Négociations du secteur public : pour une stratégie syndicale réinventée

Mis en ligne le 08 juillet 2008

negos-29-10-20052.jpgQuand on relit les ana­ly­ses de l’échec du front commun de 1982-1983, les ana­ly­ses poli­ti­ques publiées à gauche s’entend, on est étonné de consta­ter à quel point elles demeu­rent per­ti­nen­tes 25 ans plus tard pour décrire la situa­tion dans laquelle se trou­vent aujourd’hui les syn­di­cats, après l’adoption de la loi spé­ciale qui a bru­ta­le­ment mis fin, en décem­bre 2005, à la der­nière ronde de « négo­cia­tion »[1] dans le sec­teur public qué­bé­cois.

Par Philippe Boudreau

Bien sûr le contexte n’est pas du tout le même qu’en 1982 : en 2005, il n’y avait ni crise éco­no­mi­que ni réces­sion, le PQ n’était pas au pou­voir, le régime de négo­cia­tion en vigueur limi­tait l’exercice de négo à un minus­cule cor­ri­dor, les condi­tions de tra­vail moyen­nes en vigueur dans le sec­teur public (rému­né­ra­tion + avan­ta­ges sociaux) étaient désor­mais glo­ba­le­ment infé­rieu­res à celles qui pré­va­laient dans le privé. Enfin, côté mobi­li­sa­tion, on ne peut pas dire que les cen­tra­les ont cette fois-ci joué leur va-tout, ce qui fait qu’il n’y a pas eu d’affrontement colos­sal entre l’État et ses employéEs en 2005 ; tout au plus un bras de fer.

D’étonnantes ressemblances avec 1982-83

Tout de même, aujourd’hui, au sortir de cet énième échec syn­di­cal dans le sec­teur public, l’actualité de cette obser­va­tion datant d’il y a 25 ans demeure frap­pante :

« … les résul­tats des der­niè­res négo­cia­tions nous amè­nent à nous deman­der si le syn­di­ca­lisme qué­bé­cois du sec­teur public peut encore jouer un rôle social et poli­ti­que d’une ampleur simi­laire à celle des [décen­nies] pré­cé­den­tes. Une chose est cer­taine, lors du der­nier conflit, les syn­di­cats ne sont pas appa­rus comme por­teurs d’un mou­ve­ment plus ample que leurs seuls effec­tifs. À trop insis­ter sur les droits acquis, le mou­ve­ment syn­di­cal s’est rapi­de­ment fait taxer de cor­po­ra­tisme. »[2]

Tout le monde le dit, depuis bien­tôt trois décen­nies, les syn­di­cats visés par la négo­cia­tion regrou­pée du sec­teur public ne jouent plus le rôle de loco­mo­tive en matière de défense ou même de mobi­li­sa­tion de la force de tra­vail. Au-delà des défis que vit le syn­di­ca­lisme lui-même, pour­quoi une telle fai­blesse ? Toutes les luttes du sec­teur public/​parapublic n’aboutissent pas aux mêmes résul­tats ; pen­sons à celles des char­gés de cours uni­ver­si­tai­res ou celles des édu­ca­tri­ces en gar­de­rie, grâce aux­quel­les des gains remar­qua­bles ont été réa­li­sés depuis une dizaine d’années. Où est le pro­blème alors ?

S’agissant de la stra­té­gie syn­di­cale, au moins deux pistes revien­nent sou­vent dans la lit­té­ra­ture à propos de 1982-83. La pre­mière a trait à l’incapacité des syn­di­cats du sec­teur public à for­mu­ler et à mettre à l’avant-plan, dans leurs négo­cia­tions, un projet socio­po­li­ti­que ras­sem­bleur cher­chant à réduire les inéga­li­tés socia­les, éco­no­mi­ques et cultu­rel­les :

« De là la néces­sité pour la gauche de pren­dre en compte le carac­tère poli­ti­que de la lutte et de l’inscrire dans un projet social per­met­tant de lier le sort du Front commun à celui de l’ensemble des tra­vailleurs et des tra­vailleu­ses. (…) La pro­duc­tion des ser­vi­ces publics devrait faire l’objet d’un débat constant pour en faire l’un des rares lieux de l’expérimentation du pôle géné­reux de la culture popu­laire de la soli­da­rité et de l’égalité concrè­tes.(…) Les cen­tra­les ne s’imprègnent pas encore suf­fi­sam­ment de cette pers­pec­tive. (…)Il convient d’appuyer les forces qui tra­vaillent [au sein des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les] à contrer le cor­po­ra­tisme. »[3]

La seconde piste a trait à la posi­ton repli dans laquelle sont les syn­di­cats au len­de­main de l’adoption des trois lois spé­cia­les (70, 105 et 111). Infatigable obser­va­teur des hauts et des bas de la scène syn­di­cale, Jean-Marc Piotte expri­mait l’urgence de « sortir le mou­ve­ment syn­di­cal de l’isolement dans lequel il s’est enlisé et de relan­cer son rôle de pro­mo­teur de pro­grès social »[4]. Pointant dans la même direc­tion, Dorval Brunelle ajou­tait en 1983 :

« Nous nous retrou­vons aujourd’hui poli­ti­que­ment dému­nis devant le trai­te­ment réservé aux sala­riés du Front commun. La seule issue contre ce délire auto­cra­ti­que, c’est de re-tisser les allian­ces avec tous les répri­més et les oppri­més du régime qui peu­vent mini­ma­le­ment s’entendre sur un projet de démo­cra­ti­sa­tion véri­ta­ble, éco­no­mi­que et poli­ti­que, de la société qué­bé­coise. »[5]

La dernière ronde de « négociation »

Loin de nous l’intention d’affirmer que les syn­di­quéEs du sec­teur public n’avaient pas eu raison de se battre comme ils l’ont fait (que ce soit en 1982-83 ou en 2005…) pour sau­ve­gar­der leur droit démo­cra­ti­que de négo­cier leurs condi­tions de tra­vail et tenter de pro­vo­quer une dis­cus­sion sur la place publi­que quant à la façon dont le gou­ver­ne­ment et la société dis­po­sent des mil­liards de $ du budget de l’État qué­bé­cois. Et accep­ter lâche­ment les dik­tats de la partie patro­nale signi­fie néces­sai­re­ment céder aux inté­rêts de la classe domi­nante dont le gou­ver­ne­ment se fait avec empres­se­ment le porte-parole, en 1982 comme en 2005. Aujourd’hui comme hier, l’antagonisme demeure le même : « Le choix concret pour le mou­ve­ment syn­di­cal se résu­mait à l’alternative « se lais­ser dépouiller ou résis­ter ». »[6]

Toutefois, en 2005, la stra­té­gie rete­nue pou­vait dif­fi­ci­le­ment conduire à autre chose qu’à un échec. Les direc­tions syn­di­ca­les ont stric­te­ment ins­crit cette bataille dans le sillon den­sé­ment miné du régime de négo­cia­tion du sec­teur public (lois 37 et 160), en fai­sant comme si un tel cadre légis­la­tif pou­vait per­met­tre l’exercice normal du droit de négo­cier. Deuxio, les syn­di­cats ont fait porter l’essentiel de la dis­cus­sion sur la rému­né­ra­tion et les « acquis » de leurs mem­bres (ce qui don­nait à l’ensemble du pro­ces­sus une allure cor­po­ra­tiste). Troisièmement, les lea­ders syn­di­caux ont gobé sans bron­cher le calen­drier de négo­cia­tion fixé par les minis­tres res­pon­sa­bles, accep­tant par le fait même de lui sou­met­tre leur propre stra­té­gie syn­di­cale. Examinons ces fai­bles­ses une à une.

Le régime de négo­cia­tion en vigueur limite consi­dé­ra­ble­ment le droit de négo­cier (et le droit de grève) des syn­di­quéEs du sec­teur public. Introduit durant les années ’80, celui-ci a com­plè­te­ment redes­siné le rap­port de forces entre la partie syn­di­cale et l’État employeur :

« Depuis l’entrée en vigueur de la Loi 37 (qui a fait suite à la ronde des décrets de 1982-83), on peut dire que les négo­cia­tions dans les sec­teurs public et para­pu­blic se sont à nou­veau ter­mi­nées par des lois d’exception ou par des recon­duc­tions de conven­tions col­lec­ti­ves venues à expi­ra­tion. De plus, de 1989 jusqu’à l’expiration de la conven­tion col­lec­tive de 1995-1998, il n’y a pas eu de véri­ta­bles négo­cia­tions concer­nant les clau­ses nor­ma­ti­ves des conven­tions dans le sec­teur public. Dix années pen­dant les­quel­les les réseaux de la santé et d’éducation ont fait l’objet de contre-réfor­mes, de com­pres­sions bud­gé­tai­res, de réduc­tion de per­son­nel et d’une dété­rio­ra­tion de la rému­né­ra­tion. (…) Depuis l’adoption de la Loi 37 (et aussi de la Loi 160), les négo­cia­tions dans les sec­teurs public et para­pu­blic ne sont plus les mêmes que jadis. Les vic­toi­res syn­di­ca­les de 1972, de 1976 et de 1979 ne se sont pas répé­tées durant les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. »[7]

L’analyse est vraie pour la décen­nie sui­vante éga­le­ment. Yvan Perrier a raison : depuis la ronde de 1979, il n’y a pas eu de négo­cia­tion vic­to­rieuse pour le front commun du sec­teur public. Et cela est attri­bua­ble dans une large mesure au cadre légis­la­tif imposé à partir des années ’80 par l’État (lois sys­té­mi­ques + lois spé­cia­les). Ici, la fai­blesse du lea­der­ship syn­di­cal est d’accepter d’emblée ce cadre légis­la­tif comme un « donné » immua­ble ; de faire croire aux mem­bres que la négo­cia­tion se dérou­lera nor­ma­le­ment à l’intérieur d’un cadre pareil (comme si c’était busi­ness as usual); puis de pro­po­ser aux mem­bres d’œuvrer stric­te­ment à l’intérieur d’un tel cadre.

Or, ce cadre légis­la­tif doit désor­mais être modi­fié : c’est la prio­rité stra­té­gi­que de l’heure, si les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les veu­lent retrou­ver la capa­cité de négo­cier. Autrement dit, le droit à la libre négo­cia­tion dans le sec­teur public devrait être mis en avant comme la prin­ci­pale reven­di­ca­tion des syn­di­quéEs et de leurs alliéEs lors de la pro­chaine ronde. La bataille doit porter sur les para­mè­tres mêmes à l’intérieur des­quels s’inscrit la négo­cia­tion : pour retrou­ver le droit de négo­cier (et le droit de grève), il faut chan­ger de para­digme.

Une deuxième lacune était de faire porter l’essentiel du débat sur les condi­tions de rému­né­ra­tion et de tra­vail des syn­di­quéEs, ce qui fai­sait de la « négo­cia­tion » de 2005 une affaire stric­te­ment interne aux syn­di­cats du sec­teur public, plutôt qu’un enjeu d’intérêt public inter­pel­lant toute la société. Étant donné que les­dits ser­vi­ces publics s’adressent, jus­te­ment, à la popu­la­tion, la négo­cia­tion devrait porter sur l’universalité, le niveau et la qua­lité de ces ser­vi­ces, donc, plus géné­ra­le­ment, sur leur place dans un projet de société large défini par les com­po­san­tes de la société civile, en par­ti­cu­lier les mou­ve­ments sociaux. Autrement dit, la défi­ni­tion des reven­di­ca­tions syn­di­ca­les devrait se faire en sym­biose avec les prio­ri­tés de ceux et celles qui uti­li­sent ces ser­vi­ces publics, via leurs orga­ni­sa­tions. Pour recréer un rap­port de forces vala­ble, les syn­di­cats du sec­teur public doi­vent ainsi réta­blir la syner­gie avec les forces de trans­for­ma­tion sociale comme ils le fai­saient dans les années ’70. Citons encore Yvan Perrier :

« L’élargissement des allian­ces (…) est plus que néces­saire car les poli­ti­ques d’austérité ont entraîné une dégra­da­tion et une dimi­nu­tion des ser­vi­ces à la popu­la­tion. Il n’y a pas que les sala­riés du sec­teur public qui ont inté­rêt à défen­dre les ser­vi­ces qu’ils dis­pen­sent à la popu­la­tion. Il y a la popu­la­tion elle-même qui pro­fite de ces ser­vi­ces et qui peut jouer un rôle impor­tant dans leur défense et leur pro­tec­tion. Il y a néces­sité d’élargir les allian­ces aux per­son­nes qui uti­li­sent les ser­vi­ces (…). Il doit se déve­lop­per au cours des pro­chai­nes années un rap­pro­che­ment entre sala­riés syn­di­qués et popu­la­tion. Un rap­pro­che­ment qui mon­tre­rait les sala­riés (…) non pas comme des pri­vi­lé­giés, mais comme des per­son­nes qui dis­pen­sent divers ser­vi­ces indis­pen­sa­bles au mieux-être de la col­lec­ti­vité. Juste avant le déclen­che­ment du pro­ces­sus de négo­cia­tion des conven­tions col­lec­ti­ves (…), on pour­rait mettre sur pied une sorte de forum public ouvert aux grou­pes popu­lai­res et com­mu­nau­tai­res ainsi qu’aux autres orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les (…). Ce forum public pour­rait porter sur les prio­ri­tés à adop­ter concer­nant la qua­lité des ser­vi­ces (…) offerts et les reven­di­ca­tions envi­sa­gées par et pour les per­son­nes qui oeu­vrent dans ces ser­vi­ces. »[8]

Troisièmement, il n’appartient ni au Conseil du trésor ni à la haute hié­rar­chie syn­di­cale de déci­der que la mobi­li­sa­tion des syn­di­quéEs doit abso­lu­ment pren­dre fin à telle date ou à telle autre. Or, les direc­tions de la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN) et de la Fédération des tra­vailleurs et tra­vailleu­ses du Québec (FTQ), cen­tra­les qui pré­ten­daient à elles deux former le Front commun du sec­teur public [9], avaient une vision des choses bien dif­fé­rente. Dès le mois de sep­tem­bre 2005, elles ont arbi­trai­re­ment choisi, avant consul­ta­tion des mem­bres, de res­pec­ter scru­pu­leu­se­ment – quoi qu’il arrive – l’échéance de négo­cia­tion fixée arbi­trai­re­ment elle aussi par le gou­ver­ne­ment du Québec : va savoir pour­quoi, tout le pro­ces­sus devait obli­ga­toi­re­ment être ter­miné pour la mi-décem­bre 2005.

Presque au même moment, la CSN et la FTQ ont annoncé une sévère révi­sion à la baisse de leurs deman­des (encore une fois, sans consul­ter au préa­la­ble les mem­bres sur cette contre-pro­po­si­tion syn­di­cale) et elles ont dévoilé leur plan d’action en le pré­sen­tant comme final : il y aurait au total, durant l’automne 2005, un maxi­mum de quatre jour­nées de grève, sau­pou­drées dans le temps (sur 3 mois) et dans l’espace (une seule région du Québec à la fois)[10]. Immédiatement les syn­di­cats locaux les plus mili­tants ont dénoncé cette stra­té­gie comme étant aussi mina­ble qu’antidémocratique[11]. Mais le rou­leau com­pres­seur de l’appareil syn­di­cal (on pense notam­ment ici au Comité de coor­di­na­tion des négo­cia­tions dans le sec­teur public et para­pu­blic) s’était mis en marche. Les jeux étaient faits, rien n’allait plus. Tout le reste fut à l’avenant : un échec total de la stra­té­gie de rela­tions publi­ques, une ridi­cule paro­die de front commun, une mobi­li­sa­tion ban­cale, un simu­la­cre de négo­cia­tions… le tout cou­ronné à la mi-décem­bre par un psy­cho­drame inventé de toutes pièces (Mme Monique Jérôme-Forget, pré­tex­tant ne pas vou­loir penser aux négo­cia­tions durant le Réveillon de Noël, entre la dinde et les atocas, exi­geait de clore le dos­sier par une loi spé­ciale ; le gou­ver­ne­ment pré­ten­dait que l’ordre public natio­nal était en jeu et impo­sait le bâillon à l’Assemblée natio­nale).

Pour une énième fois depuis 2003, le gou­ver­ne­ment Charest réus­sis­sait à écra­ser les droits des tra­vailleu­ses et des tra­vailleurs. Quelques mois plus tard, André Boisclair, alors chef du Parti Québécois, affir­mait qu’il était hors de ques­tion pour le PQ, s’il pre­nait le pou­voir (ex.: en mars 2007), de rou­vrir les négo­cia­tions pour répa­rer l’odieuse atteinte aux droits démo­cra­ti­ques de 500 000 sala­riéEs com­mise par le Parti libéral[12]. Les deux partis avaient au moins le mérite d’être clairs…

Renouer les liens avec les mouvements sociaux sur la base d’un projet large

Avant de se replon­ger tête bais­sée dans le pro­ces­sus « busi­ness as usual » des négo­cia­tions du sec­teur public, pro­ces­sus consi­dé­ra­ble­ment miné par le cadre légis­la­tif en vigueur (lois 37 et 160), les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les devraient consi­dé­rer une autre option : la grève sociale autour de reven­di­ca­tions por­tées glo­ba­le­ment par les mou­ve­ments sociaux. Ainsi, la phase des négo­cia­tions du sec­teur public et les mois qui la pré­cè­dent devraient être l’occasion de bâtir ou de conso­li­der des coa­li­tions larges, qui repren­draient au moins une des reven­di­ca­tions des syn­di­quéEs du sec­teur public (la plus impor­tante) : le droit fon­da­men­tal de négo­cier libre­ment leurs condi­tions de tra­vail, incluant le droit de grève. Une fois ce droit res­tauré, clai­re­ment porté par les mou­ve­ments sociaux et poli­ti­que­ment garanti par le nou­veau rap­port de forces en vigueur, les syn­di­cats du sec­teur public pour­raient alors enta­mer leurs négo­cia­tions sur de nou­vel­les bases.

Et sur un nou­veau contenu. Au lieu de la tra­di­tion­nelle bataille sur les droits acquis et les sem­pi­ter­nel­les deman­des sala­ria­les, la lutte por­te­rait essen­tiel­le­ment sur ce qui aura été dis­cuté et convenu avec les autres mou­ve­ments sociaux (ce qui n’exclut pas d’emblée le thème des condi­tions de tra­vail). De quoi s’agirait-il ? Des aspi­ra­tions popu­lai­res qui concer­nent les ser­vi­ces publics, incluant l’aide juri­di­que, le loge­ment social, la pro­tec­tion de l’environnement, les trans­ports en commun, la sécu­rité du revenu, les ser­vi­ces sociaux, la santé, la petite enfance, le sys­tème public d’éducation, la for­ma­tion de la main d’œuvre, etc.

En somme, il appar­tien­drait aux syn­di­cats du sec­teur public de se faire le vec­teur, avec les autres mou­ve­ments sociaux, des atten­tes de la popu­la­tion regar­dant les ser­vi­ces publics qué­bé­cois. Bien sûr la ques­tion de l’accessibilité figu­re­rait au pre­mier chef (ex. : réduc­tion signi­fi­ca­tive des listes d’attente pour les soins, réduc­tion des frais de garde dans les CPE, gra­tuité sco­laire du pri­maire au cégep, annu­la­tion rétro­ac­tive des haus­ses de frais de sco­la­rité à l’université, etc.), mais aussi celle de la gamme de ser­vi­ces et de la qua­lité offer­tes. En édu­ca­tion, cela pour­rait par exem­ple vou­loir dire une dis­cus­sion publi­que sur la qua­lité de l’encadrement et le niveau des ser­vi­ces offerts aux élèves. En santé, une entente sur ce que doit cou­vrir la Régie de l’assurance-maladie et le régime d’assurances médi­ca­ments (voire l’enjeu large du privé dans la santé et les ser­vi­ces sociaux). Le gou­ver­ne­ment ne veut pas faire ces débats avec les mou­ve­ments sociaux ; pour­quoi nous pri­ve­rions-nous de pré­pa­rer et de tenir nous-mêmes ces débats, de pair avec les autres orga­ni­sa­tions de trans­for­ma­tion sociale issues de la société civile ?

La grève sociale

Les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les peu­vent et doi­vent repren­dre l’initiative du pro­grès social, comme cela fut le cas pen­dant la plus grande partie du XXe siècle, mais cette fois de concert avec un plus grand nombre de mou­ve­ments sociaux. Ce qui veut dire de ne plus hési­ter à refaire (comme autre­fois) des négo­cia­tions du sec­teur public une ques­tion typi­que­ment poli­ti­que, plutôt qu’un exer­cice asep­tisé de rela­tions de tra­vail aussi rou­ti­nier que sté­rile.

« … le niveau des gains des employés [de l’État] est direc­te­ment pro­por­tion­nel au sou­tien que le reste de la popu­la­tion accorde à son État et à ses ser­vi­ces. (…) La consti­tu­tion de la force syn­di­cale (…) des syn­di­qués du sec­teur public est direc­te­ment liée à ce sou­tien. Par consé­quent, les reven­di­ca­tions des syn­di­qués du sec­teur public doi­vent (…) s’inscrire dans un projet social plus global conve­nant à d’autres larges sec­teurs de la popu­la­tion. En ce sens, les négo­cia­tions du sec­teur public sont poli­ti­ques. »[13]

Une mobi­li­sa­tion du type « grève sociale » se pré­pare de longue main et exige de lourds efforts. Elle doit aussi cor­res­pon­dre à une lec­ture ample­ment par­ta­gée du moment social pré­sent. Le diag­nos­tic des enjeux de l’heure et de la stra­té­gie la plus adap­tée aux mou­ve­ments sociaux exige encore une impor­tante dose de réflexion et sur­tout, des dis­cus­sions plu­riel­les, à la base même des mou­ve­ments. Yvan Perrier sug­gère la tenue « d’États géné­raux des ser­vi­ces publics »[14]. Un tel exer­cice serait de nature à favo­ri­ser l’unité des syn­di­quéEs à la base, par-delà leur affi­lia­tion syn­di­cale, ce qui, dans la conjonc­ture actuelle, ne serait pas un luxe compte tenu des rap­ports fri­go­ri­fi­ques que les gran­des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les entre­tien­nent entre elles via leur direc­tion res­pec­tive. Trop sou­vent, les rai­sons d’appareil pren­nent le pas sur l’intérêt géné­ral du mou­ve­ment.

Le mou­ve­ment syn­di­cal n’en est pas à ses pre­miè­res armes en matière de grève sociale. Encore mieux, au cha­pi­tre des coa­li­tions comme à celui des forums sociaux, de nom­breu­ses expé­rien­ces figu­rent déjà à son actif. L’expertise et les res­sour­ces étant acqui­ses, il reste donc à se retrous­ser les man­ches et à pro­cé­der.

Philippe Boudreau


Notes

  1. Nous employons les guille­mets parce que de l’avis de nom­breux négo­cia­teurs syn­di­caux, il y a eu en 2005 très peu de négo­cia­tion digne de ce nom sur les clau­ses des conven­tions col­lec­ti­ves, malgré la quan­tité de paro­les échan­gées, de docu­ments trans­mis ou, dans cer­tains cas, de ren­con­tres effec­tuées avec les par­ties patro­na­les natio­na­les. Le cas de la Fédération de la santé et des ser­vi­ces sociaux (FSSS-CSN) est patent, mais pas unique, à cet égard. Sans comp­ter que, pour un demi mil­lion de per­son­nes, le tout s’est ter­miné très abrup­te­ment par l’adoption d’une loi spé­ciale par­ti­cu­liè­re­ment féroce, lais­sant en jachère le peu de tra­vail qui se fai­sait aux « tables de négo­cia­tion ».
  2. Diane Lamoureux et François Cyr, « Comprendre la défaite », Conjoncture poli­ti­que au Québec, #4, Automne 1983, p. 30.
  3. Christian Payeur, « À propos d’une autop­sie du qua­trième Front commun ou quand le PQ est doublé à sa droite par François Demers », Les Cahiers du socia­lisme, No 14, Printemps 1984, p. 44-45.
  4. Jean-Marc Piotte, « Pour une renais­sance syn­di­cale », Les Cahiers du socia­lisme, No 14, Printemps 1984, p. 33.
  5. Dorval Brunelle, « L’État contre la démo­cra­tie », Les Cahiers du socia­lisme, No 12/13, Printemps 1983, p. 19.
  6. Christian Payeur, Loc. cit., p. 39.
  7. Yvan Perrier, De la libre contrac­tua­li­sa­tion à la négo­cia­tion fac­tice, Montréal, Nota Bene, 2001, p. 116-117.
  8. Ibid., p. 126-127.
  9. Ce qui est évi­dem­ment un fieffé men­songe : la CSN et la FTQ auraient plutôt dû parler d’une entente bila­té­rale entre deux cen­tra­les (la majo­rité des nom­breu­ses autres orga­ni­sa­tions du sec­teur public étant regrou­pées autour d’un « secré­ta­riat inter­syn­di­cal »).
  10. La pré­ten­tion des stra­tè­ges syn­di­caux natio­naux était que cela aurait pour effet de gagner l’opinion publi­que aussi bien aux deman­des syn­di­ca­les (celles-ci devant appa­raî­tre comme émi­nem­ment rai­son­na­bles) qu’aux moyens de pres­sion des syn­di­cats (on ne peut plus accom­mo­dants à l’égard des usa­gers et usa­gè­res des ser­vi­ces publics, puis­que limi­tés à un gros maxi­mum de 4 jours de grève). Évidemment, cette stra­té­gie naïve et pleu­tre s’avéra, en bout de ligne, un fiasco lamen­ta­ble.
  11. À ce sujet, lire notam­ment : « L’histoire d’un automne show », SPECA Hebdo, Septembre 2005 – http://​speca​.ca​.edu/​I​M​G​/​p​d​f​/​V​2​6​-​n​o​4.pdf
  12. « Il ne m’appartient pas de fédé­rer tous les mécon­tents du gou­ver­ne­ment Charest » avait-il déclaré en 2006. Voir par exem­ple Denis Lessard, « Le PQ bat de l’aile gauche », La Presse, 26 jan­vier 2007.
  13. Demers, François. « Le qua­trième front commun ou com­ment le mou­ve­ment syn­di­cal s’est fait dou­bler à gauche par le gou­ver­ne­ment Lévesque…», Les cahiers du socia­lisme, No 12/13, Printemps 1983, p. 37.
  14. Yvan Perrier, Op. cit., p.125-126.

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