Noam Chomsky était en visite à Gaza du 25 au 30 octobre 2012

Noam Chomsky – Impressions de Gaza

Par Mis en ligne le 16 novembre 2012

Même une seule nuit en prison suffit à donner une idée de ce que veut dire le fait de se trou­ver sous le contrôle absolu de la même force exté­rieure. Et il faut à peine plus d’une jour­née à Gaza pour com­men­cer à appré­cier ce à quoi doit res­sem­bler tenter de sur­vivre dans la plus grande prison en plein air du monde, où un mil­lion et demi de per­sonnes, dans la région la plus den­sé­ment peu­plée du monde, sont constam­ment sou­mises à la ter­reur géné­rale, sou­vent sau­vage et aux châ­ti­ments arbi­traires qui n’ont sou­vent pour but que d’humilier et avilir, ainsi que de faire en sorte que les espoirs pales­ti­niens d’un avenir décent soient anéan­tis et que soit réduit à zéro le sou­tien mon­dial majo­ri­tai­re­ment favo­rable à un arran­ge­ment diplo­ma­tique censé accor­der ces droits.

L’intensité de cet enga­ge­ment de la part des diri­geants poli­tiques israé­liens a été dra­ma­ti­que­ment illus­trée ces quelques der­niers jours encore, quand ils ont pré­ve­nus qu’ils allaient « deve­nir fous » si l’ONU recon­nais­sait les droits des Palestiniens, ne serait-ce que de façon limi­tée. On est loin d’un nou­veau départ. La menace de « deve­nir fous » (« nish­ta­gea ») est pro­fon­dé­ment enra­ci­née, elle remonte même aux gou­ver­ne­ments tra­vaillistes des années 1950, ainsi que le fameux « com­plexe de Samson » qui s’y rat­tache : nous abat­trons les murailles du Temple si on les fran­chit. C’était une menace vaine à l’époque. Ce ne l’est plus aujourd’hui.

L’humiliation inten­tion­nelle n’est pas nou­velle non plus, bien qu’elle adopte conti­nuel­le­ment de nou­velles formes. Il y a trente ans, les diri­geants poli­tiques, y com­pris cer­tains des fau­cons les plus notoires, avaient soumis au Premier ministre Begin un compte rendu cho­quant et détaillé sur la façon dont, régu­liè­re­ment, les colons recourent à la vio­lence contre les Palestiniens et ce, de la façon la plus vile et en toute impu­nité. L’éminent com­men­ta­teur mili­taro-poli­tique Yoram Peri avait écrit avec dégoût que la tâche de l’armée ne consis­tait pas à défendre l’État, mais « à détruire les droits de per­sonnes inno­centes tout sim­ple­ment parce qu’elles étaient des Araboushim (« bicots », « métèques ») vivant dans les ter­ri­toires que Dieu nous avait promis ».

Les Gazaouis ont été choi­sis pour rece­voir un châ­ti­ment par­ti­cu­liè­re­ment cruel. C’est presque un miracle que des gens puissent sup­por­ter ce genre d’existence. La façon dont ils y arrivent a été décrite il y a trente ans dans un mémoire élo­quent rédigé par Raja Shehadeh (The Third Way – La troi­sième voie) et s’appuyant sur son tra­vail d’avocat engagé dans la tâche déses­pé­rée de tenter de pro­té­ger les droits élé­men­taires au sein d’un sys­tème juri­dique des­tiné à assu­rer l’échec de cette même tâche, ainsi que sur son expé­rience per­son­nelle en tant que samid, (une per­sonne inébran­lable), qui voit sa maison trans­for­mée en prison par des occu­pants bru­taux et qui ne peut rien faire d’autre que de « subir », d’une façon ou d’une autre.

Depuis ce témoi­gnage de Shehadeh, la situa­tion a gran­de­ment empiré. Les accords d’Oslo, célé­brés avec beau­coup de faste en 1993, ont déter­miné que Gaza et la Cisjordanie étaient une seule et même entité ter­ri­to­riale. À l’époque, les États-Unis et Israël avaient déjà lancé leur pro­gramme visant à les sépa­rer com­plè­te­ment d’une de l’autre, de façon à blo­quer tout arran­ge­ment diplo­ma­tique et à punir les Araboushim des deux ter­ri­toires.

Le châ­ti­ment infligé aux Gazaouis fut encore plus sévère en jan­vier 2006, quand ils com­mirent un crime majeur : ils votèrent « de la mau­vaise manière » lors des pre­mières élec­tions libres du monde arabe, choi­sis­sant le Hamas. Démontrant leur « désir pas­sionné de démo­cra­tie », les États-Unis et Israël, sou­te­nus par la timide Union euro­péenne, impo­sèrent aus­si­tôt à Gaza un siège brutal, accom­pa­gné d’attaques mili­taires intenses. Les États-Unis aussi recou­raient tout de suite à un pro­ces­sus d’opération stan­dar­disé quand l’une ou l’autre popu­la­tion déso­béis­sante optait pour le mau­vais gou­ver­ne­ment : ils pré­pa­raient un coup d’État mili­taire afin de réta­blir l’ordre.

Les Gazaouis com­mirent un crime encore bien pire un an plus tard en contrant la ten­ta­tive de coup d’État, ce qui abou­tit à une inten­si­fi­ca­tion rapide du siège et des attaques mili­taires. Celles-ci culmi­nèrent au cours de l’hivers 2008-2009, avec l’Opération Plomb durci, l’une des uti­li­sa­tions les plus lâches et vio­lentes de la force mili­taire de l’histoire récente, quand une civile popu­la­tion sans défense, piégée sans aucune pos­si­bi­lité de sortie, fut sou­mise à une agres­sion sans pitié par l’un des sys­tèmes mili­taires les plus per­fec­tion­nés au monde se ser­vant d’un arme­ment amé­ri­cain et pro­tégé par la diplo­ma­tie amé­ri­caine. Un compte rendu inou­bliable de cette bou­che­rie – un « infan­ti­cide », pour reprendre leurs termes – fut rédigé par deux cou­ra­geux méde­cins nor­vé­giens qui tra­vaillaient dans le prin­ci­pal hôpi­tal de Gaza durant cette impi­toyable agres­sion, Mads Gilbert et Erik Fosse, dans leur remar­quable ouvrage inti­tulé Eyes in Gaza (Des yeux à Gaza).

Le pré­sident élu Obama fut inca­pable de pro­fé­rer le moindre mot, hormis le fait qu’il réitéra sa cor­diale sym­pa­thie pour les enfants soumis à cette agres­sion – et ce, dans la ville israé­lienne de Sderot. L’attaque soi­gneu­se­ment pla­ni­fiée fut mené à bien juste avant son entrée en fonc­tion, de sorte qu’il put dire que, désor­mais, il était temps de regar­der vers l’avant, et non vers l’arrière, ce qui consti­tue l’échappatoire clas­sique des cri­mi­nels.

Bien sûr, il y eut des pré­textes – il y en a tou­jours. Le pré­texte habi­tuel, res­sassé à l’envi chaque fois que le besoin s’en fait sentir, est la « sécu­rité ». Dans ce cas, il s’agissait des roquettes arti­sa­nales lan­cées à partir de Gaza. Comme c’est habi­tuel­le­ment le cas, le pré­texte était dénué de la moindre cré­di­bi­lité. En 2008, une trêve ait été ins­tau­rée entre Israël et le Hamas. Le gou­ver­ne­ment israé­lien recon­naît offi­ciel­le­ment que le Hamas l’observa rigou­reu­se­ment. Pas une seule roquette du Hamas ne fut tirée jusqu’au moment où Israël viola la trêve, sous cou­vert des élec­tions amé­ri­caines du 4 novembre 2008, en enva­his­sant Gaza sous des pré­textes ridi­cules et en tuant une demi-dou­zaine de membres du Hamas. Les hauts res­pon­sables des ser­vices de ren­sei­gne­ment israé­liens conseillèrent leur gou­ver­ne­ment en lui disant que la trêve pou­vait être renou­ve­lée en des­ser­rant le blocus cri­mi­nel et en met­tant un terme aux attaques mili­taires. Mais le gou­ver­ne­ment d’Ehud Olmert, à la répu­ta­tion de « colombe », rejeta ces choix, pré­fé­rant tirer parti de son énorme avan­tage com­pa­ra­tif, sur le plan de la vio­lence, et ce fut l’Opération Plomb durci. Les faits prin­ci­paux ont été passés en revue une fois de plus par le com­men­ta­teur de poli­tique étran­gère Jerome Slater dans le der­nier numéro du jour­nal du MIT (Harvard), International Security.

La méthode de bom­bar­de­ment uti­li­sée lors de Plomb durci fut soi­gneu­se­ment ana­ly­sée par le défen­seur gazaoui des droits de l’homme, Raji Sourani, un homme remar­qua­ble­ment bien informé et inter­na­tio­na­le­ment res­pecté. Il fait remar­quer que les bom­bar­de­ments se concen­trèrent sur le nord, visant les civils sans défense des zones les plus den­sé­ment peu­plées et sans qu’il y ait eu le moindre pré­texte mili­taire pos­sible. Le but des Israéliens, sug­gère-t-il, peut avoir été de pous­ser la popu­la­tion inti­mi­dée vers le sud, à proxi­mité de la fron­tière égyp­tienne. Mais les Samidin ne bou­gèrent pas, malgré l’avalanche de ter­reur amé­ri­cano-israé­lienne.

Un autre but peut avoir été de les repous­ser au-delà de cette fron­tière. Quand on remonte aux débuts de la colo­ni­sa­tion sio­niste, il était beau­coup ques­tion, parmi le vaste ensemble des Juifs, que les Arabes n’avaient aucune raison d’être en Palestine ; ils pour­raient être tout aussi heu­reux ailleurs et devraient s’en aller – « être trans­fé­rés » avec égards, sug­gé­raient les colombes. Ce n’est cer­tai­ne­ment pas une inquié­tude mineure en Égypte et c’est peut-être une raison pour laquelle l’Égypte n’ouvre pas sa fron­tière libre­ment aux civils ou aux mar­chan­dises dont les Gazaouis ont si déses­pé­ré­ment besoin.

Sourani et d’autres bien docu­men­tées font remar­quer que la dis­ci­pline des Samidin cache un baril de poudre qui peut explo­ser à tout moment, de façon inat­ten­due, comme le fit la pre­mière Intifada à Gaza, en 1989, après des années d’oppression misé­rable qui n’avait sus­cité aucune remarque ou inquié­tude.

Pour ne men­tion­ner qu’un des innom­brables cas, peu avant le déclen­che­ment de l’Intifada, une jeune Palestinienne, Intissar al-Atar, fut tuée par balle dans la cour d’une école par un habi­tant d’une colo­nie juive toute proche. L’homme était l’un des plu­sieurs mil­liers de colons israé­liens amenés à Gaza en vio­la­tion des lois inter­na­tio­nales et pro­té­gés par une énorme pré­sence mili­taire. Ces colons s’étaient empa­rés d’une grande partie des terres et de l’eau déjà rare dans la bande de Gaza et ils vivaient « luxueu­se­ment dans vingt-deux colo­nies au beau milieu de 1,4 mil­lion de Palestiniens dému­nis », pour reprendre les termes de la des­crip­tion de l’intellectuel israé­lien Avi Raz. Le meur­trier de l’écolière, Shimon Yifrah, fut arrêté, puis rapi­de­ment relâ­ché sous cau­tion quand le tri­bu­nal décida que « le délit n’était pas suf­fi­sam­ment grave » pour jus­ti­fier la déten­tion. Le juge expli­qua Yifrah avait uni­que­ment l’intention d’impressionner la fille en tirant dans sa direc­tion, dans la cour de l’école, et non pas de la tuer, de sorte qu’« il ne s’agit pas d’un cas de cri­mi­nel devant être puni ou dis­suadé d’agir de la sorte et à qui il convient de donner une leçon en l’emprisonnant ». Yifrah reçut sept mois avec sursis et les colons massés dans la salle d’audience se mirent à chan­ter et à danser. Et l’habituel silence régna de nou­veau. Après tout, c’était la rou­tine.

Et c’est ainsi que vont les choses. Quand Yifrah fut relaxé, la presse israé­lienne rap­porta d’une patrouille de l’armée tira dans la cour d’une école pour enfants de six à douze ans, dans un camp de réfu­giés de Cisjordanie, bles­sant ainsi cinq d’entre eux, avec sans doute l’intention de « les impres­sion­ner ». Il n’y eut pas de plainte et l’incident n’attira pas non plus l’attention. Ce n’était qu’un autre épi­sode parmi tant d’autres dans le pro­gramme de « l’analphabétisme en tant que puni­tion », rap­porta la presse israé­lienne, pro­gramme com­pre­nant la fer­me­ture d’écoles, le recours à des bombes à gaz, le tabas­sage d’étudiants à coups de crosse, l’interdiction de pas­sage de l’aide médi­cale pour les vic­times ; et, au-delà des écoles, le règne d’une bru­ta­lité pire encore, avec une sur­en­chère de la sau­va­ge­rie pen­dant l’Intifada, et le tout sous les ordres du ministre de la Défense Yitzhak Rabin, une autre colombe très admi­rée.

Mon impres­sion ini­tiale, après une visite de plu­sieurs jours, était l’étonnement, non seule­ment pour cette capa­cité de conti­nuer à vivre, mais aussi pour l’allant et la vita­lité dont fai­saient preuve les jeunes, par­ti­cu­liè­re­ment à l’université, où je passai une bonne partie de mon temps dans une confé­rence inter­na­tio­nale. Mais, là aussi, on peut détec­ter des signes de ce que la pres­sion peut deve­nir trop pénible à sup­por­ter. Des rap­ports révèlent que, parmi les jeunes, il y a une frus­tra­tion qui couve, une prise de conscience de ce que, sous l’occupation israé­lienne, l’avenir n’a rien à leur offrir. Il n’y a que ce que des ani­maux en cage peuvent endu­rer et il peut y avoir une érup­tion, sus­cep­tible de revê­tir des formes vilaines – offrant ainsi une occa­sion aux apo­lo­gistes israé­liens et occi­den­taux de condam­ner hypo­cri­te­ment des gens qui sont cultu­rel­le­ment arrié­rés, comme l’a expli­qué Mitt Romney avec toute sa pers­pi­ca­cité.

Gaza a l’aspect d’une société typi­que­ment du tiers monde, avec des poches de pros­pé­rité entou­rée d’une pau­vreté affreuse. Elle n’est tou­te­fois pas « sous-déve­lop­pée ». Elle a plutôt été « dé-déve­lop­pée », et de façon très sys­té­ma­tique, en plus, pour emprun­ter la ter­mi­no­lo­gie de Sara Roy, la prin­ci­pale spé­cia­liste uni­ver­si­taire à propos de Gaza. La bande de Gaza aurait pu être une région médi­ter­ra­néenne pros­père, avec une agri­cul­ture riche et une indus­trie flo­ris­sante de la pêche, des plages mer­veilleuses et, comme on l’a décou­vert voici une décen­nie, des bonnes pers­pec­tives concer­nant les larges réserves de gaz natu­rel qui se trouvent sous ses eaux ter­ri­to­riales.

Coïncidence ou pas, c’est à ce moment qu’Israël a inten­si­fié son blocus, refou­lant les bateaux de pêche vers le lit­to­ral, les confi­nant actuel­le­ment à trois nau­tiques et moins.

Les pers­pec­tives favo­rables avor­tèrent en 1948, quand la bande de Gaza dut absor­ber une marée de réfu­giés pales­ti­niens fuyant la ter­reur ou expul­sés par la force de ce qui allait deve­nir Israël et, dans cer­tains cas, expul­sés plu­sieurs mois après le cessez-le-feu offi­ciel.

En fait, on en expulsa encore quatre ans plus tard, comme le rap­por­tait Ha’aretz (25 décembre 2008), dans une étude minu­tieuse réa­li­sée par Beni Tziper sur l’histoire de la ville israé­lienne d’Ashkelon remon­tant jusqu’aux Cananéens. En 1953, rap­porte-t-il, « on cal­cula froi­de­ment qu’il était néces­saire de net­toyer la région des Arabes ». Le nom ori­gi­nal de la ville, Majdal, avait déjà été « judaïsé » sous sa forme actuelle d’Ashkelon, selon la pra­tique habi­tuelle.

C’était en 1953, alors qu’il n’y avait pas le moindre signe de néces­sité mili­taire. Tziper lui-même est né en 1953 et, tout en se pro­me­nant dans ce qui reste du vieux sec­teur arabe, il pense : « Il est vrai­ment dif­fi­cile pour moi, vrai­ment, de com­prendre qu’alors que mes parents célé­braient ma nais­sance, d’autres per­sonnes étaient entas­sées sur des camions et chas­sées de leurs mai­sons. »

Il y eut les conquêtes israé­liennes de 1967 et les coups qu’elles ont conti­nué à assé­ner par la suite. Puis sont venus les crimes ter­ribles déjà men­tion­nés et qui n’ont cessé de se pour­suivre jusqu’à ce jour.

Il est facile d’en voir les signes, même au cours d’une brève visite. Depuis l’intérieur d’un hôtel à proxi­mité du lit­to­ral, on peut entendre les tirs de mitrailleuse des canon­nières israé­liennes repous­sant les pêcheurs des eaux ter­ri­to­riales de Gaza vers le lit­to­ral, de sorte qu’ils sont forcés de pêcher dans des eaux lour­de­ment pol­luées du fait que les Américains et les Israéliens refusent d’autoriser la recons­truc­tion des sites de trai­te­ment des déchets et des sys­tèmes de pro­duc­tion d’électricité qu’ils ont détruits.

Les accords d’Oslo ont établi les plans de deux sites de désa­li­ni­sa­tion, une néces­sité, dans cette région aride. L’un, une ins­tal­la­tion de pointe, fut construit… en Israël. Le second est à Khan Yunis, dans le sud de Gaza. L’ingénieur chargé d’essayer d’obtenir de l’eau potable pour la popu­la­tion a expli­qué que cette ins­tal­la­tion avait été conçue de telle façon qu’elle ne pou­vait uti­li­ser l’eau de mer, mais qu’elle devait tra­vailler avec l’eau phréa­tique, un pro­ces­sus moins oné­reux, qui conti­nue à dégra­der la nappe aqui­fère déjà réduite, ce qui promet de graves pro­blèmes pour l’avenir. Même avec cette ins­tal­la­tion, l’eau est sévè­re­ment ration­née. L’Office de secours et de tra­vaux des Nations unies (UNRWA), qui s’occupe des réfu­giés (mais pas des autres Gazaouis), a publié récem­ment un rap­port pré­ve­nant que les dégâts à la nappe aqui­fère pour­raient très bien­tôt deve­nir « irré­ver­sibles » et que, si on n’entamait pas d’urgence des actions répa­ra­trices, Gaza pour­rait ne plus être un « endroit vivable » en 2020.

Israël auto­rise l’utilisation du béton dans les pro­jets de l’UNRWA, mais pas pour les Gazaouis enga­gés dans d’énormes besoins de recons­truc­tion. Les équi­pe­ments lourds, déjà limi­tés, traînent géné­ra­le­ment sur place sans pou­voir être uti­li­sés, puisque Israël n’autorise pas l’entrée de maté­riaux de répa­ra­tion. Tout cela fait partie du pro­gramme géné­ral décrit par le haut fonc­tion­naire israé­lien Dov Weisglass, qui fut le conseiller du Premier ministre Ehud Olmert, après que les Palestiniens ne se confor­mèrent pas aux ordres lors des élec­tions de 2006 : « L’idée », disait Weisglass, « consiste à mettre les Palestiniens au régime, mais pas de les lais­ser mourir de faim. » Cela aurait fait mau­vais genre.

Et ce plan est scru­pu­leu­se­ment suivi. Sara Roy en a fourni des preuves très com­plètes dans ses savantes études. Récemment, après plu­sieurs années d’efforts, l’organisation israé­lienne des droits de l’homme Gisha est par­ve­nue à obte­nir un ordre du tri­bu­nal enjoi­gnant au gou­ver­ne­ment de libé­rer ses archives détaillant les plans du fameux « régime » et la façon dont ces plans sont appli­qués. Le jour­na­liste Jonathan Cook, qui vit en Israël, les résume comme suit : « Les fonc­tion­naires de la santé ont fourni des cal­culs à propos du nombre mini­mal de calo­ries néces­saires au mil­lion et demi d’habitants de Gaza afin d’éviter la mal­nu­tri­tion. Ces chiffres ont alors été tra­duits en camions de nour­ri­ture qu’Israël est censé per­mettre chaque jour (…). Une moyenne de 67 camions seule­ment – bien moins que la moitié du mini­mum requis – sont entrés à Gaza quo­ti­dien­ne­ment. Ceci com­paré aux plus de 400 camions d’avant le début du blocus. » Et même cette esti­ma­tion est exa­gé­ré­ment géné­reuse, rap­ports les fonc­tion­naires de l’ONU char­gés de l’aide.

De ce régime forcé, fait remar­quer Juan Cole, spé­cia­liste du Moyen-Orient, « il résulte qu’environ dix pour cent des enfants pales­ti­niens de moins de cinq ans ont leur crois­sance retar­dée par la mal­nu­tri­tion (…). De plus, l’anémie est très répan­due, affec­tant plus de deux tiers des enfants, 58,6 pour 100 des enfants qui vont à l’école et plus d’un tiers des femmes enceintes. » Les États-Unis et Israël veulent faire en sorte que rien au-delà de la simple survie ne soit pos­sible.

« Il ne faut pas perdre de vue », fait remar­quer Raji Sourani, « que l’occupation et l’enfermement absolu consti­tuent une attaque per­ma­nente contre la dignité humaine de la popu­la­tion de Gaza en par­ti­cu­lier et de tous les Palestiniens en géné­ral. C’est une dégra­da­tion, une humi­lia­tion, un iso­le­ment et une frag­men­ta­tion sys­té­ma­tiques du peuple pales­ti­nien. » La conclu­sion est confir­mée par bien d’autres sources. Dans l’une des plus émi­nentes revues médi­cales de la pla­nète, The Lancet, un méde­cin de Stanford en visite, hor­ri­fié par ce dont il avait été témoin, décrit Gaza comme « une sorte de labo­ra­toire où l’on étudie l’absence de dignité », une situa­tion qui a des effets « dévas­ta­teurs » sur le bien-être phy­sique, mental et social. « La sur­veillance constante à partir du ciel, les puni­tions col­lec­tives via le blocus et l’isolement, l’intrusion dans les mai­sons et dans les com­mu­ni­ca­tions et les res­tric­tions impo­sées aux per­sonnes qui essaient de voya­ger, cde se marier ou de tra­vailler, font qu’ils est mal­aisé de mener une exis­tence dans la dignité, à Gaza. » Il convient d’apprendre aux Araboushim à ne pas redres­ser la tête.

On pou­vait espé­rer que le nou­veau gou­ver­ne­ment Morsi, en Égypte, moins ser­vile à l’égard d’Israël que la dic­ta­ture de Moubarak sou­te­nue par l’Occident, allait ouvrir le pas­sage de Rafah, le seul accès à l’extérieur pour les Gazaouis enfer­més qui ne soit pas soumis au contrôle direct d’Israël. Il y a eu une légère ouver­ture, mais pas plus. La jour­na­liste Laila el-Haddad écrit que la réou­ver­ture sous Morsi ‘est tout sim­ple­ment un retour au statu quo d’il y a plu­sieurs années : seuls les Palestiniens en pos­ses­sion d’une carte d’identité de Gaza approu­vée par les Israéliens peuvent uti­li­ser le pas­sage de Rafah, ce qui exclut un grand nombre de Palestiniens, y com­pris la propre famille d’el-Haddad, dont un seul des conjoints pos­sède une carte.

En outre, pour­suit-elle, « le pas­sage ne mène pas à la Cisjordanie, pas plus qu’il ne permet le pas­sage des mar­chan­dises, qui sont limi­tées aux pas­sages contrô­lés par les Israéliens et sont soumis à des inter­dic­tions concer­nant les maté­riaux de construc­tion et les expor­ta­tions ». La limi­ta­tion du pas­sage de Rafah ne modi­fie en rien le fait que « Gaza reste sous un sévère état de siège, tant mari­time qu’aérien et conti­nue à être com­plè­te­ment isolée prin­ci­pales villes cultu­relles, éco­no­miques et uni­ver­si­taires pales­ti­niennes du reste des ter­ri­toires occu­pés, et ce, en vio­la­tion des obli­ga­tions impo­sées aux États-Unis et à Israël dans le cadre des accords d’Oslo ».

Les effets en sont dou­lou­reu­se­ment mani­festes. À l’hôpital de Khan Yunis, le direc­teur, qui est éga­le­ment le chef du dépar­te­ment chi­rur­gi­cal, décrit avec colère et pas­sion à quel point même les médi­ca­ments font défaut pour sou­la­ger les patients qui souffrent, de même que les équi­pe­ments chi­rur­gi­caux, ce qui laisse les méde­cins désem­pa­rés et les patients à l’agonie. Les récits per­son­nels ajoutent un élé­ment par­ti­cu­liè­re­ment frap­pant au dégoût géné­ral que l’on res­sent face à l’obscénité d’une occu­pa­tion bru­tale. Un exemple est le témoi­gnage d’une jeune femme déses­pé­rée parce que son père, qui aurait été fier que sa fille eût été la pre­mière femme du camp de réfu­giés à obte­nir une qua­li­fi­ca­tion supé­rieure, « était décédé après six mois de combat contre un cancer, à l’âge de soixante ans. L’occupation israé­lienne lui avait refusé un permis pour aller se faire soi­gner dans les hôpi­taux israé­liens. J’ai dû sus­pendre mes études, mon tra­vail et mon exis­tence pour rester à son chevet. Nous tous, y com­pris mon frère méde­cin et ma sœur phar­ma­cienne, étions impuis­sants et déses­pé­rés de le voir souf­frir. Il est mort au cours du blocus inhu­main de Gaza, durant l’été 2006, à une époque où l’accès aux ser­vices de santé était par­ti­cu­liè­re­ment res­treint. Je pense que se sentir impuis­sant et déses­péré est le sen­ti­ment le plus mortel qu’un être humain puisse avoir. Cela tue l’esprit et cela brise le cœur. On peut lutter contre l’occupation, mais on ne peut lutter contre son sen­ti­ment d’impuissance. C’est un sen­ti­ment qu’on ne peut même pas éli­mi­ner. »

Le dégoût face à une obs­cé­nité com­po­sée de culpa­bi­lité : il est en notre pou­voir de mettre un terme à la souf­france et de per­mettre aux Samidin de pro­fi­ter de l’existence de paix et de dignité qu’ils méritent.

Noam Chomsky

SOURCE : http://​www​.pour​la​pa​les​tine​.be

Traduction JM Flémal.

Origine : http://​chom​sky​.info/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​2​0​1​2​1​1​0​4.htm

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