Notes de lecture – no 24, automne 2020

An Antane Kapesh
Eukuan nin matshi-manitu innushkueu / Je suis une maudite sauvagesse
Montréal, Mémoire d’encrier, 2019

Joséphine Bacon et Julie Depelteau1

« Je la vois encore, dans le grenier de José ! » Joséphine se souvient des sessions de travail entre An Antane Kapesh, qui avait préparé un manuscrit en innu aimun qu’elle souhaitait publier, et José Mailhot, qui a assuré sa traduction vers le français.

Cette nouvelle édition fait peau neuve de l’ouvrage initialement paru en 1976. Mailhot a révisé non seulement son travail de traduction, mais également le texte en innu aimun, aidé d’un comité consultatif. Le texte est préfacé par son éditrice, l’autrice innue Naomi Fontaine. Elle situe et mesure la force de l’œuvre comme on emballe un cadeau précieux.

Ce cadeau est la parole d’une femme et mère innue, qui est née et a vécu dans le territoire, jusqu’à ce que les politiques de sédentarisation ne fassent obstacle à cette vie. L’essayiste, écrivaine, protectrice de la culture et du territoire, détaille les processus coloniaux qui bouleversent l’existence des Innuat de son vivant, entre 1926 et 2004, tout en documentant d’autres périodes avant. Cet essai est le premier publié en français par une innushkueu (femme innue) ou autochtone. Il demeure une œuvre phare dans la littérature autochtone francophone et vient tout juste d’être traduit vers l’anglais par Sarah Henzi (Presses de l’Université Wilfrid Laurier).

Dans la plus récente édition, comme dans celle de 1976, le texte en innu aimun est publié côte à côte avec le texte en français. La traduction ne fait pas oublier la présence d’Antane Kapesh. Au contraire, le travail de Mailhot porte un respect remarquable pour le texte de l’autrice.

Durant les 43 ans qui séparent les deux éditions, le livre a peut-être été un peu oublié, victime d’une société qui refuse d’entendre ce qu’Antane Kapesh a à dire. L’effervescence des programmes d’études autochtones et la recherche des écrits d’auteurs des Premières Nations expliquent peut-être en partie que l’ouvrage se réveille. C’est assurément le bouche-à-oreille qui en assurait la circulation avant 2019, et il fallait de la chance pour en trouver une copie usagée !

Ce livre est un grand manifeste

L’ouvrage est un manifeste visant une prise de conscience, aussi bien chez les colonisateurs que chez les Innuat, de ce que ces derniers enduraient – et continuent d’endurer, comme le démontrent les nombreuses commissions d’enquête concernant les Premières Nations depuis. Le chapitre sur la police et les tribunaux pourrait très bien avoir été un témoignage à la Commission écoute, réconciliation et progrès2, dont le rapport a été publié en 2019.

Constatant que la parole des Innuat n’est pas entendue, Antane Kapesh consacre ses efforts à mettre par écrit son témoignage. Le travail ne va pas de soi, l’innu aimun étant une langue orale dont la standardisation est toute récente.

L’ouvrage se lit comme une dénonciation du traitement éhonté des Innuat à Nutshimit (l’intérieur des terres innues). Antane Kapesh raconte avec révolte comment Nutshimit, le pays du caribou, le lieu où se déroulent les chasses communautaires, est massacré. Elle explique le rôle clé des pensionnats dans la sédentarisation des communautés dans les années 1950. Elle relate les déplacements forcés des Innuat pour les expulser de la ville de Lac John. On sent dans son récit le spectre d’autres déportations vécues par les Innuat que les gouvernements et les missionnaires ont tenté tant qu’ils ont pu de tous les regrouper à Pessamit.

Ce livre est un geste politique

L’ouvrage est aussi un geste politique fort, car il propose une théorie de la colonisation de Nutshimit. L’essayiste présente la colonisation comme un processus reposant sur le mensonge et la manipulation des Innuat par différentes autorités (religieuses, politiques et policières, entre autres). Elle n’en évacue pas moins la violence et l’exploitation du territoire comme des caractéristiques fondamentales de la colonisation. Et sa démonstration limpide de l’actualité du colonialisme de son vivant résonne bien avec l’actualité de 2020.

Cette théorie est exposée dans deux langues : la langue des dominants, qui sert à mentir et à voler le territoire, et l’innu aimun, malgré tous les effets dévastateurs des politiques coloniales sur cette langue et cette culture. En écrivant en innu aimun, Kapesh établit qu’on pourra la lire dans cette langue dans le futur : elle donne ce devoir. En soi, l’ouvrage signale la résistance et la force du peuple innu.

L’ouvrage est exceptionnel pour l’époque et encore aujourd’hui par ce geste, mais aussi pour sa théorie de la colonisation articulée par une innushkueu. Cette théorie mérite d’être connue, parce qu’elle n’omet pas le rôle du gouvernement provincial et de ses agents dans la colonisation. La faute n’est pas entièrement fédérale. Le Québec aussi est un État colonial, quoique la mémoire collective québécoise essaie de l’oublier. Antane Kapesh ouvre l’ouvrage en s’attaquant à cette mémoire sélective, qui oublie que Nutshimit n’a jamais été cédé et qu’il est pris progressivement par des mensonges. Elle rappelle que « les Blancs » y sont toujours des étrangers qui ne connaissent pas le territoire. Le chapitre sur le garde-chasse le démontre avec éclat et humour.

Il s’agit à notre sens d’un ouvrage essentiel pour comprendre comment, du temps d’Antane Kapesh jusqu’à aujourd’hui, les colonialismes canadien et québécois se déploient et se croisent à Nutshimit.

Le dernier chapitre « Comment le Blanc nous considérera-t-il à l’avenir ? » renvoie la violence coloniale aux colonisateurs. Il rappelle que : « Ce n’est pas au Blanc à gouverner dans notre territoire » (p. 199).

Comment traiterons-nous cette souveraineté à l’avenir ?

Stéphanie Demers
La guerre contre l’école publique et ses enseignant·es
Saint-Joseph-du-Lac, M Éditeur, 2020

Wilfried Cordeau

L’école n’est pas à l’abri, loin de là, des influences et courants idéologiques qui traversent la société et ses institutions et contribuent à déstructurer le tissu et le filet sociaux. S’appuyant sur les fruits de nombreux travaux sociologiques produits ces dernières années, Stéphanie Demers dépeint la dérive subtile du système scolaire québécois sous l’impulsion néolibérale de la Nouvelle Gestion publique (NGP), qui a fait de la réussite à tout prix, de la performance, de l’efficacité et de la compétitivité de toutes les unités les finalités réelles d’une institution reconvertie en machine productiviste.

Un changement de paradigme

Fondateur de l’école moderne québécoise, le Rapport Parent (1963-1966) traduisait le désir social caractéristique de la Révolution tranquille de se donner une institution du bien commun : comme levier d’égalité des chances, émancipateur et inclusif, l’école devait contribuer à l’essor de la vie démocratique, de la culture commune et de la justice sociale.

Dans ce vaste projet, l’enseignement se voyait investi d’une puissante mission sociale et culturelle, dont l’autonomie professionnelle devait constituer la cheville ouvrière. L’enseignante et l’enseignant se verraient ainsi reconnaître comme des professionnels libres, doués d’une liberté de jugement et d’une capacité d’agir. En un mot, ils seraient des agents privilégiés de la démocratisation sociale et scolaire.

Or, selon Demers, « l’obsession gestionnaire générée par le système sociotechnique redéfinit depuis deux décennies les paramètres de l’action éducative » (p. 24) à tous les échelons, depuis les orientations du réseau scolaire jusqu’à l’acte d’enseigner. C’est que, sous l’impulsion néolibérale ou néocapitaliste, l’école en tant qu’institution est plongée au cœur d’un changement de paradigme organisationnel qui en détourne le sens et les finalités.

L’ère du management scolaire

Depuis les États généraux sur l’éducation (1995-1996), on a assisté à une cascade de réformes administratives (projet éducatif, plan d’engagement vers la réussite, reddition de comptes, cibles, etc.), structurelles (décentralisation, abolition des commissions scolaires, déréglementation de la carte scolaire et des projets particuliers) et curriculaires (programmes) dont les effets cumulés dépeignent une subtile mais vaste opération de recalibrage organisationnel et de réalignement de toutes les unités en fonction d’un seul et même objectif de rationalité instrumentale. Comme les morceaux d’un casse-tête, toutes les politiques publiques des dernières années y trouvent leur place, depuis le déploiement de l’approche par compétences jusqu’à la confirmation de l’école à trois vitesses, en passant par la refonte des programmes et finalités de la formation des maîtres, la multiplication des examens standardisés, la révision des bulletins, etc. Sommée d’être utile, l’école doit en plus produire rapidement et à faible coût des cortèges de diplômé·e·s compétents, c’est-à-dire « employables » selon les termes de l’économie du savoir, et compétitifs sur le marché international.

Ainsi, le capitalisme scolaire fait-il son chemin en redéployant le réseau et en transformant ses règles du jeu. Plus subtile mais pas moins nuisible, la dynamique induite par la Nouvelle Gestion publique et la gestion axée sur les résultats (GAR) en a perverti l’esprit et les finalités. Lentement mais sûrement, l’impératif de la réussite s’est imposé comme principale et ultime finalité du système scolaire, traduite en cibles de réussite et objectifs de performance à la fois administratifs et éducatifs. Partout, la « course aux statistiques » (qu’il s’agisse de résultats scolaires, de taux de diplomation, de réussite aux examens, du nombre de plaintes, d’incidents de violence ou d’intimidation, etc.) redirige le regard des gestionnaires et des décideurs vers une compétition effrénée et transforme les dynamiques institutionnelles ainsi que la manière de concevoir et d’organiser l’école.

Sous l’impulsion de la GAR s’accumulent les contrôles, la surveillance, l’ingérence managériale, la surcharge de travail par la surbureaucratisation des processus, la standardisation des pratiques, le détournement des actes professionnels vers des enjeux périphériques (l’évaluation et les rendements scolaires priment sur l’épanouissement de l’individu), etc. In fine, on assiste partout à une perte de sens et une à réduction de l’autonomie professionnelle au bénéfice d’une régulation normative autour des « meilleures pratiques » et autres pratiques dites « probantes ». Si bien que la décentralisation, au lieu de favoriser l’émergence de l’initiative et de l’autonomie comme le veut le discours officiel, induit la convergence et la normalisation des modes opératoires et des pratiques pédagogiques dans le sens du meilleur rapport résultats/efforts.

Une dépossession individuelle et collective

La réorganisation du système n’aurait aucun impact si elle n’atteignait pas la classe. Or, c’est là, en définitive, que le bât blesse. Chaque acteur ou actrice de la relation pédagogique se voit attribuer un nouveau rôle et de nouvelles attentes systémiques. Les élèves, au prix d’une angoisse épidémique, sont sommés, sous peine d’un avenir aliénant, de livrer des performances scolaires soutenues dans des séries d’examens standardisés à l’importance toujours plus élevée. Leurs parents sont invités à exercer leurs choix de consommateurs, palmarès en main, en investissant le capital humain de leur progéniture dans les établissements et programmes qui promettent le plus haut rendement possible. En fin de course, c’est aux enseignantes et enseignants que l’on confie la responsabilité de faire fructifier ces précieux placements, en les soumettant à la pression normative d’un régime de cibles, de reddition de comptes, de processus régulateurs destinés à assurer la performance continue des individus, du réseau, en un mot la valeur des diplômes. On assiste donc à une « profonde mutation de la profession enseignante » (p. 17), corollaire de celle de l’institution scolaire et de ses finalités, qui se traduit notamment par une instrumentation, voire une « prolétarisation » (p. 106-107) de l’enseignement, lequel est réduit au rang utilitariste de simple rouage de ce que le sociologue Christian Maroy appelle un « système de production scolaire ».

Miguel Benasayag
La tyrannie des algorithmes
Paris, Textuel, 2019

Pierre Leduc

Miguel Benasayag est un philosophe et psychanalyste argentin qui s’est réfugié en France après avoir survécu à la torture sous la dictature militaire. Ce livre résulte d’un entretien avec l’anthropologue Régis Meyran. Selon l’auteur, l’omniprésence des algorithmes et de l’intelligence artificielle (IA) menacent la démocratie. Il ne s’agit pas, pour lui, de condamner la technologie, mais de comprendre les défis que pose le digital qui tend à coloniser le vivant. Contrairement à l’intelligence artificielle, la pensée humaine passe par l’inscription dans un corps situé dans un environnement. Dans cette perspective, il défend l’idée d’une singularité du vivant fondée sur la différence radicale entre « fonctionner » et « exister », que la délégation de la prise de décision algorithmique menace.

L’échec de la rationalité occidentale

La colonisation de notre monde par les algorithmes a, selon Benasayag, un rapport étroit avec l’histoire de la rationalité occidentale. La modernité recherche la maîtrise de la nature et de la société par la Raison. Elle substitue un temps linéaire au temps cyclique médiéval. La révolution galiléenne vise une compréhension de la nature par une modélisation mathématique qui aurait une portée universelle et objective. Descartes entend soumettre la nature à la puissance de la Raison. L’humanisme introduit l’idée d’une humanité commune, qui doit s’accomplir en devenant de plus en plus rationnelle.

Benasayag voit un lien entre la rationalité et la domination. L’humanisme reconnaît l’universalité de la nature humaine, mais il a justifié le colonialisme qui s’est donné la mission « d’accomplir coûte que coûte l’humanité des peuples non occidentaux » (p. 19). D’autre part, la science et la technique tendent à modéliser le monde de façon quantitative, en refoulant l’obscurité de toutes les dimensions reliées au corps. Cette critique porte non pas sur la rationalité elle-même, mais sur le rationalisme, croyance qui selon lui « fait une utilisation déraisonnable de la raison » (p. 24). Selon Miguel Benasayag, la crise des fondements en mathématiques et de l’incomplétude de tout système logique (Gödel), ainsi que l’introduction de l’aléatoire en physique avec la théorie des quantas marquent le début de ce qui conduira à l’échec de la rationalité occidentale. D’autre part, la Shoa montre que la rationalité n’a pu éviter le projet insensé de l’extermination des juifs, même si cette extermination fut mise en œuvre par un calcul et des techniques rationnels.

L’échec de la rationalité occidentale fera, selon l’auteur, le lit de la cybernétique, cette nouvelle science qui se propose de répondre aux promesses de la rationalité. Les promoteurs de l’IA voient la possibilité d’une libération du travail par la technique et par la délégation d’une partie de plus en plus grande des décisions relatives à la société et au quotidien des individus. Cette conception repose sur l’hypothèse que l’on peut modéliser le vivant en réduisant « le mental au neural », selon l’expression de Pierre Changeux. La théorie de l’information (Shannon) pose que l’information est indépendante de tout support particulier et qu’elle peut donc être transférée sans pertes sur un ordinateur. L’objectif est de pouvoir modéliser le vivant ou l’esprit et de reproduire par des machines les fonctions autrefois réservées aux humains. À la limite, on pourrait espérer une éternité digitale comme le font les transhumanistes. En réduisant le réel au modèle informatique, on confond la « carte » et le « territoire » et on manque la spécificité du vivant.

La post-démocratie

Les mouvements sociaux contemporains sont de plus en plus difficiles à saisir. Les laissés pour compte de la mondialisation, comme les gilets jaunes, manifestent leur colère en mettant leur corps en jeu face à la répression policière. La gauche semble incapable de comprendre cette révolte qui n’est liée à aucun appareil. Nous sommes à une époque post-démocratique; même si les institutions politiques survivent, elles ont perdu toute emprise sur le réel. L’action collective semble impossible, car nous vivons dans un monde imprévisible. Pour Miguel Benasayag, seules les théories de l’émergence peuvent, à notre époque « penser en termes plus ou moins rationnels » (p. 52). Dans ce contexte marqué par l’impuissance, la machine devient l’instrument de la maîtrise des problèmes qui se posent à l’humanité. La gouvernance digitale tend à se substituer à l’action politique et à l’action collective, mais le corps demeure un obstacle à la gestion dématérialisée par les algorithmes. La machine ne peut cependant intégrer la négativité propre à la pensée. La démocratie présuppose la tolérance et le conflit qui sont évacués de notre monde. Pour surmonter le défi que pose la gérance digitale, on doit, selon l’auteur, inventer une nouvelle forme d’agir. Les modes d’action collective traditionnels sont obsolètes, il faut pouvoir agir sans un objectif de transformation globale.

Théorie de l’agir

Pour penser l’agir dans la situation actuelle, il faut, selon Benasayag, admettre au départ que la vie sociale et individuelle est déterminée par des machines. L’assistance des algorithmes est déjà présente dans le travail juridique, dans la médecine et bien sûr dans la gestion des marchés. Les algorithmes peuvent prévoir, avec une forte probabilité, les microcomportements des individus. Les machines ont affaire à des profils d’individus morcelés; les prévisions ne s’appuient pas sur les décisions des individus, mais sur les corrélations que les machines peuvent déceler. Dans un monde où les décisions sont prises par des machines, la politique au sens traditionnel n’existe plus. Les États gèrent la société, ils ne gouvernent pas. Le conflit, nécessaire à la démocratie, est considéré comme un symptôme qu’il faut éliminer. Mais cette intolérance au conflit conduit à l’affrontement, l’autre étant le barbare. Pour Miguel Benasayag, la lutte entre l’Occident et les fondamentalistes religieux est en fait une lutte entre deux intégrismes.

Dans une société où on délègue la rationalité aux algorithmes, l’agir est compromis. La complexité devenue dominante nous force à renoncer à l’idée d’une action qui vise une transformation globale du monde. Nous vivons dans l’immédiat, et l’agir implique que l’on soit conscient de la complexité des phénomènes médiés. Le problème, dans ce contexte, c’est de devoir agir sans une finalité prédéfinie. Il faut agir en situation, à partir des problèmes que l’on constate et s’engager sans une promesse d’avenir. Les solutions doivent être singulières, ni « tout à fait locales ni tout à fait globales ».

Pour rétablir la conflictualité vitale pour la démocratie, il faut multiplier les actions qui répondent aux problèmes que les groupes rencontrent. L’agir en contexte complexe repose sur un non-savoir. Contre la colonisation du vivant, il faut opposer une forme d’hybridation avec la technique qui permette de préserver la singularité du vivant. L’auteur ne se veut ni technophile ni technophobe; la technique est là pour de bon, il faut l’apprivoiser. Face à un avenir radicalement obscurci, il faut multiplier les actions d’opposition et il faut avoir le courage d’agir sans la promesse d’un avenir radieux.

Yves-Marie Abraham
Guérir du mal de l’infini : produire moins, partager plus, décider ensemble
Montréal, Écosociété, 2019

Kaveh Boveiri

C’est le rêve de chaque auteur ou autrice que son livre constitue un tout articulé et bien léché. Pour l’auteur de Guérir du mal de l’infini, Yves-Marie Abraham, le rêve est déjà réalisé, tant de par le contenu de son œuvre que du point de vue formel. En un mot, l’architecture de ce livre est belle. Malgré la richesse et la complexité du contenu, la lectrice ou lecteur n’est jamais désorienté, même dans l’avalanche des concepts (j’ai particulièrement en tête le chapitre 2). De plus, le fait que l’essentiel de ce contenu ait déjà été présenté oralement pendant plusieurs années rend le propos d’Abraham proche de celui de la langue parlée. Ceci ajoute au plaisir de la lecture de ce texte. Et à la fin du livre, le lecteur se trouve aussi muni d’un grand nombre de références (livres et films) pour aller plus loin.

Abraham définit ainsi la croissance économique, le sacré de notre époque : « l’augmentation de la quantité de biens et de services (ayant une valeur monétaire) produits et vendus d’une année sur l’autre par la collectivité » (p. 30). Ce désir de croître davantage, soutenu par la majorité des partis et même des syndicats autour du monde, pace Durkheim, ne réside pourtant pas dans la nature humaine. Il faut donc en sortir par une décroissance, dont la compétence unificatrice est ici accentuée. Ainsi, dans le premier chapitre, l’auteur débute par un diagnostic général de ce mal dont chacun des volets sera développé dans les chapitres suivants.

Le deuxième chapitre nous dit pourquoi ce mal, cette croissance économique, est une contradiction en soi, une autodestruction. L’argument principal est ainsi formulé : « un découplage absolu entre la croissance économique et l’impact écologique de cette croissance est impossible » (p. 84). Dit plus simplement : la croissance est infinie alors que le monde, lui, est fini. Un effort pour concilier les deux plans, écologique et économique croissanciste, pour maintenir cette « entreprise monde », est un effort pour concilier un cercle vertueux et un cercle vicieux. Si cette logique est valide, les slogans tels que « croissance soutenable » et « croissance verte », entre autres, sont frauduleux. Nous devons en fait choisir entre le suicide planétaire et une solution prometteuse. Le premier slogan qui apparaît en sous-titre du livre le suggère d’emblée : produire moins.

Le troisième chapitre montre pourquoi la croissance ne nous mène pas à une société juste. L’injustice est triple : intergénérationnelle, intragénérationnelle et interespèce. En ce qui concerne l’injustice intergénérationnelle, la croissance économique ne laisse pas assez d’eau potable, d’air respirable ni de sol fertile pour les générations qui nous suivent. Pour notre génération, cette croissance constitue un triple vol : le vol de biens par la force ou la ruse (dans la relation du premier monde avec le tiers monde et avec les Autochtones), le vol de la force de travail (sous la forme de l’exploitation du surtravail non payé) et, ce qui est invisible est souvent oublié, le vol de la force de travail des femmes (travail ménager, notamment). Enfin, la croissance entraîne la disparition accélérée des espèces vivantes : on estime que chaque jour, plusieurs espèces disparaissent ! Donc il nous faut « partager plus » pour lutter contre ce mal. Ceci est le deuxième slogan de ce livre.

Tandis que le thème principal des deux derniers chapitres est la justice ou l’égalité, le chapitre quatre traite d’un autre mythe concernant la croissance : celui selon lequel elle nous donne la liberté. Nous sommes dépourvus de notre liberté non seulement pendant la période du travail aliénant, mais aussi quand nous pensons que nous jouissons de notre liberté et aussi de notre droit, en tant que citoyens et citoyennes des pays privilégiés, par exemple pendant un congé payé. Pendant cette période aussi, nous poursuivons la consommation (davantage ?), en nourrissant d’autres parties de cette économie de croissance, notamment l’industrie du tourisme. Ainsi sommes-nous simplement les instruments qui assurent l’accumulation du capital et reproduisent inconsciemment cette « entreprise monde ».

Le lecteur ou la lectrice peut ici se demander où se trouve la sortie de cette entreprise monde, de cette économie croissante. Le chapitre cinq nous donne la réponse définitive : de façon pratique, pour arriver à réaliser les trois slogans, il faut créer les communs. Étant donné que l’État et les entreprises se constituent mutuellement, il faut se méfier du premier pour abolir le deuxième : autrement dit, il faut s’engager dans une révolution. C’est notre seule alternative, si nous ne voulons pas choisir le suicide et ne voulons pas être prétentieux. Toute fuite dans l’imaginaire, ce que chacun de nous, y compris l’auteur, pratique dans sa vie personnelle, maintient indemne le fondement de ce mal.

Deux remarques pour terminer. Premièrement, dans le chapitre quatre, il n’y a aucune référence directe au terme aliénation, ce qui peut être un choix en apparence légitime. Cependant, il y a aussi une ambiguïté, une certaine confusion entre l’univers conceptuel du fétichisme et celui de l’aliénation, ce qui est moins acceptable. Il aurait fallu expliciter que, tandis que le fétichisme se lie majoritairement aux objets, dans ce cas les marchandises, l’aliénation est liée aux sujets. Elle entraîne la perte de notre objectivité, subjectivité et intersubjectivité, altérant notre relation avec le monde, notre conception de nous-mêmes et la relation entre nous.

De plus, bien que l’auteur admette les limites de cette œuvre, un point qui nous semble crucial aurait dû être traité. La question demeurée sans réponse est la suivante : comment peut-on intégrer dans ce scénario le besoin de la production des biens pour les pays où les nécessités de base, y compris l’eau potable (!), ne sont pas comblées ? Une réponse adéquate exige une nuance au premier volet de ce slogan : il ne faut pas « produire moins de biens ». Autrement dit, nous serons peut-être obligés de « décider ensemble » d’en « produire plus ». Bien que ceci ne soit pas négligé dans le texte, une réponse plus réfléchie nous semble souhaitable.

Justin Akers Chacón et Mike Davis
No One is Illegal. Fighting Racism and State Violence on the U.S.-Mexico Border
Chicago, Haymarket Books, 2e éd., 2018

Emanuel Guay

Les États-Unis ont connu d’importants soulèvements populaires au cours de la décennie 2010, du mouvement Black Lives Matter aux grèves dans le secteur de l’éducation entre 2018 et 2019, en passant par les mobilisations féministes autour de #MeToo et de la grève mondiale des femmes du 8 mars 2017. Un autre événement majeur durant cette période a été la « journée sans immigrants et immigrantes » du 16 février 2017. Les participants et les participantes à cette journée voulaient mettre en lumière la contribution des personnes issues de l’immigration à la société américaine et contester les intentions affichées par le président Trump de renforcer les mesures de déportation et de construire un mur entre les États-Unis et le Mexique. Une telle mobilisation rappelle, à plusieurs égards, les nombreuses actions de masse qui ont été organisées entre les mois de mars et de mai 2006 pour s’opposer à la loi House Resolution 4437, dont la ratification au Sénat américain aurait eu pour effet que des millions de personnes sans statut (et celles qui les aident à rester aux États-Unis) auraient été considérées comme des criminelles.

C’est dans la foulée de ces actions de masse durant le deuxième mandat de George W. Bush que les historiens Justin Akers Chacón et Mike Davis ont publié en 2006 No One is Illegal. Fighting Racism and State Violence on the U.S.-Mexico Border. Dans l’édition revue et augmentée, Chacón et Davis prolongent leur étude initiale en offrant une analyse des administrations Obama et Trump. Ils interprètent la décennie 2008-2018 comme une période de durcissement du régime de déportation et de criminalisation des immigrants et immigrantes sans statut en sol américain (p. 342). Plusieurs facteurs ont contribué au durcissement de ce régime. On retrouve parmi ceux-ci le souci qu’avait la première administration Obama de parvenir à un consensus bipartisan sur l’octroi d’un statut légal aux immigrantes et immigrants sans papiers aux États-Unis. Cette stratégie de durcissement a été adoptée malgré l’obtention en 2008 d’une majorité démocrate à la Chambre des représentants et au Sénat, ainsi qu’une opinion publique favorable à la régularisation des personnes sans statut à la suite des mobilisations de 2006 (p. 343-344). La démoralisation des supporteurs et supportrices d’Obama s’est manifestée dès les élections de mi-mandat en 2010, avec un taux d’abstention élevé chez les communautés latino-américaines, ce qui a facilité la remontée d’un Parti républicain pourtant affaibli par les deux mandats de Bush (p. 315-316). L’absence d’un plan de régularisation à l’échelle fédérale a aussi encouragé les républicains à mener des campagnes anti-immigration particulièrement agressives à l’échelle des États, notamment en Arizona (p. 319-320), tout en contribuant au prolongement de plusieurs mesures répressives adoptées par les prédécesseurs d’Obama et renforcées avec la victoire de Trump en 2016 (p. 353-354).

Le reste du livre permet de situer les conflits entourant les droits des personnes immigrantes aux États-Unis sur le temps long, en appréhendant les déportations comme une stratégie de contrôle des travailleurs et des travailleuses les plus précaires (p. 166-167). Les sections rédigées par Davis se concentrent sur les différentes formes de violence et de répression dont les personnes immigrantes ont été victimes au cours de l’histoire américaine : la surveillance et la brutalité policières, l’intimidation patronale, les campagnes de terreur organisées par le Ku Klux Klan, parmi bien d’autres exemples (p. 8). Les cibles de ces violences ont varié au cours des années, suivant les flux migratoires et les événements politiques. Davis recense, dans le cas californien, le massacre de plusieurs hommes et garçons chinois en 1871 à Los Angeles, une campagne dirigée entre 1922 et 1923 par le Ku Klux Klan pour « rendre la vie insupportable aux Japonais et aux Japonaises », des émeutes contre les personnes d’origine philippine durant les années 1930, ainsi que de nombreuses attaques contre des initiatives syndicales menées par des personnes immigrantes au cours du vingtième siècle. L’historien note une « continuité extraordinaire dans les préjugés portés par les personnes blanches au cours des cent cinquante dernières années de l’histoire californienne. La fureur des nativistes et des justiciers xénophobes s’est toujours acharnée sur les segments de la population les plus pauvres, avec le moins de pouvoir et qui travaillent le plus » (p. 75, traduction libre). Les sections rédigées par Chacón se penchent pour leur part sur les conséquences politiques de la déportation et de la criminalisation d’une part importante de la population immigrante aux États-Unis. Ces conséquences incluent le maintien d’un régime d’accumulation basé sur l’exploitation de millions de personnes précaires, la possibilité de mettre fin à des conflits de travail avec des déportations et le durcissement des divisions entre les travailleuses et les travailleurs qui disposent d’un statut et ceux qui n’en ont pas, ce qui nuit au développement des solidarités de classe (p. 124-125).

À la veille des prochaines élections américaines, les analyses proposées par Chacón et Davis mettent bien en lumière les liens entre la répression légale des immigrants et immigrantes sans statut, la reproduction des inégalités internationales et la dégradation des conditions de vie sous le néolibéralisme avancé (p. 281). L’établissement d’un programme de régularisation accessible à toutes les personnes qui vivent sans statut aux États-Unis – ainsi qu’au Canada – constitue une priorité pour la défense des droits des personnes immigrantes et le renforcement de la gauche internationaliste en Amérique du Nord.

1 Les auteures enseignent à l’Institution Kiuna, centre d’éducation postsecondaire des Premières Nations. La première enseigne l’innu aimun (langue innue) et la seconde les sciences politiques.

2 La Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec : écoute, réconciliation et progrès, présidée par l’honorable Jacques Viens, et dont le rapport fut déposé au gouvernement québécois en 2019.