Négociations du secteur public : pour une stratégie syndicale réinventée

Mis en ligne le 08 juillet 2008

negos-29-10-20052.jpgQuand on relit les ana­lyses de l’échec du front commun de 1982-1983, les ana­lyses poli­tiques publiées à gauche s’entend, on est étonné de consta­ter à quel point elles demeurent per­ti­nentes 25 ans plus tard pour décrire la situa­tion dans laquelle se trouvent aujourd’hui les syn­di­cats, après l’adoption de la loi spé­ciale qui a bru­ta­le­ment mis fin, en décembre 2005, à la der­nière ronde de « négo­cia­tion »[1] dans le sec­teur public qué­bé­cois.

Par Philippe Boudreau

Bien sûr le contexte n’est pas du tout le même qu’en 1982 : en 2005, il n’y avait ni crise éco­no­mique ni réces­sion, le PQ n’était pas au pou­voir, le régime de négo­cia­tion en vigueur limi­tait l’exercice de négo à un minus­cule cor­ri­dor, les condi­tions de tra­vail moyennes en vigueur dans le sec­teur public (rému­né­ra­tion + avan­tages sociaux) étaient désor­mais glo­ba­le­ment infé­rieures à celles qui pré­va­laient dans le privé. Enfin, côté mobi­li­sa­tion, on ne peut pas dire que les cen­trales ont cette fois-ci joué leur va-tout, ce qui fait qu’il n’y a pas eu d’affrontement colos­sal entre l’État et ses employéEs en 2005 ; tout au plus un bras de fer.

D’étonnantes ressemblances avec 1982-83

Tout de même, aujourd’hui, au sortir de cet énième échec syn­di­cal dans le sec­teur public, l’actualité de cette obser­va­tion datant d’il y a 25 ans demeure frap­pante :

« … les résul­tats des der­nières négo­cia­tions nous amènent à nous deman­der si le syn­di­ca­lisme qué­bé­cois du sec­teur public peut encore jouer un rôle social et poli­tique d’une ampleur simi­laire à celle des [décen­nies] pré­cé­dentes. Une chose est cer­taine, lors du der­nier conflit, les syn­di­cats ne sont pas appa­rus comme por­teurs d’un mou­ve­ment plus ample que leurs seuls effec­tifs. À trop insis­ter sur les droits acquis, le mou­ve­ment syn­di­cal s’est rapi­de­ment fait taxer de cor­po­ra­tisme. »[2]

Tout le monde le dit, depuis bien­tôt trois décen­nies, les syn­di­cats visés par la négo­cia­tion regrou­pée du sec­teur public ne jouent plus le rôle de loco­mo­tive en matière de défense ou même de mobi­li­sa­tion de la force de tra­vail. Au-delà des défis que vit le syn­di­ca­lisme lui-même, pour­quoi une telle fai­blesse ? Toutes les luttes du sec­teur public/​parapublic n’aboutissent pas aux mêmes résul­tats ; pen­sons à celles des char­gés de cours uni­ver­si­taires ou celles des édu­ca­trices en gar­de­rie, grâce aux­quelles des gains remar­quables ont été réa­li­sés depuis une dizaine d’années. Où est le pro­blème alors ?

S’agissant de la stra­té­gie syn­di­cale, au moins deux pistes reviennent sou­vent dans la lit­té­ra­ture à propos de 1982-83. La pre­mière a trait à l’incapacité des syn­di­cats du sec­teur public à for­mu­ler et à mettre à l’avant-plan, dans leurs négo­cia­tions, un projet socio­po­li­tique ras­sem­bleur cher­chant à réduire les inéga­li­tés sociales, éco­no­miques et cultu­relles :

« De là la néces­sité pour la gauche de prendre en compte le carac­tère poli­tique de la lutte et de l’inscrire dans un projet social per­met­tant de lier le sort du Front commun à celui de l’ensemble des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. (…) La pro­duc­tion des ser­vices publics devrait faire l’objet d’un débat constant pour en faire l’un des rares lieux de l’expérimentation du pôle géné­reux de la culture popu­laire de la soli­da­rité et de l’égalité concrètes.(…) Les cen­trales ne s’imprègnent pas encore suf­fi­sam­ment de cette pers­pec­tive. (…)Il convient d’appuyer les forces qui tra­vaillent [au sein des orga­ni­sa­tions syn­di­cales] à contrer le cor­po­ra­tisme. »[3]

La seconde piste a trait à la posi­ton repli dans laquelle sont les syn­di­cats au len­de­main de l’adoption des trois lois spé­ciales (70, 105 et 111). Infatigable obser­va­teur des hauts et des bas de la scène syn­di­cale, Jean-Marc Piotte expri­mait l’urgence de « sortir le mou­ve­ment syn­di­cal de l’isolement dans lequel il s’est enlisé et de relan­cer son rôle de pro­mo­teur de pro­grès social »[4]. Pointant dans la même direc­tion, Dorval Brunelle ajou­tait en 1983 :

« Nous nous retrou­vons aujourd’hui poli­ti­que­ment dému­nis devant le trai­te­ment réservé aux sala­riés du Front commun. La seule issue contre ce délire auto­cra­tique, c’est de re-tisser les alliances avec tous les répri­més et les oppri­més du régime qui peuvent mini­ma­le­ment s’entendre sur un projet de démo­cra­ti­sa­tion véri­table, éco­no­mique et poli­tique, de la société qué­bé­coise. »[5]

La dernière ronde de « négociation »

Loin de nous l’intention d’affirmer que les syn­di­quéEs du sec­teur public n’avaient pas eu raison de se battre comme ils l’ont fait (que ce soit en 1982-83 ou en 2005…) pour sau­ve­gar­der leur droit démo­cra­tique de négo­cier leurs condi­tions de tra­vail et tenter de pro­vo­quer une dis­cus­sion sur la place publique quant à la façon dont le gou­ver­ne­ment et la société dis­posent des mil­liards de $ du budget de l’État qué­bé­cois. Et accep­ter lâche­ment les dik­tats de la partie patro­nale signi­fie néces­sai­re­ment céder aux inté­rêts de la classe domi­nante dont le gou­ver­ne­ment se fait avec empres­se­ment le porte-parole, en 1982 comme en 2005. Aujourd’hui comme hier, l’antagonisme demeure le même : « Le choix concret pour le mou­ve­ment syn­di­cal se résu­mait à l’alternative « se lais­ser dépouiller ou résis­ter ». »[6]

Toutefois, en 2005, la stra­té­gie rete­nue pou­vait dif­fi­ci­le­ment conduire à autre chose qu’à un échec. Les direc­tions syn­di­cales ont stric­te­ment ins­crit cette bataille dans le sillon den­sé­ment miné du régime de négo­cia­tion du sec­teur public (lois 37 et 160), en fai­sant comme si un tel cadre légis­la­tif pou­vait per­mettre l’exercice normal du droit de négo­cier. Deuxio, les syn­di­cats ont fait porter l’essentiel de la dis­cus­sion sur la rému­né­ra­tion et les « acquis » de leurs membres (ce qui don­nait à l’ensemble du pro­ces­sus une allure cor­po­ra­tiste). Troisièmement, les lea­ders syn­di­caux ont gobé sans bron­cher le calen­drier de négo­cia­tion fixé par les ministres res­pon­sables, accep­tant par le fait même de lui sou­mettre leur propre stra­té­gie syn­di­cale. Examinons ces fai­blesses une à une.

Le régime de négo­cia­tion en vigueur limite consi­dé­ra­ble­ment le droit de négo­cier (et le droit de grève) des syn­di­quéEs du sec­teur public. Introduit durant les années ’80, celui-ci a com­plè­te­ment redes­siné le rap­port de forces entre la partie syn­di­cale et l’État employeur :

« Depuis l’entrée en vigueur de la Loi 37 (qui a fait suite à la ronde des décrets de 1982-83), on peut dire que les négo­cia­tions dans les sec­teurs public et para­pu­blic se sont à nou­veau ter­mi­nées par des lois d’exception ou par des recon­duc­tions de conven­tions col­lec­tives venues à expi­ra­tion. De plus, de 1989 jusqu’à l’expiration de la conven­tion col­lec­tive de 1995-1998, il n’y a pas eu de véri­tables négo­cia­tions concer­nant les clauses nor­ma­tives des conven­tions dans le sec­teur public. Dix années pen­dant les­quelles les réseaux de la santé et d’éducation ont fait l’objet de contre-réformes, de com­pres­sions bud­gé­taires, de réduc­tion de per­son­nel et d’une dété­rio­ra­tion de la rému­né­ra­tion. (…) Depuis l’adoption de la Loi 37 (et aussi de la Loi 160), les négo­cia­tions dans les sec­teurs public et para­pu­blic ne sont plus les mêmes que jadis. Les vic­toires syn­di­cales de 1972, de 1976 et de 1979 ne se sont pas répé­tées durant les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. »[7]

L’analyse est vraie pour la décen­nie sui­vante éga­le­ment. Yvan Perrier a raison : depuis la ronde de 1979, il n’y a pas eu de négo­cia­tion vic­to­rieuse pour le front commun du sec­teur public. Et cela est attri­buable dans une large mesure au cadre légis­la­tif imposé à partir des années ’80 par l’État (lois sys­té­miques + lois spé­ciales). Ici, la fai­blesse du lea­der­ship syn­di­cal est d’accepter d’emblée ce cadre légis­la­tif comme un « donné » immuable ; de faire croire aux membres que la négo­cia­tion se dérou­lera nor­ma­le­ment à l’intérieur d’un cadre pareil (comme si c’était busi­ness as usual); puis de pro­po­ser aux membres d’œuvrer stric­te­ment à l’intérieur d’un tel cadre.

Or, ce cadre légis­la­tif doit désor­mais être modi­fié : c’est la prio­rité stra­té­gique de l’heure, si les orga­ni­sa­tions syn­di­cales veulent retrou­ver la capa­cité de négo­cier. Autrement dit, le droit à la libre négo­cia­tion dans le sec­teur public devrait être mis en avant comme la prin­ci­pale reven­di­ca­tion des syn­di­quéEs et de leurs alliéEs lors de la pro­chaine ronde. La bataille doit porter sur les para­mètres mêmes à l’intérieur des­quels s’inscrit la négo­cia­tion : pour retrou­ver le droit de négo­cier (et le droit de grève), il faut chan­ger de para­digme.

Une deuxième lacune était de faire porter l’essentiel du débat sur les condi­tions de rému­né­ra­tion et de tra­vail des syn­di­quéEs, ce qui fai­sait de la « négo­cia­tion » de 2005 une affaire stric­te­ment interne aux syn­di­cats du sec­teur public, plutôt qu’un enjeu d’intérêt public inter­pel­lant toute la société. Étant donné que les­dits ser­vices publics s’adressent, jus­te­ment, à la popu­la­tion, la négo­cia­tion devrait porter sur l’universalité, le niveau et la qua­lité de ces ser­vices, donc, plus géné­ra­le­ment, sur leur place dans un projet de société large défini par les com­po­santes de la société civile, en par­ti­cu­lier les mou­ve­ments sociaux. Autrement dit, la défi­ni­tion des reven­di­ca­tions syn­di­cales devrait se faire en sym­biose avec les prio­ri­tés de ceux et celles qui uti­lisent ces ser­vices publics, via leurs orga­ni­sa­tions. Pour recréer un rap­port de forces valable, les syn­di­cats du sec­teur public doivent ainsi réta­blir la syner­gie avec les forces de trans­for­ma­tion sociale comme ils le fai­saient dans les années ’70. Citons encore Yvan Perrier :

« L’élargissement des alliances (…) est plus que néces­saire car les poli­tiques d’austérité ont entraîné une dégra­da­tion et une dimi­nu­tion des ser­vices à la popu­la­tion. Il n’y a pas que les sala­riés du sec­teur public qui ont inté­rêt à défendre les ser­vices qu’ils dis­pensent à la popu­la­tion. Il y a la popu­la­tion elle-même qui pro­fite de ces ser­vices et qui peut jouer un rôle impor­tant dans leur défense et leur pro­tec­tion. Il y a néces­sité d’élargir les alliances aux per­sonnes qui uti­lisent les ser­vices (…). Il doit se déve­lop­per au cours des pro­chaines années un rap­pro­che­ment entre sala­riés syn­di­qués et popu­la­tion. Un rap­pro­che­ment qui mon­tre­rait les sala­riés (…) non pas comme des pri­vi­lé­giés, mais comme des per­sonnes qui dis­pensent divers ser­vices indis­pen­sables au mieux-être de la col­lec­ti­vité. Juste avant le déclen­che­ment du pro­ces­sus de négo­cia­tion des conven­tions col­lec­tives (…), on pour­rait mettre sur pied une sorte de forum public ouvert aux groupes popu­laires et com­mu­nau­taires ainsi qu’aux autres orga­ni­sa­tions syn­di­cales (…). Ce forum public pour­rait porter sur les prio­ri­tés à adop­ter concer­nant la qua­lité des ser­vices (…) offerts et les reven­di­ca­tions envi­sa­gées par et pour les per­sonnes qui oeuvrent dans ces ser­vices. »[8]

Troisièmement, il n’appartient ni au Conseil du trésor ni à la haute hié­rar­chie syn­di­cale de déci­der que la mobi­li­sa­tion des syn­di­quéEs doit abso­lu­ment prendre fin à telle date ou à telle autre. Or, les direc­tions de la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN) et de la Fédération des tra­vailleurs et tra­vailleuses du Québec (FTQ), cen­trales qui pré­ten­daient à elles deux former le Front commun du sec­teur public [9], avaient une vision des choses bien dif­fé­rente. Dès le mois de sep­tembre 2005, elles ont arbi­trai­re­ment choisi, avant consul­ta­tion des membres, de res­pec­ter scru­pu­leu­se­ment – quoi qu’il arrive – l’échéance de négo­cia­tion fixée arbi­trai­re­ment elle aussi par le gou­ver­ne­ment du Québec : va savoir pour­quoi, tout le pro­ces­sus devait obli­ga­toi­re­ment être ter­miné pour la mi-décembre 2005.

Presque au même moment, la CSN et la FTQ ont annoncé une sévère révi­sion à la baisse de leurs demandes (encore une fois, sans consul­ter au préa­lable les membres sur cette contre-pro­po­si­tion syn­di­cale) et elles ont dévoilé leur plan d’action en le pré­sen­tant comme final : il y aurait au total, durant l’automne 2005, un maxi­mum de quatre jour­nées de grève, sau­pou­drées dans le temps (sur 3 mois) et dans l’espace (une seule région du Québec à la fois)[10]. Immédiatement les syn­di­cats locaux les plus mili­tants ont dénoncé cette stra­té­gie comme étant aussi minable qu’antidémocratique[11]. Mais le rou­leau com­pres­seur de l’appareil syn­di­cal (on pense notam­ment ici au Comité de coor­di­na­tion des négo­cia­tions dans le sec­teur public et para­pu­blic) s’était mis en marche. Les jeux étaient faits, rien n’allait plus. Tout le reste fut à l’avenant : un échec total de la stra­té­gie de rela­tions publiques, une ridi­cule paro­die de front commun, une mobi­li­sa­tion ban­cale, un simu­lacre de négo­cia­tions… le tout cou­ronné à la mi-décembre par un psy­cho­drame inventé de toutes pièces (Mme Monique Jérôme-Forget, pré­tex­tant ne pas vou­loir penser aux négo­cia­tions durant le Réveillon de Noël, entre la dinde et les atocas, exi­geait de clore le dos­sier par une loi spé­ciale ; le gou­ver­ne­ment pré­ten­dait que l’ordre public natio­nal était en jeu et impo­sait le bâillon à l’Assemblée natio­nale).

Pour une énième fois depuis 2003, le gou­ver­ne­ment Charest réus­sis­sait à écra­ser les droits des tra­vailleuses et des tra­vailleurs. Quelques mois plus tard, André Boisclair, alors chef du Parti Québécois, affir­mait qu’il était hors de ques­tion pour le PQ, s’il pre­nait le pou­voir (ex.: en mars 2007), de rou­vrir les négo­cia­tions pour répa­rer l’odieuse atteinte aux droits démo­cra­tiques de 500 000 sala­riéEs com­mise par le Parti libéral[12]. Les deux partis avaient au moins le mérite d’être clairs…

Renouer les liens avec les mouvements sociaux sur la base d’un projet large

Avant de se replon­ger tête bais­sée dans le pro­ces­sus « busi­ness as usual » des négo­cia­tions du sec­teur public, pro­ces­sus consi­dé­ra­ble­ment miné par le cadre légis­la­tif en vigueur (lois 37 et 160), les orga­ni­sa­tions syn­di­cales devraient consi­dé­rer une autre option : la grève sociale autour de reven­di­ca­tions por­tées glo­ba­le­ment par les mou­ve­ments sociaux. Ainsi, la phase des négo­cia­tions du sec­teur public et les mois qui la pré­cèdent devraient être l’occasion de bâtir ou de conso­li­der des coa­li­tions larges, qui repren­draient au moins une des reven­di­ca­tions des syn­di­quéEs du sec­teur public (la plus impor­tante) : le droit fon­da­men­tal de négo­cier libre­ment leurs condi­tions de tra­vail, incluant le droit de grève. Une fois ce droit res­tauré, clai­re­ment porté par les mou­ve­ments sociaux et poli­ti­que­ment garanti par le nou­veau rap­port de forces en vigueur, les syn­di­cats du sec­teur public pour­raient alors enta­mer leurs négo­cia­tions sur de nou­velles bases.

Et sur un nou­veau contenu. Au lieu de la tra­di­tion­nelle bataille sur les droits acquis et les sem­pi­ter­nelles demandes sala­riales, la lutte por­te­rait essen­tiel­le­ment sur ce qui aura été dis­cuté et convenu avec les autres mou­ve­ments sociaux (ce qui n’exclut pas d’emblée le thème des condi­tions de tra­vail). De quoi s’agirait-il ? Des aspi­ra­tions popu­laires qui concernent les ser­vices publics, incluant l’aide juri­dique, le loge­ment social, la pro­tec­tion de l’environnement, les trans­ports en commun, la sécu­rité du revenu, les ser­vices sociaux, la santé, la petite enfance, le sys­tème public d’éducation, la for­ma­tion de la main d’œuvre, etc.

En somme, il appar­tien­drait aux syn­di­cats du sec­teur public de se faire le vec­teur, avec les autres mou­ve­ments sociaux, des attentes de la popu­la­tion regar­dant les ser­vices publics qué­bé­cois. Bien sûr la ques­tion de l’accessibilité figu­re­rait au pre­mier chef (ex. : réduc­tion signi­fi­ca­tive des listes d’attente pour les soins, réduc­tion des frais de garde dans les CPE, gra­tuité sco­laire du pri­maire au cégep, annu­la­tion rétro­ac­tive des hausses de frais de sco­la­rité à l’université, etc.), mais aussi celle de la gamme de ser­vices et de la qua­lité offertes. En édu­ca­tion, cela pour­rait par exemple vou­loir dire une dis­cus­sion publique sur la qua­lité de l’encadrement et le niveau des ser­vices offerts aux élèves. En santé, une entente sur ce que doit cou­vrir la Régie de l’assurance-maladie et le régime d’assurances médi­ca­ments (voire l’enjeu large du privé dans la santé et les ser­vices sociaux). Le gou­ver­ne­ment ne veut pas faire ces débats avec les mou­ve­ments sociaux ; pour­quoi nous pri­ve­rions-nous de pré­pa­rer et de tenir nous-mêmes ces débats, de pair avec les autres orga­ni­sa­tions de trans­for­ma­tion sociale issues de la société civile ?

La grève sociale

Les orga­ni­sa­tions syn­di­cales peuvent et doivent reprendre l’initiative du pro­grès social, comme cela fut le cas pen­dant la plus grande partie du XXe siècle, mais cette fois de concert avec un plus grand nombre de mou­ve­ments sociaux. Ce qui veut dire de ne plus hési­ter à refaire (comme autre­fois) des négo­cia­tions du sec­teur public une ques­tion typi­que­ment poli­tique, plutôt qu’un exer­cice asep­tisé de rela­tions de tra­vail aussi rou­ti­nier que sté­rile.

« … le niveau des gains des employés [de l’État] est direc­te­ment pro­por­tion­nel au sou­tien que le reste de la popu­la­tion accorde à son État et à ses ser­vices. (…) La consti­tu­tion de la force syn­di­cale (…) des syn­di­qués du sec­teur public est direc­te­ment liée à ce sou­tien. Par consé­quent, les reven­di­ca­tions des syn­di­qués du sec­teur public doivent (…) s’inscrire dans un projet social plus global conve­nant à d’autres larges sec­teurs de la popu­la­tion. En ce sens, les négo­cia­tions du sec­teur public sont poli­tiques. »[13]

Une mobi­li­sa­tion du type « grève sociale » se pré­pare de longue main et exige de lourds efforts. Elle doit aussi cor­res­pondre à une lec­ture ample­ment par­ta­gée du moment social pré­sent. Le diag­nos­tic des enjeux de l’heure et de la stra­té­gie la plus adap­tée aux mou­ve­ments sociaux exige encore une impor­tante dose de réflexion et sur­tout, des dis­cus­sions plu­rielles, à la base même des mou­ve­ments. Yvan Perrier sug­gère la tenue « d’États géné­raux des ser­vices publics »[14]. Un tel exer­cice serait de nature à favo­ri­ser l’unité des syn­di­quéEs à la base, par-delà leur affi­lia­tion syn­di­cale, ce qui, dans la conjonc­ture actuelle, ne serait pas un luxe compte tenu des rap­ports fri­go­ri­fiques que les grandes orga­ni­sa­tions syn­di­cales entre­tiennent entre elles via leur direc­tion res­pec­tive. Trop sou­vent, les rai­sons d’appareil prennent le pas sur l’intérêt géné­ral du mou­ve­ment.

Le mou­ve­ment syn­di­cal n’en est pas à ses pre­mières armes en matière de grève sociale. Encore mieux, au cha­pitre des coa­li­tions comme à celui des forums sociaux, de nom­breuses expé­riences figurent déjà à son actif. L’expertise et les res­sources étant acquises, il reste donc à se retrous­ser les manches et à pro­cé­der.

Philippe Boudreau


Notes

  1. Nous employons les guille­mets parce que de l’avis de nom­breux négo­cia­teurs syn­di­caux, il y a eu en 2005 très peu de négo­cia­tion digne de ce nom sur les clauses des conven­tions col­lec­tives, malgré la quan­tité de paroles échan­gées, de docu­ments trans­mis ou, dans cer­tains cas, de ren­contres effec­tuées avec les par­ties patro­nales natio­nales. Le cas de la Fédération de la santé et des ser­vices sociaux (FSSS-CSN) est patent, mais pas unique, à cet égard. Sans comp­ter que, pour un demi mil­lion de per­sonnes, le tout s’est ter­miné très abrup­te­ment par l’adoption d’une loi spé­ciale par­ti­cu­liè­re­ment féroce, lais­sant en jachère le peu de tra­vail qui se fai­sait aux « tables de négo­cia­tion ».
  2. Diane Lamoureux et François Cyr, « Comprendre la défaite », Conjoncture poli­tique au Québec, #4, Automne 1983, p. 30.
  3. Christian Payeur, « À propos d’une autop­sie du qua­trième Front commun ou quand le PQ est doublé à sa droite par François Demers », Les Cahiers du socia­lisme, No 14, Printemps 1984, p. 44-45.
  4. Jean-Marc Piotte, « Pour une renais­sance syn­di­cale », Les Cahiers du socia­lisme, No 14, Printemps 1984, p. 33.
  5. Dorval Brunelle, « L’État contre la démo­cra­tie », Les Cahiers du socia­lisme, No 12/13, Printemps 1983, p. 19.
  6. Christian Payeur, Loc. cit., p. 39.
  7. Yvan Perrier, De la libre contrac­tua­li­sa­tion à la négo­cia­tion fac­tice, Montréal, Nota Bene, 2001, p. 116-117.
  8. Ibid., p. 126-127.
  9. Ce qui est évi­dem­ment un fieffé men­songe : la CSN et la FTQ auraient plutôt dû parler d’une entente bila­té­rale entre deux cen­trales (la majo­rité des nom­breuses autres orga­ni­sa­tions du sec­teur public étant regrou­pées autour d’un « secré­ta­riat inter­syn­di­cal »).
  10. La pré­ten­tion des stra­tèges syn­di­caux natio­naux était que cela aurait pour effet de gagner l’opinion publique aussi bien aux demandes syn­di­cales (celles-ci devant appa­raître comme émi­nem­ment rai­son­nables) qu’aux moyens de pres­sion des syn­di­cats (on ne peut plus accom­mo­dants à l’égard des usa­gers et usa­gères des ser­vices publics, puisque limi­tés à un gros maxi­mum de 4 jours de grève). Évidemment, cette stra­té­gie naïve et pleutre s’avéra, en bout de ligne, un fiasco lamen­table.
  11. À ce sujet, lire notam­ment : « L’histoire d’un automne show », SPECA Hebdo, Septembre 2005 – http://​speca​.ca​.edu/​I​M​G​/​p​d​f​/​V​2​6​-​n​o​4.pdf
  12. « Il ne m’appartient pas de fédé­rer tous les mécon­tents du gou­ver­ne­ment Charest » avait-il déclaré en 2006. Voir par exemple Denis Lessard, « Le PQ bat de l’aile gauche », La Presse, 26 jan­vier 2007.
  13. Demers, François. « Le qua­trième front commun ou com­ment le mou­ve­ment syn­di­cal s’est fait dou­bler à gauche par le gou­ver­ne­ment Lévesque…», Les cahiers du socia­lisme, No 12/13, Printemps 1983, p. 37.
  14. Yvan Perrier, Op. cit., p.125-126.

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