Interview de Samir Amin :

Nous pouvons vaincre l’économie libérale

Samir Amin est actuellement sans doute un des critiques marxistes les plus féconds du système économique libéral.  Ancré dans le tiers-monde: ceci explique cela. Il a récemment accordé une interview à Åke Kilander pour le magazine suédois FiB/K (n°2, février 2006). Elle condense l'analyse qu'il fait du « capitalisme réellement existant » et de ses multiples « discours idéologiques d'accompagnement ». Et elle propose deux tâches immédiates pour réaliser l'unité mondiale des travailleurs: mettre en échec le projet de contrôle militaire planétaire des USA et vaincre l'économie libérale. Nous avons jugé important de traduire ce texte afin qu'il connaisse une large diffusion.
Par Mis en ligne le 17 septembre 2009

La moitié de la popu­la­tion mon­diale est mena­cée d’extinction en l’espace de quel­ques décen­nies. Le pro­nos­tic est de Samir Amin. De pas­sage à Stockholm, il y a quel­ques années,il a esquissé cette évo­lu­tion comme une pos­si­bi­lité. Cela n’a pas ému grand monde. Personnellement, je n’ai cessé d’y réflé­chir bien que per­sonne ne sem­blait s’en pré­oc­cu­per. Dans son der­nier livre, « Le virus libé­ral », Amin ana­lyse cette menace de manière plus appro­fon­die et contex­tua­li­sée.

La moitié de la popu­la­tion mon­diale, trois mil­liards de per­son­nes, vivent de l’agriculture. Une dizaine de mil­lions tra­vaillent dans une agri­cul­ture méca­ni­sée dans l’économie capi­ta­liste de l’Amérique du Nord, de l’Europe, de l’Australie et d’une partie de l’Amérique latine. La pro­duc­ti­vité dans les exploi­ta­tions agri­co­les les plus effi­cien­tes du monde est pres­que 2.000 fois supé­rieure à celle de l’écrasante majo­rité des pay­sans.

Marchandisation et génocide

En novem­bre 2001, l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC) a donné son feu vert à l’ouverture à la concur­rence de l’agriculture. Les pro­duits ali­men­tai­res : une mar­chan­dise comme une autre. Cela a ouvert la pos­si­bi­lité pour les socié­tés trans­na­tio­na­les, dans toute la zone cou­verte par l’OMC, d’acheter des terres et de ratio­na­li­ser la pro­duc­tion d’aliments sur la base des tech­ni­ques les plus effi­ca­ces. Il serait ainsi pos­si­ble d’assurer tous les besoins en ali­ments du monde par l’addition de quel­que vingt mil­lions de tra­vailleurs agri­co­les. Ce pro­ces­sus de ratio­na­li­sa­tion pren­dra envi­ron quel­ques décen­nies – et rendra la moitié de la popu­la­tion inutile et sur­nu­mé­raire. Un tra­vailleur agri­cole bien équipé pour­rait rem­pla­cer 2.000 pay­sans pau­vres.

Ceci n’est pas un « pro­blème struc­tu­rel » ordi­naire. Trois mil­liards de per­son­nes ne pour­ront pas être absor­bés par l’industrie, même avec une crois­sance fan­tas­ti­que. Et rien n’indique que l’économie mon­diale pourra pour­voir à leurs besoins.

Nous sommes mena­cés par un géno­cide, une catas­tro­phe d’une ampleur telle qu’elle fera plus de vic­ti­mes que le bilan cumulé de toutes les guer­res et catas­tro­phes natu­rel­les que l’histoire a connues. 

Question : Son ana­lyse ne ren­con­tre-t-elle aucun écho ? N’y a-t-il aucune mobi­li­sa­tion pour empê­cher cette catas­tro­phe ?

– Il nous faut avant tout recréer des allian­ces entre les clas­ses labo­rieu­ses des villes et de la cam­pa­gne, dit Samir Amin. C’est fon­da­men­tal et c’est pos­si­ble. Cette ques­tion est train de mûrir et les gens se ren­dent de plus en plus compte que l’évolution actuelle conduit au géno­cide. Au Nord, cepen­dant, on paraît pas en être conscient. Pensez au capi­ta­lisme sué­dois qui, jusqu’aux années trente, a pro­vo­qué une catas­tro­phe énorme qui a pu être absor­bée – parce que vous êtes un petit pays – grâce à une émi­gra­tion mas­sive vers l’Amérique. Il faut, en outre, vain­cre l’économie libé­rale. Cela aussi est pos­si­ble. Il y a dix ans, beau­coup de gens croyait en l’économie libé­rale. C’est beau­coup moins vrai aujourd’hui.

Cela peut sem­bler opti­miste. Je lui rap­pelle ce qui est advenu du mou­ve­ment Front National de Libération à Stockholm qui, en 1968, pro­tes­tait contre la pas­si­vité des pays déve­lop­pés qui lais­saient les Etats-Unis pour­sui­vre la guerre du Vietnam en fai­sant fonc­tion­ner la plan­che à billets. Trois ans plus tard, ce mou­ve­ment s’est remo­bi­lisé lors de la crise, avec la libé­ra­li­sa­tion des taux de change et la montée en puis­sance de l’économie libé­rale. La plu­part des mani­fes­tants étaient des ado­les­cents mais l’histoire leur a donné raison, contre les éco­no­mis­tes et les poli­ti­ciens de l’establishment. Nous lisions votre livre « L’accumulation glo­bale du capi­tal », nous cri­ti­quions l’économie libé­rale et nous pen­sions savoir, en gros, com­ment le monde fonc­tion­nait. Les peu­ples de l’Asie du Sud-Est ont été vic­to­rieux et le monde parais­sait plein de pos­si­bi­li­tés. Mais ce fut ensuite la défaite et nous nous retrou­vons dans un monde qui est à peine meilleur qu’il y a trente ans. 

Question : Pourquoi ?

Trois compromis mis en échec

Samir Amin com­mence son ana­lyse avec la Seconde Guerre mon­diale :

– Le capi­ta­lisme n’a eu de cesse d’affaiblir les clas­ses labo­rieu­ses. Elles ont emporté des succès ces der­niè­res vingt années – bien plus que durant les décen­nies qui ont suivi la Seconde Guerre mon­diale. Pendant 20-40 ans, après la guerre, le rap­port de forces a été plus que jamais dans l’histoire du capi­ta­lisme été favo­ra­ble aux peu­ples. C’était le résul­tat de trois vic­toi­res : celle de la démo­cra­tie sur le fas­cisme, celle des peu­ples d’Asie et d’Afrique sur le colo­nia­lisme et celle de l’Union sovié­ti­que sur le nazisme. Ces vic­toi­res ont rendu pos­si­bles trois com­pro­mis his­to­ri­ques entre tra­vail et capi­tal. En Europe occi­den­tale, on a pu construire l’Etat Providence. En Europe de l’Est et dans quel­ques autres pays s’est déve­loppé le socia­lisme réel­le­ment exis­tant. Et en Asie et en Afrique, dans l’esprit de la Conférence de Bandung, un déve­lop­pe­ment indé­pen­dant a pu être entamé. Ces com­pro­mis ont permis une cer­taine crois­sance et un cer­tain déve­lop­pe­ment qui ont béné­fi­cié aux clas­ses labo­rieu­ses (mais pas néces­sai­re­ment de manière démo­cra­ti­que ou socia­liste). Ces com­pro­mis avaient cepen­dant leurs limi­tes et les contra­dic­tions inter­nes ont crû avec les années. Dans les années 1970 et 1980, il y a eu stag­na­tion et le capi­tal a pu repas­ser à la contre-offen­sive. L’impérialisme a assumé la forme nou­velle d’un « impé­ria­lisme col­lec­tif » conduit par la Triade (Etats-Unis, UE et Japon). Son oli­gar­chie finan­cière par­tage un inté­rêt commun d’appropriation du marché mon­dial.

Lorsque les com­pro­mis se sont fis­su­rés, l’oligarchie finan­cière a pu pro­pa­ger l’économie de marché sur une aire sans cesse plus grande sans ren­con­trer de résis­tan­ces.

L’économie de marché est son idéo­lo­gie, accep­tée même par la social-démo­cra­tie.

– Ce que les sociaux-démo­cra­tes n’ont jamais com­pris est que la défaite du com­mu­nisme n’a pas été leur vic­toire, mais leur propre défaite. Ils n’ont pas su tirer avan­tage de la chute du mur, que du contraire, ils en ont aussi les vic­ti­mes. En Europe de l’Ouest, le capi­tal s’est vu obligé d’accepter l’Etat Providence, entre autres grâce à la menace com­mu­niste. Lorsque le mur est tombé, il a pu passer à l’offensive contre les clas­ses labo­rieu­ses, non seule­ment en Europe de l’Est mais aussi dans les Etats Providence de l’Ouest.

Le « modèle » chinois…

Question : Et la Chine ? Peut-elle à l’avenir deve­nir une super­puis­sance à l’égale des Etats-Unis ? Samir Amin a déjà signalé aupa­ra­vant l’impossibilité pour les quatre « tigres » d’Asie de s’élever au rang des pays indus­tria­li­sés déve­lop­pés. Et je lui rap­pelle que Mao pen­sait la même chose dans son « A propos de la nou­velle démo­cra­tie ». Mais la Chine est un grand pays et la situa­tion a peut-être changé ?

– Non, je n’ai pas changé d’opinion. Il existe des pro­jets natio­naux bour­geois. L’un d’eux est la Chine. Il en exis­tait aupa­ra­vant deux autres, la Corée du Sud et Taiwan. Ils ont pu se déve­lop­per grâce à un sou­tien des Etats-Unis, accordé pour des motifs géo­po­li­ti­ques. Le projet natio­nal bour­geois chi­nois est plus grand et plus impor­tant. Le lea­der­ship chi­nois consti­tue actuel­le­ment une classe poli­ti­que diri­geante qui s’imagine que la Chine va deve­nir une grande puis­sance capi­ta­liste à l’intérieur du sys­tème global, avec une capa­cité de défier les autres. Je pense que cela leur sera impos­si­ble, pour une raison très simple. Pour attein­dre ce but par la voie capi­ta­liste, ils ne dis­po­se­ront pas d’un sou­tien massif interne. Pareil projet ne pourra se construire qu’en aug­men­tant la mar­gi­na­li­sa­tion et les inéga­li­tés, et en affai­blis­sant les clas­ses labo­rieu­ses et la majo­rité des pay­sans. Le com­pro­mis his­to­ri­que social-démo­crate entre tra­vail et capi­tal ne peut être réédité. Il n’était pos­si­ble que dans des pays qui pou­vaient tirer avan­tage du fait qu’ils se trou­vaient à un niveau supé­rieur – impé­ria­liste – à l’intérieur du sys­tème global.

La logi­que du sys­tème va contrain­dre la Chine à deve­nir davan­tage encore une chaîne de mon­tage bon marché à l’exportation, sur­tout vers les Etats-Unis mais aussi vers l’Europe où les reve­nus sont plus élevés. Cela, c’est la contra­dic­tion gran­dis­sante. La majo­rité des clas­ses labo­rieu­ses en Chine – urbai­nes et rura­les – prend de plus en plus conscience de ce que la voie capi­ta­liste n’a que très peu de chose à lui offrir. Les pro­grès ont reposé, durant un nombre d’années, sur la crois­sance d’une classe moyenne, qui a cru de quel­ques pour cent à sans doute quel­que 10-20 pour cent de la popu­la­tion. Cette évo­lu­tion peut encore se pour­sui­vre un temps mais pas durant plu­sieurs années. Il n’y a rien à reti­rer du sys­tème mon­dial.

La Triade: totale OPA

Question : Qu’est-ce qui carac­té­rise dans ce cas « l’impérialisme col­lec­tif » ?

– Jusqu’à la fin du 20ème siècle, les mono­po­les ou les oli­go­po­les étaient essen­tiel­le­ment natio­naux, en ce sens qu’ils étaient posi­tion­nés sur un marché natio­nal (même si le pillage avait éga­le­ment lieu à l’étranger). Le degré de concen­tra­tion dans l’économie est actuel­le­ment à ce point élevé qu’une société trans­na­tio­nale ou un oli­go­pole qui sou­haite rejoin­dre le pelo­ton de tête doit avoir un accès immé­diat à un marché global. Une entre­prise domi­nante n’avait besoin, il y a cin­quante ans, que d’environ 100 mil­lions de clients poten­tiels. Aujourd’hui, il lui en faut 600 mil­lions. Telle est la base de l’impérialisme col­lec­tif.

L’oligarchie finan­cière de la Triade ne dis­pose pas d’un appa­reil d’Etat commun pour admi­nis­trer son impé­ria­lisme. Il agit par le biais d’instruments col­lec­tifs tels que l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC), le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI), la Banque mon­diale (BM) et l’Union euro­péenne. Ce sont tous des ins­tru­ments qui cher­chent à diri­ger l’économie glo­bale et modi­fier le rap­port de forces en défa­veur des clas­ses labo­rieu­ses. L’Europe et le Japon sont aussi libé­raux que les Etats-Unis au sein de l’OMC, le FMI et la BM, mais ils ont besoin d’une puis­sance mili­taire pour arri­ver à leurs fins. C’est dans cette pers­pec­tive que les Etats-Unis appa­rais­sent comme une puis­sance hégé­mo­ni­que. Ils entrent en Irak non seule­ment dans leurs pro­pres inté­rêts mais aussi pour ceux de l’oligarchie finan­cière euro­péenne, qui devra payer pour le ser­vice rendu – et bien au-delà de son prix. L’ensemble des inves­tis­se­ments mili­tai­res des Etats-Unis est financé par le reste du monde – y com­pris par l’Europe.

Un autre monde est possible

Le même jour, à Stockholm, Samir Amin par­ti­cipe à une réunion sur le thème « Travailleurs de tous les pays – concur­rence ou coopé­ra­tion ? », qui sera repris au Forum social mon­dial de Bamako quel­ques jours plus tard. Samir Amin intro­duit les débats.

– Notre tâche est de faire renaî­tre l’internationalisme des peu­ples. Les tra­vailleurs et les clas­ses labo­rieu­ses devraient s’unir à tous les niveaux, à l’intérieur des pays et entre les pays, et cesser de se faire concur­rence. Cela ne pourra se faire que sur une base anti-impé­ria­liste appuyée sur une stra­té­gie anti­li­bé­rale. L’internationalisme ne peut être bâti sur la cha­rité – donner aux pau­vres pour des motifs huma­ni­tai­res – mais sur la soli­da­rité, sur des inté­rêts com­muns oppo­sa­bles à un ennemi. Et l’ennemi prin­ci­pal est l’oligarchie finan­cière de la Triade, ses repré­sen­tants poli­ti­ques et avant tout la classe domi­nante des Etats-Unis.

Samir Amin esquisse la nais­sance de l’impérialisme col­lec­tif et en arrive à la conclu­sion.

– Nous devons nous fixer deux tâches immé­dia­tes. En pre­mier lieu, nous devons infli­ger une défaite au projet des Etats-Unis de contrô­ler mili­tai­re­ment la pla­nète. Ce fai­sant, nous crée­rons aussi les condi­tions d’une vic­toire sur l’impérialisme col­lec­tif. Je suis opti­miste, je dirais même très opti­miste. Les Etats-Unis ont déjà perdu la guerre en Irak – pas entiè­re­ment, mais au point d’avoir manqué leur but d’y ins­tal­ler un régime de marion­net­tes en état de fonc­tion­ne­ment. Il nous faut aller plus loin que cela, de sorte que la classe diri­geante des Etats-Unis se voie contrainte par les peu­ples du monde d’abandonner son projet de contrôle mili­taire. Nous avons besoin d’une sorte de cam­pa­gne « US go home » mon­diale visant le déman­tè­le­ment des bases amé­ri­cai­nes dans le monde et, pour ce qui concerne l’Europe, la dis­so­lu­tion de l’Otan.

En deuxième lieu, il nous faut vain­cre le libé­ra­lisme éco­no­mi­que, qui s’exprime par le biais des ins­tru­ments de l’impérialisme col­lec­tif tels que l’OMC, le FMI et l’Union euro­péenne. L’OMC n’a pas pour objet le com­merce inter­na­tio­nal. C’est une ins­ti­tu­tion qui orga­nise le sys­tème éco­no­mi­que dans tous les pays, sur­tout dans le tiers-monde, dans le but d’accélérer l’accumulation du capi­tal dans l’intérêt des pays du Centre. Ses mis­sions sont celles d’un Ministère des Colonies. L’Angleterre et la France n’ont pas agi autre­ment aupa­ra­vant.

Il nous est pos­si­ble d’obtenir des vic­toi­res sur ces deux fronts durant les pro­chai­nes années.

L’énorme défi pour les partis et orga­ni­sa­tions au sein du Forum social mon­dial est de com­bi­ner ces deux tâches. Cela sup­pose de redon­ner la pri­mauté aux poli­ti­ques natio­na­les sur les poli­ti­ques inter­na­tio­na­les. Les nations ont besoin d’autodétermination – non pour des rai­sons cultu­rel­les, parce qu’elles sont noires ou blan­ches, chré­tien­nes ou musul­ma­nes, mais en raison de leur his­toire poli­ti­que. Un haut degré d’indépendance est néces­saire pour faire bais­ser les inéga­li­tés entre nations dans le monde d’aujourd’hui. C’est ainsi qu’il nous faut conce­voir l’unité des clas­ses labo­rieu­ses.

Le débat doit partir de la base. Je ne vois aucune contra­dic­tion entre les niveaux natio­naux et glo­baux, mais je pense qu’il n’y aura aucun pro­grès au plan inter­na­tio­nal tant qu’il n’y aura pas de pro­grès au plan natio­nal. Lorsque les choses bou­gent, c’est du bas vers le haut et, cela, c’est essen­tiel­le­ment le niveau natio­nal.

Interview recueilli par Åke Kilander
GRESEA (tra­duc­tion)

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