Le chaos géopolitique et ses implications

Notes d’introduction pour une réflexion collective

Par Mis en ligne le 18 novembre 2014

Le chaos cli­ma­tique est une nou­velle donnée struc­tu­relle pro­vo­quée par le réchauf­fe­ment atmo­sphé­rique d’origine humaine (en l’occurrence capi­ta­liste). L’actuel chaos géo­po­li­tique semble lui aussi une nou­velle donnée struc­tu­relle pro­vo­quée par la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste et les choix impo­sés par les bour­geoi­sies impé­ria­listes tra­di­tion­nelles. Car chaos il y a ; et les causes en sont pro­fondes.

Dès 2003 (au moins[1]), nous avons tenté de per­ce­voir les consé­quences en tous domaines de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste, mais aujourd’hui, il faut vrai­ment tenter de faire plus sys­té­ma­ti­que­ment le point sur les causes du chaos géo­po­li­tique, sur les dyna­miques de crise en cours, ainsi que sur la mise à jour des réponses qu’il nous faut appor­ter à une situa­tion mon­diale par bien des aspects inédite. Ces notes visent à abor­der ces ques­tions pour nour­rir une réflexion col­lec­tive[2]. Elles ne pré­tendent pas être exhaus­tives – d’autres élé­ments sont trai­tés dans d’autres textes écrits par d’autres cama­rades. Elles s’appuient sou­vent sur des ana­lyses déjà par­ta­gées, mais tentent de pous­ser plus avant la dis­cus­sion sur leurs impli­ca­tions : on ne peut se conten­ter de répé­ter à l’identique ce que nous disions anté­rieu­re­ment. À cette fin, au risque de trop sim­pli­fier des réa­li­tés com­plexes, elles « épurent » les évo­lu­tions en cours, sou­vent inache­vées, pour mettre en valeur ce qui appa­raît neuf.

Impérialismes, temps long, temps court et chan­ge­ments de cadre

Les débats ini­tiaux de réfé­rence sur l’impérialisme remontent au début de XXe siècle, à l’époque de l’achèvement (en Occident) de la for­ma­tion des États-nations et des empires colo­niaux – et de la guerre inter­im­pé­ria­liste en vue de modi­fier le par­tage du monde. Toutes les défi­ni­tions de l’impérialisme sys­té­ma­ti­sées à l’époque reflètent ce contexte géo­po­li­tique. Elles peuvent servir de « points de repère » utiles (y com­pris pour prendre la mesure des chan­ge­ments), mais sur­tout pas de « norme[3] ».

Les révo­lu­tions pos­té­rieures à la Première et Seconde Guerres mon­diales ont bou­le­versé le cadre géo­po­li­tique, avec une nou­velle confi­gu­ra­tion plus com­plexe com­bi­nant les oppo­si­tions révo­lu­tions/­contre-révo­lu­tions, « blocs » de l’Ouest et de l’Est (pas sim­ple­ment super­po­sable à l’opposition pré­cé­dente), déco­lo­ni­sa­tion et zones d’influences plus ou moins exclu­sives, riva­li­tés inter­bu­reau­cra­tiques (URSS/​Chine) et inter­im­pé­ria­listes dans ce cadre. L’implosion de l’URRS, puis le bas­cu­le­ment de la Chine dans l’ordre capi­ta­liste mon­dial ont une nou­velle fois modi­fié la donne. On y revien­dra. Le point que je veux sou­li­gner ici, c’est que le « déve­lop­pe­ment orga­nique » du capi­tal n’explique pas tout, tant s’en faut. Les fac­teurs exo­gènes ont joué par deux fois un rôle essen­tiel dans la réor­ga­ni­sa­tion du monde. Il faut en tenir compte pour com­prendre les choix faits par les bour­geoi­sies impé­ria­listes après l’implosion de l’URSS en 1991 (la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste).

Dans le temps court (des années 90 à aujourd’hui), on relève aussi un chan­ge­ment assez radi­cal. Dans un pre­mier temps, les bour­geoi­sies et les États impé­ria­listes (tra­di­tion­nels) ont été très conqué­rants : péné­tra­tion des mar­chés de l’Est, inter­ven­tion en Afghanistan (2001) et en Irak (2003)… Puis il y a eu l’enlisement mili­taire, la crise finan­cière, l’émergence de nou­velles puis­sances (Chine), les révo­lu­tions arabes… le tout débou­chant sur une perte d’initiative et de contrôle géo­po­li­tiques : Washington réagit aujourd’hui plus dans l’urgence qu’elle ne pla­ni­fie l’imposition de son ordre. La ques­tion, c’est le lien entre le tour­nant post-1989 (temps long) et le tour­nant qui se des­sine au milieu des années 2000 (temps court), pour jauger ce qui est dans la situa­tion pré­sente conjonc­tu­rel ou struc­tu­rel.

Quand les bour­geoi­sies impé­ria­listes s’émancipent du poli­tique

Disons qu’après l’implosion de l’URSS, les bour­geoi­sies impé­ria­listes ont cru que « c’était arrivé » : elles étaient libres de réa­li­ser leur rêve ; à savoir un marché mon­dial aux règles uni­formes leur per­met­tant de déployer à volonté leurs capi­taux. Les consé­quences de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste ne pou­vaient en consé­quence qu’être très pro­fondes – démul­ti­pliées qui plus est par des déve­lop­pe­ments que, dans leur eupho­rie, les­dites bour­geoi­sies impé­ria­listes n’avaient pas voulu pré­voir.

  1. Le schéma clas­sique des rap­ports Nord-Sud ou Centre-Périphérie (le Nord expor­ta­teur de mar­chan­dises et le Sud de matières pre­mières) a été bou­le­versé avec l’internationalisation des chaines de pro­duc­tion et des pays du Sud deve­nant des expor­ta­teurs majeurs de mar­chan­dises indus­trielles (notam­ment en Asie : la Chine, « ate­lier du monde »). Même si la domi­na­tion éco­no­mique du « centre » per­dure par d’autres voies (haute tech­no­lo­gie, statut du dollar US, finan­cia­ri­sa­tion, capa­cité mili­taire des États-Unis, etc.), ces modi­fi­ca­tions ont évi­dem­ment des impli­ca­tions consi­dé­rables pour le mou­ve­ment ouvrier, mais aussi pour les bour­geoi­sies impé­ria­listes : cela contri­bue à rela­ti­vi­ser l’importance de leurs pays d’origine et faci­lite leur éman­ci­pa­tion du poli­tique.
  2. Constituer un marché mon­dial « uni­for­misé » implique en effet de s’émanciper du poli­tique. Les « modes appro­priés » de domi­na­tion bour­geoise pro­duits par l’histoire spé­ci­fique des pays et régions (com­pro­mis his­to­rique de type euro­péen, popu­lismes de type latino-amé­ri­cain, diri­gisme éta­tique de type asia­tique, clien­té­lisme redis­tri­bu­tif de mul­tiples types…) sont pro­gres­si­ve­ment illé­ga­li­sés, car tous érigent des rela­tions spé­ci­fiques avec le marché mon­dial, donc des entraves au libre déploie­ment du capi­tal impé­ria­liste. Cependant, rendre inopé­rables ces modes de domi­na­tion « appro­priés » conduit néces­sai­re­ment à des crises de légi­ti­mité, voire d’ingouvernabilité, d’autant plus que les poli­tiques néo­li­bé­rales agres­sives déchirent le tissu social dans un nombre crois­sant de pays. Ce qui est frap­pant, c’est que les bour­geoi­sies impé­ria­listes semblent n’en avoir cure, pour autant que leur accès aux matières pre­mières, aux centres de pro­duc­tion, aux voies et nœuds de com­mu­ni­ca­tion, etc., reste assuré. Du temps des empires, il fal­lait assu­rer la sta­bi­lité des pos­ses­sions colo­niales – ainsi (bien que dans une moindre mesure) que des zones d’influences du temps de la guerre froide. Disons qu’aujourd’hui, cela dépend du lieu et du moment… Le rap­port au ter­ri­toire change. Disons encore que si les chefs d’État conti­nuent à sou­te­nir « leurs » trans­na­tio­nales, ces der­nières ne se sentent plus dépen­dantes de leur pays d’origine : le rap­port est plus « asy­mé­trique » que jamais.
  3. Le rap­port au ter­ri­toire change ; et donc à l’État. Les États ne sont par exemple plus les copi­lotes de pro­jets indus­triels d’ampleur (voir le déve­lop­pe­ment du nucléaire en une décen­nie en France…) ou d’infrastructures sociales (édu­ca­tion, santé…). Il doit contri­buer à ins­tau­rer les règles uni­ver­sa­li­sant la mobi­lité des capi­taux, ouvrir tous les sec­teurs aux appé­tits du capi­tal (santé, édu­ca­tion, retraites, etc.), détruire les droits sociaux et main­te­nir sa popu­la­tion dans les clous. Un chef d’État est aujourd’hui un simple major­dome. Bien entendu, cer­tains pays res­tent plus égaux que d’autres et les États-Unis se per­mettent des choses qu’ils n’autorisent pas ailleurs. L’État états-unien garde des fonc­tions réga­liennes mon­diales que d’autres n’ont plus – ou dont ils n’ont plus les moyens.
  4. La mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste conduit ainsi aux crises pour des rai­sons diverses, dont une occupe une place par­ti­cu­lière : une classe ne domine pas dura­ble­ment une société sans média­tions, com­pro­mis sociaux, légi­ti­mité (d’origine his­to­rique, sociale, démo­cra­tique, révo­lu­tion­naire…). Les bour­geoi­sies impé­ria­listes liquident des siècles de « savoir-faire » en ce domaine au nom de la liberté de mou­ve­ment du capi­tal ; mais le rêve du finan­cier est irréa­li­sable. Il débouche ulti­me­ment sur un état de crise per­ma­nent. C’est déjà le cas dans des régions entières.

La par­ti­cu­la­rité du capi­ta­lisme mon­dia­lisé, c’est donc qu’il semble s’accommoder de la crise comme d’un état per­ma­nent : elle devient consub­stan­tielle au fonc­tion­ne­ment normal du nou­veau sys­tème global de domi­na­tion. Si c’est bien le cas, il faut modi­fier pro­fon­dé­ment notre vision de « la crise », comme un moment par­ti­cu­lier entre de longues périodes de « nor­ma­lité » – et nous n’en avons pas fini d’en mesu­rer, d’en subir les consé­quences.

Les nou­veaux fas­cismes

L’une des pre­mières consé­quences de la phé­no­mé­nale puis­sance désta­bi­li­sa­trice de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste est la montée tout aussi spec­ta­cu­laire de nou­veaux fas­cismes à base (poten­tielle) de masse. Certains prennent des formes rela­ti­ve­ment clas­siques, comme Aube dorée en Grèce, ou se logent dans de nou­velles xéno­pho­bies et replis iden­ti­taires. Mais le phé­no­mène aujourd’hui domi­nant est l’affirmation de cou­rants fas­cistes aux réfé­rences reli­gieuses (et non plus le trip­tyque « peuple/​État, race, nation »). Ils se mani­festent dans toutes les « grandes » reli­gions (chré­tienne, boud­dhiste, hin­douiste…). Ils repré­sentent aujourd’hui une menace consi­dé­rable dans des pays comme l’Inde ou le Sri Lanka. Le monde musul­man n’a donc pas le mono­pole en ce domaine ; mais c’est bien là qu’il a pris une dimen­sion inter­na­tio­nale par­ti­cu­lière, avec des mou­ve­ments « trans­fron­ta­liers » comme l’État isla­mique ou les tali­bans (voir la situa­tion au Pakistan) et des réseaux qui se connectent plus ou moins for­mel­le­ment du Maroc à l’Indonésie, voire (poten­tiel­le­ment seule­ment?) au sud des Philippines.

On peut dis­cu­ter de la défi­ni­tion du concept de fas­cisme. Ces mou­ve­ments ne sont pas orga­ni­que­ment liés au « grand capi­tal » comme dans l’Allemagne nazie, mais ils exercent une ter­reur de type fas­ciste, jusque dans la vie la plus quo­ti­dienne. Là où ils existent, ils occupent la « niche poli­tique » du fas­cisme – et ils nous posent des pro­blèmes poli­tiques nou­veaux (pour nos géné­ra­tions) de la résis­tance anti­fas­ciste à grande échelle.

Le terme d’Islam poli­tique ren­voie à un large éven­tail de cou­rants qui n’entrent pas tous dans la même caté­go­rie, tant s’en faut. Mais il n’y a pas si long­temps, une partie signi­fi­ca­tive de la gauche radi­cale inter­na­tio­nale consi­dé­rait que la montée du fon­da­men­ta­lisme isla­mique (tel le tali­ba­nisme) avait un carac­tère pro­gres­siste et anti-impé­ria­liste. Or, même quand il se confronte aux États-Unis, il repré­sente une force contre-révo­lu­tion­naire redou­table. L’expérience aidant, plus rares sont aujourd’hui les cou­rants qui main­tiennent ces posi­tions, mais le « cam­pisme » reste pré­sent en ce domaine, comme un réflexe pav­lo­vien : en se conten­tant par exemple de condam­ner l’intervention impé­ria­liste en Irak et Syrie (ce qu’il faut certes faire), mais sans dire ce qu’est et ce que fait l’État isla­mique ni appe­ler à y résis­ter.

Ce type de posi­tion inter­dit de poser clai­re­ment l’ensemble des tâches de soli­da­rité. Rappeler la res­pon­sa­bi­lité his­to­rique des impé­ria­lismes, de l’intervention de 2003, les objec­tifs inavoués de l’actuelle inter­ven­tion, dénon­cer son propre impé­ria­lisme ne suffit pas. Il faut penser les tâches concrètes de soli­da­rité du point de vue des besoins des popu­la­tions vic­times et des mou­ve­ments en lutte. Prenons un exemple contro­versé : de ce point de vue, on peut être contre l’intervention impé­ria­liste et pour la four­ni­ture d’armes de haute puis­sance par nos gou­ver­ne­ments aux forces kurdes – c’est répondre à un appel insis­tant et répété des orga­ni­sa­tions kurdes : pour­quoi refu­ser de le faire ? Je ne cherche pas à me réfu­gier der­rière un argu­ment d’autorité, mais je trouve le texte de Léon Trotski de 1938[4], trai­tant pré­ci­sé­ment de ces ques­tions, réel­le­ment inté­res­sant et utile à nos débats d’hier (guerre des Malouines, par exemple) et d’aujourd’hui.

Les nou­veaux (proto) impé­ria­lismes

Les bour­geoi­sies impé­ria­listes tra­di­tion­nelles pen­saient après 1991 qu’elles péné­tre­raient le marché des anciens pays dits « socia­listes » au point de se les subor­don­ner natu­rel­le­ment – se deman­dant même si l’OTAN avait encore une fonc­tion vis-à-vis de la Russie. Cette hypo­thèse n’était pas absurde comme le montrent la situa­tion de la Chine au tour­nant des années 2000 et les condi­tions d’adhésion de ce pays à l’OMC (très favo­rables au capi­tal inter­na­tio­nal). Mais les choses ont tourné dif­fé­rem­ment – et cela ne semble pas avoir été ini­tia­le­ment ou sérieu­se­ment envi­sagé par les puis­sances éta­blies.

En Chine, une nou­velle bour­geoi­sie s’est consti­tuée de l’intérieur du pays et du régime, via prin­ci­pa­le­ment la « bou­geoi­si­fi­ca­tion » de la bureau­cra­tie, cette der­nière s’autotransformant en classe pos­sé­dante par des méca­nismes que l’on connaît main­te­nant bien[5]. Elle s’est donc recons­ti­tuée sur une base d’indépendance (héri­tage de la révo­lu­tion maoïste) et non pas comme une bour­geoi­sie d’emblée orga­ni­que­ment subor­don­née à l’impérialisme. La Chine est elle un nouvel impé­ria­lisme ? Comme pour le concept de fas­cisme, il faut pré­ci­ser ce que l’on entend par impé­ria­lisme dans le contexte mon­dial pré­sent. Pour ma part, j’utilise la for­mule d’impérialisme en consti­tu­tion (sans garan­tie de succès[6]). Il suffit de dire pour l’instant que la Chine est deve­nue une puis­sance capi­ta­liste pour com­prendre que la géo­po­li­tique du monde contem­po­rain est bien dif­fé­rente d’il y a cin­quante ans. On y revien­dra dans le rap­port concer­nant la situa­tion en Asie orien­tale.

Les BRICS ont tenté de jouer de concert dans l’arène du marché mon­dial, sans grand succès. Les pays qui com­posent ce fra­gile « bloc » ne jouent pas tous dans la même cour. La Chine pos­tule à jouer dans la cour des plus grands. La Russie, elle aussi membre per­ma­nent du Conseil de sécu­rité et déten­trice offi­cielle de l’arme nucléaire, vou­drait bien, mais avec beau­coup moins de moyens. Le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud peuvent pro­ba­ble­ment être qua­li­fiés de sous-impé­ria­lismes – une notion qui remonte aux années 1970 – et de gen­darmes régio­naux, mais avec une dif­fé­rence notable : ils béné­fi­cient d’une bien plus grande liberté d’exporter des capi­taux que par le passé. Voir le « grand jeu » ouvert en Afrique avec la com­pé­ti­tion entre États-Unis, Canada, Grande-Bretagne, France, Inde, Brésil, Afrique du Sud, Chine…

Deux conclu­sions ici :

  1. La com­pé­ti­tion entre puis­sances capi­ta­listes se ravive avec l’affirmation de la Chine sur­tout, mais aussi de la Russie en Europe orien­tale. Il s’agit bien de conflits entre puis­sances capi­ta­listes, donc qua­li­ta­ti­ve­ment dif­fé­rents de ceux de la période anté­rieure. Dans le passé, sans jamais nous ali­gner sur la diplo­ma­tie péki­noise, nous défen­dions la République popu­laire (et la dyna­mique de la révo­lu­tion) contre l’alliance impé­ria­liste nippo-amé­ri­caine – nous étions en ce sens dans son camp. On verra (rap­port Asie) à quel point la géo­po­li­tique régio­nale s’est modi­fiée, ce qui implique de notre part un posi­tion­ne­ment dif­fé­rent, « anti-cam­piste ».
  2. Plus géné­ra­le­ment, concer­nant la liberté de mou­ve­ment des capi­taux, des bour­geoi­sies (même subor­don­nées) et des trans­na­tio­nales du « Sud » peuvent uti­li­ser les règles conçues après 1991 par les bour­geoi­sies impé­ria­listes tra­di­tion­nelles pour elles-mêmes, ren­dant plus com­plexe que par le passé la concur­rence sur le marché mon­dial.

Expansion capi­ta­liste et crise éco­lo­gique

La réin­té­gra­tion du « bloc » sino-sovié­tique dans le marché mon­dial a permis une énorme expan­sion capi­ta­liste qui fonde l’optimisme des bour­geoi­sies impé­ria­listes. Elle fonde aussi une accé­lé­ra­tion dra­ma­tique de la crise éco­lo­gique. Je ne veux pas m’étendre sur cette ques­tion, mais sou­li­gner que :

  1. Il est impos­sible dans ce contexte de ne poser la ques­tion de la réduc­tion des émis­sions à effet de serre qu’au Nord – elle doit aussi l’être au Sud.
  2. Le règle­ment de la « dette éco­lo­gique » au Sud ne doit pas favo­ri­ser le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste mon­dial et pro­fi­ter soit aux trans­na­tio­nales nippo-occi­den­tales implan­tées au Sud, soit aux trans­na­tio­nales du Sud (genre agro-indus­trie bré­si­lienne, etc.), ce qui ne ferait que nour­rir tou­jours plus crises sociales et envi­ron­ne­men­tales.
  3. Il y a bien tou­jours la néces­sité d’une soli­da­rité « nord -> sud », par exemple en défense des vic­times du chaos cli­ma­tique. Cependant, plus que jamais, c’est une lutte com­mune « anti-sys­té­mique » qui est à l’ordre du jour dans les rap­ports « nord-sud » du point de vue des classes popu­laires : c’est-à-dire un combat conjoint pour une alter­na­tive anti­ca­pi­ta­liste, une autre concep­tion du déve­lop­pe­ment au « nord » et au « sud » (je mets des guille­mets par­tout, car l’hétérogénéité du « nord » et du « sud » est aujourd’hui telle que ces notions peuvent être trom­peuses).
  4. Si le point de départ est le combat socio-envi­ron­ne­men­tal pour « chan­ger le sys­tème, pas le climat », il a pour socle les mou­ve­ments sociaux plus que les coa­li­tions spé­ci­fiques sur le climat. Il me semble qu’il fau­drait donc redis­cu­ter l’articulation entre les deux. Si on « éco­lo­gise » pas le combat social (à l’instar de ce qui peut se faire dans des luttes pay­sannes ou urbaines), l’expansion numé­rique des mobi­li­sa­tions « climat » res­tera à la sur­face des choses.
  5. 5. Les effets du chaos cli­ma­tique se font déjà sentir et l’organisation des vic­times, leur défense et leur auto­dé­fense font aussi partie du socle du combat éco­lo­gique. Les effets du super-typhon Haiyan aux Philippines dépassent en ampleur ce contre quoi on était déjà averti. Le futur annoncé est devenu partie du pré­sent. Cela a des consé­quences désta­bi­li­sa­trices qui vont bien au-delà des régions direc­te­ment affec­tées et pro­voquent des ten­sions en chaine (voir les réfu­giés du Bangladesh et les conflits avec l’Inde sur la ques­tion des migrants).

Un monde de guerres en per­ma­nence

Mon hypo­thèse est que nous n’allons pas vers une troi­sième guerre mon­diale sur le mode des Première et Seconde, car il n’y a pas un conflit pour le repar­tage ter­ri­to­rial du monde au sens qu’il avait dans le passé. Mais les fac­teurs de guerre sont très pro­fonds et divers : nou­veaux conflits inter­puis­sances, concur­rences sur le marché mon­dial, accès aux res­sources, décom­po­si­tion de socié­tés, montée de nou­veaux fas­cismes échap­pant aux contrôles de leurs géni­teurs, effets en chaine du chaos cli­ma­tique et des crises huma­ni­taires de très grande ampleur…

Cela veut dire que nous sommes main­te­nant entrés de plain-pied dans un monde de guerres (au plu­riel) en per­ma­nence. Que chaque guerre doit être ana­ly­sée dans ses spé­ci­fi­ci­tés. Il nous faut cepen­dant des « points de sta­bi­lité » pour garder une bous­sole dans un une géo­po­li­tique très com­plexe : indé­pen­dance de classe contre les impé­ria­lismes, contre les mili­ta­rismes, contre les fas­cismes et la montée des mou­ve­ments iden­ti­taires « anti-soli­daires » (racistes, isla­mo­phobes et anti­sé­mites, xéno­phobes, cas­téistes, fon­da­men­ta­listes et j’en passe).

Dans ce contexte, l’héritage « cam­piste » est par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reux. Il conduit à se ranger dans le camp d’un régime (Assad…) contre une bonne partie du peuple ou d’une puis­sance capi­ta­liste (en Asie orien­tale : États-Unis au nom de la menace chi­noise ou Chine au nom de la menace états-unienne ; Russie ou Occident dans le cas de l’Ukraine)… À chaque fois on aban­donne une partie des vic­times (qui se trouvent être du mau­vais côté), on ali­mente des natio­na­lismes agres­sifs et on sanc­ti­fie les fron­tières héri­tées de l’ère des « blocs » alors pré­ci­sé­ment que nous devons les effa­cer.

Nous res­tons tri­bu­taires de cet héri­tage plus que nous le pen­sons. Quand, en France, nous par­lons d’Europe, cela signi­fie en fait Union euro­péenne ou au mieux une Europe de l’Ouest élar­gie – et c’est dans ce cadre que nous éla­bo­rons des alter­na­tives. Mais l’Europe, c’est aussi la Russie et des alter­na­tives doivent être pen­sées qui incluent les deux côtés de la fron­tière russo-ouest-euro­péenne (voire la Méditerranée). Cette ques­tion est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante en Eurasie, car c’est le seul conti­nent qui a été à ce point façonné par la confron­ta­tion révo­lu­tion/­contre-révo­lu­tion et le face-à-face des « blocs ».

Les limites de la super­puis­sance

Les États-Unis res­tent la seule super­puis­sance au monde – et pour­tant, ils perdent toutes les guerres qu’ils ont enga­gées de l’Afghanistan à la Somalie. À ce point, c’en est éton­nant ! La faute en est pro­ba­ble­ment à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale qui leur inter­dit de conso­li­der (en alliance avec des élites locales) des gains mili­taires tem­po­raires.

C’est peut-être de même une consé­quence de la pri­va­ti­sa­tion des armées, les firmes de mer­ce­naires jouant un rôle crois­sant, ainsi que les bandes armées « non offi­cielles » au ser­vice d’intérêts par­ti­cu­liers (grandes entre­prises, grandes familles…). Décidément, l’État n’est plus ce qu’il était.

C’est aussi que cette puis­sance, toute super qu’elle soit, n’a pas les moyens d’intervenir tous azi­muts dans des condi­tions d’instabilité struc­tu­relle. Elle aurait besoin d’impérialismes secon­daires capables de l’épauler. Mais la consti­tu­tion d’un impé­ria­lisme euro­péen a avorté ; la France et la Grande-Bretagne n’ont plus que des capa­ci­tés très limi­tées ; le Japon doit encore briser les résis­tances civiques à sa remi­li­ta­ri­sa­tion com­plète.

Les guerres sont donc là pour durer, sous de mul­tiples visages. Nous devrions donc nous inté­res­ser à nou­veau à la façon dont elles sont menées, en par­ti­cu­lier par les résis­tances popu­laires, pour mieux com­prendre les condi­tions d’une lutte, la réa­lité d’une situa­tion, les exi­gences concrètes de la soli­da­rité…

Qui dit guerres devrait dire mou­ve­ment anti­guerre. Les guerres étant très dif­fé­rentes les unes des autres, la consti­tu­tion de mou­ve­ments anti­guerres en syner­gie ne va pas de soi. Le regard mili­tant porté d’Europe (occi­den­tale) sur cette ques­tion semble pes­si­miste, tant le « cam­pisme » a rongé et rendu impo­tentes les prin­ci­pales cam­pagnes enga­gées sur ce ter­rain. Mais mou­ve­ments anti­guerres il y a, en Asie notam­ment – et en Eurasie, le dépas­se­ment des fron­tières héri­tées de l’ère des blocs se fera en par­ti­cu­lier sur cette ques­tion, il me semble.

[1] Voir la réso­lu­tion du XVe Congrès mon­dial de la Quatrième Internationale dis­po­nible sur ESSF en fran­çais (article 3973), Les résis­tances à la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste, une chance pour un nouvel inter­na­tio­na­lisme

[2] Les contri­bu­tions à cette réflexion seront reliées par le mots clé DebateGeopol.

[3] Pour une pré­sen­ta­tion de cette ques­tion, voir notam­ment Michel Husson, Notes sur l’impérialisme contem­po­rain – Théories d’hier, ques­tions d’aujourd’hui.

[4] Disponible sur ESSF (article 32791) en fran­çais, Un texte sur l’internationalisme pra­tique en temps de guerre : Il faut apprendre à penser. Conseil amical à l’adresse de cer­tains ultra-gauches

[5] Voir Au Loong Yu, China’s Rise : Strength and Stability, Merlin Press, Resitance Books, IIRE, 2012. Traduction fran­çaise par­tielle : La Chine : un capi­ta­lisme bureau­cra­tique. Forces et fai­blesses, chez Syllepse (2014).

[6] Voir sur ESSF (article 32424), Ambitions chi­noises – Un impé­ria­lisme en consti­tu­tion http://​www​.europe​-soli​daire​.org/spi…

Europe soli­daire sans fron­tières, 15 octobre 2014

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