Valleyfield, mémoires et résistances

Nick Srnicek – Capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie numérique

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 02 mai 2020

Montréal, Lux, 2018

Voici un livre péda­go­gique qui réper­to­rie et explique quels rôles rem­plissent les dif­fé­rents types de pla­te­formes mon­tées par Google, Apple, Facebook, Amazon (les GAFA) ou par les Netflix, Airbnb, Tesla et Uber (les NATU), tout en situant leur appa­ri­tion et, sur­tout, leur fara­mi­neux déve­lop­pe­ment, dans l’évolution du capi­ta­lisme des qua­rante der­nières années. L’ouvrage fait donc œuvre de vul­ga­ri­sa­tion scien­ti­fique, tant sur les phé­no­mènes récents de muta­tion des formes d’entreprises capi­ta­listes asso­ciées à l’envol de l’économie dite numé­rique, que sur quelques-uns des apports du mar­xisme en termes de grille de lec­ture. Ce petit fas­ci­cule, en outre très bien écrit, ne traite pas de thèses déjà avan­cées, par exemple sur le phé­no­mène d’accumulation par dépos­ses­sion cerné par David Harvey. Ici, l’auteur décrit plutôt les ten­ta­tives, qu’il estime vouées à l’échec, des nou­velles formes d’entreprises sup­por­tant les tech­no­lo­gies numé­riques de sus­ci­ter des pro­ces­sus d’accumulation par repro­duc­tion.

La démons­tra­tion est orga­ni­sée en trois cha­pitres. Dans le pre­mier, l’auteur repart de ce qui a carac­té­risé l’économie d’après-guerre, le modèle (for­diste) d’entreprise et la struc­ture de l’emploi, pour expli­quer com­ment sa dif­fu­sion et la concur­rence japo­naise et alle­mande ont entrainé « une crise de ren­ta­bi­lité majeure de l’industrie amé­ri­caine ». C’est dans ce contexte que l’on peut saisir l’essor et l’engouement pour le numé­rique, l’immatériel, l’économie dite du savoir et les pla­te­formes. Des masses d’argent ont été injec­tées dans le déve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies numé­riques, favo­ri­sant une ren­ta­bi­lité qui repose en réa­lité sur la réduc­tion, par divers moyens, des coûts, en par­ti­cu­lier sala­riaux, et sur une faible pro­duc­ti­vité. La bulle Internet ainsi créée par cette « crois­sance avant les pro­fits » (« les sommes inves­ties dans l’informatique et les équi­pe­ments péri­phé­riques ont atteint 412,8 mil­liards de dol­lars (US) en 2000 », p. 27) a entre­tenu le main­tien de faibles taux d’intérêt. La logique pour repous­ser l’éclatement de cette bulle était de conti­nuer à favo­ri­ser une poli­tique moné­taire expan­sion­niste. Le gou­ver­ne­ment état­su­nien a ainsi recouru à ce que l’auteur appelle le key­né­sia­nisme finan­cier, « pour relan­cer l’économie sans ris­quer de défi­cit bud­gé­taire ». Mais cette poli­tique a ali­menté la crise des sub­primes en 2008, celle-ci accen­tuant in fine la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie, qui s’est dif­fu­sée à l’échelle pla­né­taire et crée un contexte « net­te­ment favo­rable à l’émergence de l’économie numé­rique d’aujourd’hui » (p. 32), c’est-à-dire à des entre­prises accu­mu­lant de vastes quan­ti­tés de liqui­di­tés qui leur rendent d’autant plus néces­saire l’existence des para­dis fis­caux.

Pour pour­suivre sa démons­tra­tion sur l’impasse dans laquelle nous enferment les formes d’accumulation du capi­ta­lisme numé­rique, Srnicek pré­sente dans le deuxième cha­pitre les pla­te­formes, c’est-à-dire des entre­prises qui jouent un rôle d’intermédiaire dans un domaine devenu essen­tiel, celui de la maî­trise de grandes quan­ti­tés de don­nées (big data). La notion de maî­trise s’entend ici par la capa­cité à extraire, sto­cker, ana­ly­ser ces don­nées, ou à louer les infra­struc­tures maté­rielles et logi­cielles pour le faire, et ce, pas seule­ment à des publi­ci­taires, comme plu­sieurs enquêtes sur la façon dont notre vie privée est « espion­née » nous l’ont révélé, mais aussi à des indus­triels sou­hai­tant opti­mi­ser (com­prendre réduire les coûts) une pro­duc­tion à pré­sent répar­tie dans dif­fé­rents pays.

Cinq types de pla­te­formes sont réper­to­riées :

•les pla­te­formes publi­ci­taires, dont les repré­sen­tants les plus connus sont Google et Facebook, qui tirent une partie de leur capa­cité pro­duc­tive d’une sorte d’accumulation pri­mi­tive, soit l’appropriation des don­nées four­nies par les uti­li­sa­teurs de ces ser­vices, qu’elles revendent aux annon­ceurs, finan­çant ainsi ce qu’elles semblent offrir gra­tui­te­ment à leurs uti­li­sa­teurs et uti­li­sa­trices ;

•les pla­te­formes « nua­giques », tel Amazon, qui loue sa logis­tique imma­té­rielle (c.-à-d. logi­cielle) et tire ses pro­fits de cette acti­vité, tandis que les ser­vices de livrai­son sont struc­tu­rel­le­ment défi­ci­taires, mais sont main­te­nus parce qu’ils servent d’hameçon pour atti­rer la clien­tèle ;

•les pla­te­formes indus­trielles avec GE et Siemens, qui seraient en train de déve­lop­per des moyens impor­tants pour four­nir une archi­tec­ture logi­cielle de ges­tion de l’ensemble d’une pro­duc­tion, avec l’appui de l’Allemagne, et selon, sans doute, la convic­tion étayée par des études pros­pec­tives que le plus gros joueur finira par empor­ter toute la mise (p. 72-73);

•les pla­te­formes de pro­duits avec Spotify ou Netflix, dont l’activité consiste à offrir des ser­vices, par exemple l’accès à la musique ou à des films, sous forme d’abonnements ;

•enfin, les pla­te­formes allé­gées, tels Uber, Airbnb ou des géné­ra­listes comme Task Rabbit et Mechanical Turk, qui ali­mentent la « gig éco­no­mie » ou l’économie de la pige.

Dans le troi­sième cha­pitre, l’auteur démonte l’idée que le capi­ta­lisme est capable, cette fois, de se régé­né­rer lui-même (c.-à-d. de relan­cer une ère de crois­sance ver­tueuse comme le fut le for­disme) et s’emploie à sou­li­gner les limites du modèle. Par exemple, la façon de géné­rer du profit de la part des pla­te­formes publi­ci­taires découle sur­tout de leur capa­cité à siphon­ner les bud­gets ad hoc des entre­prises, mais ceci ne va pas relan­cer la machine capi­ta­liste. Quant aux pla­te­formes allé­gées, leur force réside dans leur moda­lité de recours à la main-d’œuvre, qui ren­voie à la tra­di­tion­nelle et écra­sante exploi­ta­tion qu’est le tra­vail jour­na­lier ; elles ne génèrent du profit que par ce pro­ces­sus d’externalisation d’une main-d’œuvre qui sup­porte les coûts de capi­tal fixe et d’entretien de ce der­nier (comme les tra­vailleuses et les tra­vailleurs à domi­cile des indus­tries du vête­ment qui uti­lisent leur propre machine à coudre, les chauf­feurs d’Uber qui four­nissent leur propre véhi­cule). Leur force ne réside pas non plus dans leur pro­duc­tion d’innovations tech­no­lo­giques, en géné­ral emprun­tées à leurs consoeurs et rivales : « Ainsi, Airbnb, Slack, Uber et d’innombrables autres entre­prises uti­lisent AWS (Amazon Web Services). Uber se fie à Google pour la car­to­gra­phie, à Twilo pour ses SMS, à SendGrip pour sa mes­sa­ge­rie et à Braintree pour ses tran­sac­tions » (p. 88). Leur force est de récol­ter et déte­nir des don­nées sur la « répu­ta­tion » des tra­vailleurs qu’ils mettent en contact avec des clients. Une force bien fra­gile tou­te­fois quand les chauf­feurs – issus en géné­ral des popu­la­tions aux faibles pou­voirs de négo­cia­tion, comme les immi­grants – finissent par s’organiser pour récla­mer des droits.

Reste la capa­cité, réelle, de ces pla­te­formes à trai­ter de grandes masses de don­nées, mais la concur­rence inter­ca­pi­ta­liste les conduit in fine à vou­loir construire des mono­poles inat­ta­quables par l’autre. À l’ère du numé­rique, plus que la ten­dance mono­po­lis­tique, c’est le fonc­tion­ne­ment en silo qui est ins­crit dans l’ADN de ces machines. L’auteur dégage donc trois prin­ci­pales ten­dances pour le moyen-terme : une course pour s’emparer des don­nées, la clô­ture des sys­tèmes par le déve­lop­pe­ment des éco­sys­tèmes cap­tifs et, aussi para­doxal que cela paraisse, une conver­gence des mar­chés.

Face à ces constats, l’auteur ne se montre pas pour autant pes­si­miste, rap­pe­lant que les États dis­posent de moyens de régu­la­tion s’ils sou­haitent s’en servir. Ce petit livre syn­thé­tique apporte donc un aperçu très docu­menté du phé­no­mène des pla­te­formes et des pro­ces­sus dans lequel il s’inscrit ainsi que des moyens d’y remé­dier.


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