Ne soyons pas des écologistes benêts

Par Mis en ligne le 06 octobre 2010

Aurélien Bernier vous êtes l’auteur avec Michel Marchand de Ne soyons pas des éco­lo­gistes benêts, paru aux édi­tions Mille et une nuits. En quoi les éco­lo­gistes pour­raient-ils être benêts ?

Pour com­men­cer, il ne fau­drait pas dire « les éco­lo­gistes », qui sont loin de former un ensemble cohé­rent. Certains éco­lo­gistes sont par contre direc­te­ment concer­nés par le titre du livre. Les éco­lo­gistes benêts sont d’abord ceux qui ne veulent pas faire de poli­tique, comme si tout se jouait sur le plan indi­vi­duel et moral. Ce sont éga­le­ment des éco­lo­gistes enga­gés dans des partis, mais qui prônent la révo­lu­tion du bros­sage de dents. A l’image des socio-démo­crates, ils veulent sim­ple­ment amé­na­ger le sys­tème en jouant là encore sur les com­por­te­ments indi­vi­duels (fermer le robi­net lorsqu’on se brosse les dents, trier ses déchets…) et en ver­dis­sant le capi­ta­lisme. On ne touche pas aux logiques d’exploitation des hommes et de la pla­nète, on rem­place juste les éner­gies fos­siles par des renou­ve­lables, les véhi­cules tra­di­tion­nels par des voi­tures élec­triques. La cari­ca­ture de l’écologiste benêt est Arthus-Bertrand, dont le dis­cours est poli­ti­que­ment vide, mora­li­sa­teur, mais qui est financé par une grande mul­ti­na­tio­nale (Pinault Printemps La Redoute – PPR). Il n’y a pas de hasard. Si M. Pinault, l’une des plus grandes for­tunes de France, finance le film d’Arthus-Bertrand, c’est que ce dis­cours lui convient par­fai­te­ment. Il laisse intact ses pri­vi­lèges, il détourne l’attention. A l’inverse, je serais très étonné que le groupe PPR fasse de la publi­cité pour notre livre !

D’emblée vous vous atta­quez au capi­ta­lisme néo­li­bé­ral et au pro­duc­ti­visme en esti­mant, à juste titre je crois, qu’ils sont les res­pon­sables du réchauf­fe­ment cli­ma­tique. En quoi le capi­ta­lisme domi­nant est-il un danger pour la Planète, et pour­quoi est-il devenu, il faut bien l’admettre, le modèle éco­no­mique de réfé­rence ?

Le capi­ta­lisme ne peut pros­pé­rer que dans une logique pro­duc­ti­viste. L’origine des pro­fits, c’est la vente de mar­chan­dises. Plus la pro­duc­tion est mas­sive et plus la consom­ma­tion est mas­sive, plus les pro­fits le sont. Ensuite, on rajoute une couche de finan­cia­ri­sa­tion qui permet d’augmenter ces pro­fits, mais à la base, le capi­ta­lisme se doit d’être pro­duc­ti­viste.

La forme actuelle du capi­ta­lisme est un sys­tème mon­dia­lisé où la pro­duc­tion et la consom­ma­tion peuvent s’organiser au niveau pla­né­taire et où la finance s’est consi­dé­ra­ble­ment déve­lop­pée. Les taux de profit peuvent être accrus en allant cher­cher les coûts de pro­duc­tion les plus faibles et en met­tant les éco­no­mies en concur­rence. C’est le capi­ta­lisme dans sa ver­sion « néo­li­bé­rale ».

La gauche, elle, a trop sou­vent été pro­duc­ti­viste. Mais, à l’inverse du capi­ta­lisme qui a besoin du pro­duc­ti­visme, le pro­duc­ti­visme de gauche est une erreur d’analyse. Dès lors que la satis­fac­tion durable (et j’insiste sur le mot durable) des besoins sociaux est mise au centre des pré­oc­cu­pa­tions, on est néces­sai­re­ment anti-pro­duc­ti­viste. Le capi­ta­lisme est donc un sys­tème qui porte en lui la des­truc­tion de la pla­nète. Il s’est imposé comme modèle de réfé­rence par le lob­bying et la pro­pa­gande, en déployant des stra­té­gies redou­tables. Le lob­bying des grandes puis­sances finan­cières a permis d’obtenir que les Etats acceptent le libre-échange, c’est à dire la pos­si­bi­lité d’installer la pro­duc­tion n’importe où, de la vendre n’importe où et de faire cir­cu­ler les mar­chan­dises et les capi­taux sans « entrave », ce qui signi­fie en fait sans régu­la­tion poli­tique. Pour ce qui est de la pro­pa­gande, le com­merce fut d’abord pré­senté comme un moyen d’instaurer la paix, ensuite de sauver les pauvres et aujourd’hui de pro­té­ger l’environnement. Mais les faits démentent ces affir­ma­tions. Des guerres sur­viennent encore, y com­pris en Europe, les popu­la­tions non sol­vables meurent tou­jours de pau­vreté, les écarts entre riches et pauvres s’accentuent et les indi­ca­teurs envi­ron­ne­men­taux (empreinte éco­lo­gique, émis­sions de gaz à effet de serre…) se dégradent conti­nuel­le­ment.

Vous ne dis­so­ciez pas l’écologie du social. Pensez-vous que les éco­lo­gistes n’ont pas pris la mesure de l’élément social dans leur ana­lyse ? D’autre part, vous repro­chez à nombres d’écologistes de ne pas prendre en compte la dimen­sion poli­tique du débat. La pensée éco­lo­gique est-elle com­pa­tible avec la poli­tique telle qu’elle est pra­ti­quée dans notre pays ?

Certains éco­lo­gistes font clai­re­ment passer l’environnement avant le social. Fermer des usines pol­luantes en Europe ne signi­fie pas que ces usines dis­pa­raissent. Les acti­vi­tés se redé­ploient sim­ple­ment dans les pays à bas coût de main-d’œuvre. Au final, il n’y a aucun pro­grès envi­ron­ne­men­tal et des emplois sont détruits. Je crois au contraire qu’il faut relo­ca­li­ser en prio­rité les acti­vi­tés pol­luantes pour les contrô­ler démo­cra­ti­que­ment et les faire chan­ger, et recréer de l’emploi en Europe. Un autre exemple d’écologie anti­so­ciale, c’est la taxe car­bone, qui fait payer aux plus pauvres le prix des gaz à effet de serre. On a amusé la gale­rie en pré­ten­dant que l’augmentation des com­bus­tibles serait com­pen­sée. Mais si les com­bus­tibles aug­mentent, c’est l’ensemble des prix des biens et des ser­vices qui aug­mentent, et ça, per­sonne ne l’a jamais évoqué ! Dernier exemple, celui des emplois « verts ». On entend un dis­cours unique qui explique que ces nou­veaux emplois seront meilleurs que les autres et non délo­ca­li­sables. Mais c’est faux ! Plus de 50% du maté­riel pour l’éolien et le solaire vendu dans le monde est déjà fabri­qué en Chine. Quant aux emplois de proxi­mité, la « Directive Services » de l’Union euro­péenne pré­voit une mise en concur­rence qui per­met­tra aux entre­prises des pays de l’est de venir trus­ter des mar­chés dans les pays de l’ouest, en créant du dum­ping.

C’est en cela que de trop nom­breux éco­lo­gistes sont à côté des vrais débats. Un tra­vail rigou­reux amène obli­ga­toi­re­ment à poser des ques­tions très poli­tiques. La plus impor­tante est de savoir si l’on peut faire vrai­ment de l’écologie et du social en se pliant au traité euro­péen. La réponse est évi­dente : c’est non ! Les éco­lo­gistes devront donc choi­sir entre l’Union euro­péenne et la pro­tec­tion de l’environnement. Ils doivent sortir de leur euro­péisme, qui relève de l’irrationnel, du quasi-reli­gieux.

La pensée éco­lo­giste doit donc évo­luer et inté­grer la situa­tion poli­tique réelle, les rap­ports de forces, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Elle doit être pré­sente en poli­tique, mais pas sur une ligne « ni droite ni gauche » comme le veut Cohn-Bendit. La meilleure chose qui pour­rait arri­ver à Europe éco­lo­gie serait de se débar­ras­ser de Cohn-Bendit et, sur le fond, de recon­si­dé­rer tota­le­ment leur vision de la construc­tion euro­péenne. Il devien­drait alors pos­sible de créer avec eux un front large à gauche, avec des reven­di­ca­tions sociales et envi­ron­ne­men­tales cohé­rentes. Les pro­po­si­tions qui en sor­ti­raient seraient des pro­po­si­tions de rup­ture avec le sys­tème, de nou­velles pra­tiques poli­tiques. Il ne s’agirait plus d’adapter l’écologie aux ins­ti­tu­tions et au jeu média­tique, mais bien de faire une révo­lu­tion par les urnes. Je suis convaincu que c’est pos­sible, et que les citoyens sont prêts à sou­te­nir un tel mou­ve­ment. La gauche gagnera si elle est unie, mais sur­tout si elle est cohé­rente et cou­ra­geuse.

Dans votre livre, un cha­pitre est inti­tulé À bas le capi­ta­lisme « vert ». La « crois­sance verte » est à la mode. Elle serait un des moyens de sortir de la crise à la fois éco­no­mique et envi­ron­ne­men­tale selon cer­tains. On agite allè­gre­ment le hochet du déve­lop­pe­ment durable comme s’il s’agissait d’un grigri pro­tec­teur contre le dérè­gle­ment cli­ma­tique. En quoi ce ver­dis­se­ment de l’économie vous semble-t-il nui­sible ?

En fait, nous avons dépassé le stade du déve­lop­pe­ment durable, qui consis­tait prin­ci­pa­le­ment à se repeindre en vert à peu de frais. Le capi­ta­lisme « vert » est très dif­fé­rent. Les grandes puis­sances éco­no­miques ne font plus sem­blant d’agir, elles prennent le contrôle de mar­chés ren­tables ou pro­met­teurs, comme les renou­ve­lables, le véhi­cule élec­trique, le sto­ckage sou­ter­rain du car­bone… Ce qui est nui­sible, c’est qu’elles font cela sans rien chan­ger par ailleurs. Les agro­car­bu­rants per­pé­tuent et ren­forcent même la domi­na­tion du Nord sur le Sud. Les éner­gies renou­ve­lables sont pré­textes à de nou­velles délo­ca­li­sa­tions, à la pri­va­ti­sa­tion du ser­vice public.

Le dis­cours de l’Union euro­péenne est de dire qu’il faut tou­jours être en pointe, jouer sur l’innovation, la haute tech­no­lo­gie. Mais dès qu’une tech­no­lo­gie est maî­tri­sée, on va cher­cher à dimi­nuer les coûts de pro­duc­tion en délo­ca­li­sant. Il faut donc s’attaquer avant tout aux règles du com­merce inter­na­tio­nal, à la finance, aux flux de capi­taux. Sinon, le capi­ta­lisme pros­pé­rera sur les tech­no­lo­gies « vertes » comme sur le reste. En admet­tant qu’il puisse y avoir un inté­rêt envi­ron­ne­men­tal – ce dont je doute, les émis­sions de gaz à effet de serre ayant aug­menté de 25% ces 10 der­nières années –, les rap­ports sociaux res­te­raient inchan­gés, ce qui consti­tue­rait un échec ter­rible.

Faut-il sortir du capi­ta­lisme pour sauver la Planète, comme le pro­po­sait Hervé Kempf dans l’un de ses livres ? Existe-t-il un sys­tème éco­no­mique et/​ou poli­tique qui nous per­mettent jus­te­ment d’en sortir ?

C’est une évi­dence, et je rejoins tota­le­ment l’analyse d’Hervé Kempf. Ce que nous avons voulu faire avec ce livre, c’est repar­tir de son constat, et tirer des conclu­sions poli­tiques sur le « com­ment ».

L’économie col­lec­ti­viste a échoué. Le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral est une mons­truo­sité. Il faut repar­tir des valeurs tra­di­tion­nelles de la gauche et construire une République éco­lo­gique et sociale qui n’a jamais été mise en appli­ca­tion, mais sur laquelle il existe beau­coup d’écrits. Le pro­blème n’est pas là. Ce qu’attendent les citoyens, ce n’est pas que l’on décrive une énième fois le monde idéal, mais que l’on dise com­ment sortir de celui-ci pour atteindre nos idéaux. Or, la gauche refuse de parler des tran­si­tions car elle a peur du débat qui en décou­le­rait.

Que vou­lons-nous faire ? Répondre dura­ble­ment aux besoins sociaux. Il faut donc chan­ger pro­fon­dé­ment la répar­ti­tion des richesses, en taxant les pro­fits, en fer­mant les Bourses, en ins­tau­rant un revenu maxi­mum, en sup­pri­mant le chô­mage… C’est tout à fait pos­sible tech­ni­que­ment. Mais la moindre mesure qui aille dans ce sens est inter­dite par l’OMC et l’Union euro­péenne. Nous n’avons donc pas le choix. Il faut déso­béir à l’UE et sortir de l’OMC. Ou bien, si nous ne sommes pas prêts à lancer ce débat, arrê­tons de faire de la poli­tique !

Vous employez fré­quem­ment le terme « d’écologie radi­cale ». Autant que le mot-obus « décrois­sance », l’écologie radi­cale ne risque-t-elle pas d’effrayer le citoyen ?

Le terme « radi­cal » signi­fie « aller à la racine des choses ». Ce n’est donc pas un terme violent, mais un terme extrê­me­ment sub­ver­sif. Il n’a rien d’effrayant. Le grand soir n’est ni cré­dible ni sou­hai­table, mais la radi­ca­lité et la cohé­rence du dis­cours poli­tique sont le mini­mum que les citoyens sont en droit d’exiger. Nous pro­po­sons dans ce livre des mesures qui font bien-sûr débat, mais qui sont radi­cales (au sens propre : nous nous atta­quons à la racine du pro­blème, qui est le capi­ta­lisme et les ins­ti­tu­tions sur les­quelles il s’appuie) et cohé­rentes.

Plutôt que les « mots-obus », je pré­fère les « idées-obus » . La déso­béis­sance euro­péenne est une idée-obus, une véri­table ogive nucléaire ! Mais elle est une évi­dence. Le traité euro­péen inter­dit toute régu­la­tion sérieuse de la finance, du com­merce, y com­pris pour des rai­sons envi­ron­ne­men­tales. L’UE auto­rise les OGM à tour de bras, favo­rise outra­geu­se­ment l’agriculture inten­sive. Si un gou­ver­ne­ment de gauche radi­cale est élu en 2012, peut-il attendre de réfor­mer l’UE des 27 avant de faire quoi que ce soit ? Peut-il aban­don­ner son pro­gramme en atten­dant quelques décen­nies que la construc­tion euro­péenne change ? Bien-sûr que non. Il lui faudra déso­béir pour mettre en place son pro­gramme, c’est à dire créer un droit natio­nal juste, mais qui sera for­cé­ment contraire au droit euro­péen. Ça ne pose aucun pro­blème de légi­ti­mité, puisque ce gou­ver­ne­ment sera élu au suf­frage uni­ver­sel, à l’inverse des com­mis­saires qui pilotent la construc­tion euro­péenne. Tout le monde le sait, mais per­sonne ne le dit ! C’est un véri­table appel à l’abstention… Il faut au contraire l’écrire en gras et en rouge dès la pre­mière ligne de tout pro­gramme élec­to­ral de gauche.

Fermer la Bourse est éga­le­ment une idée-obus. Pourtant, le livret A existe. Il serait pos­sible de finan­cer l’économie en repre­nant son prin­cipe et en l’appliquant aux entre­prises, ce qui par­ti­ci­pe­rait au déman­tè­le­ment de la finance inter­na­tio­nale. Enfin, le droit oppo­sable à l’emploi est une idée-obus. Le chô­mage n’existe pas à cause de la méca­ni­sa­tion ou de la mon­dia­li­sa­tion. Il existe parce que nous n’avons pas voulu créer les nou­veaux emplois per­met­tant de répondre aux besoins sociaux, notam­ment dans l’environnement, la santé, l’éducation… Pour finan­cer ces emplois, il faut taxer les richesses. La boucle est bou­clée.

Dans le der­nier cha­pitre de votre livre, Des pro­po­si­tions de rup­ture, vous avan­cez des solu­tions concrètes pour « passer de ce monde ultra-libé­ral à un monde tel que le rêvent les alter­mon­dia­listes. » Vous pro­po­sez de « construire un pro­tec­tion­nisme éco­lo­gique, social et uni­ver­sa­liste ». Je dois dire que vous n’y allez pas par quatre che­mins. C’est un peu une révo­lu­tion que vous appe­lez de vos vœux. Ne pensez-vous pas que cette radi­ca­lité est impos­sible dans ce monde du consen­sus ? Et ne risque-t-on pas d’isoler le pays en appli­quant vos solu­tions ?

Oui, c’est une révo­lu­tion poli­tique. Mais la poli­tique, ce n’est pas le consen­sus. Quel consen­sus peut-il y avoir entre Nestlé, Carrefour ou Monsanto et un agri­cul­teur bio ? Quel consen­sus entre une petite entre­prise qui innove dans les éner­gies renou­ve­lables et Total ? La poli­tique, c’est agir dans le sens de l’intérêt géné­ral alors qu’il existe des inté­rêts privés contra­dic­toires. Il faut négo­cier, oui. Mais le résul­tat de la négo­cia­tion n’est pas néces­sai­re­ment un consen­sus.

Des mesures pro­tec­tion­nistes per­met­traient d’abord de casser le chan­tage aux délo­ca­li­sa­tions qui mine les rap­ports sociaux dans les pays déve­lop­pés, et d’aller vers une concur­rence réel­le­ment non faussé. 60% des pro­duits impor­tés de Chine par les Etats-Unis sont vendus par des firmes amé­ri­caines délo­ca­li­sées en Chine. En appli­quant une lourde taxe aux fron­tières, ces firmes relo­ca­li­se­raient, car elles sont dépen­dantes du marché amé­ri­cain. C’est exac­te­ment la même chose en France, en Europe.

Ensuite, des négo­cia­tions s’ouvriraient entre pays. L’objectif serait de sup­pri­mer ces taxes, mais avec des contre­par­ties : que la Chine élève ses normes sociales et envi­ron­ne­men­tales. Ce n’est pas du pro­tec­tion­nisme iso­la­tion­niste, bien au contraire, c’est un pro­tec­tion­nisme uni­ver­sa­liste. L’enjeu est de recons­truire des échanges com­mer­ciaux équi­tables. Cette mesure est d’ailleurs indis­so­ciable de mesures de soli­da­rité inter­na­tio­nale. La dette des pays pauvres doit être annu­lée, et les pays riches doivent recon­naître leur dette éco­lo­gique, c’est à dire leur res­pon­sa­bi­lité his­to­rique dans la dégra­da­tion de la pla­nète. Il faut la rem­bour­ser, mais en condi­tion­nant le paie­ment à un mieux-disant social et envi­ron­ne­men­tal.

En 1948, nous sommes passés tout près d’un accord inter­na­tio­nal sur un sys­tème com­mer­cial radi­ca­le­ment dif­fé­rent de celui que nous connais­sons. La Charte de la Havane pro­po­sait une régu­la­tion forte, une coopé­ra­tion, une soli­da­rité entre Etats, qui doit nous servir de modèle. Les Etats-Unis ont refusé cette charte et ont mis en place le GATT, la libre-concur­rence, la déré­gu­la­tion. Mais rien n’est irré­ver­sible.

Enfin, pouvez-vous nous expli­quer ce qu’est le Mouvement poli­tique d’éducation popu­laire (M’PEP) et en quoi il a joué un rôle dans l’élaboration de votre livre ?

Nous avons créé le M’PEP car nous croyons que l’éducation popu­laire – le par­tage et la construc­tion col­lec­tive de savoirs, l’émancipation – est un moyen de lutte sen­sa­tion­nel, mais qu’elle doit être poli­ti­sée. Nous ne pou­vons pas sim­ple­ment rêver au monde idéal. Nous devons décrire les tran­si­tions. C’est peut-être moins noble, plus terre-à-terre, mais c’est indis­pen­sable pour redon­ner de l’enthousiasme, redon­ner le goût de voter… et prendre le pou­voir à l’oligarchie, ce qui reste, qu’on le veuille ou non, le seul moyen à court terme de chan­ger les choses.

Concrètement, nous effec­tuons un énorme tra­vail de fond (recherches, écri­ture, outils mili­tants…) et par­ti­ci­pons aux élec­tions dans le but de construire une grande force de gauche capable de passer devant le parti socia­liste. C’est pour­quoi nous avons fait cam­pagne avec le Front de Gauche, qui peut porter cette ambi­tion.

La déso­béis­sance euro­péenne, le droit oppo­sable à l’emploi, et main­te­nant la sortie de l’euro sont des pro­po­si­tions que nous avons éla­bo­rées col­lec­ti­ve­ment au M’PEP. Il était donc normal que ce livre porte le logo du M’PEP, même s’il a été écrit par deux per­sonnes, Michel Marchand et moi-même.

SOURCE http://​www​.eco​lo​gi​theque​.com/​i​twber…

EXTRAIT DU LIVRE

Préserver le libre-échange à tout prix

La situa­tion de triple crise – éco­lo­gique, sociale et éco­no­mique – a au moins le mérite de cla­ri­fier le débat sur cer­tains sujets. Ainsi, il appa­raît évident que tout sera fait pour pré­ser­ver le sys­tème du libre échange, quelle que soit l’ampleur des risques envi­ron­ne­men­taux. La posi­tion de l’Allemagne, qui pré­fère de loin défendre la com­pé­ti­ti­vité des entre­prises plutôt que d’accepter la moindre contrainte, est un aveu ins­truc­tif. Mais le meilleur exemple pro­vient sans doute des deux prin­ci­paux pro­ta­go­nistes dans les négo­cia­tions cli­ma­tiques : la Chine et les États-Unis.

Dans l’espoir de donner un peu de cré­di­bi­lité au sys­tème, l’Union euro­péenne puis les États-Unis ont évoqué pour l’après-Kyoto le fait de vendre les quotas car­bone aux entre­prises plutôt que de les attri­buer gra­tui­te­ment. Ce fut un tollé des indus­triels, qui hur­lèrent à la mort au pré­texte de la concur­rence inter­na­tio­nale. En mars 2009, l’administration amé­ri­caine de Barack Obama fit une décla­ra­tion choc, qui allait beau­coup plus loin. Elle envi­sa­geait de faire payer les quotas aux entre­prises et de taxer en contre­par­tie les impor­ta­tions pour éviter une perte de com­pé­ti­ti­vité. La réponse quasi immé­diate de la Chine fut de mena­cer les États-Unis de guerre com­mer­ciale ouverte (1).

Ce cas d’école illustre par­fai­te­ment l’incompatibilité pro­fonde entre le libre échange et la mise en œuvre de poli­tiques envi­ron­ne­men­tales ambi­tieuses. Le résul­tat des mesures prises jusqu’alors est pour­tant sans appel : entre 1997 et 2007, les émis­sions mon­diales de gaz à effet de serre ont aug­menté d’environ 25%. Des cher­cheurs bri­tan­niques estiment que 20% des émis­sions de CO2 pro­viennent des pro­duc­tions réa­li­sées dans les pays en déve­lop­pe­ment mais consom­mées dans les pays riches (2). Une étude publiée en 2008 conclut que 30% des émis­sions de la Chine sont liées à la pro­duc­tion de biens des­ti­nés à être expor­tés et consom­més en Occident (3). Le bilan en termes de gaz à effet de serre est donc consi­dé­rable : non seule­ment le libre échange pro­voque une explo­sion des rejets dans les pays du Sud, qui est la consé­quence directe de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion au Nord, mais il empêche éga­le­ment d’obtenir une réduc­tion des rejets dans les pays du Nord à cause de l’argument de la concur­rence inter­na­tio­nale et du chan­tage aux délo­ca­li­sa­tions qui en résulte.

L’injustice sociale ampli­fiée par la crise éco­lo­gique

Ces poli­tiques écolo-libé­rales sont por­teuses d’une pro­fonde injus­tice sociale. N’en déplaise aux incon­di­tion­nels de la res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle, les popu­la­tions les plus défa­vo­ri­sées, y com­pris dans les pays occi­den­taux, ont très peu de marge de manœuvre dans leurs com­por­te­ments d’achat. Les per­sonnes qui peuvent inves­tir dans l’isolation de leur maison, dans un nou­veau chauf­fage per­for­mant, dans une voi­ture moderne qui consomme peu ne sont pas des chô­meurs ou des smi­cards, sauf cas très par­ti­cu­liers. Les classes favo­ri­sées pour­ront donc accé­der à des biens de consom­ma­tion « éco-res­pon­sables », mais les classes popu­laires en seront le plus sou­vent pri­vées. D’autant que les fabri­cants pro­fitent de la forte crois­sance du marché pour aug­men­ter leurs marges dans des pro­por­tions spec­ta­cu­laires.

Dès lors, il est évident qu’une fis­ca­lité éco­lo­gique du type taxe car­bone ou droits à pol­luer indi­vi­duels, toutes choses égales par ailleurs, frap­pera bien plus les classes défa­vo­ri­sées que les popu­la­tions aisées. Encore une fois, de telles mesures per­pé­tuent la logique du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral. Une taxa­tion des éner­gies fos­siles sera inté­gra­le­ment réper­cu­tée sur une clien­tèle cap­tive, tandis que les aides publiques aux tech­no­lo­gies « propres » seront cap­tées par les mul­ti­na­tio­nales.

L’injustice face aux consé­quences du chan­ge­ment cli­ma­tique devient into­lé­rable. Si la catas­trophe de la Nouvelle-Orléans après le pas­sage du cyclone Katrina a tant frappé les esprits, c’est en grande partie à cause de la réponse poli­tique qui fut donnée : les pauvres étaient aban­don­nés alors que les riches se met­taient à l’abri. Ce qui s’annonce « n’est autre que la pos­si­bi­lité d’une Nouvelle-Orléans à l’échelle pla­né­taire, des éoliennes et des pan­neaux solaires pour les riches, qui pour­ront peut-être même conti­nuer à uti­li­ser leurs voi­tures grâce aux bio­car­bu­rants. Quant aux autres… » (4.)

Cette crois­sance « verte » pro­po­sée par les mul­ti­na­tio­nales n’a pas voca­tion à résoudre la crise envi­ron­ne­men­tale. Elle n’est qu’un nouvel avatar du capi­ta­lisme. Elle s’appuie sur deux jambes : la croyance aveugle dans la tech­no­lo­gie et une finan­cia­ri­sa­tion crois­sante de la société. Comme le dit Paul Ariès, elle vise au mieux à « pol­luer moins pour pol­luer plus long­temps », pour peu que cette réduc­tion de la pol­lu­tion ne coûte pas trop cher.

Avec cette stra­té­gie, les tenants de l’ordre éco­no­mique mon­dial tentent d’évacuer tout débat poli­tique sur les sujets cru­ciaux (le choix démo­cra­tique des modes de pro­duc­tion, le libre échange, le pro­tec­tion­nisme, la régu­la­tion…) et ne cherchent qu’à repro­duire le sys­tème à l’identique. L’exploitation des pays du Sud, une injus­tice sociale crois­sante et une accu­mu­la­tion des pro­fits par les plus grandes mul­ti­na­tio­nales en res­tent les prin­ci­pales carac­té­ris­tiques. Le capi­ta­lisme vert n’est rien d’autre que la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, plus les éner­gies renou­ve­lables.

(1) « Climat : le ton monte entre Washington et Pékin », Les Échos, 23 mars 2009.

(2) Christopher L. Weber, H. Scott Matthews, Embodied Environmental Emissions in U.S. International Trade, 1997-2004, Carnegie Mellon University, 10 mai 2007.

(3) C.L. Weber et al.,The contri­bu­tion of Chinese exports to cli­mate change, 2008, Energy Policy.

(4) Isabelle Stengers, Au temps des catas­trophes. Résister à la bar­ba­rie qui vient, Les Empêcheurs de penser en rond/​La Découverte, 2009.

Une réponse à “Ne soyons pas des écologistes benêts”

  1. Livret A dit :

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