Notre ami Ben Ali

Par Mis en ligne le 28 janvier 2011

Depuis l’essor de la révo­lu­tion « des jas­mins » en Tunisie, le gou­ver­ne­ment cana­dien et d’autres États occi­den­taux célèbrent le « mou­ve­ment démo­cra­tique » et la « défense des droits » dans un pays meur­tri pen­dant des décen­nies de dic­ta­ture. Ces décla­ra­tions de bonne inten­tion doivent cepen­dant être remises dans le contexte où le gou­ver­ne­ment cana­dien a été pen­dant long­temps le « bon ami » du dic­ta­teur Ben Ali. Encore aujourd’hui, des dic­ta­teurs demeurent nos « bons amis», dans cette logique per­verse et inac­cep­table qui place les inté­rêts com­mer­ciaux en haut de la défense des droits.

Du par­te­na­riat avec une dic­ta­ture « efficace »

Dès son avè­ne­ment, Ben Ali avait mis en place un anneau de fer autour de la société tuni­sienne. Des mil­liers de per­sonnes ont été arrê­tées et tor­tu­rées sans accu­sa­tion ni procès. À l’époque, la dis­si­dence tuni­sienne était influen­cée par des mou­ve­ments isla­mistes et donc cette répres­sion était « accep­table » aux yeux du Canada, des États-Unis, de la France. La dic­ta­ture de Ben Ali avait aussi l’énorme « avan­tage » de créer un « bon climat » pour les affaires. À l’époque du gou­ver­ne­ment de Jean Chrétien, une « Commission mixte Tunisie –Canada » avait été consti­tuée pour « appro­fon­dir les échanges», sous l’égide du ministre Jacques Saada. Ces échanges avaient pour but de favo­ri­ser la « concer­ta­tion poli­tique » entre la Tunisie et le Canada et re ren­for­cer le « par­te­na­riat » dans les domaines com­mer­cial et éco­no­mique. Ainsi, on a observé la crois­sance régu­lière de ces échanges pen­dant plu­sieurs années.

Commerce Canada-Tunisie (mil­lions de $)
Source : Ambassade du Canada en Tunisie

Année 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002
Exportations 46,4 21,4 29,5 106,3 41,7 85,2 39,1 72,4 14,7 62,8 108,2
Importations 1,5 1,4 2,8 4,4 3,7 9,2 8,5 10,3 10,3 12 17

Une « sta­bi­lité » au ser­vice des dominants

Exportation et déve­lop­pe­ment Canada, une ins­ti­tu­tion fédé­rale dont le mandat est de favo­ri­ser les expor­ta­tions cana­diennes, « ras­su­rait » les inves­tis­seurs cana­diens poten­tiels en affir­mant que le « régime du pré­sident Ben Ali main­tient le cap et la sta­bi­lité poli­tique de la Tunisie, notam­ment grâce à l’attention par­ti­cu­lière que le gou­ver­ne­ment accorde au bien-être col­lec­tif et, paral­lè­le­ment, par la vigueur et l’efficacité des actions des forces de sécu­rité natio­nales ». EDC ajou­tait qu’heureusement, « la plu­part des oppo­sants isla­mistes ont quitté le pays ou ont été empri­son­nés lors du ren­for­ce­ment des mesures de répres­sion«. Conclusion selon EDC, « la sta­bi­lité du régime avec le pré­sident en poste, Ben Ali, et le parti au pou­voir (RCD), devrait conti­nuer à moyen et à long terme ». (Aperçu de la Tunisie, Exportation et déve­lop­pe­ment Canada, octobre 2010).

Le bon allié

Après les inva­sions de l’Afghanistan et de l’Irak, la poli­tique cana­dienne s’est réali­gnée avec la « guerre sans fin » décla­rée par le Président Geore W. Bush. Lors de l’élection du Parti Conservateur en 2006, le gou­ver­ne­ment Harper a accen­tué ce virage, fai­sant du Canada l’allié indé­fec­tible des États-Unis. Par rap­port à la Tunisie, Washington a ren­forcé ses liens avec Ben Ali, notam­ment en trans­fé­rant dans des pri­sons secrètes tuni­siennes des déte­nus qui ont par la suite été tor­tu­rés par des poli­ciers tuni­siens et états-uniens. Dans l’œil des gou­ver­ne­ments occi­den­taux, Tunis était un par­te­naire fiable dans la guerre sans fin décla­rée d’un bout à l’autre de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. En avril 2010, le ministre des Affaires étran­gères du Canada Lawrence Cannon, ren­con­trait le ministre des Affaires étran­gères de la Tunisie, Kamel Morjane, pour réaf­fir­mer l’importance qu’ils attachent au ren­for­ce­ment des rela­tions entre les deux pays.

Sans fin dans la « guerre sans fin »

En fin de compte, l’«allié » tuni­sien n’a été qu’un des maillons dans une poli­tique cana­dienne des­ti­née à sup­por­ter les dic­ta­tures dont le prin­ci­pal « mérite » est d’appuyer les États-Unis et leurs alliés dans cette région. L’été der­nier, Lawrence Cannon, était de pas­sage à Alger où les rela­tions com­mer­ciales sont beau­coup plus impor­tantes. La visite avait pour but non seule­ment de ren­for­cer le com­merce, mais aussi de féli­ci­ter le gou­ver­ne­ment algé­rien dans sa « bonne gou­ver­nance ». L’État cana­dien ferme les yeux depuis long­temps sur les exac­tions com­mises par le gou­ver­ne­ment algé­rien, sous le cou­vert de la « lutte contre le ter­ro­risme», ce qui permet les pires mani­pu­la­tions de l’espace poli­tique et qui « jus­ti­fie » la déten­tion sans procès, la tor­ture et la chasse aux dis­si­dents, isla­mistes ou pas ! Cette même poli­tique hypo­crite est à l’œuvre ailleurs dans cette région du monde, notam­ment en Égypte où sévit un autre grand « ami » d’Ottawa et de Washington, Mohammed Hosni Moubarak. Le pré­sident mal-aimé s’apprête à intro­ni­ser son fils après plus de trente ans au pou­voir. Selon tous les orga­nismes de défense des droits humains, ce gou­ver­ne­ment est le cham­pion de la fraude élec­to­rale, de la répres­sion des médias et des trai­te­ments inhu­mains infli­gés aux oppo­sants de toutes ten­dances. Moubarak peut faire ce qu’il veut, c’est un autre « dic­ta­teur efficace ».

Deux poids deux mesures, mais sur­tout aucune crédibilité

Ottawa peut faire de belles décla­ra­tions sur la démo­cra­tie. Il peut aussi « ser­mon­ner » cer­tains gou­ver­ne­ments « cou­pables » à ses yeux, pas tel­le­ment parce qu’ils répriment la démo­cra­tie, mais parce qu’ils osent affron­ter les États-Unis (l’Iran et la Syrie notam­ment). Il peut se faire le cham­pion de l’occupation des ter­ri­toires pales­ti­niens et des agres­sions de l’État israé­lien contre tout le monde, encore une fois au nom de la démo­cra­tie et de la paix. Mais aujourd’hui à l’heure de l’internet des réseaux comme Al-Jazeera, les popu­la­tions ne sont plus dupes. Le Canada n’est plus l’allié et l’ami de per­sonne en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

Pierre Beaudet

Professeur à l’école de déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal et de mon­dia­li­sa­tion, Université d’Ottawa

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