posi­tion, d’être un intel­lec­tuel, un pro­fes­seur, qui est atta­ché à la recherche de la vérité et qui vise à com­prendre son ancrage dans le monde. Maintenant, seul pré­vau­dra le men­songe géné­ra­lisé, et il n’est plus permis d’élever sa voix pour le ques­tion­ner.

Le gou­ver­ne­ment ment pour jus­ti­fier la hausse des droits de sco­la­rité. De même, le savoir qui sera pro­duit dans les uni­ver­si­tés ne repo­sera plus sur la quête de la vérité, mais visera plutôt à sti­mu­ler la valo­ri­sa­tion du capi­tal. Le savoir devient donc men­songe, puisque son cri­tère de légi­ti­ma­tion n’est plus la vérité. Sa légi­ti­mité repose sur un calcul : com­bien cela coûte-t-il, et com­bien cela rap­porte-t-il?, sans égard à aucune autre consi­dé­ra­tion. Comme le disait un consul­tant de la Banque Mondiale : « Relevance is going to become some­thing that will need to be demons­tra­ted, not just once, but on an ongoing basis. Economic impe­ra­tives will sweep all before it and “if the [intel­lec­tuals] do not adapt, they will be bypas­sed” ».

La nou­velle loi spé­ciale vise donc à ce que tous les pro­fes­seurs deviennent comme la cohorte d’économistes, les chro­ni­queurs-édi­to­ria­listes, les ges­tion­naires et les experts qui, depuis des décen­nies ont inféodé leur pensée au règne du faux. Ils se sont asser­vis à la nota­tion finan­cière, l’évaluation ban­caire, la per­for­mance, la course aux sub­ven­tions, tout dévoués à la satis­fac­tion des inves­tis­seurs et action­naires, ceux-là mêmes qui sont deve­nus les enne­mis de leur propre peuple. S’ils veulent conser­ver leur poste, les intel­lec­tuels et pro­fes­seurs doivent deve­nir les relais du pou­voir, les ser­vi­teurs du men­songe, les enne­mis de la connais­sance et du peuple pour servir le seul maître : le capi­tal.

En effet, selon les termes de la nou­velle loi spé­ciale 78, il est inter­dit à un pro­fes­seur de cri­ti­quer le sys­tème : « Quiconque, par un acte ou une omis­sion, aide, ou par un encou­ra­ge­ment, un conseil, un consen­te­ment, une auto­ri­sa­tion ou un ordre, amène une autre per­sonne à com­mettre une infrac­tion visée par la pré­sente loi commet lui-même cette infrac­tion et est pas­sible de l’amende prévue ». Cela signi­fie qu’un pro­fes­seur qui omet d’inciter ses étu­diants à ne pas se rendre une mani­fes­ta­tion − qui refuse de reprendre à son compte le diktat du pou­voir − se trouve d’office cri­mi­na­lisé. Cette loi vise ni plus ni moins à récla­mer des édu­ca­teurs qu’ils fassent preuve d’allégeance confor­miste au pou­voir.

Voici qui rap­pelle une loi passée par le pou­voir ita­lien dans les années 1970, quand les intel­lec­tuels étaient asso­ciés aux actions des Brigades Rouges et pré­su­més cou­pables par asso­cia­tion en fonc­tion de leur posi­tion théo­rique et cri­tique. Qu’arrivera-t-il à un pro­fes­seur qui enseigne Marx, Thoreau, Gramsci, Arendt, Simone Weil, Foucault, Freitag, Deleuze, voire Keynes qui en appe­lait à l’euthanasie des ren­tiers parce qu’il asso­ciait le capi­tal finan­cier à l’usure et à la mort d’une société civi­li­sée ?

N’est-ce pas ce que sous-entend Raymond Bachand quand il dit qu’il faut empê­cher les étu­diants de per­tur­ber l’économie : « il y a des groupes radi­caux qui sys­té­ma­ti­que­ment veulent désta­bi­li­ser l’économie de Montréal. Ce sont des groupes anti­ca­pi­ta­listes, mar­xistes, ça n’a rien à voir avec les frais de sco­la­rité ». Comme si les frais de sco­la­rité n’avaient rien à voir avec le capi­ta­lisme. Il faut com­prendre qu’en paroles comme en pra­tique, « l’économie » a rem­placé l’éducation, voire la société, et que selon M. Bachand, il faut défendre le capi­ta­lisme contre les étu­diants qui refusent d’en faire les frais. « L’économie d’abord, oui ! ».

En somme, ce que le pou­voir dit aux intel­lec­tuels et pro­fes­seurs c’est, comme le dirait William Hazlitt : il est permis aux pro­fes­seurs de citer des intel­lec­tuels à condi­tion qu’ils s’en réfèrent en der­nières ins­tance à l’Attorney General : « Nous en appe­lions à nos pairs en dia­logue, mais ils nous répon­dirent avec la pointe des baïon­nettes », ou, du moins, avec l’attitude corol­laire du contrôle qu’induisent les sub­ven­tions de recherche. Le fusil du néo­li­bé­ra­lisme s’accompagne de la baïon­nette des lois spé­ciales d’exception.

Il ne fau­drait sur­tout pas que les intel­lec­tuels s’opposent au pro­gramme de l’overclass pos­sé­dante. Comme le dit Frédéric Lordon, dans un texte inti­tulé « Nous assis­tons à l’écroulement d’un monde, des forces immenses sont sur le point d’être déchaî­nées » : « Qui, en leur posi­tion consen­ti­rait à renon­cer. Il fau­drait même dire davan­tage : c’est une forme de vie que ces hommes défendent, une forme de vie ou entrent aussi bien la pers­pec­tive de gains moné­taires hors norme que l’ivresse d’opérer à l’échelle de la pla­nète, de mou­ve­men­ter des masses colos­sales de capi­taux, pour ne rien dire des à côtés les plus cari­ca­tu­raux, mais bien réels, du mode de vie de “l’homme des mar­chés” : filles, bagnoles, dope. Tous ces gens n’abandonneront pas comme ça ce monde mer­veilleux qui est le leur, il faudra acti­ve­ment le leur faire lâcher ».

Pourquoi le gou­ver­ne­ment prend-il des moyens auto­ri­taires et anti­cons­ti­tu­tion­nels pour réfor­mer le sys­tème d’Éducation ? Parce que l’Université concentre aujourd’hui en elle tous les pro­blèmes du néo­li­bé­ra­lisme. Tout le dis­cours du gou­ver­ne­ment est fondé sur le men­songe de la glo­ba­li­sa­tion : il fau­drait aug­men­ter les droits de sco­la­rité pour être concur­ren­tiel dans l’économie déter­ri­to­ria­li­sée. Le même sophisme vou­drait qu’en rédui­sant les impôts des riches, l’économie se porte mieux. Or, l’adage n’est plus : « Seigneur, par­donne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font ». C’est bien plutôt : « tout le monde sait que l’affaire est fausse, mais conti­nue à faire sem­blant ». L’édifice du men­songe repose sur l’idée que l’augmentation de la crois­sance béné­fi­cie­rait à l’ensemble de la société, alors qu’elle se fonde sur des inno­va­tions tech­no­lo­giques visant l’augmentation de la pro­duc­ti­vité et des inno­va­tions finan­cières spé­cu­la­tives qui se tra­duisent par des mises à pied. Nous ven­dons main­te­nant les dettes des gens sur les mar­chés, voire des pro­duits déri­vés de ces mêmes dettes.

Mais plus le Québec sera « concur­ren­tiel », plus il détruira du tra­vail, et plus les sala­riés seront lar­gués par le sys­tème, voués à s’endetter pour se réin­sé­rer et nour­rir ainsi la même dyna­mique. Les étu­diants qui cri­tiquent leur endet­te­ment remettent en ques­tion l’endettement de toute la société. Nous nous endet­tons pour tra­vailler, et tra­vaillons pour payer nos dettes. La dette consiste en un vol de temps, une hypo­thèque sur l’avenir.

Paradoxalement, pour deve­nir glo­ba­li­sés et per­for­mants, il faut déve­lop­per loca­le­ment un appa­reil de contrôle, de répres­sion, d’endettement. Dès lors, la mis­sion dévo­lue à l’État est de former le sujet uni­ver­sel de la glo­ba­li­sa­tion, l’homme endetté, l’homo debi­tor. Dans ce contexte, l’État doit contraindre les étu­diants par la force à accep­ter que leur diplôme comme voie d’accès au tra­vail doit passer par l’accès au crédit. La déter­ri­to­ria­li­sa­tion éco­no­mique se double d’une reter­ri­to­ria­li­sa­tion poli­tique auto­ri­taire.

Nous disions un « autre monde est pos­sible » en par­lant de jus­tice sociale, mais voici que dans les sou­bre­sauts du vieux monde mou­rant, on nous impose par la force un nou­veau monde qui ne réfère plus à l’idée de la sou­ve­rai­neté du peuple et où le nou­veau sou­ve­rain est Capital. Les mots perdent alors leur sens : au nom de la « démo­cra­tie », on met le peuple en package, on le fait édu­quer par des pro­fes­seurs bâillon­nés dans des ins­ti­tu­tions mises au pas afin qu’il devienne « fier vassal » du capi­tal, c’est-à-dire suprê­me­ment aliéné jusqu’à dési­rer d’être exploité.

Dans leur bataille, les étu­diants ont gagné plus que ce qu’ils vou­laient au départ. Par-delà la ques­tion de la hausse, ils se sont affir­més et consti­tués comme sujet poli­tique ennemi de l’État néo­li­bé­ral. Ils ont gagné leur appar­te­nance au vrai monde contre la faus­seté de l’abstraction du capi­tal. C’est pour ça qu’ils sortent par mil­liers tous les soirs. Les étu­diants ne veulent plus deve­nir des sala­riés endet­tés qui vivent dans la peur et se collent sur le parti de l’ordre.

Depuis les Lumières, contre la noir­ceur et la bar­ba­rie, le rôle des intel­lec­tuels et pro­fes­seurs n’est pas de rester neutre et d’agir comme cour­roie de trans­mis­sion de la dog­ma­tique du men­songe et de la vul­ga­rité des mar­chands, il est de prendre parti pour la vérité. Et dans ce cas-ci la vérité est assez simple, loi spé­ciale ou pas : les étu­diants ont raison, et ils ont ouvert une for­mi­dable brèche dans le déses­poir.

Benoît Coutu
Eric Martin
Maxime Ouellet
Jacques-Alexandre Mascotto

Une réponse à “Nous refusons de nous taire devant la barbarie marchande malgré la loi spéciale”

  1. Diane gadoury dit :

    Je suis par­fai­te­ment d’accord avec ces avis .Toute notre civi­li­sa­tion est men­songe et cor​rup​tion​.La liberté de pensée,d’action et d’enseignement ainsi que le vérité sont des choses fon­da­men­tales dans toute société.