Nous dirigeons-nous vers une nouvelle crise alimentaire globale ?

Mis en ligne le 25 mars 2010

Agence IRIN, 3 mars 2010

De longues périodes de séche­resse dans cer­taines régions d’Afrique et des pluies impré­vi­sibles en Asie ont semé l’incertitude concer­nant le ren­de­ment des cultures de 2010 dans les pays les plus pauvres du monde. Les prix des ali­ments dans la plu­part des pays en déve­lop­pe­ment ont baissé depuis la crise de 2008, mais sont quand même plus élevés qu’en 2007.

Il fau­drait « deux mau­vaises années consé­cu­tives » pour que la crise ali­men­taire et éner­gé­tique de 2008 se repro­duise, a dit Abdolreza Abbassian, éco­no­miste et secré­taire du Groupe inter­gou­ver­ne­men­tal sur les céréales du Fonds des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Contrairement à la situa­tion de 2008, les réserves mon­diales de céréales sont actuel­le­ment suf­fi­santes.

Mais « de nom­breux fac­teurs [entrent] en jeu » concer­nant les prix des ali­ments. « En fait, nous pré­voyons que les prix res­tent fermes, même à moyen terme (pen­dant les 10 pro­chaines années), même s’ils ne dépas­se­ront peut-être pas les niveaux dont nous avons été témoins en 2008 », a com­menté M. Abbassian.

Il s’agit tou­jours de ce que l’offre adé­quate réponde à une demande gran­dis­sante, et l’offre de céréales pour l’alimentation est en déclin. La réduc­tion pro­gres­sive des sub­ven­tions et du sou­tien aux plus grands pro­duc­teurs mon­diaux, dans les pays de l’Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­miques (OCDE) – notam­ment les États-Unis et l’Union euro­péenne – a eu pour consé­quence une dimi­nu­tion des excé­dents.

« D’un autre côté, la crois­sance de la popu­la­tion et la pros­pé­rité éco­no­mique accen­tuent la demande – comme en Asie, et plus par­ti­cu­liè­re­ment en Chine et en Inde. Nous nous diri­geons donc vers une situa­tion où l’augmentation de l’offre pour­rait ralen­tir, tandis que la demande conti­nuera à croître – par­fois même plus vite que par le passé », a dit M. Abbassian.

Selon un article de l’OCDE, les prix des ali­ments vont recom­men­cer à aug­men­ter, « (quoique pas aussi haut qu’en 2008) une fois que les pays sor­ti­ront de la réces­sion, car les fac­teurs struc­tu­rels de l’offre et de la demande sont tou­jours très pré­sents… la demande aug­men­tant plus vite que l’offre. Les prix des ali­ments ne devraient donc plus être perçus comme un “choc” ou une “crise” à court terme, mais plutôt comme un pro­blème struc­tu­rel à plus long terme ».

Les bio­car­bu­rants res­tent une menace

Certains des chan­ge­ments struc­tu­rels à l’origine de la crise des prix ali­men­taires de 2008, tels que la réaf­fec­ta­tion des terres agri­coles qui ser­vaient à pro­duire des céréales ali­men­taires pour pro­duire des bio­car­bu­rants, doivent encore être étu­diés, a dit M. Abbassian.

ActionAid, une orga­ni­sa­tion non gou­ver­ne­men­tale (ONG) inter­na­tio­nale, a cal­culé dans son nou­veau rap­port, Meals per gallon : the impact of indus­trial bio­fuels on people and global hunger (Repas par gallon : l’impact des bio­car­bu­rants indus­triels sur la popu­la­tion et la faim dans le monde), que d’ici à 2020, la consom­ma­tion de bio­car­bu­rants dans l’Union euro­péenne (UE) allait être mul­ti­pliée presque par quatre et que les deux tiers seraient impor­tés, prin­ci­pa­le­ment de pays en déve­lop­pe­ment.

« On estime que les bio­car­bu­rants sont res­pon­sables d’au moins 30 pour cent de la flam­bée mon­diale des prix ali­men­taires en 2008 », a dit ActionAid, qui a averti que la crise pour­rait se repro­duire de façon immi­nente, l’offre de céréales des­ti­nées à l’alimentation ris­quant d’être com­pro­mise par une demande en bio­car­bu­rants dans l’UE.

« Jusqu’à 100 mil­lions de per­sonnes sup­plé­men­taires pour­raient être vic­times de la faim si l’Europe s’engage à aug­men­ter for­te­ment sa consom­ma­tion de bio­car­bu­rants afin de répondre à la nou­velle légis­la­tion de l’Union euro­péenne », est-il écrit dans le rap­port.

La légis­la­tion en ques­tion date d’un accord passé en 2008 entre les États de l’UE et dont l’objectif est de com­bler 10 pour cent de leurs besoins en car­bu­rants pour les trans­ports en ayant recours à des sources renou­ve­lables, dont les bio­car­bu­rants, l’hydrogène et l’électricité verte, d’ici à 2020.

Selon un scé­na­rio pre­nant en compte un déve­lop­pe­ment pla­ni­fié et pré­vi­sible des bio­car­bu­rants dans cer­tains pays, l’International Food Policy Research Institute (IFPRI), dont le siège se trouve aux États-Unis, a prévu que les prix du maïs aug­mentent de plus de 20 pour cent d’ici à 2020 et de plus de 71 pour cent dans une hypo­thèse de déve­lop­pe­ment dra­co­nien.

C. Ford Runge et Benjamin Senauer, pro­fes­seurs à l’université du Minnesota, ont écrit dans un article publié en 2007 dans Foreign Affairs, un maga­zine amé­ri­cain, que si le prix des pro­duits ali­men­taires de base conti­nuait à aug­men­ter, confor­mé­ment aux pré­vi­sions de l’IFPRI, le nombre de vic­times de l’insécurité ali­men­taire dans le monde aug­men­te­rait de plus de 16 mil­lions par point de pour­cen­tage sup­plé­men­taire des prix réels des pro­duits ali­men­taires de base.

ActionAid a remar­qué que « si tout les objec­tifs en matière de bio­car­bu­rants sont atteints, il est estimé que les prix des ali­ments pour­raient aug­men­ter de jusqu’à 76 pour cent d’ici à 2020 ». L’ONG a dit qu’elle avait décou­vert que les entre­prises de l’UE avaient déjà acheté, ou étaient en négo­cia­tions pour ache­ter au moins cinq mil­lions d’hectares dans des pays en déve­lop­pe­ment, ce qui pour­rait mena­cer l’approvisionnement en nour­ri­ture de popu­la­tions parmi les plus vul­né­rables.

Selon la FAO, une per­sonne sur six dans le monde a faim, la crise de 2008 ayant fait glis­ser 100 mil­lions de per­sonnes sup­plé­men­taires dans la pau­vreté et l’insécurité ali­men­taire.

Il pour­rait exis­ter une solu­tion. Les réserves mon­diales de céréales, qui dépen­daient des pays occi­den­taux, ont com­mencé à être appro­vi­sion­nées par la Communauté des États indé­pen­dants (CEI), une orga­ni­sa­tion régio­nale qui com­prend la Fédération russe, la Biélorussie, l’Ukraine, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Moldavie, le Turkménistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et la Géorgie.

M. Abbassian a fait remar­quer que la Russie était deve­nue le deuxième plus grand expor­ta­teur mon­dial de blé après les États-Unis. « Malheureusement, ils [la CEI] sont situés dans une région du monde qui est très vul­né­rable aux chocs envi­ron­ne­men­taux ».

Les prix inter­na­tio­naux plus faibles du sucre, des pro­duits lai­tiers et des céréales ont conduit l’indice des prix ali­men­taires de la FAO, rendu public le 2 mars, à enre­gis­trer une baisse : « l’indice a dimi­nué de 21 pour cent par rap­port à son maxi­mum, en juin 2008, mais a aug­menté de 22 pour cent par rap­port à la même période il y a un an », a dit M. Abbassian.

Il y a tou­jours eu une chance que les prix flambent « en consé­quence du dés­équi­libre du marché mais, dans l’ensemble, les prix élevés vont inci­ter l’investissement dans l’agriculture, ce qui, à son tour, va aider à com­bler le fossé entre l’offre et la demande », a-t-il remar­qué.

Les prix ne baissent pas vite

Liliana Balbi, éco­no­miste che­vron­née pour le Système mon­dial d’information et d’alerte rapide de la FAO, a dit qu’elle pen­sait que la spé­cu­la­tion contri­buait à la vola­ti­lité des prix. « Le fait est que les prix montent rapi­de­ment mais ne baissent pas vite ».

Néanmoins, M. Abbassian était opti­miste. « Les pro­grès tech­no­lo­giques et le chan­ge­ment des habi­tudes ali­men­taires vont aider à main­te­nir une situa­tion ali­men­taire mon­diale stable, même si les déve­lop­pe­ments à l’échelle natio­nale et locale peuvent ne pas tou­jours être aussi pro­met­teurs » !

L’augmentation du pour­cen­tage des prix des ali­ments varie d’un pays à l’autre, et ses causes éga­le­ment. Dans son rap­port sur les pers­pec­tives de récoltes et la situa­tion ali­men­taire pour février – le pre­mier en 2010 – l’équipe de Mme Balbi a iden­ti­fié 33 pays où l’insécurité ali­men­taire y est la plus forte. Beaucoup de leurs habi­tants avaient faim, car ils n’avaient pas les moyens de s’acheter de la nour­ri­ture.

La plu­part des pays de la liste de février y ont figuré avant. Les nou­veaux sont le Niger, atteint par la séche­resse, le Yémen, déchiré par les conflits, et Haïti, vic­time d’un séisme.

Le rap­port d’ActionAid a décou­vert que « chaque aug­men­ta­tion de 10 pour cent des prix des céréales (y com­pris le riz) ajoute près de 4,5 mil­liards de dol­lars au coût total des impor­ta­tions de céréales des pays en déve­lop­pe­ment qui sont des impor­ta­teurs nets ».

Dans les trois pro­chains articles de la série, IRIN don­nera un aperçu de la vul­né­ra­bi­lité ali­men­taire de ces 33 pays d’Afrique, d’Asie et des Caraïbes.

Référence : http://​contreinfo​.info/​a​r​t​i​c​l​e​.​p​h​p​3​?​i​d​_​a​r​t​i​c​l​e​=3011

Les commentaires sont fermés.