Ne payons pas leurs crises !

Mis en ligne le 17 avril 2010

par Jean-Paul Faniel

Nous assis­tons actuel­le­ment à des chan­ge­ments pro­fonds de notre société. Nous nous sommes en effet convain­cus au fil des ans de la jus­tesse d’un État Providence qui, à même les impôts pré­le­vés, nous four­nit de mul­tiples ser­vices publics cor­res­pon­dant à nos droits recon­nus et redis­tri­bue aux plus pauvres d’entre nous une partie de la richesse de notre société d’abondance. Aussi, sommes-nous depuis quelques temps éton­nés et même sou­vent scan­da­li­sés de consta­ter à quel point celui-ci s’éloigne de sa mis­sion pre­mière.

De fait, plutôt que de conti­nuer à impo­ser les entre­prises et les grosses for­tunes selon une échelle pro­gres­sive qui a fait ses preuves, il dimi­nue depuis plu­sieurs années leur charge fis­cale et nous annonce aus­si­tôt après qu’il n’a plus les moyens pour assu­mer ses res­pon­sa­bi­li­tés. Pour pal­lier à ses man­que­ments et le rem­pla­cer dans ses devoirs, il se tourne alors vers l’entreprise privée « beau­coup plus per­for­mante », dit-il. Et pour ren­flouer ses caisses, il demande à toute la popu­la­tion de payer à nou­veau pour les ser­vices publics qu’ils fré­quentent et qu’ils sont pour­tant censés payer déjà avec leurs impôts. Bref, la voca­tion sociale de l’État est en pleine muta­tion.

La Révolution tran­quille, notre New Deal

Cette entre­prise de démo­li­tion de plu­sieurs acquis de la « Révolution tran­quille » pro­cède, nous allons le voir, d’une pla­ni­fi­ca­tion orches­trée depuis un bon moment. La révo­lu­tion tran­quille, rap­pe­lons-le, est la ver­sion locale et tar­dive du « New-Deal » amé­ri­cain, un mou­ve­ment qui devien­dra mon­dial et qui, après la « Grande Dépression » de 1929 et sur­tout après la deuxième guerre mon­diale, redonne à l’État un rôle déter­mi­nant dans la relance éco­no­mique et dans la ges­tion de la société. (voir dos­sier Les crises actuelles…p. )

Au Canada, c’est à cette époque que, sous la pres­sion des luttes popu­laires, l’État crée la 1ère loi sur l’Assurance chô­mage et les allo­ca­tions fami­liales et le pre­mier pro­gramme de sécu­rité du revenu. Chez nous, c’est dans les années 1960-70, que l’État qué­bé­cois prend les rênes de la Santé et de l’Éducation, autre­fois assu­més par les reli­gieux, déve­loppe une infra­struc­ture auto­rou­tière déter­mi­nante pour le déve­lop­pe­ment indus­triel et crée plu­sieurs ins­tru­ments de déve­lop­pe­ment éco­no­mique qui ont façonné le Québec d’aujourd’hui, notam­ment Hydro-Québec, la Caisse de dépôt et de pla­ce­ments et la Société géné­rale de finan­ce­ment du Québec.

Sous la pous­sée du mou­ve­ment ouvrier et de ses orga­ni­sa­tions syn­di­cales en plein essor, on assiste alors à une aug­men­ta­tion sen­sible des reve­nus du peuple et à une impo­si­tion pro­gres­sive des reve­nus des plus riches pour regar­nir les coffres de l’État et se doter ainsi de ser­vices publics uni­ver­sels.

Le néo-libé­ra­lisme

C’est en 1980 que se pro­duit le chan­ge­ment de cap. Sous l’impulsion des com­pa­gnies inter­na­tio­nales de plus en plus gour­mandes qui visent l’élargissement de leur marché, la reprise des conces­sions accor­dées aux classes popu­laires et la mise en place d’un autre modèle de société, le néo-libé­ra­lisme, la société occi­den­tale se donne alors des diri­geants conser­va­teurs, comme Reagan aux USA, Thatcher en Angleterre et Mulroney au Canada, aux­quels ils confient la tâche de sou­te­nir leurs ambi­tions en met­tant en place les condi­tions de leur émer­gence.

Ceux-ci s’empressent aus­si­tôt d’abolir les fron­tières pour la libre cir­cu­la­tion des mar­chan­dises et la glo­ba­li­sa­tion des mar­chés, lancent leurs pays res­pec­tifs dans des poli­tiques d’attaques aux droits des tra­vailleurs, de dimi­nu­tion du rôle de l’État et de sou­tien à l’emprise gran­dis­sante du sec­teur privé sur les sphères autre­fois réser­vées à l’État et à la famille. C’est que, trans­fé­rant de plus en plus leurs pro­duc­tions indus­trielles dans les pays émer­gents, cer­tains sec­teurs de la classe domi­nante veulent faire de l’argent facile et assuré en s’accaparant des ser­vices qui répondent aux besoins essen­tiels des citoyens : vente de repas pré­fa­bri­qués pour répondre aux besoins domes­tiques délais­sés par les couples doré­na­vant acca­pa­rés par le tra­vail rému­néré, offre gran­dis­sante d’écoles, de gar­de­ries et d’infirmières pri­vées pour pal­lier aux carences d’un sec­teur public qu’on asphyxiera de plus en plus, déve­lop­pe­ment à gogo de cen­trales élec­triques pri­vées tant éoliennes qu’hydro-électriques, déve­lop­pe­ment de polices pri­vées et même de milices armées (aux USA) pour pro­té­ger les inté­rêts des puis­sants, etc.

Comptant doré­na­vant pour l’achat de leurs pro­duits sur le monde exté­rieur, les bons salaires aux employés et les ser­vices publics gra­tuits ne repré­sentent bien­tôt plus aux yeux de ces diri­geants éco­no­miques et poli­tiques un avan­tage d’absorption de leur pro­duc­tion, mais, au contraire, un « trop lourd far­deau » face à la concur­rence inter­na­tio­nale, notam­ment celle de leurs propres com­pa­gnies ins­tal­lées dans les pays émer­gents.

Prétextant l’atteinte du défi­cit zéro, les suc­ces­seurs de Mulroney, Jean Chrétien et Paul Martin, un homme d’affaires à la tête d’une com­pa­gnie inter­na­tio­nale de trans­port mari­time, réduisent alors les trans­ferts aux pro­vinces, les pri­vant ainsi des sommes néces­saires pour la dis­pen­sa­tion des ser­vices. Conséquemment, c’est à un autre ancien ministre conser­va­teur de Mulroney, Lucien Bouchard, à qui revient le rôle de couper dras­ti­que­ment dans les ser­vices publics qué­bé­cois, tou­jours pour atteindre le défi­cit zéro.

Ces ser­vices se dété­rio­rant gran­de­ment, on assiste alors au déve­lop­pe­ment grand V de ser­vices privés en édu­ca­tion, en santé et dans d’autres sec­teurs autre­fois assu­més par l’État. Ce déve­lop­pe­ment du privé est d’ailleurs lar­ge­ment sub­ven­tionné direc­te­ment ou indi­rec­te­ment par l’État. En même temps, au fédé­ral comme au pro­vin­cial, on dimi­nue dras­ti­que­ment les impôts des entre­prises, des grosses for­tunes et, un peu, des reve­nus moyens, pri­vant ainsi l’État des argents néces­saires pour main­te­nir des ser­vices publics dignes de ce nom (10 mil­liards$ au Québec seule­ment).

La crise de 2009 et l’avènement du néo-conser­va­tisme

Arrive alors la crise éco­no­mique actuelle qui four­nit à l’État l’argument vou­lant que, pour réduire le défi­cit de l’État, gonflé par son sou­tien à l’industrie auto­mo­bile défaillante, il faut main­te­nant, non pas haus­ser les impôts à nou­veau pour faire payer ceux qui en ont le plus les moyens, mais plutôt tari­fer les ser­vices publics et à nou­veau dimi­nuer les dépenses en cou­pant dans ces ser­vices, chan­ge­ments qui plom­be­ront encore plus la qua­lité des dits ser­vices et la situa­tion de ceux qui y ont le plus recours, les plus pauvres.

N’ayant cessé leur pro­pa­gande van­tant l’efficacité du sec­teur privé au détri­ment de ses propres employés des ser­vices publics, le gou­ver­ne­ment de Jean Charest, un autre ancien ministre conser­va­teur de Mulroney, n’en a que pour le par­te­na­riat public-privé (PPP), non seule­ment dans le sec­teur de la construc­tion ou de l’entretien des infra­struc­tures, des ser­vices de santé et de l’éducation, mais éga­le­ment dans ceux du déve­lop­pe­ment éner­gé­tique. Avec la tari­fi­ca­tion des ser­vices publics, la table est ainsi mise pour la pri­va­ti­sa­tion de nou­veaux sec­teurs des ser­vices publics, ceux-ci deve­nant bien­tôt plus ren­tables pour un sec­teur privé allé­ché par des gains assu­rés et impor­tants.

Dans ce scé­na­rio, l’État et ses par­te­naires privés cherchent éga­le­ment à modi­fier le finan­ce­ment et le contrôle des « ser­vices » com­mu­nau­taires (Centraide, Québec en forme, Québec enfant, etc) et, de la sorte, à faire jouer un nou­veau rôle au com­mu­nau­taire. Ainsi, pour cer­tains ser­vices moins ren­tables, car s’adressant aux plus pauvres, on ten­tera de plus en plus de les confier au com­mu­nau­taire, qu’on pous­sera ensuite à se trans­for­mer en entre­prise d’économie sociale. Il y a là toute une réflexion qu’il nous faudra faire sur le rôle que l’on joue actuel­le­ment dans ce scé­na­rio et celui que l’on veut jouer à l’avenir. (voir Contre la tari­fi­ca­tion et …p. )

Cette entre­prise de démo­li­tion des ser­vices publics, on le voit, a un sens et une direc­tion, pla­ni­fiée de longues dates. Il s’agit pour les diri­geants éco­no­miques et poli­tiques d’obédience conser­va­trice de décons­truire l’État re-dis­tri­bu­teur de la richesse col­lec­tive qui répon­dait aux droits recon­nus des citoyens, pour en faire, d’abord, un État ven­dant des ser­vices à des consom­ma­teurs, avant de deve­nir fina­le­ment un État faci­li­tant la dis­tri­bu­tion des ser­vices les plus payants par des firmes pri­vées et se gar­dant la por­tion congrue des ser­vices d’urgence.

Au bout du compte, les ser­vices offerts par l’État à partir de nos impôts dimi­nue­ront tel­le­ment qu’on se rap­pro­chera de plus en plus du modèle amé­ri­cain où les citoyens sont obli­gés de payer pour leurs ser­vices, notam­ment en santé, et où les plus pauvres n’ont plus accès à ces ser­vices de base faute de pou­voir se les payer. On pas­se­rait alors d’une société de droits à une société de pri­vi­lèges, selon notre revenu.

La défense de nos droits, un devoir de résis­tance

La Coalition contre la hausse des tarifs et la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics pro­pose d’autres moyens pour redon­ner à l’État son rôle de re-dis­tri­bu­teur de la richesse col­lec­tive et de dis­pen­sa­teur des ser­vices aux­quels nous avons droit. (voir Contre la tari­fi­ca­tion et…p.) Il nous revient à plus d’un titre de s’opposer à ces trans­for­ma­tions fon­da­men­tales et de se joindre à ce vaste mou­ve­ment de résis­tance civique.

D’abord à titre de tra­vailleur qui payons des impôts pour rece­voir des ser­vices et qui constatent que ses rede­vances à l’État sont détour­nés par la col­lu­sion de contrac­tants de l’État pour gon­fler de façon astro­no­mique la fac­ture de leurs ser­vices et par la cor­rup­tion de partis poli­tiques et de poli­ti­ciens qui s’en mettent plein les poches.

Ensuite, à titre d’intervenant auprès de per­sonnes fra­gi­li­sées par la vie et acca­blées encore plus par ces crises ali­men­taires, finan­cières et éco­no­miques qui voient leur maigre revenu ne pas suf­fire à sub­ve­nir à leurs besoins élé­men­taires et à ceux de leur famille. Solidaires de ces voi­sins plus pauvres qui subissent quo­ti­dien­ne­ment une situa­tion orches­trée par les puis­sants de ce monde, il nous revient de leur pro­po­ser de prendre la parole et d’affirmer ensemble notre droit de rece­voir un revenu décent et des ser­vices publics gra­tuits et uni­ver­sels.

Enfin, à titre de citoyen res­pon­sable de la pré­ser­va­tion de ses droits, nous avons un devoir de résis­tance pour sau­ve­gar­der ces acquis héri­tés de nos luttes et de celles de nos parents. Ce ne sont pas nous qui sommes res­pon­sables de ces crises, mais bien ces diri­geants éco­no­miques avides de gains fara­mi­neux et faciles et ces diri­geants poli­tiques com­plices de ces spé­cu­la­tions et détour­ne­ments de fonds scan­da­leux.

Nous n’avons pas à payer pour leurs crises. La richesse existe, redis­tri­buons-là.

Ne soyons pas, par notre silence, com­plice de cette décons­truc­tion de l’État social. Passons aux actes !

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