Notre rôle dans la catastrophe haïtienne

Par Mis en ligne le 15 janvier 2010

Un trem­ble­ment de terre de la magni­tude de celui qui a ravagé Haïti aurait pro­vo­qué d’énormes dom­mages à n’importe quelle grande ville du monde, mais ce n’est pas un hasard si la majeure partie de Port-au-Prince res­semble désor­mais à une zone de guerre. La meilleure manière de com­prendre les ravages du der­nier désastre en date à frap­per Haïti consiste à l’interpréter comme une nou­velle consé­quence d’une série d’agissements réso­lu­ment humains qui s’inscrit dans une longue et hor­rible séquence historique.

Ce pays a affronté plus que son lot de catas­trophes. Des cen­taines de morts à Port-au-Prince durant le trem­ble­ment de terre de juin 1770, l’énorme trem­ble­ment de terre du 7 mai 1842 aurait tué à lui seul 10’000 per­sonnes au nord de l’île, dans la ville de Cap-Haitien. Des oura­gans frappent l’île à inter­valles régu­liers, les der­niers en date en 2004 et 2008 ; les tem­pêtes de sep­tembre 2008 ont inondé la ville de Gonaïves et détruit l’essentiel de sa frêle infra­struc­ture, tuant plus de mille per­sonnes et détrui­sant plu­sieurs mil­liers d’habitations. L’ampleur des des­truc­tions pro­vo­quées par ce trem­ble­ment de terre ne sera pro­ba­ble­ment pas mesu­rable avant plu­sieurs semaines. Des répa­ra­tions, même mini­males, pren­dront des années et l’impact à long terme de cette catas­trophe est incalculable.

Il est néan­moins déjà très clair que cet impact sera le résul­tat d’une longue his­toire d’appauvrissement et d’asservissement déli­béré. Haïti est tra­di­tion­nel­le­ment décrit comme « le pays le plus pauvre de l’hémisphère occi­den­tal ». Cette pau­vreté consti­tue l’héritage direct du sys­tème colo­nial pro­ba­ble­ment le plus brutal de l’histoire, aggravé par des décen­nies d’oppression post-colo­niale systématique.

La noble « com­mu­nauté inter­na­tio­nale », qui s’affaire à envoyer son « aide huma­ni­taire » à Haïti est lar­ge­ment res­pon­sable de l’étendue des souf­frances qu’elle cherche à réduire. Depuis l’invasion et l’occupation du pays par les USA en 1915, toute ten­ta­tive poli­tique visant à per­mettre au peuple haï­tien de passer « de la misère abso­lue à une pau­vreté digne » (pour reprendre les termes de l’ancien Président Jean-Bertrand Aristide) a été vio­lem­ment et déli­bé­ré­ment blo­quée par le gou­ver­ne­ment éta­su­nien et cer­tains de ses alliés.

Le gou­ver­ne­ment Aristide lui-même (élus par près de 75% des votants) fut la der­nière vic­time de ce projet lorsqu’il fut des­ti­tué par un coup d’Etat sou­tenu inter­na­tio­na­le­ment, qui fit des mil­liers de vic­times et laissa la popu­la­tion dans un état de res­sen­ti­ment inex­tin­guible. L’ONU a ensuite main­tenu une énorme et coû­teuse force de paci­fi­ca­tion et de sta­bi­li­sa­tion dans le pays.

Haïti est désor­mais un pays dans lequel, selon les meilleures études dis­po­nibles, envi­ron 75% de la popu­la­tion « vit avec moins de 2$ par jour et 56% – 4,5 mil­lions de per­sonnes – vit avec moins de 1$ par jour ». Des décen­nies d' »ajus­te­ments » néo­li­bé­raux et de d’interventions néo-impé­ria­listes ont privé son gou­ver­ne­ment de toute capa­cité signi­fi­ca­tive d’investir pour sa popu­la­tion ou de régu­ler son éco­no­mie. Le carac­tère puni­tif du com­merce inter­na­tio­nal et des arran­ge­ments finan­ciers impliquent que ce dénue­ment et cette impuis­sance vont rester des carac­té­ris­tiques struc­tu­relles de la vie haï­tienne dans l’avenir proche.

C’est la pau­vreté et l’impuissance qui expliquent l’ampleur de l’horreur qui touche Port-au-Prince actuel­le­ment. Depuis la fin des années 1970, les assauts néo­li­bé­raux n’ont laissé aucun répit à l’économie agraire haï­tienne et poussé des dizaines de mil­liers de petits pay­sans à gros­sir les rangs de bidon­villes sur­peu­plés. Bien qu’il n’existe pas de sta­tis­tiques fiables, des cen­taines de mil­liers d’habitants de Port-au-Prince vivent désor­mais dans des habi­ta­tions infor­melles déses­pé­ré­ment insa­lubres, sou­vent per­chées de manière pré­caire à proxi­mité de ravins rava­gés par la défo­res­ta­tion. La sélec­tion des per­sonnes vivant dans ces condi­tions n’est pas plus « natu­relle » ou acci­den­telle que l’étendue des dom­mages qu’elles ont subi.

Comme l’affirme le direc­teur de l’Institut pour la Justice et la Démocratie d’Haïti, Brian Concannon : « Ces per­sonnes se sont ins­tal­lées-là car eux, ou leurs parents, ont été inten­tion­nel­le­ment chas­sés de la cam­pagne par les poli­tiques d’aides et de com­merce conçues expres­sé­ment dans le but de créer une grande force de tra­vail cap­tive et donc exploi­table pour les villes ; par défi­ni­tion, ce sont des per­sonnes qui n’ont pas les moyens de construire des habi­ta­tions pou­vant résis­ter à un trem­ble­ment de terre. » De même, les infra­struc­tures urbaines de base – eau cou­rant, élec­tri­cité, routes, etc – sont res­tées scan­da­leu­se­ment inadé­quates et sou­vent même inexis­tantes. La capa­cité du gou­ver­ne­ment à mobi­li­ser un secours répon­dant quelque type de désastre que ce soit est proche de zéro.

Dans les faits, la com­mu­nauté inter­na­tio­nale gou­verne Haïti depuis le coup d’Etat de 2004. Les mêmes États qui tentent d’envoyer une aide d’urgence en Haïti ont, durant les cinq der­nières années, constam­ment voté contre toute exten­sion du mandat de l’ONU au-delà des objec­tifs mili­taires immé­diats. Les pro­po­si­tions pour réorien­ter cer­tains de ces « inves­tis­se­ments » vers la réduc­tion de la pau­vreté ou le déve­lop­pe­ment agraire ont été blo­quées afin de res­pec­ter les moda­li­tés qui conti­nuent à façon­ner la dis­tri­bu­tion de l' »aide » internationales

La même tem­pête qui a fait tant de vic­times en 2008 a touché Cuba aussi dure­ment mais n’a tué que quatre per­sonnes. Cuba a échap­pée aux pires effets de la « réforme » néo­li­bé­rale et son gou­ver­ne­ment a conservé sa capa­cité à pro­té­ger son peuple du désastre. Si nous vou­lons sérieu­se­ment aider Haïti à tra­ver­ser cette crise, alors nous devons prendre en compte cette com­pa­rai­son. En plus des secours d’urgence, nous devons nous inter­ro­ger sur ce que nous devons faire pour rendre au peuple et aux ins­ti­tu­tions d’Haïti leur capa­cité d’auto-détermination. Si nous pre­nons au sérieux l’aide que nous vou­lons appor­ter, nous devons cesser de vou­loir contrô­ler le gou­ver­ne­ment haï­tien, de vou­loir paci­fier ses citoyens et de vou­loir exploi­ter son éco­no­mie. Ensuite, nous devons com­men­cer à payer, au moins en partie, les dom­mages que nous avons causés.

Traduction de Raphaël Ramuz

Publication ori­gi­nale, guar​dian​.co​.uk [1], Wednesday 13 January

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