Notre ami Bouteflika

Par Mis en ligne le 17 février 2011

Le «printemps arabe» déclenché en Tunisie et en Égypte continue de faire des vagues. Un peu partout, les régimes autocratiques sont aux abois. Ils s’efforcent de se présenter devant leurs populations et leurs «partenaires» occidentaux comme les seuls capables de maintenir la «stabilité», comme on le constate à Alger en ce moment. Fait à noter, ce discours est bien reçu à Ottawa. La priorité du gouvernement Harper est de protéger les relations commerciales tout en s’assurant que les gouvernements de l’Algérie et des autres États restent alignés sur la «lutte contre le terrorisme». C’est un mot de code, qui reflète l’impératif d’Ottawa dans la région, et qui est basé sur les impératifs de la politique états-unienne (isoler l’Iran, la Syrie et les Palestiniens, s’ouvrir sur Israël, etc.).

Un pays meurtri

Mais les faits sont têtus. Depuis maintenant 18 ans, l’Algérie vit sous l’état d’urgence. 100 000 personnes sont mortes. Des milliers de familles sont sans nouvelle de leurs proches portés «disparus» dans des circonstances nébuleuses que l’État fait passer pour des «dommages collatéraux» dans sa guerre contre les factions islamistes. Pourtant de nombreuses enquêtes (notamment par Human Rigths Watch) ont établi les responsabilités des forces de l’«ordre» dans ces disparitions, assassinats et tortures. Cependant, ces actions répressives continuent dans la totale impunité. Entre-temps, la liberté de la presse est sévèrement limitée. Plusieurs journalistes, tels Rabah Lemouchi (qui travaille au journal Ennahar) ont subi la foudre des autorités simplement parce qu’ils ont osé critiquer le président Abdel Aziz Bouteflika. Des membres de SOS Disparus, qui regroupe des familles de personnes disparues, sont harcelés et incarcérés. Les arrestations et les détentions mènent souvent à la torture, pratiquée sur une grande échelle par les forces de l’«ordre» selon les organismes de droits humains algériens et internationaux. La principale organisation de droits du pays, la Ligue algérienne pour la défense des droits humains, s’est vue interdire par les autorités de tenir son congrès à Alger en mars dernier.

Légitimité contestée

Lors des dernières élections présidentielles en avril 2009, le Président Bouteflika a été réélu avec 90% du vote et ce, après un amendement constitutionnel lui permettant de se présenter pour un troisième terme. Les principaux partis d’opposition, notamment le Front des forces socialistes et le Rassemblement pour la culture et la démocratie, ont décidé de boycotter ce qu’ils considéraient comme un exercice frauduleux. Ce boycottage a également été suivi par le parti islamiste Al-Nahdha. Un vaste regroupement réclamant la démocratisation du pays, l’Initiative citoyenne pour le respect de la constitution, a condamné l’élection comme un «brutal retour à l’autocratie». Ce verrouillage de l’État algérien est présenté comme une politique nécessaire pour lutter contre le terrorisme, souvent associé au réseau d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQIM) et qui se manifeste de temps en temps par des actions violentes. Mais selon les observateurs, leur action est en déclin. Entre-temps pour les États-Unis, l’État algérien est un «partenaire» important dans la lutte contre Al-Qaïda en même temps que leur deuxième partenaire commercial dans le monde arabe.

Le ras-le-bol

Aujourd’hui cependant, les Algériens ont décidé de prendre la rue. En janvier, la décision du gouvernement d’imposer des hausses spectaculaires des denrées alimentaires a été la goutte qui a fait déborder le vase. À Bab-el-oued (quartier populaire d’Alger), où avaient éclaté en 1988 les puissantes manifestations réclamant la fin du parti unique, les gens ont manifesté leur colère devant la hausse de 35-40% des prix du sucre et de l’huile. Les manifestants ont notamment ciblé les postes de police où les forces de l’«ordre» ont récemment bénéficié d’une hausse salariale de 50%. Les Algériens sont d’autant plus furieux que les finances de l’État se portent bien. Les revenus engendrés par les exportations de pétrole et de gaz, sont en forte hausse. Le gouvernement prétend avoir une réserve de $150 milliards de dollars pendant que les infrastructures publiques, notamment les écoles et les hôpitaux, sont fortement négligées. Tout au long de 2010, des manifestations de masse ont éclaté à Oran, El Tarf, Tizi Ouzou, El Tarf. Seulement en décembre 2010, la police rapportait 16 émeutes à Alger seulement. Devant l’ampleur de la résistance récente, le gouvernement a suspendu la décision de hausser les prix des aliments. Mais rien n’indique que l’État algérien, bien tenu par un petit groupe de militaires, veuille réellement s’engager dans la voie de la démocratie.

Ottawa et Alger : business as usual

À peine quelques jours avant le début des manifestations en janvier dernier, le Ministre Cannon était à Alger. Essentiellement, sa visite voulait raffermir les «solides» relations, selon ses mots, entre le Canada et l’Algérie. Certes dans cette équation, les dimensions commerciales sont dominantes. En effet selon une note préparée par le service d’information et de recherche de la Bibliothèque du Parlement[1], le commerce entre les deux pays dépasse quatre milliards de dollars par an. Ce sont les importations de pétrole algérien par le Canada qui sont la partie la plus importante de ce commerce bilatéral, ce qui fait de l’Algérie le principal fournisseur étranger de pétrole du Canada . Le Canada pour sa part exporte vers l’Algérie principalement du blé et quelques produits manufacturés. À cela s’ajoutent les contrats très lucratifs obtenus par des entreprises canadiennes comme SNC-Lavallin et Rio Tinto Alcan qui investissent dans les services et la réhabilitation des infrastructures. Lors de son passage à Alger, le ministre Cannon a répété que le Canada soutenait l’État algérien dans la répression du «terrorisme». Le «terrorisme» en question pour Cannon est celui des groupes armés que le gouvernement algérien accuse de semer la pagaille. Ce faisant, Ottawa appuie le gouvernement algérien sans mentionner un seul mot sur le fait que la répression est en grande partie dirigée contre les citoyens et citoyennes qui demandent leurs droits et non contre Al-Qaïda. Le gouvernement algérien a-t-il affirmé est «un partenaire solide, un allié et un complice». Pour sa part, la Corporation fédérale pour la promotion des exportations (EDC) note avec satisfaction que «la stabilité politique et la sécurité se sont grandement améliorées en Algérie ces dernières années« (septembre 2010).

Deux poids deux mesures

C’est ainsi que continue une politique canadienne qui ignore les problèmes fondamentaux de démocratie et de violation des droits. Entretemps pour Lawrence Cannon, la violation des droits en Iran est condamnable (il a pressé ses «partenaires» algériens de faire pression sur l’Iran), pas tellement parce qu’on pratique dans ce pays des violations de droits (ce qui est tout à fait vrai), mais parce que l’Iran tient tête aux États-Unis. Cette politique du «deux poids deux mesures» réduit à néant la prétention du Canada de se positionner comme un défenseur de la démocratie dans le cas de la crise qui perdure (et perdurera) au Maghreb et au Moyen-Orient.


[1] Michael Holden, «Activités de commerce et d’investissements, le Canada et l’Algérie», Division des affaires internationales, du commerce et des finances, Service d’information et de recherche parlementaires, Bibliothèque du parlement, 22 juillet 2010

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