Démocratie, entre dérives et recomposition

Notes de lecture

Francis Dupuis-Déri, La peur du peuple. Agoraphobie et ago­ra­phi­lie poli­tiques,

Montréal, Lux, 2016

Emanuel Guay

Dans son plus récent ouvrage, Dupuis-Déri nous offre une pers­pec­tive par­ti­cu­liè­re­ment riche sur les liens qui unissent des concepts tels que la démo­cra­tie, le peuple et le pou­voir, à partir d’une dis­tinc­tion qu’il pro­pose entre l’ago­ra­pho­bie et l’ago­ra­phi­lie poli­tique. Ces deux termes dési­gnent des atti­tudes oppo­sées face à la capa­cité qu’ont les per­sonnes ordi­naires de se réunir afin de déli­bé­rer et de prendre des déci­sions en commun : si les ago­ra­phobes se méfient du peuple assem­blé, en lui repro­chant entre autres d’être irra­tion­nel, faci­le­ment influen­çable, prompt à la vio­lence, etc., les ago­ra­philes estiment pour leur part que les pra­tiques de démo­cra­tie directe sont la meilleure manière de se pré­mu­nir contre les abus de pou­voir et la concen­tra­tion de ce der­nier dans quelques mains. Dans l’opposition entre ces deux pers­pec­tives se dis­cernent des enjeux lourds de sens – les pra­tiques ago­ra­philes consti­tuent en effet un scan­dale pour l’élite parce qu’elles inva­lident la néces­sité d’une cou­pure entre les per­sonnes qui obéissent et celles qui com­mandent, en démon­trant que les dominé-e-s peuvent se gou­ver­ner par et pour eux et elles-mêmes.

Pour pous­ser cette ana­lyse plus loin, Dupuis-Déri mobi­lise quatre notions sup­plé­men­taires, soit le pou­voir sur (entendu comme une emprise sur l’action d’autrui), le pou­voir de (soit une capa­cité géné­rale d’action), le pou­voir avec (com­pris comme la mise en commun du pou­voir de) et le pou­voir du dedans (qui désigne l’autonomie et la confiance qu’une per­sonne ou une col­lec­ti­vité déve­loppe par un ensemble de pra­tiques et de luttes). Ces notions le mènent à affir­mer que « par peur ou haine du peuple (se) gou­ver­nant, l’agoraphobie poli­tique pro­pose qu’une élite exerce son pou­voir sur le peuple (domi­na­tion), alors que l’agoraphilie poli­tique désire que le peuple exerce son pou­voir faire (auto­no­mie), qui est à la fois un pou­voir avec (pou­voir col­lec­tif) et un pou­voir du dedans » (p. 59).

Fort de cette dis­tinc­tion entre ago­ra­phobes et ago­ra­philes poli­tiques, Dupuis-Déri aborde aux cha­pitres 1 et 7 de l’ouvrage la ques­tion du peuple, en pro­po­sant notam­ment de le divi­ser en deux ensembles, soit le dêmos et la plèbe. Si le dêmos incarne la capa­cité qu’ont les per­sonnes sans titre ni qua­li­fi­ca­tion à se ras­sem­bler pour déli­bé­rer, la plèbe repré­sente la capa­cité de ces mêmes per­sonnes à mener des actions poli­tiques auto­nomes, en dehors des relais ins­ti­tu­tion­nels conve­nus et des espaces tra­di­tion­nels de pou­voir (le par­le­ment, les urnes, les médias de masse, etc.). Le poli­to­logue insiste sur l’articulation qui unit ces deux formes du peuple, une asso­cia­tion étu­diante pou­vant par exemple déci­der en assem­blée géné­rale (dêmos) de mener une action de per­tur­ba­tion à laquelle elle convie ses membres ensuite (plèbe) (p. 255).

L’ensemble de l’ouvrage nous ramène à l’ambiguïté fon­da­men­tale qui tra­verse la notion de peuple, dési­gnant à la fois le sujet sou­ve­rain (le peuple des consti­tu­tions natio­nales) et l’ensemble des per­sonnes qui sont exclues de cette même sou­ve­rai­neté, qui n’ont pas de prise effec­tive sur les déci­sions qui affectent leur vie (le « petit peuple » méprisé par l’élite, les 99 % pour Occupy, etc.). Si la réflexion de Dupuis-Déri s’inscrit bien dans cette oppo­si­tion entre la défi­ni­tion majo­ri­taire (sou­ve­rai­neté) et mino­ri­taire (exclu­sion) du peuple, il prend tou­te­fois réso­lu­ment le parti de la deuxième, en avan­çant que « le peuple, inca­pable de reven­di­quer le pou­voir comme un pri­vi­lège asso­cié à un titre, bran­dit la ban­nière de l’égalité pour se pré­va­loir col­lec­ti­ve­ment du pou­voir et pour écar­ter toute pré­ten­tion à le gou­ver­ner » (p. 35).

C’est à partir de cet enga­ge­ment ago­ra­phile et mino­ri­taire (au sens entendu plus haut) que Dupuis-Déri pro­pose une lec­ture de plu­sieurs thèmes poli­tiques majeurs : il effec­tue d’abord un retour sur l’histoire oubliée des pra­tiques de démo­cra­tie directe à tra­vers le monde (cha­pitre 2), puis offre une cri­tique de la moder­nité poli­tique et des fic­tions natio­nales qui lui sont asso­ciées (cha­pitre 4) pour dénon­cer ensuite le carac­tère aris­to­cra­tique du jeu par­le­men­taire et de la poli­tique par­ti­sane (cha­pitre 5) et effec­tuer fina­le­ment un tour d’horizon des pra­tiques éco­no­miques qui échappent aux ten­dances ago­ra­phobes du capi­ta­lisme et du socia­lisme éta­tisé (cha­pitre 6). Les cha­pitres 3 et 8 per­mettent pour leur part de situer le débat entre ago­ra­phobes et ago­ra­philes à l’intérieur d’une longue bataille pour impo­ser une cer­taine défi­ni­tion du peuple au détri­ment des autres pos­sibles, avec les enjeux poli­tiques qui entourent évi­dem­ment une telle ques­tion (désire-t-on un peuple docile et accep­tant d’être repré­senté par des élu-e-s, ou un peuple qui aspire à se gou­ver­ner lui-même, etc.).

Le poli­to­logue avait démon­tré, dans un livre ins­piré de sa thèse de doc­to­rat, que la notion de démo­cra­tie, asso­ciée par les élites au début des Révolutions fran­çaise et amé­ri­caine à la tyran­nie des pauvres et au chaos, a été pro­gres­si­ve­ment récu­pé­rée par celles-ci afin de séduire les masses et de neu­tra­li­ser leurs aspi­ra­tions à un véri­table pou­voir popu­laire. Il y consta­tait déjà que « dire que nous vivons dans une démo­cra­tie, c’est lais­ser entendre, et croire, que le peuple exerce plus de pou­voir qu’il ne peut réel­le­ment le faire, dans le cadre des ins­ti­tu­tions offi­cielles. C’est d’ailleurs pour cela que les élites poli­tiques ont pu si aisé­ment l’utiliser pour séduire les masses[1] ». L’idée de démo­cra­tie ayant perdu sa capa­cité à créer des oppo­si­tions poli­tiques fortes (qui se dirait anti­dé­mo­crate aujourd’hui ?), Dupuis-Déri nous offre avec les notions d’agoraphobie et d’agoraphilie poli­tiques une nou­velle manière de tracer des lignes de divi­sion, tout en sou­le­vant de nom­breux enjeux : com­ment s’organiser dans une pers­pec­tive ago­ra­phile, com­ment éviter la repro­duc­tion des logiques ago­ra­phobes au sein des espaces éman­ci­pés, quel rôle les ins­ti­tu­tions et pra­tiques déjà exis­tantes peuvent-elles jouer dans cette lutte pour l’autonomisation du peuple ? Autant de ques­tions au croi­se­ment de la pro­duc­tion théo­rique et de l’engagement pra­tique, qui ne pour­ront être réso­lues que par « un va-et-vient entre la pensée, la parole et l’action » (p. 361).

Alan Sennett, Revolutionary Marxism in Spain, 1930-1937,

Boston, Brill, Historical Materialism, 2014

Serge Denis

L’étude que pré­sente Alan Sennett sur le mar­xisme révo­lu­tion­naire en Espagne est impor­tante, tant par son objet que par les thèmes spé­ci­fiques qu’il ana­lyse. La période cou­verte voit en effet les conflits de classe se tendre pro­gres­si­ve­ment jusqu’à un point de rup­ture, situa­tion qui amène la for­ma­tion, puis l’élection en février 1936 du Front popu­laire espa­gnol ; les chan­ge­ments voulus par le peuple des cam­pagnes et des villes sont mul­tiples, démo­cra­tiques et sociaux : les pay­sans « occupent de grandes pro­prié­tés ter­riennes », les grèves ouvrières pro­li­fèrent, on exige « la des­truc­tion des orga­ni­sa­tions fas­cistes » (p. 316), si bien qu’un groupe de géné­raux, à la tête des­quels se trouve notam­ment le géné­ral Franco, s’engage dans un coup d’État qu’il veut pré­ven­tif le 17 juillet sui­vant. L’effet direct du coup d’État, cepen­dant, s’avère dia­mé­tra­le­ment contraire à ce qu’en atten­daient les géné­raux : plutôt que de pré­ve­nir le déclen­che­ment d’un pro­ces­sus de révo­lu­tion ouverte, leur ten­ta­tive le sus­cite direc­te­ment et le jus­ti­fie. Des milices ouvrières et anti­fas­cistes sont for­mées alors que s’engage par la base syn­di­cale la col­lec­ti­vi­sa­tion d’entreprises et que s’élargit l’appropriation de grands domaines agri­coles. Débutent trois longues années d’une guerre civile féroce et sans merci, et d’un gou­ver­ne­ment de Front popu­laire qui, écrit Sennett, en vien­dra éga­le­ment à mener « une guerre civile dans la guerre civile », c’est-à-dire un gou­ver­ne­ment qui visera à conte­nir, puis à faire régres­ser sur le ter­ri­toire qu’il contrôle, le pro­ces­sus de la révo­lu­tion et les acquis des pre­miers mois de son dérou­le­ment. La défaite défi­ni­tive aux mains du fas­cisme fran­quiste – appuyé par l’Église « et les tra­di­tio­na­listes catho­liques, les monar­chistes, les ban­quiers, les indus­triels, les grands pro­prié­taires ter­riens » (p. 316) – sur­vient quand les troupes insur­gées réus­sissent fina­le­ment à sub­ju­guer l’héroïque Catalogne en mars 1939. Plus la guerre civile se pour­sui­vait, plus il devint clair, par ailleurs, que « cer­tai­ne­ment la Grande-Bretagne et peut-être même la France et les États-Unis sou­te­naient taci­te­ment Franco » (p. 319) comme option la mieux en mesure de réins­tau­rer le règne sans par­tage de la pro­priété privée et d’une hié­rar­chie des pou­voirs l’assurant. Le pays entra alors en 1939 dans une période de dic­ta­ture fas­ciste qui allait durer 36 années.

Les « mar­xistes révo­lu­tion­naires », que Sennett appelle aussi « com­mu­nistes dis­si­dents », pro­viennent de deux cou­rants issus d’exclusions du Parti com­mu­niste espa­gnol (PCE), chaque cou­rant s’étant consi­déré d’abord comme une frac­tion du PCE qui visait sa réforme. Le pre­mier des deux cou­rants fut celui que ras­sem­bla dans le Bloc ouvrier et paysan (BOC) Joaquin Maurin, diri­geant com­mu­niste en Catalogne. Maurin ne fut jamais trots­kyste, mais il avait refusé de condam­ner Trotsky ; il s’opposait aussi à des orien­ta­tions nou­velles sur l’Espagne pilo­tées par le Comintern (Internationale com­mu­niste) à comp­ter de 1926 ; il s’aligna à l’échelle mon­diale du côté des appuis à Boukharine dans le conflit de ce der­nier avec Staline, par­ti­ci­pant à une aile alors qua­li­fiée de droite. En fait, il fut exclu pour son refus de plier sans dis­cus­sion devant chaque direc­tive de Moscou. Ce moment était celui de la sta­li­ni­sa­tion de l’Internationale com­mu­niste, qui pro­dui­sit des phé­no­mènes iden­tiques dans tous les pays. Le deuxième cou­rant fut celui de l’Opposition de gauche inter­na­tio­nale en Espagne, com­po­sée des par­ti­sans des thèses de Léon Trotsky dans sa cri­tique des orien­ta­tions et des poli­tiques de la direc­tion sta­li­nienne de l’URSS et de l’Internationale com­mu­niste. La figure de proue de l’Opposition de gauche en Espagne devint vite Andrès Nin. Maurin et Nin étaient des vété­rans du mou­ve­ment ouvrier espa­gnol et inter­na­tio­nal ; Sennett sou­ligne éga­le­ment que plu­sieurs les consi­dèrent aujourd’hui comme les deux « contri­bu­teurs espa­gnols » prin­ci­paux au mar­xisme du XXe siècle. Nin, par exemple, avait été élu secré­taire natio­nal de la Confédération natio­nale du tra­vail (CNT), la grande cen­trale anar­cho-syn­di­ca­liste d’Espagne à son congrès de 1921. Lors d’un congrès pré­cé­dent, en 1919, il avait défendu la révo­lu­tion d’Octobre et « prôné l’affiliation de la CNT » à l’Internationale com­mu­niste. En 1921, il fit partie de la délé­ga­tion de la CNT à Moscou « au congrès de fon­da­tion de l’Internationale syn­di­cale rouge » ; il resta alors en URSS comme l’un de ses res­pon­sables jusqu’à la fin de la décen­nie. Dès 1926, il s’était rap­pro­ché des thèses de Trotsky. Maurin, de son côté, avait aussi été actif à la CNT, dont il appré­ciait « l’esprit révo­lu­tion­naire com­ba­tif » ; il était éga­le­ment de la délé­ga­tion de la cen­trale au congrès de fon­da­tion de l’Internationale syn­di­cale rouge (ISR) en 1921. À son retour en Espagne, il devint secré­taire du Comité natio­nal de la CNT ; arrêté en 1921 et à nou­veau en 1925, il ne sortit de prison qu’à la fin de 1927. C’est dans la clan­des­ti­nité qu’il rejoi­gnit les rangs du PCE et il devint rapi­de­ment membre de son comité exé­cu­tif (p. 122-125). Dès le milieu des années 1930, encore qu’il jugeât alors sa réforme tou­jours pos­sible, il écri­vit que « l’Internationale com­mu­niste, qui avait été un centre de la révo­lu­tion mon­diale, s’était méta­mor­pho­sée en un ins­tru­ment au ser­vice de l’État sovié­tique » (p. 191). Nin et Maurin étaient ori­gi­naires de Catalogne, qui comp­tait alors quelque 40 % des tra­vailleurs indus­triels du pays. Ils avaient été asso­ciés dans leur jeu­nesse au mou­ve­ment cata­lan répu­bli­cain radi­cal, très auto­no­miste.

Ensemble, le BOC et les com­mu­nistes de gauche for­mèrent le 29 sep­tembre 1935 à Barcelone le Parti ouvrier d’unification mar­xiste (POUM), qui vou­lait pré­ci­sé­ment réunir tous les com­mu­nistes dis­si­dents. Il n’était pas clai­re­ment établi si le POUM enten­dait se construire comme le parti de la révo­lu­tion en Espagne ou servir plutôt d’instrument à la for­ma­tion d’un tel parti. Les membres du POUM et le parti se sen­taient plus proches des syn­di­cats de la CNT que de ceux de l’Union géné­rale des tra­vailleurs (UGT), la cen­trale liée au parti social-démo­crate tra­di­tion­nel du pays, le Parti socia­liste ouvrier d’Espagne(PSOE). Au moment de la créa­tion du POUM, l’Opposition de gauche regrou­pait quelque 900 mili­tantes et mili­tants répan­dus à tra­vers la Catalogne et d’autres régions du pays (p. 187), le BOC de Maurin envi­ron 5 500, très concen­trés en Catalogne. Durant la pre­mière moitié des années 1930, la CNT comp­tait plus de 1 250 000 adhé­rentes et adhé­rents, dont 300 000 en Catalogne, et l’UGT plus d’un mil­lion de membres natio­na­le­ment. Le PCE n’avait pas trouvé les moyens de se déve­lop­per et ne pou­vait alors s’appuyer sur aucune « base de masse ». Durant la guerre civile, sous l’impact des mobi­li­sa­tions et de la radi­ca­li­sa­tion popu­laires, tous ces chiffres gros­si­ront for­te­ment pour toutes les orga­ni­sa­tions, dou­ble­ront même dans plu­sieurs cas.

Cela établi, le livre de Sennett s’adresse à des ques­tions qui ont consti­tué la matière même du XXe siècle et se sont posées à toutes les classes. Soulignons en pre­mier lieu qu’il a pris le soin et la peine d’accompagner son texte d’un « appen­dice his­to­rique » (his­to­ri­cal essay) par lequel il traite du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme en Espagne, des formes de la pro­priété des terres, de l’existence ou pas d’une révo­lu­tion bour­geoise vic­to­rieuse, his­to­rique et anté­rieure aux années 1930-1940, en rap­pe­lant les inter­pré­ta­tions prin­ci­pales de ces déve­lop­pe­ments et en fai­sant valoir ses propres posi­tions. Il se penche éga­le­ment dans cet appen­dice sur l’évolution du mou­ve­ment ouvrier, de ses débuts au XIXe siècle jusqu’à 1939, sur ses carac­té­ris­tiques spé­ci­fiques (telle la pré­sence d’un anar­chisme syn­di­cal de masse) et enfin sur l’histoire des ins­ti­tu­tions du pays, de la monar­chie à la répu­blique et vice versa. Ce der­nier élé­ment est impor­tant parce qu’il rend compte de reven­di­ca­tions répu­bli­caines-démo­cra­tiques popu­laires durant les années 1930 et de l’existence, pré­ci­sé­ment, de partis répu­bli­cains bour­geois. Je conseille for­te­ment de lire cet appen­dice avant de s’engager dans les pages de l’analyse comme telle de la poli­tique du Front popu­laire.

De prime abord, l’objet du livre peut paraître un peu com­po­site. En intro­duc­tion, Sennett écrit que « ce livre a comme thème cen­tral […] la théo­rie de la révo­lu­tion per­ma­nente » de Trotsky. Il entend mon­trer que « cette concep­tion du déve­lop­pe­ment his­to­rique » a eu un impact majeur sur la pensée et « l’action des com­mu­nistes dis­si­dents dans la période 1930-1937. L’influence de Trotsky est éga­le­ment visible dans [leur] cri­tique du sta­li­nisme, de même que dans leur ana­lyse du fas­cisme et de la dic­ta­ture ». Pour ce faire, Sennett pré­cise qu’il se pen­chera sur les acti­vi­tés et les idées poli­tiques propres de Maurin et de Nin. Puis on lit : « Les objec­tifs prin­ci­paux de ce livre sont de deux ordres : en pre­mier, sou­li­gner et éva­luer l’implication de Trotsky dans la révo­lu­tion espa­gnole […] et éva­luer cette impli­ca­tion » à l’aune de la théo­rie de la révo­lu­tion per­ma­nente ; deuxiè­me­ment, voir jusqu’où et com­ment s’est mani­fes­tée cette influence (p. 1-6). Mais, en qua­trième de cou­ver­ture, est pour­tant men­tionné aussi comme objec­tifs du livre l’étude « des idées poli­tiques du POUM, afin de com­prendre pour­quoi » il a adopté les posi­tions qui furent les siennes, puis l’étude et l’analyse « du rôle du POUM dans la révo­lu­tion espa­gnole », en consi­dé­rant par ailleurs sur cet aspect les points de vue de divers autres auteurs spé­cia­listes de cette période. Il y a ainsi plu­sieurs élé­ments que l’auteur annonce comme autant de buts cen­traux ou « prin­ci­paux » de son étude. Et c’est à la page 121, sur les 286 pages de texte à l’exclusion de l’appendice his­to­rique que com­porte le livre, que s’ouvre ce que Sennett appelle le « bulk of the book ». C’est donc ce côté un peu com­po­site qui peut dérou­ter. Cela dit, concé­dons que ces nom­breux aspects « prin­ci­paux » sont géné­ra­le­ment fort bien trai­tés, dans leur com­plexité et leur signi­fi­ca­tion poli­tique pro­fonde. De sorte que le lec­teur ou la lec­trice doit, je crois, voir ce livre comme une contri­bu­tion d’histoire poli­tique et comme l’exploration de posi­tions théo­riques et le rappel de débats pro­gram­ma­tiques, dont des issues dif­fé­rentes auraient incon­tes­ta­ble­ment pu conduire à l’apparition de « constel­la­tions » de forces poli­tiques éga­le­ment dif­fé­rentes de celles fina­le­ment adve­nues, selon un terme qu’utilise Sennett.

Quand elle couvre le déve­lop­pe­ment et l’action des partis ouvriers durant les années 1920 et 1930, l’étude de Sennett s’avère sin­gu­liè­re­ment impor­tante, parce qu’elle met le lec­teur et la lec­trice d’aujourd’hui au fait des dis­cus­sions, ententes ou oppo­si­tions qui avaient cours entre orga­ni­sa­tions offi­ciel­le­ment enga­gées dans le ren­ver­se­ment du vieux monde, et au sein de ces orga­ni­sa­tions. Elle montre aussi le rôle majeur que jouent les pro­grammes et les plates-formes dans cette entre­prise, puisque même des orga­ni­sa­tions de masse, urbaines et rurales, ne peuvent par leur seul nombre mener à une vic­toire. En dépit de cer­tains élé­ments d’évaluation cri­tique et de ques­tions qu’il serait inté­res­sant de sou­le­ver, je tiens à affir­mer mon appré­cia­tion gran­de­ment posi­tive de ce livre : très éclai­rant, ana­ly­ti­que­ment riche, une véri­table leçon d’histoire sur des objets d’étude à mettre au pro­gramme de toutes les géné­ra­tions mili­tantes.

Frédérick Guillaume Dufour, La socio­lo­gie his­to­rique. Traditions, tra­jec­toires et débats,

Québec, Presses de l’Université du Québec, 2015

Jonathan Veillette

« L’homme juge tout dans la minute pré­sente, sans com­prendre qu’il ne juge qu’une minute : la minute pré­sente », écri­vait le poète argen­tin Antonio Porchia (1885-1968). On peut légi­ti­me­ment se deman­der si le socio­logue ne recon­duit pas par moments l’aphorisme de Porchia. Frédérick. Guillaume Dufour le men­tionne d’entrée de jeu dans son plus récent ouvrage : il existe en socio­lo­gie une espèce d’interdit dis­ci­pli­naire pour nombre de thèmes consi­dé­rés comme rele­vant plus de l’analyse his­to­rique que de l’analyse socio­lo­gique. La socio­lo­gie est en effet mar­quée par cette ten­dance à s’enfermer dans le temps pré­sent, ten­dance qui « appau­vrit la portée de la réflexion socio­lo­gique [et] limite l’imagination de ce qu’ont été d’autres mondes que le nôtre » (p. 2). Quelle place l’histoire, le passé occupent-ils, devraient-ils occu­per dans l’analyse socio­lo­gique ? Dans quelle mesure l’étude de phé­no­mènes ayant marqué d’autres civi­li­sa­tions ou l’analyse de puis­sances impé­riales du passé peuvent-elles enri­chir notre com­pré­hen­sion des phé­no­mènes sociaux du temps pré­sent ? C’est à ce genre de ques­tion­ne­ments que s’attaque La socio­lo­gie his­to­rique. Traditions, tra­jec­toires et débats.

Dans cet ouvrage ambi­tieux – le mot est faible –, Dufour pré­sente les grands débats et les concepts au cœur de la socio­lo­gie his­to­rique, qui est ici appré­hen­dée non pas comme une dis­ci­pline ou une sous-dis­ci­pline, mais plutôt comme un « car­re­four de tra­jec­toires dis­ci­pli­naires et anti­dis­ci­pli­naires en sciences sociales » (p. 3). En tant que « car­re­four », la socio­lo­gie his­to­rique invite à un dia­logue sou­tenu entre diverses dis­ci­plines (his­toire, rela­tions inter­na­tio­nales, poli­tique, éco­no­mie, socio­lo­gie) repré­sen­tant un lieu de conver­gence pour nombre de cher­cheurs et cher­cheuses qui dési­rent inter­ro­ger cer­tains phé­no­mènes sociaux ou poli­tiques dans leur rap­port à l’histoire. Les deux pre­miers cha­pitres de l’ouvrage pré­sentent les bases métho­do­lo­giques, les traits dis­tinc­tifs – la dis­tinc­tion entre socio­lo­gie his­to­rique et his­toire sociale méri­te­rait peut-être d’être plus appro­fon­die – et les tra­jec­toires emprun­tées par la socio­lo­gie his­to­rique. Dans chaque cha­pitre sub­sé­quent, Dufour fait la convain­cante démons­tra­tion que la socio­lo­gie his­to­rique permet de mieux saisir les pro­ces­sus sous-jacents à une pano­plie de phé­no­mènes au cœur de l’analyse socio­lo­gique : les inéga­li­tés de classe ou de sexe et les rela­tions de pro­priété, les pro­ces­sus de for­ma­tion éta­tique, la ques­tion de la nature et de l’émergence du capi­ta­lisme, les révo­lu­tions et les conflits sociaux, l’analyse com­pa­ra­tive des régimes poli­tiques, le(s) nationalisme(s), etc. Si le nombre de débats, d’auteur-e-s et de sujets cou­verts rend la lec­ture com­plète de l’ouvrage pas­sa­ble­ment étour­dis­sante, cette divi­sion par thèmes permet néan­moins à l’étudiante, à l’étudiant, à la cher­cheuse ou au cher­cheur de faire une lec­ture sélec­tive en fonc­tion de ses inté­rêts ; l’incontestable éru­di­tion et le souci péda­go­gique de Dufour se retrou­ve­ront dans cha­cune des sec­tions de l’ouvrage. Une de ses forces réside dans ce dia­logue constant entre « clas­siques » et contem­po­rains, auteur-e-s fran­co­phones (les socio­logues qué­bé­cois ne sont pas en reste) et non fran­co­phones. Et la lec­ture est éton­nam­ment fluide : on glisse ainsi natu­rel­le­ment de Marx à Weber, puis de Weber à Parsons, à Malthus ou à Adam Smith ; l’on s’attarde même, lorsque les débats le com­mandent, à Bourdieu ou à Foucault pour abou­tir aux contri­bu­tions plus récentes et plus spé­ci­fiques à la socio­lo­gie his­to­rique de Charles Tilly, Barrington Moore ou Robert Brenner. On réa­lise rapi­de­ment la grande portée expli­ca­tive de ce « car­re­four dis­ci­pli­naire » et le manque que l’ouvrage de Dufour vient com­bler pour les lec­teurs et les lec­trices de langue fran­çaise.

Il est impos­sible de rendre jus­tice ici à l’ensemble des débats cou­verts dans cet ouvrage soli­de­ment docu­menté ; l’on se conten­tera de sou­li­gner cer­tains de ses accom­plis­se­ments. Ainsi, dans le cha­pitre 4, qui s’intéresse aux débats entou­rant les pro­ces­sus de for­ma­tion éta­tique, l’auteur par­vient à démon­trer de manière convain­cante qu’en « s’intéressant aux pra­tiques des États sur la longue durée, la socio­lo­gie his­to­rique peut contri­buer à dépar­ta­ger les effets de mode, les ten­dances de fond et les trans­for­ma­tions réelles [au sein des États] » (p. 210). La remar­quable qua­lité de la syn­thèse pré­sen­tée, le souci d’exhaustivité et la portée du cha­pitre 5 pour la socio­lo­gie méritent éga­le­ment d’être sou­li­gnés – les lec­teurs et les lec­trices dont les recherches concernent d’autres thèmes attri­bue­raient sans doute ces qua­li­tés à d’autres sec­tions de l’ouvrage. Dufour retrace ici les grandes lignes du débat sur la tran­si­tion au capi­ta­lisme. C’est une relec­ture des pro­po­si­tions d’Adam Smith, de Weber, de Marx et de Malthus qui donne le ton ; Dufour guide ensuite le lec­teur vers les débats et les enjeux contem­po­rains liés à cette ques­tion spé­ci­fique de la tran­si­tion. Conséquent quant à sa concep­tion de la socio­lo­gie en tant que car­re­four dis­ci­pli­naire, Dufour n’omettra pas, par exemple, de rap­pro­cher la ques­tion de la tran­si­tion au capi­ta­lisme avec la théo­rie du sys­tème-monde d’Immanuel Wallerstein ou les tra­vaux de Fernand Braudel. Il accor­dera ensuite une place impor­tante aux ana­lyses de Robert Brenner, puisque, comme il le dit : « Le modèle bren­ne­rien de la tran­si­tion au capi­ta­lisme a ins­piré d’importants déve­lop­pe­ments de la socio­lo­gie his­to­rique » (p. 236). Dufour par­vient habi­le­ment, ici comme ailleurs, à ancrer la socio­lo­gie pro­pre­ment his­to­rique dans la mère dis­ci­pline tout en en fai­sant res­sor­tir l’éclairage par­ti­cu­lier. Si Brenner repré­sente en ce sens un auteur incon­tour­nable pour les socio­his­to­riens, c’est que son ana­lyse permet de déga­ger les carac­té­ris­tiques spé­ci­fiques du capi­ta­lisme, attri­buant cette spé­ci­fi­cité aux trans­for­ma­tions des rela­tions sociales impli­quées par la tran­si­tion – comme le relève Dufour, pour Brenner : « Le concept de capi­tal n’est pas syno­nyme de mon­naie ou de bien, mais repré­sente plutôt une rela­tion sociale de pro­priété » (p. 240). Au fil de la lec­ture de ce cha­pitre, la néces­sité d’historiciser le capi­ta­lisme devien­dra de plus en plus claire, Dufour atti­rant pro­gres­si­ve­ment l’attention du lec­teur et de la lec­trice sur cer­tains moments-clés qui per­mettent de mieux cerner les phé­no­mènes socio­lo­giques. Par exemple : ce qui place, du point de vue de cer­tains bren­ne­riens comme Ellen M. Wood, l’Angleterre au cœur de la tran­si­tion au capi­ta­lisme, c’est le fait que le marché anglais – sur­tout après la Glorieuse Révolution (1688) – entraî­nera une trans­for­ma­tion de l’ensemble des rela­tions sociales, l’ensemble des acteurs étant « soumis aux impé­ra­tifs de com­pé­ti­ti­vité, d’où le carac­tère tota­li­sant de ce régime social de pro­priété » (p. 241).

La pré­sen­ta­tion des idées de Brenner par Dufour est suc­cincte, juste, fouillée ; objec­tif et rigou­reux dans son trai­te­ment, Dufour n’omet pas de pré­sen­ter les cri­tiques qui lui seront adres­sées – notam­ment : sa négli­gence du contexte global dans lequel s’inscrit l’Angleterre. Les ques­tions liti­gieuses ne sont jamais lais­sées en plan : Dufour pré­sen­tera les grands axes de débats sur la ques­tion de l’esclavage et de son ins­crip­tion (ou non) dans une éco­no­mie capi­ta­liste – sec­tion par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante où le lec­teur ou la lec­trice explo­rera les thèses d’historiens trop peu fré­quen­tés par les socio­logues (Eric Williams, Richard Drayton, Robin Blackburn, etc.). La pro­po­si­tion d’Eric Williams selon laquelle l’esclavage s’inscrirait dans le pro­ces­sus d’accumulation pri­mi­tive, pré­sen­tée par Dufour après avoir débattu des thèses de Brenner, nous appa­raît par­ti­cu­liè­re­ment féconde, mais c’est tou­jours dans cet esprit de décloi­son­ner l’analyse socio­lo­gique, de pré­sen­ter de nou­velles ave­nues pour la recherche que s’inscrit La socio­lo­gie his­to­rique. Traditions, tra­jec­toires et débats.

L’ouvrage de Dufour repré­sente en somme un guide incon­tour­nable pour ceux et celles qui, depuis la socio­lo­gie, res­sentent cette absence de consi­dé­ra­tion pour l’histoire comme une limi­ta­tion aux pos­si­bi­li­tés de la socio­lo­gie. Et Dufour réa­lise ici un véri­table tour de force : non seule­ment l’ouvrage démontre une capa­cité de syn­thèse abso­lu­ment hors du commun, mais il offre éga­le­ment les clés pour com­battre effi­ca­ce­ment cer­taines lec­tures posi­ti­vistes, anhis­to­riques ou a-pro­ces­suelles des phé­no­mènes de société. Contribution unique et ines­ti­mable à cette (anti)discipline qui, si elle est de plus en plus fré­quen­tée, demeure trop peu sou­vent sys­té­ma­ti­sée, l’ouvrage de Dufour dyna­mise une réflexion dont ne sau­rait se défi­ler la socio­lo­gie.

Alain Deneault, Une escro­que­rie léga­li­sée. Précis sur les « para­dis fis­caux »,

Montréal, Écosociété, 2016

Camille Cornellier

Dans ce livre, Alain Deneault, phi­lo­sophe, ensei­gnant à l’Université de Montréal et cher­cheur au Réseau pour la jus­tice fis­cale, se penche sur la ques­tion des légis­la­tions de com­plai­sance. Son livre se donne pour objec­tif de démon­trer qu’elles ne sont pas un pro­blème parmi d’autres. L’incipit donne le ton : « Lorsqu’on attend qua­rante minutes un auto­bus à moins 20 degrés Celsius, c’est à cause des para­dis fis­caux » (p. 11). Les para­dis fis­caux se trouvent au cœur des trans­for­ma­tions aus­té­ri­taires que connaissent les États de droit depuis quelques années. Convenant qu’il est impos­sible de faire des esti­ma­tions justes étant donné le secret entou­rant ces États, Deneault aborde la ques­tion sous l’angle de son ins­crip­tion dans notre sys­tème éco­no­mique. Les consé­quences de l’utilisation des para­dis fis­caux par les entre­prises sont bien loin de se limi­ter à la perte de mil­liards de dol­lars en reve­nus pour les États de droit. L’ouvrage a le mérite de resi­tuer le débat en arguant que la ques­tion est moins, bien qu’elle ait son impor­tance, com­bien d’argent tran­site par les para­dis fis­caux ? que quelles sont les consé­quences de leur uti­li­sa­tion par les entre­prises sur les poli­tiques et l’autonomie des États ?

Ouvrage de vul­ga­ri­sa­tion, Une escro­que­rie léga­li­sée explique avec de nom­breux exemples com­ment les entre­prises s’y prennent pour éviter de payer des impôts dans les pays où se déroulent réel­le­ment leurs acti­vi­tés. Divisé en cinq par­ties, le court essai brosse un por­trait de l’état des choses et décrit les divers modes de fonc­tion­ne­ment des légis­la­tions de com­plai­sance (absence d’imposition, lois aber­rantes, secret ban­caire, absence d’activité réelle). Il se penche ensuite sur les consé­quences directes de l’utilisation des para­dis fis­caux : des mil­liards de dol­lars en pertes fis­cales, un affai­blis­se­ment des États de droit, une aug­men­ta­tion de la dette des États auprès de banques qu’ils n’imposent même plus, une aug­men­ta­tion ou une intro­duc­tion de la tari­fi­ca­tion dans les ser­vices publics ainsi qu’un affai­blis­se­ment quan­ti­ta­tif et qua­li­ta­tif des ser­vices publics. Deneault éta­blit éga­le­ment une dis­tinc­tion entre « para­dis fis­caux » et « légis­la­tions de com­plai­sance ». Alors que les pre­miers sont essen­tiel­le­ment des endroits où l’on « inscri[t] ses fonds hors de portée des auto­ri­tés », les légis­la­tions de com­plai­sance sont des endroits « où le capi­tal trouve ses aises pour évo­luer hors de toute contrainte juri­dique » (p. 27). Ces der­nières font beau­coup de ravages bien que l’on entende très rare­ment cette déno­mi­na­tion.

L’omniprésence de la cri­tique des para­dis fis­caux dans le dis­cours se conjugue avec l’adoption de leur voca­bu­laire. Compétitivité et concur­rence deviennent les nou­veaux mots d’ordre. On exige des États de droit qu’ils entrent dans la course au dum­ping avec des États où le capi­tal est libéré de toute contrainte. Diminution des taux d’imposition des entre­prises, sub­ven­tions et spé­cia­li­sa­tion dans cer­tains sec­teurs éco­no­miques deviennent la norme. Ainsi, « on f[ait] la lutte aux para­dis fis­caux en ten­dant à les cal­quer afin de les rendre inutiles » (p. 58). Plutôt que de com­battre l’idéologie à l’origine de la des­truc­tion de la voca­tion sociale de l’État, nom­breux sont les poli­ti­ciens qui s’en font les défen­seurs à mots cou­verts, blan­chis. En effet, le même voca­bu­laire étant employé pour parler des légis­la­tions de com­plai­sance et des États de droit, la confu­sion règne. Ceci n’est pas sans rap­pe­ler cer­tains pas­sages de L’idéologie alle­mande de Marx et Engels. Par le lan­gage, les poli­ti­ciens néo­li­bé­raux enrobent leurs idées du vernis de l’intérêt géné­ral. Assainir les finances publiques ne peut se faire que dans l’intérêt de tous. Deneault démontre bien que ces dis­cours relèvent moins de la fata­lité des lois « immuables » du marché que de l’accélération de l’imprégnation idéo­lo­gique néo­li­bé­rale des sphères poli­tique et publique.

Lorsque les mots ont inté­gré la logique des États off­shore, celle-ci se bana­lise. Il est sou­vent dit des para­dis fis­caux qu’ils sont des États avec des « lois […] per­mis­sives » (p. 69). Pourtant, ces « lois » ont pour consé­quence de « rendre inopé­rant le droit où qu’il existe » (p. 70). Par leur exis­tence, les légis­la­tions de com­plai­sance « fabriquent de l’alé­ga­lité en pri­vant de portée chez elles les ins­ti­tu­tions de la léga­lité » (p. 71, l’auteur sou­ligne). Sans gêne aucune, le pre­mier ministre du Québec a ouvert, en toute léga­lité entre 1992 et 2000, un compte dans le para­dis fiscal de l’île de Jersey, met­tant ainsi des cen­taines de mil­liers de dol­lars à l’abri du fisc. La bana­li­sa­tion atteint un point de non-retour lorsqu’un pre­mier ministre fait usage d’un para­dis fiscal.

Les élites poli­tiques pré­tendent que les mesures d’austérité actuelles ne sont pas des poli­tiques déli­bé­rées de des­truc­tion de l’État social, mais plutôt le résul­tat de l’irresponsabilité de cette vision de l’État. Les para­dis fis­caux ne seraient donc pas le véri­table pro­blème. Force est de consta­ter que depuis 1995, année où l’État qué­bé­cois a pris un tour­nant néo­li­bé­ral, la course au défi­cit zéro, les coupes répé­tées en édu­ca­tion et en santé, pour ne nommer qu’elles, ont contri­bué à la dété­rio­ra­tion des ser­vices publics. D’une année à l’autre, ceux-ci sont de plus en plus inef­fi­caces. Ils ne le sont pour­tant pas par nature, mais ils le deviennent du moment où ne l’on ne per­çoit plus les reve­nus adé­quats pour assu­rer leur péren­nité. Les para­dis fis­caux ne se contentent pas de priver l’État de cer­tains reve­nus, ils remettent en ques­tion l’existence même d’États qui ne leur seraient pas en tous points sem­blables. La des­truc­tion du lien social et l’effritement de nos ins­ti­tu­tions ne sont pas le fruit d’une quel­conque fata­lité. Deneault le démontre avec clarté et conci­sion. La mul­ti­pli­ca­tion des trai­tés de libre-échange et des trai­tés de non double impo­si­tion avec des légis­la­tions de com­plai­sance sont des poli­tiques mises en place par les États de droit eux-mêmes. C’est notam­ment le cas du Canada. Fervent défen­seur de la lutte aux para­dis fis­caux dans les grands forums mon­diaux (l’Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­miques entre autres), le Canada a pour­tant signé des ententes avec la majo­rité des ter­ri­toires rele­vant de la Couronne bri­tan­nique qui comptent parmi les para­dis fis­caux les plus notoires. Il permet éga­le­ment l’inscription d’actifs dans des légis­la­tions de com­plai­sance et leur rapa­trie­ment au pays sans impo­si­tion à condi­tion qu’ils soient rapa­triés sous forme de divi­dendes. Le Canada est aussi une légis­la­tion de com­plai­sance pour le sec­teur minier. L’ampleur du phé­no­mène semble nous mettre devant le fait accom­pli. Deneault nous indique qu’il existe pour­tant des solu­tions qui sont à portée de main.

Si le droit cana­dien recon­nait le droit à la pla­ni­fi­ca­tion fis­cale, c’est-à-dire « que toute per­sonne a le droit d’organiser ses affaires de façon à payer le moins d’impôts pos­sible » (p. 77), le gou­ver­ne­ment du Québec dis­pose d’un pou­voir propre d’imposition et de taxa­tion. Il n’est donc pas tenu de res­pec­ter les conven­tions signées par Ottawa. Cette pro­po­si­tion a le mérite de rap­pe­ler que le Québec dis­pose déjà d’outils auto­nomes en matière de fis­ca­lité inter­na­tio­nale et que la lutte contre les para­dis fis­caux n’exige pas de nou­velles lois, mais seule­ment la pleine uti­li­sa­tion des lois exis­tantes.

Ce court essai rem­plit son objec­tif en démon­trant bien que les légis­la­tions de com­plai­sance ne sont pas un pro­blème parmi d’autres. La mul­ti­pli­ca­tion des lois com­plai­santes pour cer­tains sec­teurs éco­no­miques dans un nombre crois­sant de pays relève d’une volonté poli­tique de trans­for­mer en pro­fon­deur les États de droit. La réin­gé­nie­rie de l’État inau­gu­rée par le gou­ver­ne­ment libé­ral de Jean Charest, et pour­sui­vie par Couillard, s’inscrit plei­ne­ment dans cette idée. Deneault invite ses lec­trices et ses lec­teurs à se deman­der à qui pro­fitent ces trans­for­ma­tions et à exer­cer leur citoyen­neté. Si la des­truc­tion de l’État social est poli­tique, sa pré­ser­va­tion l’est éga­le­ment.

Francis Dupuis-Déri et Marc-André Éthier (dir.), La guerre cultu­relle des conser­va­teurs qué­bé­cois, Saint-Joseph-du-Lac, M édi­teur, 2016

Benoît Lacoursière

La guerre cultu­relle des conser­va­teurs qué­bé­cois est un ouvrage col­lec­tif issu du col­loque La Réaction tran­quille. La recom­po­si­tion du conser­va­tisme au Québec tenu à l’UQAM en mars 2011. Ce livre s’inscrit éga­le­ment dans le débat intel­lec­tuel sur le sujet, ali­menté tant à droite qu’à gauche (notam­ment dans la revue Argument et les livres Une pensée libé­rale, cri­tique ou conser­va­trice ?[2] et Nouveaux visages du natio­na­lisme conser­va­teur au Québec[3]). Les direc­teurs de la publi­ca­tion recen­sée sou­tiennent qu’un réseau de droite conser­va­trice mène actuel­le­ment, et depuis le milieu des années 1990, une guerre cultu­relle contre les pro­gres­sistes qué­bé­cois. Cette confron­ta­tion serait bien réelle et tire­rait sa source de la crise éco­no­mique et sociale qui touche le monde depuis quelques années. Si dans d’autres pays elle favo­rise la montée des extrêmes, cette confron­ta­tion prend ici une forme plus modé­rée, mais néan­moins pré­oc­cu­pante. Les six textes (regrou­pés en trois par­ties) qui com­posent cet ouvrage visent à mettre en lumière cer­tains thèmes signi­fi­ca­tifs de cet affron­te­ment : l’histoire du conser­va­tisme qué­bé­cois, les débats sur l’enseignement de l’histoire natio­nale et le conser­va­tisme de gauche.

Frédéric Boily pro­pose une « car­to­gra­phie de la droite au Québec » en pré­sen­tant les ori­gines de ce cou­rant de pensée, mais sur­tout en démon­trant sa « viva­cité » (p. 50) per­sis­tante, et ce, durant et après la Révolution tran­quille. Ainsi, la lec­trice ou le lec­teur en retient que le cou­rant conser­va­teur a tou­jours été actif et en mesure de s’adapter aux cir­cons­tances sociales, poli­tiques et éco­no­miques. Notons néan­moins qu’il peut exis­ter deux « droites » qué­bé­coises, une éco­no­mique et une plus tra­di­tion­nelle, les­quelles ne font pas tou­jours bon ménage.

L’historienne Denyse Baillargeon pro­pose, quant à elle, de saines « réflexions fémi­nistes autour du conser­va­tisme du Québec » (p. 75). Dans leur attaque contre le mul­ti­cul­tu­ra­lisme, pour ne pas dire car­ré­ment contre l’islam, plu­sieurs conser­va­teurs qué­bé­cois se couvrent de l’étendard de l’égalité entre les hommes et les femmes. Baillargeon cor­rige le tir, remet­tant en pers­pec­tive la place occu­pée au Québec par les femmes dans la concep­tion natio­na­liste conser­va­trice. Ainsi, à l’instar de Micheline Dumont, « il [lui] appa­raît dif­fi­cile d’affirmer que l’égalité des hommes et des femmes a consti­tué une valeur fon­da­men­tale de la société qué­bé­coise » (p. 98). Ainsi, Baillargeon démontre brillam­ment l’instrumentalisation du corps des femmes, en par­ti­cu­lier leur fécon­dité ou leur condi­tion mater­nelle, prin­ci­pa­le­ment par le dis­cours natio­na­liste tra­di­tion­nel, et sou­ligne que tout natio­na­lisme com­porte cette contra­dic­tion : « […] la repro­duc­tion de la nation consti­tue un enjeu de taille qui conti­nue de pro­vo­quer de nom­breuses fric­tions entre les deux groupes, car elle ren­voie à la ques­tion du contrôle du corps des femmes qui se trouve au cœur du projet d’émancipation fémi­niste, comme au centre de la pro­mo­tion natio­nale » (p. 93).

Martin Petitclerc, dans « Notre maître le passé ? », s’en prend quant à lui à la « nou­velle sen­si­bi­lité his­to­rio­gra­phique » en réaf­fir­mant la valeur du projet cri­tique de l’histoire sociale. Selon lui, l’histoire sociale est écla­tée au Québec et c’est l’absence d’« un projet cri­tique centré sur le pro­blème du chan­ge­ment social » qui doit être cor­ri­gée. Si le cou­rant de l’histoire sociale n’est pas exempt de cri­tiques, il n’en demeure pas moins que la conjonc­ture a favo­risé l’émergence d’un cou­rant his­to­rio­gra­phique plus tra­di­tio­na­liste et conser­va­teur, sous l’appellation de « nou­velle sen­si­bi­lité his­to­rique », lequel cri­tique ouver­te­ment l’histoire sociale. Lui sont repro­chés ses pen­chants maté­ria­listes et moder­nistes, les­quels com­por­te­raient le danger de diri­ger les his­to­riens et les his­to­riennes vers le post­mo­der­nisme et le mul­ti­cul­tu­ra­lisme. A contra­rio, la « nou­velle sen­si­bi­lité » appelle à renouer avec le riche sen­ti­ment d’historicité du passé, mais néglige de ce fait les réa­li­tés éco­no­miques et sociales. On ne peut donc qu’être d’accord avec le projet, pro­posé par Petitclerc, de refaire de l’histoire sociale l’histoire des acteurs et des actrices, quelle que soit leur posi­tion sociale : de nation, de classe sociale et de genre (p. 134).

Dans le cha­pitre « Cris et chu­cho­te­ments. La citoyen­neté au cœur de l’enseignement de l’histoire au Québec », Marc-André Éthier, Jean-François Cardin et David Lefrançois reviennent sur les débats entou­rant le nou­veau cours d’histoire (lequel ?) au secon­daire. Selon les auteurs, les cri­tiques adres­sées à l’encontre de ce cours, par un groupe d’historiens conser­va­teurs réunis dans la Coalition pour l’histoire, font écho à des cri­tiques simi­laires expri­mées dans d’autres pays par d’autres his­to­riens conser­va­teurs. Le texte dresse d’abord un his­to­rique de l’enseignement de l’histoire depuis le début du XXe siècle. On en retient, comme les auteurs le sou­lignent, que « la for­ma­tion à la citoyen­neté est depuis long­temps la pierre d’assise – et d’achoppement – de l’enseignement de l’histoire au Québec » (p. 148). Selon les auteurs, les membres de la Coalition pour l’histoire inter­prètent le pro­gramme minis­té­riel de façon « par­tielle, par­tiale, réduc­trice et embrouillée » (p. 154). Leur pos­ture est éga­le­ment hos­tile avec l’histoire sociale et en phase avec le natio­na­lisme conser­va­teur. C’est donc en pre­nant acte de cette divi­sion entre deux camps idéo­lo­giques qu’il faut com­prendre le conflit. Ici aussi, on ne peut qu’être en accord avec ce que disent les auteurs du livre : « Pour la Coalition, l’histoire du Québec doit servir le natio­na­lisme qué­bé­cois tra­di­tion­nel. Or, le récit centré sur l’identification à une nation […] socia­le­ment homo­gène est mal adapté pour aider les élèves à se conscien­ti­ser à la lutte des opprimé-e-s de toutes les nations contre toutes les oppres­sions » (p. 162).

Dans « Le conser­va­tisme de gauche. Pas anti­fé­mi­niste mais… », Francis Dupuis-Déri pro­pose quant à lui une ana­lyse du dis­cours de cer­tains pen­seurs répu­tés pro­gres­sistes mais qui, par leurs propos, s’en prennent à d’autres mili­tants et mili­tantes pro­gres­sistes. Ainsi, les conser­va­teurs de gauche, même s’ils sont cri­tiques du capi­ta­lisme, valo­risent le res­pect des ins­ti­tu­tions et de la cohé­sion sociale et sont cri­tiques de luttes qua­li­fiées de secon­daires et par­fois, plus spé­ci­fi­que­ment, du fémi­nisme (p. 169). Dans un pre­mier temps, Dupuis-Déri éta­blit les paral­lèles entre conser­va­tismes de droite et de gauche. La seconde partie du texte est consa­crée à cer­taines figures de cette gauche conser­va­trice parmi les­quelles Gilles Labelle et Éric Martin. La troi­sième partie fait état des stra­té­gies argu­men­ta­tives du conser­va­tisme de gauche. La qua­trième partie, quant à elle, porte sur l’attitude de ce cou­rant de pensée envers les fémi­nistes. En conclu­sion, Dupuis-Déri rap­pelle que c’est bien leur atta­che­ment à la cohé­sion sociale et à la repro­duc­tion des ins­ti­tu­tions (sou­vent natio­nales) qui est la racine de leur dégoût envers toute forme de divi­sion (p. 196). L’auteur a raison d’affirmer que l’on ne doit pas blâmer les fémi­nistes pour les divi­sions des pro­gres­sistes, mais au contraire, cibler ceux qui sou­haitent « mieux pro­té­ger leur pou­voir et leurs pri­vi­lèges mas­cu­lins » (p. 196).

Finalement, le cha­pitre « La révolte com­plice. Le conser­va­tisme de gauche et l’héritage du Printemps étu­diant » de Mathieu Jean pro­posent une ana­lyse spé­ci­fique de la pensée du phi­lo­sophe Éric Martin, en lien avec son ana­lyse de la grève étu­diante de 2012. Jean pré­sente lui aussi sa ver­sion des traits de la pensée conser­va­trice de gauche propre à Martin : « […] le mou­ve­ment de 2012 serait lar­ge­ment une « révolte com­plice » du néo­li­bé­ra­lisme, parce qu’elle contri­bue­rait à éroder l’universalisme de l’État, refu­se­rait la trans­cen­dance des ins­ti­tu­tions et rejet­te­rait la ver­ti­ca­lité et l’autorité » (p. 199). Pour Jean, Martin néglige la conflic­tua­lité mul­tiple des rap­ports sociaux en axant son argu­men­ta­tion prin­ci­pa­le­ment sur le néo­li­bé­ra­lisme. De plus, l’État et ses ins­ti­tu­tions seraient autant mis en danger par les pres­sions sociales que par le néo­li­bé­ra­lisme. Comme l’auteur de ce cha­pitre, il nous semble en effet que la trans­cen­dance accor­dée aux ins­ti­tu­tions et à l’État relève davan­tage d’un dis­cours idéa­liste, voire reli­gieux, que repo­sant sur la réa­lité sociale et maté­rielle (p. 205). Jean évoque éga­le­ment la pensée de Martin sur les « iden­ti­tés par­ti­cu­lières » (p. 205) contraires à sa vision de l’universalisme. Jean ana­lyse aussi la pensée de Martin sur le natio­na­lisme, l’État et la démo­cra­tie et le néo­li­bé­ra­lisme. La cri­tique de cette pensée par Mathieu Jean est par­ti­cu­liè­re­ment sévère, tant sur le plan poli­tique que théo­rique, mais le débat qui en émerge n’en demeure pas moins néces­saire.

Cet ouvrage col­lec­tif fait œuvre utile. On regrette cepen­dant la dif­fi­culté d’acquérir une vue d’ensemble à la lec­ture de l’ouvrage, ce qu’une conclu­sion aurait faci­le­ment pu cor­ri­ger. La sec­tion s’attaquant au conser­va­tisme de gauche sera sans doute consi­dé­rée comme la plus polé­mique, et c’est pro­ba­ble­ment ce qui lui donne toute sa per­ti­nence. Le thème récur­rent le plus impor­tant demeure la place subor­don­née du fémi­nisme, voire des femmes, dans la pensée conser­va­trice, de droite ou de gauche. Ainsi, chez les natio­na­listes conser­va­teurs (de droite), les femmes sont des ins­tru­ments de la repro­duc­tion natio­nale. Pour les conser­va­teurs de gauche, le fémi­nisme consti­tue une lutte secon­daire, voire qui divise. C’est une pos­ture par­ti­cu­liè­re­ment étrange lorsque l’on parle de la pre­mière forme d’oppression ! Il s’agit d’un dis­cours déjà entendu et dont l’histoire des mou­ve­ments sociaux qué­bé­cois a montré la fai­blesse. La cri­tique du natio­na­lisme offerte dans plu­sieurs textes est cepen­dant mani­chéenne et appelle à une réflexion à gauche sur les ques­tions natio­nales et lin­guis­tiques qué­bé­coises.

Frédéric Hanin (dir.), La Caisse de dépôt et pla­ce­ment du Québec à l’épreuve de la finan­cia­ri­sa­tion, Québec, Presses de l’Université Laval, 2016

Mario Pageau

L’ouvrage col­lec­tif La Caisse de dépôt et pla­ce­ment du Québec à l’épreuve de la finan­cia­ri­sa­tion est le résul­tat d’un pro­gramme de recherche mul­ti­dis­ci­pli­naire ayant débuté en 2005 et por­tant sur la finan­cia­ri­sa­tion de cette ins­ti­tu­tion. Chacun à leur manière, les textes qui y sont pré­sen­tés cherchent à saisir la façon dont la finan­cia­ri­sa­tion de la Caisse trans­forme ses acti­vi­tés d’investissement et de pla­ce­ment et com­ment elle affecte, en der­nière ana­lyse, le « bas de laine » des Québécois et des Québécoises.

L’ouvrage est divisé en quatre par­ties. La pre­mière partie porte sur le pro­ces­sus géné­ral de finan­cia­ri­sa­tion. Dans « Domestiquer la finance : le rôle des inves­tis­seurs publics de long terme », Tristan Auvray, Thomas Dallery et Sandra Rigot s’intéressent à la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie. Expliquant que la finan­cia­ri­sa­tion consiste en l’imposition d’une contrainte finan­cière aux entre­prises, les auteur-e-s sou­tiennent que ce sont les inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels qui en sont le relais. En effet, déte­nant une force de frappe inéga­lée sur les mar­chés finan­ciers en raison de leur capa­cité à trans­for­mer l’épargne mas­si­fiée en capi­taux, les inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels par­viennent à impo­ser une norme de ren­de­ment élevée aux entre­prises en les mena­çant de reti­rer leurs capi­taux si la norme en ques­tion n’est pas res­pec­tée. Engendrant une dimi­nu­tion de l’investissement dans des pro­jets béné­fiques pour la société et, par consé­quent, un ralen­tis­se­ment de l’emploi, les auteur-e-s avancent que la finan­cia­ri­sa­tion contri­bue à l’augmentation des inéga­li­tés sociales et de l’endettement de masse. Pour sortir de l’impasse, il importe donc de réen­cas­trer la finance dans l’économie.

Céline Baud se penche quant à elle sur la finan­cia­ri­sa­tion des ins­ti­tu­tions finan­cières. Dans un pre­mier temps, elle explique que la finan­cia­ri­sa­tion de celles-ci s’observe par une dimi­nu­tion de leurs inves­tis­se­ments dans les pro­jets éco­no­miques réels, par nature irré­ver­sibles, et par une aug­men­ta­tion conco­mi­tante de leurs pla­ce­ments dans des actifs liquides sur les mar­chés finan­ciers. Dans un deuxième temps, elle explique que cette pré­fé­rence pour les pla­ce­ments liquides par­ti­cipe à la trans­for­ma­tion des tech­niques de ges­tion des actifs : plutôt que de tenter d’évaluer la valeur fon­da­men­tale de l’actif, à savoir la quan­tité de divi­dendes à venir que celui-ci par­vien­dra à géné­rer, on évalue doré­na­vant le ren­de­ment d’un por­te­feuille de titres dans son ensemble. Or, la ges­tion de por­te­feuille trans­forme radi­ca­le­ment la rela­tion finan­cière des inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels sur les mar­chés finan­ciers : « en appor­tant un ren­de­ment qui, grâce à la diver­si­fi­ca­tion, semble dis­so­cier des risques liés à chaque inves­tis­se­ment consi­déré indi­vi­duel­le­ment, le por­te­feuille de titre finan­cier situe la finance dans un monde pure­ment finan­cier où c’est le por­te­feuille lui-même qui semble pro­duire le ren­de­ment » (p. 36). Selon l’auteure, cette nou­velle vision de la finance ouvre dès lors la voie à la décom­po­si­tion du risque en mul­tiples par­ti­cules et à leur valo­ri­sa­tion sur les mar­chés.

La seconde sec­tion de l’ouvrage est consa­crée à la trans­for­ma­tion de la gou­ver­nance de la Caisse. Dans son texte inti­tulé « Fondements ins­ti­tu­tion­nels et évo­lu­tion de la gou­ver­nance de la caisse », Frédéric Hanin s’intéresse à l’histoire de la Caisse et la trans­for­ma­tion de son double mandat. Indiquant que la Caisse est, dès son ori­gine, « un orga­nisme entiè­re­ment public dans le sec­teur finan­cier qui a un double mandat de ren­de­ment finan­cier et de déve­lop­pe­ment éco­no­mique » (p. 48), l’auteur explique qu’en 2004, sous l’effet de la nou­velle ges­tion publique et de la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie, la notion de « ren­de­ment opti­mal » (p. 57) fut intro­duite dans la défi­ni­tion de ses objec­tifs de base et que, depuis lors, les ren­de­ments finan­ciers sont deve­nus prio­ri­taires par rap­port au déve­lop­pe­ment éco­no­mique du Québec. Il indique que cette modi­fi­ca­tion a entrainé une trans­for­ma­tion en pro­fon­deur de ses poli­tiques d’investissements et de sa struc­ture de contrôle. Hanin ter­mine en men­tion­nant que la notion de ren­de­ment opti­mal ne doit pas faire perdre de vue les fon­de­ments poli­tiques de la Caisse, qui doivent demeu­rer pre­miers.

Dans « L’application des prin­cipes de gou­ver­nance et des poli­tiques de rému­né­ra­tion du Conseil d’administration et de la haute direc­tion », Audrey Laurin-Lamothe se ques­tionne sur la trans­for­ma­tion de la struc­ture de gou­ver­nance de la Caisse et de sa poli­tique de rému­né­ra­tion des hauts diri­geants. L’auteure explique d’abord que, depuis la modi­fi­ca­tion de son double mandat, la Caisse a moder­nisé son conseil d’administration en y intro­dui­sant des membres indé­pen­dants issus du milieu ban­caire et en rému­né­rant ces der­niers pour leur pré­sence. Dans un deuxième temps, elle indique que cette moder­ni­sa­tion du CA s’est accom­pa­gnée d’une trans­for­ma­tion de la rému­né­ra­tion des hauts diri­geants. Dorénavant, nous dit-elle, ceux-ci sont rému­né­rés non plus en fonc­tion de la per­for­mance géné­rale de la Caisse, mais « du ren­de­ment à long terme des por­te­feuilles » (p. 95). Ce fai­sant, ils tendent ainsi à rece­voir une rému­né­ra­tion tou­jours plus élevée. Elle conclut qu’avec cette nou­velle poli­tique de nomi­na­tion des membres du CA et de rému­né­ra­tion de la haute direc­tion, la Caisse n’agit plus comme une ins­ti­tu­tion por­teuse d’une mis­sion sociale et poli­tique, mais comme une entre­prise privée.

La troi­sième partie porte sur les acti­vi­tés de la Caisse sur les mar­chés finan­ciers. Dans son texte sur les acti­vi­tés d’investissement de la Caisse dans les fonds spé­cu­la­tifs après la crise de 2008, Caroline Joly se ques­tionne sur l’utilisation des tran­sac­tions haute fré­quence (THF) par la Caisse après 2008, puisque seules ces der­nières ont obtenu un ren­de­ment posi­tif sur le marché au moment de la crise. Dans la mesure où ce sont essen­tiel­le­ment les fonds spé­cu­la­tifs qui uti­lisent ce type de tran­sac­tions, l’auteure étudie l’évolution des acti­vi­tés de pla­ce­ment de la Caisse dans cette caté­go­rie par­ti­cu­lière de fonds à tra­vers les rap­ports annuels de 2000 à 2013. Constatant que, faute d’information dis­po­nible, il est impos­sible de véri­ta­ble­ment savoir si la Caisse s’est oui ou non tour­née vers les THF après la crise, Joly conclut tou­te­fois que, depuis 2008, l’institution tend à délé­guer la ges­tion de ses acti­vi­tés de pla­ce­ments dans les fonds spé­cu­la­tifs à des tiers externes. L’auteure ter­mine en expli­quant que, par cette manœuvre, la Caisse perd ainsi le contrôle sur ce type par­ti­cu­lier de pla­ce­ment – par nature risqué –, de même que sur la por­tion d’effet de levier y étant impli­quée.

Dans « La Caisse et l’utilisation des pro­duits déri­vés : quelle ges­tion des risques ? », Lilia Rekik s’intéresse à l’évolution des poli­tiques de ges­tion de risques de la Caisse. Dans la pre­mière sec­tion de son texte, l’auteure s’attache aux méca­nismes qui ont permis l’utilisation et la dif­fu­sion des pro­duits déri­vés à la Caisse. À cet égard, elle explique que c’est en 2002 que la Caisse fut auto­ri­sée à recou­rir aux pro­duits déri­vés. Alors envi­sa­gée en vue de pal­lier les ren­de­ments ané­miques de la Caisse, l’utilisation des déri­vés s’est depuis lors géné­ra­li­sée, au point d’être pré­sente dans l’ensemble des por­te­feuilles de la Caisse. Dans la deuxième sec­tion de son article, Rekik traite des poli­tiques de ges­tion des risques liés aux pro­duits déri­vés mises en place par la Caisse après la crise de 2008, puisque c’est essen­tiel­le­ment le recours à de tels pro­duits qui a alors conduit à sa débâcle finan­cière. Elle explique que, depuis lors, la Caisse a aban­donné l’utilisation de pro­duits déri­vés toxiques, amé­lioré ses méthodes et ses outils d’évaluation des risques et ren­forcé ses pro­ces­sus de ges­tion du risque.

La qua­trième partie concerne les pla­ce­ments privés de la Caisse. Dans « La stra­té­gie d’investissement en capi­tal de risque de la Caisse », Éric N. Duhaime s’intéresse aux inves­tis­se­ments de la Caisse dans les entre­prises pri­vées liées à la nou­velle éco­no­mie. Selon lui, la crise n’a pas eu de véri­tables réper­cus­sions sur ce type d’investissement. Pour l’auteur, la Caisse n’a fait que recon­duire les poli­tiques d’investissement en capi­tal de risque qu’elle applique depuis 2002, sur la base des recom­man­da­tions du Rapport Brunet. Depuis lors et encore aujourd’hui, la Caisse par­ti­cipe au finan­ce­ment des entre­prises pri­vées émer­gentes non pas par l’entremise d’investissements directs, mais bien par le biais de fonds privés. L’auteur ter­mine en nous avi­sant que ces inves­tis­se­ments indi­rects impliquent néan­moins un trans­fert d’expertise, de même qu’une très faible garan­tie d’un retour sur l’investissement en faveur du déve­lop­pe­ment éco­no­mique du Québec.

Dans « La Caisse de dépôt et pla­ce­ment et la tran­si­tion éner­gé­tique du Québec », François L’Italien se ques­tionne sur le rôle que pour­rait jouer la Caisse dans la pro­chaine tran­si­tion éner­gé­tique du Québec, à savoir dans son pas­sage vers des éner­gies vertes et renou­ve­lables. Analysant les dis­cours de la Caisse quant à ses inves­tis­se­ments dans les éner­gies, il explique que, pour rehaus­ser ses ren­de­ments à la suite de la crise de 2008 et de l’épisode des « PCAA[4] » (p. 234), l’institution a notam­ment choisi de réorien­ter ses inves­tis­se­ments dans les sables bitu­mi­neux de l’Alberta. Indiquant par ailleurs que ces res­sources ne sont ni éter­nelles ni éco­lo­giques, il sou­ligne que la Caisse a déjà joué un rôle majeur lors d’une pre­mière tran­si­tion éner­gé­tique avec la natio­na­li­sa­tion de l’hydroélectricité et que, ce fai­sant, elle pour­rait par­ti­ci­per à la pro­chaine tran­si­tion éner­gé­tique en inves­tis­se­ment dans les éner­gies propres plutôt que dans les éner­gies fos­siles.

Cet ouvrage col­lec­tif pro­pose un examen inté­res­sant de la finan­cia­ri­sa­tion de la Caisse de dépôt et pla­ce­ment du Québec. Il offre des ana­lyses per­ti­nentes quant à la trans­for­ma­tion de sa struc­ture interne et quant à ses pra­tiques d’investissement et de pla­ce­ment. Il importe cepen­dant de men­tion­ner que, même s’il pré­tend s’adresser à tous, et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, aux dépo­sants et aux dépo­santes de la Caisse, le voca­bu­laire uti­lisé demeure tech­nique et quelque peu aride. Cela dit, l’ouvrage mérite d’être étudié, puisqu’il est l’un des rares outils de réfé­rence dis­po­nibles sur les trans­for­ma­tions his­to­riques de cette ins­ti­tu­tion cen­trale au déve­lop­pe­ment éco­no­mique du Québec.

Éric Pineault, Le piège Énergie Est. Sortir de l’impasse des sables bitu­mi­neux,

Montréal, Écosociété, 2016

Benoit Renaud

Le projet d’oléoduc Énergie Est de la com­pa­gnie TransCanada consti­tue cer­tai­ne­ment une des lignes de frac­ture majeures défi­nis­sant la période poli­tique actuelle au Canada. Personne ne se sur­pren­dra de l’appui dont il béné­fi­cie du côté du Parti conser­va­teur, étant donné son impor­tance stra­té­gique pour l’expansion de l’industrie des sables bitu­mi­neux. L’opposition de tout le mou­ve­ment éco­lo­giste, de la plu­part des orga­ni­sa­tions repré­sen­tant les Premières Nations, de Québec soli­daire et de nom­breux syn­di­cats n’étonnera pas non plus.

Ce qui demeure dif­fi­cile à com­prendre est la ten­ta­tive de qua­dra­ture du cercle menée par le gou­ver­ne­ment libé­ral de Trudeau à Ottawa et par celui du Nouveau Parti démo­cra­tique de Notley à Edmonton. Ceux-ci pré­tendent encore qu’il serait pos­sible pour le Canada d’atteindre ses cibles de réduc­tion des gaz à effet de serre (GES) et de res­pec­ter sa signa­ture à la COP21 tout en allant de l’avant avec ce projet d’infrastructure tita­nesque. Rappelons que l’oléoduc trans­por­te­rait 1,1 mil­lion de barils de pétrole par jour, c’est-à-dire l’équivalent de 45 % de toute la consom­ma­tion du Canada, essen­tiel­le­ment en direc­tion de mar­chés étran­gers, et ce, pen­dant 40 ans.

L’ouvrage du socio­logue Éric Pineault explique cette dis­so­nance cog­ni­tive éta­tique par l’économie poli­tique de cette indus­trie et par la dépen­dance que le reste du capi­ta­lisme cana­dien (banques, fonds de pla­ce­ment) et l’État lui-même (recettes fis­cales) ont déve­lop­pée envers elle. Son ouvrage ne se contente pas de décrire les tenants et abou­tis­sants du projet et de décons­truire les dis­cours des acteurs en cause. Il pousse l’analyse jusqu’au niveau de la théo­rie éco­no­mique en repre­nant des caté­go­ries mar­xistes clas­siques comme la dis­tinc­tion entre valeur d’usage et valeur d’échange ou la dyna­mique de l’accumulation com­pé­ti­tive. Ce fai­sant, il apporte une véri­table expli­ca­tion tant de l’acharnement de la com­pa­gnie TransCanada dans sa cam­pagne de pro­pa­gande que de l’ouverture de plu­sieurs déci­deurs poli­tiques.

Plus qu’une simple bataille d’intérêts entre divers sec­teurs de la classe capi­ta­liste ou une diver­gence idéo­lo­gique entre éco­lo­gistes et entre­pre­neurs, l’auteur démontre que l’enjeu de l’oléoduc est une ques­tion morale. Il s’agit de choi­sir entre l’intérêt stric­te­ment éco­no­mique (emplois, divi­dendes, ren­trées fis­cales) d’un seul pays et l’impératif éthique consis­tant à faire sa part pour pré­ve­nir un dérè­gle­ment cli­ma­tique aux consé­quences glo­bales catas­tro­phiques. Bref, à la logique « après moi, le déluge » de l’industrie pétro­lière, le mou­ve­ment d’opposition répond par un appel à la conscience glo­bale, à la jus­tice cli­ma­tique élé­men­taire et au res­pect des don­nées four­nies par l’expertise scien­ti­fique. Ce mou­ve­ment est d’ailleurs loin de se limi­ter à l’opposition à Énergie Est ou même aux oléo­ducs. Il tra­verse l’Amérique du Nord et le reste du monde dans une lutte contre le modèle éco­no­mique extrac­ti­viste et lourd en car­bone, pour une tran­si­tion éner­gé­tique rapide et une logique éco­no­mique fondée sur les besoins à long terme plutôt que le profit immé­diat.

Plus près de nous, le mou­ve­ment gran­dis­sant au Québec contre Énergie Est a sans doute déjà béné­fi­cié du tra­vail rigou­reux effec­tué par l’auteur. Par exemple, dès la sortie du livre, un mili­tant de Stop oléo­duc Outaouais (SOO) a mis la main sur quelques exem­plaires et les a dis­tri­bués gra­tui­te­ment à d’autres membres du groupe, dont les per­sonnes res­pon­sables de la pro­duc­tion du maté­riel de mobi­li­sa­tion et des com­mu­ni­ca­tions avec les médias. Ce fai­sant, il équi­pait le plus récent des comi­tés citoyens éco­lo­gistes avec toute l’argumentation néces­saire pour faire face à la dés­in­for­ma­tion de la com­pa­gnie et répondre sans hési­ta­tion aux ques­tions des poli­ti­ciens et des jour­na­listes les plus hos­tiles. L’affirmation du droit du Québec de dire non à ce projet – bien sou­li­gnée dans l’ouvrage – et les réac­tions à l’opposition qué­bé­coise du côté des forces poli­tiques conser­va­trices de l’Ouest nous indiquent que cette confron­ta­tion pour­rait même être le pré­lude à une résur­gence de la ques­tion natio­nale qué­bé­coise sur le ter­rain nou­veau de la lutte au chan­ge­ment cli­ma­tique. Le Québec pour­rait deve­nir le maillon faible de la chaîne extrac­ti­viste et un bas­tion pour la Blocadie conti­nen­tale. On se sou­vien­dra donc du livre Le piège Énergie Est comme du manuel d’une lutte et, espé­rons-le, d’une lutte vic­to­rieuse qui aura redé­fini le pay­sage social et poli­tique dans l’État cana­dien.

André Leclerc, Fernand Daoust. Tome 2. Bâtisseur de la FTQ, 1965-1993,

Saint-Joseph-du-Lac, M édi­teur, 2016

Thomas Collombat

Dans ce deuxième tome de son ambi­tieuse bio­gra­phie de Fernand Daoust, André Leclerc couvre la période durant laquelle celui-là fut élu, après plu­sieurs péri­pé­ties, secré­taire géné­ral de la Fédération des tra­vailleurs du Québec (FTQ, qui ne fémi­ni­sera son nom qu’en 1983), puis pré­sident de cette même cen­trale. D’emblée, il convient de sou­li­gner l’ampleur et la grande qua­lité du tra­vail de Leclerc. La recherche docu­men­taire est impres­sion­nante, allant des publi­ca­tions syn­di­cales aux rap­ports internes ou encore aux cor­res­pon­dances entre per­sonnes élues et per­ma­nentes. À cela s’ajoutent, bien entendu, plu­sieurs entre­vues avec celles et ceux ayant côtoyé Daoust, mais sur­tout ce que l’on ima­gine être de nom­breuses heures pas­sées à inter­vie­wer celui qui est dési­gné tout au long de l’ouvrage sim­ple­ment comme « Fernand ». Pour l’essentiel, c’est en effet Daoust qui parle sous la plume de Leclerc, même si celui-ci com­plète à l’occasion par des sou­ve­nirs per­son­nels, ayant été un proche col­la­bo­ra­teur du secré­taire géné­ral de la FTQ durant une bonne partie de sa car­rière syn­di­cale.

L’ouvrage est divisé en deux par­ties : la pre­mière, cou­vrant les années 1964 à 1975, la deuxième les années 1976 à 1993 (et même au-delà, puisque le der­nier cha­pitre porte sur la vie de Daoust après son départ de la direc­tion de la FTQ). Plus qu’une césure chro­no­lo­gique, on sent un chan­ge­ment de ton entre les deux par­ties. La pre­mière, sub­di­vi­sée en cha­pitres por­tant chacun sur une ou deux années, aurait pu s’intituler « Fernand Daoust, grand témoin de l’histoire du Québec ». Si on y suit effec­ti­ve­ment la vie du syn­di­ca­liste, celle-ci appa­raît par­fois en fili­grane pour mieux racon­ter les grandes évo­lu­tions du mou­ve­ment ouvrier et de la société qué­bé­coise des années 1960 et 1970. La deuxième partie, orga­ni­sée de façon thé­ma­tique plutôt que chro­no­lo­gique, est celle où se dévoile le « Fernand Daoust, arti­san de la FTQ ». C’est là que l’on observe de près le rôle majeur joué par celui-ci dans la construc­tion de la cen­trale, tant sur le plan de la struc­tu­ra­tion des ser­vices que sur celui de ses grandes orien­ta­tions poli­tiques. La césure chro­no­lo­gique ne fonc­tionne d’ailleurs pas tou­jours, tant la deuxième partie doit régu­liè­re­ment faire des rap­pels d’événements déjà évo­qués dans la pre­mière. Cela crée à l’occasion une cer­taine confu­sion, mais sans pour autant nuire à la qua­lité géné­rale de l’ouvrage.

Plutôt que de pro­po­ser un résumé sys­té­ma­tique d’un livre déjà très dense, nous pré­fé­rons nous concen­trer sur les contri­bu­tions du tra­vail de Leclerc que nous consi­dé­rons comme les plus impor­tantes. Aborder la vie de Fernand Daoust, c’est néces­sai­re­ment faire une his­toire de la FTQ. Il est mar­quant de consta­ter com­bien cette ins­ti­tu­tion aujourd’hui prise pour acquise a connu des débuts tumul­tueux, et a été pen­dant très long­temps dans une situa­tion de fra­gi­lité et de pré­ca­rité extrêmes. Daoust fut au cœur à la fois des batailles internes ayant façonné la FTQ, mais aussi des efforts pour la conso­li­der et la déve­lop­per. Aux ten­sions entre syn­di­cats indus­triels et syn­di­cats de métiers ayant carac­té­risé la FTQ nais­sante suc­cède plutôt un cli­vage autour de la ques­tion natio­nale, et de son corol­laire, la langue fran­çaise. Daoust devient rapi­de­ment l’un des prin­ci­paux repré­sen­tants de la ten­dance natio­na­liste et pro­gres­siste. Son ascen­sion au secré­ta­riat géné­ral de la FTQ ne fut pas sans obs­tacle, mais il n’en sera par la suite jamais délogé.

Le binôme impro­bable qu’il va former pen­dant des décen­nies avec Louis Laberge à la tête de la cen­trale illus­trera pen­dant long­temps les com­pro­mis internes carac­té­ri­sant la FTQ. S’ils repré­sentent au départ les tra­di­tions diver­gentes de la Fédération des unions indus­trielles du Québec (FUIQ, indus­trielle et pro­gres­siste) et de la Fédération pro­vin­ciale des tra­vailleurs du Québec (FPTQ, de métier et plus conser­va­trice), Daoust et Laberge s’opposeront sur­tout par la suite sur la ques­tion natio­nale et la langue fran­çaise. Leclerc montre bien com­ment Daoust réus­sit à pro­gres­si­ve­ment faire évo­luer Laberge vers une posi­tion plus natio­na­liste, mais ces chan­ge­ments pren­dront des décen­nies. Il en ira de même pour la ques­tion des alliances avec les partis poli­tiques. S’il prône très tôt une posi­tion de sou­tien cri­tique au Parti qué­bé­cois (PQ), Daoust se voit constam­ment confronté au cou­rant fédé­ra­liste ainsi qu’aux par­ti­sans et par­ti­sanes de la créa­tion d’un nou­veau parti ouvrier. Au-delà de ces enjeux stra­té­giques, il défen­dra tou­jours l’idée que la FTQ doit porter son propre projet de société, ce qui lui vaudra éga­le­ment des incom­pré­hen­sions dans les rangs de sa propre cen­trale. On observe tout au long du livre les débats intenses ayant lieu au sein de la cen­trale quant à la défi­ni­tion de ses orien­ta­tions, rom­pant ainsi avec l’image cari­ca­tu­rale qui en a par­fois été faite d’une orga­ni­sa­tion tota­le­ment vendue au « syn­di­ca­lisme d’affaires ».

La dif­fé­rence avec Laberge est aussi une dif­fé­rence de style. Même si Leclerc se défend de vou­loir ren­for­cer les cli­chés d’un Laberge hou­leux et brouillon face à un Daoust plus « sage » et orga­nisé, on ne peut s’empêcher de penser à ce contraste quand l’auteur évoque par exemple le lien de Daoust aux tra­vailleurs et aux tra­vailleuses : « […] il ne l’exprime pas par des propos popu­listes, des blagues ou des jurons. Il le vit dans cette appli­ca­tion qu’il met à com­mu­ni­quer clai­re­ment et à être entendu et com­pris par chacunE » (p. 233).

Sur le plan orga­ni­sa­tion­nel, la fra­gi­lité de la FTQ à ses débuts est une thé­ma­tique impor­tante de l’ouvrage. Qui a conscience que pen­dant long­temps les postes de direc­tion de la cen­trale n’étaient pas per­ma­nents ? Observer Daoust devoir par­ta­ger son temps entre les syn­di­cats pour les­quels il tra­vaillait et ses obli­ga­tions à la FTQ nous montre com­bien la situa­tion a changé. Il n’était d’ailleurs pas rare qu’il soit « prêté » à d’autres syn­di­cats pour mener telle ou telle cam­pagne, appuyer une mobi­li­sa­tion ou s’impliquer dans une négo­cia­tion. Qui se sou­vient, éga­le­ment, que Daoust et Laberge ont choisi d’hypothéquer leurs mai­sons res­pec­tives afin de garan­tir un prêt de la Banque Royale (!) aux gré­vistes de la United Aircraft en 1974 ? Cette pré­ca­rité, la FTQ la devait notam­ment à son statut de fédé­ra­tion pro­vin­ciale du Congrès du tra­vail du Canada (CTC). La bataille pour l’autonomie de la FTQ vis-à-vis du CTC sera l’une des grandes causes défen­dues par Daoust. Là aussi, rien ne se fera rapi­de­ment ni faci­le­ment, et il faudra attendre 1993 pour que la FTQ, qu’il pré­si­dait, obtienne fina­le­ment son statut de « sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion » au terme d’un congrès du CTC plus que hou­leux. L’ouvrage de Leclerc en décrit très bien les anté­cé­dents, notam­ment le congrès de 1969, et les enjeux.

Parmi les dos­siers dans les­quels Daoust s’est par­ti­cu­liè­re­ment investi, on comp­tera : celui des tra­vailleuses et des tra­vailleurs de la Regent Knitting, qui devien­dra Tricofil ; la tutelle des syn­di­cats de la construc­tion, qui lui incom­bera au moment de la Commission Cliche ; mais aussi, de façon moins publique, la patiente struc­tu­ra­tion des ser­vices de la FTQ. Leclerc y consacre plu­sieurs cha­pitres de la deuxième partie, et à raison, car ce sont sou­vent ces pans de l’histoire syn­di­cale qui sont les moins mis de l’avant alors que leur impor­tance pour la vie d’une orga­ni­sa­tion est essen­tielle. On y voit com­bien c’est Daoust, comme secré­taire géné­ral, qui a façonné l’organisation de la cen­trale beau­coup plus que son bouillon­nant pré­sident. Son atta­che­ment à l’idée de déve­lop­per des ser­vices com­plets et auto­nomes, au sein des­quels œuvre­raient de jeunes intel­lec­tuels ne venant pas néces­sai­re­ment des rangs de la FTQ, mais tou­jours connec­tés avec les réa­li­tés de ses syn­di­cats, a permis de donner le jour à la cen­trale que nous connais­sons aujourd’hui.

Au bout du compte, le Fernand Daoust d’André Leclerc est un ouvrage impor­tant pour celles et ceux s’intéressant au syn­di­ca­lisme qué­bé­cois. Il rap­pelle que le mou­ve­ment syn­di­cal en géné­ral, et la FTQ en par­ti­cu­lier, sont loin d’être des blocs homo­gènes et qu’ils sont le fruit d’une his­toire com­plexe et sou­vent contra­dic­toire. Il nous dépeint éga­le­ment un homme, Fernand Daoust, carac­té­risé par un sens aigu du devoir et une grande droi­ture intel­lec­tuelle. Loin d’être un joueur de second ordre, il fut un rouage essen­tiel de la construc­tion de la FTQ et de son déve­lop­pe­ment, au même titre que Louis Laberge dont il fut un allié fidèle mais cer­tai­ne­ment pas un double. Régulièrement appelé à se pré­sen­ter à des postes ou à régler des conflits, Daoust appa­rait par­fois comme une « force tran­quille » sur laquelle cha­cune et chacun savent pou­voir comp­ter, mais qui semble sou­vent sur­pris d’être ainsi consi­déré. Son his­toire per­son­nelle dis­pa­raît d’ailleurs régu­liè­re­ment au profit de celle de la FTQ, voire du Québec dans son entier. Mais c’est bien là le défi d’écrire une bio­gra­phie sur quelqu’un qui « a beau­coup de faci­lité à racon­ter et à faire revivre des situa­tions cocasses ou spec­ta­cu­laires [mais dont] la pudeur l’empêche géné­ra­le­ment de s’épancher et de révé­ler des choses sur lui-même » (p. 209).


  1. Francis Dupuis-Déri, Démocratie. Histoire poli­tique d’un mot, Montréal, Lux, 2013, p. 409 (nous sou­li­gnons).
  2. Lucille Beaudry et Marc Chevrier (dir.), Québec, PUL, 2007.
  3. Jean-Marc Piotte et Jean-Pierre Couture, Montréal, Québec Amérique, 2012.
  4. PCAA : Papier com­mer­cial struc­turé adossé à des actifs.

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