Négociation et contestation dans le mouvement syndical québécois

Introduction à l’exposé sur le mouvement syndical dans le cadre de l’Université d’été des NCS

Par Mis en ligne le 04 juillet 2010

La plu­part des orga­ni­sa­tions syn­di­cales du sec­teur public, sauf la FIQ, viennent de conclure des ententes sec­to­rielles à la date de renou­vel­le­ment des conven­tions col­lec­tives et à l’échéance du décret. Le Front commun inter­syn­di­cal, salué lar­ge­ment comme une avan­cée cru­ciale pour ces négo­cia­tions et par­fois com­paré à celui qui s’est consti­tué dans les années 70, annonce une entente sur les salaires et les autres matières de table cen­trale. Comment inter­pré­ter la fin de la pré­sente ronde de négo­cia­tion ? L’entente est-elle jus­ti­fiée ou tra­duit-elle un renon­ce­ment de la part des syn­di­cats à enga­ger un combat plus auda­cieux ? La pré­sen­ta­tion que nous ferons pour l’Université d’été des NCS pren­dra appui sur ces évé­ne­ments en vue d’introduire la dis­cus­sion sur l’action syn­di­cale au Québec aujourd’hui. Voici, en guise d’introduction, quelques réflexions.

Au vu de la conclu­sion des négo­cia­tions, il faut cer­tai­ne­ment se démar­quer de tout triom­pha­lisme dans l’évaluation des résul­tats. Mais à ce jour, l’ensemble des ins­tances syn­di­cales se satis­font des ententes sec­to­rielles, sauf la FIQ qui, par contre, accepte l’entente sur les salaires. Ces ins­tances qui regroupent les repré­sen­tantes et les repré­sen­tants direc­te­ment en pro­ve­nance des syn­di­cats, recom­mandent aux assem­blées de les reprendre.

Comment inter­pré­ter la conclu­sion des négo­cia­tions dans le sec­teur public ?

Si les inves­tis­se­ments demeurent modestes au regard des besoins, on constate tou­te­fois des gains. L’entente marque une cer­taine recon­nais­sance de l’importance des ser­vices publics. D’ailleurs, le consen­te­ment du gou­ver­ne­ment à cette entente, s’il concré­tise une volonté poli­tique de conclure avec les syn­di­cats, cache mal un affai­blis­se­ment cer­tain de sa posi­tion comme gou­ver­ne­ment.

Quelle doit être en consé­quence la posi­tion à défendre dans un tel contexte ? Quelle atti­tude prendre sachant que, pour la plu­part des membres des assem­blées, la pers­pec­tive de pour­suivre la négo­cia­tion et de consen­tir à des man­dats de grève pour obte­nir plus, au len­de­main d’une période mar­quée par un décret, appa­raî­tra pro­ba­ble­ment comme peu cré­dible.

Mais affran­chie du poids de la négo­cia­tion, l’action syn­di­cale pourra mieux se concen­trer sur les aspects plus poli­tiques. Elle doit viser à trans­fé­rer l’énergie de la négo­cia­tion dans le combat social, à partir d’un plan de mobi­li­sa­tion uni­taire des mou­ve­ments syn­di­caux et sociaux. Cette approche se heur­tera cer­tai­ne­ment au reflux du mou­ve­ment, notam­ment de la part des sec­teurs les moins mobi­li­sés du mou­ve­ment syn­di­cal. Elle doit comp­ter sur le ral­lie­ment de celles et ceux qui espé­raient voir se trans­for­mer la négo­cia­tion en un mou­ve­ment poli­tique pour en découdre avec le gou­ver­ne­ment, comme anti­dote au défai­tisme ambiant.

Prenant appui jus­te­ment sur le fait que la négo­cia­tion n’a pas remis en ques­tion les orien­ta­tions bud­gé­taires du gou­ver­ne­ment concer­nant la cure d’amaigrissement de l’État et la pour­suite du défi­cit zéro, on doit tout mettre en œuvre pour que l’action syn­di­cale se déploie à un niveau plus poli­tique. À partir de main­te­nant, plus que jamais, les éner­gies doivent se concen­trer à construire une alter­na­tive poli­tique pro­gres­siste au Québec, entre autres pour chas­ser le gou­ver­ne­ment Charest.

Il importe donc de ne pas isoler l’esprit cri­tique au sein des syn­di­cats à partir d’une posi­tion de prin­cipe. Viser à mettre à l’ordre du jour une action syn­di­cale de contes­ta­tion sociale ne doit pas nous faire perdre de vue la réa­lité du syn­di­ca­lisme comme ins­tru­ment de repré­sen­ta­tion des sala­riés-es. La bataille contre les poli­tiques d’austérité du gou­ver­ne­ment Charest en lien avec la hausse des tarifs, l’imposition de nou­velles taxes, les res­ser­re­ments des effec­tifs dans le sec­teur public doit se pour­suivre et se ren­for­cer.

La double nature du mou­ve­ment syn­di­cal

Suivant Jean-Marc Piotte (1998, 29), il importe de bien garder en pers­pec­tive la double nature du mou­ve­ment syn­di­cal. En effet, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales sont mar­quées par une double fonc­tion d’intégration et de contes­ta­tion. Un syn­di­cat est à la fois un « moyen de défense éco­no­mique » mais aussi un « ins­tru­ment pour contes­ter le pou­voir absolu du patro­nat » (Piotte 1998, 30)[1]. Et c’est à partir de cette dua­lité que nous devons appré­cier la dyna­mique actuelle du syn­di­ca­lisme au Québec. Ainsi, si l’analyse d’une conjonc­ture poli­tique est très proche de celle qui peut mar­quer une négo­cia­tion dans le sec­teur public, on doit recon­naître une rela­tion plus conflic­tuelle entre la négo­cia­tion et l’action poli­tique.

On dit habi­tuel­le­ment que la négo­cia­tion dans le sec­teur public est une négo­cia­tion poli­tique, compte tenu du nombre de sala­riés-es qu’elle implique d’une part et compte tenu sur­tout que l’employeur est le légis­la­teur, d’autre part. Mais, com­pa­ra­ti­ve­ment à la période des années 70, la négo­cia­tion dans le sec­teur public est cer­tai­ne­ment deve­nue quelque chose de moins poli­ti­sée.

Par ailleurs, malgré le carac­tère poli­tique des négo­cia­tions du sec­teur public, on doit éviter le piège de croire que ça doit inva­ria­ble­ment conduire au ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment, même s’il s’agit cer­tai­ne­ment d’une épreuve pour ce der­nier. Toute entente négo­ciée exige le consen­te­ment des deux par­ties.

Mais il y a plus. Parmi les craintes qu’on remarque à tous les niveaux des orga­ni­sa­tions, y com­pris auprès de sala­riés-es au niveau local, il y a la crainte de la mani­pu­la­tion de la négo­cia­tion et de son assu­jet­tis­se­ment à un agenda poli­tique. Cette situa­tion s’explique notam­ment par les cam­pagnes suc­ces­sives des médias pour contrer l’action poli­tique syn­di­cale, par les décep­tions quant aux espoirs sus­ci­tés notam­ment par le Parti qué­bé­cois mais aussi par les fai­blesses ou la per­cep­tion du peu de cré­di­bi­lité au niveau démo­cra­tique. À la base, elle exprime aussi ce conflit du syn­di­ca­lisme entre négo­cia­tion et contes­ta­tion. Cette ques­tion en est une très concrète puisqu’elle condi­tionne l’attitude à adop­ter dans l’action. Il importe ici d’identifier la limite du syn­di­ca­lisme, aussi com­ba­tif qu’il puisse être, dans le cadre du fonc­tion­ne­ment normal du sys­tème poli­tique et éco­no­mique capi­ta­liste.

Ainsi, la pres­sion sur les orga­ni­sa­tions et sur la négo­cia­tion en est consi­dé­ra­ble­ment accrue. Les syn­di­cats ont concen­tré leur démarche sur le droit de négo­cier, malgré et à cause du décret de décembre 2005. Auraient-ils pu faire autre­ment ? Probablement qu’une bataille plus éner­gique contre le décret aurait permis d’aménager un meilleur rap­port de force dans cette quête d’une entente négo­ciée.

Promouvoir une action syn­di­cale de contes­ta­tion sociale

De manière géné­rale et consi­dé­rant l’évolution éco­no­mique et poli­tique dans son ensemble, le syn­di­ca­lisme connaît une pro­fonde remise en ques­tion qui inter­pelle la per­ti­nence de son action dans son ensemble, autant dans sa fonc­tion éco­no­mique que poli­tique. Dans un tel contexte, d’importants débats ne man­que­ront pas de s’ouvrir sur le « Que faire » qui seront autant d’occasions pour faire valoir l’intérêt d’une action poli­tique plus auda­cieuse et qui com­pren­drait des plans d’actions aux objec­tifs plus ambi­tieux, que ceux stric­te­ment cen­trés sur la sen­si­bi­li­sa­tion. Au Québec, une telle approche pour­rait com­prendre des moyens plus lourds de pres­sion habi­tuel­le­ment limi­tés à la négo­cia­tion.

Cette démarche doit tou­te­fois se démar­quer de tout rac­courci qui vise à réduire la négo­cia­tion dans le sec­teur public à la seule pers­pec­tive poli­tique. La contes­ta­tion sociale peut être une arme poli­tique du mou­ve­ment syn­di­cal sus­cep­tible d’être accep­tée plus lar­ge­ment, par nombre de mou­ve­ments sociaux et popu­laires. Elle doit faire le plein des appuis au sein du mou­ve­ment syn­di­cal.

Il nous appa­raît que l’évolution his­to­rique n’offre pas d’autre choix au mou­ve­ment syn­di­cal : son avenir passe par le ren­for­ce­ment de sa fonc­tion de contes­ta­tion, sans tou­te­fois remettre en ques­tion celle au niveau de la négo­cia­tion qui demeu­rera, bien évi­dem­ment, limi­tée à la conjonc­ture mar­quée par la per­sis­tance de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale. Pour contrer cette mon­dia­li­sa­tion, la lutte éco­no­mique est insuf­fi­sante et un pro­fond chan­ge­ment poli­tique, nourri par une vision syn­di­cale authen­ti­que­ment inter­na­tio­na­liste, devient de plus en plus néces­saire.

4 juillet 2010

[1] Piotte, Jean-Marc, (1998), Du combat au par­te­na­riat , inter­ven­tions cri­tiques sur le syn­di­ca­lisme qué­bé­cois, Éditions Nota Bene, 270 pages.

Une réponse à “Négociation et contestation dans le mouvement syndical québécois”

  1. Yoman dit :

    Vous oubliez la FAE qui, depuis le départ, n’a pas été dans ce front commun.