Naissance de la théorie critique

Par Mis en ligne le 23 septembre 2012
Il y a bien une École de Francfort, en dépit de la variété, dans le style comme dans la pensée, des auteurs qui s’en sont récla­més ou qu’on y a rat­ta­chés. Son unité, sou­ligne J.- M. Durand-Gasselin, réside moins dans un ensemble de thèses com­munes que dans un type de théo­rie, mise au ser­vice de l’émancipation des masses.

Jean-Marc Durand-Gasselin,
L’École de Francfort,
Gallimard, Tel, 2012, 568 p., 18 €.

Forgé dans les années 1950 à propos d’un cou­rant intel­lec­tuel né trente ans plus tôt, le vocable « École de Francfort » évoque les grands noms de Max Horkheimer, de Theodor Adorno, de Jürgen Habermas ou d’Axel Honneth. Il désigne une pensée ger­ma­nique moderne, ancrée dans la recherche sociale et sou­cieuse de déga­ger les moyens théo­riques d’une cri­tique du capi­ta­lisme et des patho­lo­gies sociales qui en découlent. C’est cette pensée, déve­lop­pée sur trois géné­ra­tions, com­plexi­fiée par l’apport concep­tuel de toute une nébu­leuse de pen­seurs, parmi les­quels il faut aussi comp­ter Walter Benjamin, Herbert Marcuse, Erich Fromm, Friedrich Pollock, Franz Neumann ou Leo Löwenthal, que l’ouvrage de Jean-Marc Durand-Gasselin entre­prend de car­to­gra­phier. Si L’Imagination dia­lec­tique. L’École de Francfort (1989) de Martin Jay ou L’École de Francfort : his­toire, déve­lop­pe­ment, signi­fi­ca­tion (1993) de Rolf Wiggershaus nous ont fourni en leur temps la ver­sion his­to­rienne plus ou moins exhaus­tive de l’aventure théo­rique franc­for­toise, la nou­velle somme ici pro­po­sée se dis­tingue par son tour réso­lu­ment phi­lo­so­phique. Parfaitement infor­mée des déter­mi­na­tions his­to­riques essen­tielles, elle choi­sit d’affronter avant tout les pro­blèmes théo­riques consti­tu­tifs de cette mou­vance sans se noyer dans le détail des cir­cons­tances.

L’unité plastique de l’École et son « bord » benjaminien

L’auteur en convient dès l’introduction, l’unité de l’École de Francfort est pro­blé­ma­tique. La variété de ses acteurs, « la dyna­mique cen­tri­fuge des tra­jec­toires indi­vi­duelles » qui s’y croisent et ses élans constants de « déger­ma­ni­sa­tion » (l’exil en Amérique de la pre­mière géné­ra­tion, les échanges de l’Institut avec des cher­cheurs locaux comme Lazarsfeld dans les années cin­quante, l’ouverture au lin­guis­tic turn chez Habermas…), en font déjà plus qu’une école « franc­for­toise ». L’idée même de « faire école », c’est-à-dire d’entretenir une tra­di­tion théo­rique, pour une ligne de pensée qui s’est construite contre l’autorité de la tra­di­tion est en outre para­doxale. Y « ranger » un auteur comme Adorno, ouver­te­ment hos­tile à toute logique de des­cen­dance et qui se féli­ci­tait même dans une lettre à Benjamin de n’avoir pas de dis­ciples, ne l’est pas moins ; sans parler de Benjamin lui-même, une intel­li­gence idio­syn­cra­sique, hos­tile aux codes aca­dé­miques de la vie uni­ver­si­taire, bien plus curieuse de Goethe, de Proust et de Schlegel que de Hegel, de Freud et de Weber dont l’Institut franc­for­tois de Recherches Sociales fit pour­tant ses grandes réfé­rences théo­riques.

Conscient du danger de « l’étiquetage qui enve­loppe et qui neu­tra­lise et (de) l’identité trop réduite et trop forte qui ouvre la porte aux que­relles de légi­ti­mité » (p. 11), Jean-Marc Durand-Gasselin convainc néan­moins de la per­ti­nence phi­lo­so­phique de cette notion d’école et de l’intégration de ses acteurs les plus hété­ro­doxes. S’il faut uti­li­ser le terme avec « un peu de la pru­dence du nomi­na­liste », « l’École de Francfort » recouvre bel et bien une pro­duc­tion intel­lec­tuelle, de laDialectique de la Raison (1944) d’Adorno et Horkheimer à La Société du mépris (2004) de Honneth, en pas­sant par la déci­sive Théorie de l’Agir Communicationnel (1981) de Habermas. Sans être le résul­tat d’une théo­rie uni­fiée, une telle pro­duc­tion pro­cède d’un « type de théo­rie » iden­ti­fiable, dont Horkheimer donna la lettre au début des années 1930, lorsqu’il défi­nit les tâches de l’Institut. La Théorie cri­tique se pré­sen­tait alors comme le projet post­mé­ta­phy­sique d’une éla­bo­ra­tion plu­ri­dis­ci­pli­naire et réflexive de la cri­tique de toutes les forces contraires à l’émancipation des indi­vi­dus dans la société moderne. Convoquant aussi bien l’histoire, l’anthropologie, l’économie, que la socio­lo­gie et la psy­cha­na­lyse, elle témoi­gnait dès le départ, bien qu’orientée par une pro­po­si­tion cri­tique d’inspiration freudo-mar­xiste, d’une remar­quable plas­ti­cité.

Certes, l’ésotérisme et les court-cir­cuits théo­riques de Benjamin semblent bien éloi­gnés de l’exigence de concep­tua­lité sys­té­ma­tique invo­quée par Horkheimer. Mais le mépris total des cloi­son­ne­ments dis­ci­pli­naires, la lec­ture hété­ro­doxe du mar­xisme et enfin l’« impul­sion fon­da­men­tale », pré­sente aussi bien chez Bloch et Kracauer, « d’une cri­tique idéo­lo­gique élar­gie de la vie urbaine à l’époque capi­ta­liste » (p. 95), font de l’œuvre de Benjamin une sorte de « bord » de l’École de Francfort indis­pen­sable à l’identification de cette der­nière. Loin d’inféoder l’originalité du pen­seur à la rigi­dité d’un pro­gramme commun, l’intégration à la marge de ce der­nier fait moins de l’École un ter­ri­toire de pensée paci­fié et clos qu’une véri­table zone de ten­sion, entre son cœur hor­khei­me­rien et sa marge ben­ja­mi­nienne. L’œuvre d’Adorno, à la fois ortho­doxe et rebelle, peut être conçue comme le fruit de ce tiraille­ment.

Transformations

Adaptée à un tel objet, dans sa sou­plesse et son atten­tion rigou­reuse à chaque œuvre abor­dée, la pré­sen­ta­tion de Jean-Marc Durand-Gasselin reste très péda­go­gique. Tout en res­sai­sis­sant les enjeux cri­tiques de façon tou­jours sti­mu­lante, elle suit en trois grandes par­ties la chro­no­lo­gie des contextes his­to­riques aux­quels fut confron­tée cha­cune des géné­ra­tions.

La pre­mière géné­ra­tion de Horkheimer et Adorno connut d’abord, avant l’exil en Amérique, l’avènement du nazisme et la bar­ba­rie anti­sé­mite qui confronta la théo­rie au « défi de la catas­trophe ». Pour Habermas, après eux, dans un contexte de sta­bi­li­sa­tion de l’Allemagne fédé­rale des années soixante-dix, le défi consista plutôt dans le « réajus­te­ment démo­cra­tique » de la Théorie, par une réflexion plu­rielle sur les condi­tions d’une démo­cra­tie com­mu­ni­ca­tion­nelle. La crise mon­diale du capi­ta­lisme et la résur­gence d’une pro­tes­ta­tion anti­ca­pi­ta­liste mar­quant la troi­sième géné­ra­tion, domi­née par la gauche haber­mas­sienne et à sa tête, Honneth, choi­sit d’orienter la théo­rie vers une rééva­lua­tion des dom­mages induits par la réi­fi­ca­tion sociale des indi­vi­dus, et encou­ra­gea une « réin­tro­duc­tion de la conflic­tua­lité » dans l’analyse cri­tique de la société.

Au fil des géné­ra­tions et des pages, on assiste à la trans­for­ma­tion conti­nue des pré­sup­po­sés théo­riques fon­da­teurs du projet et notam­ment de l’ancrage mar­xiste, struc­tu­rel pour la Théorie. On saisit dans la pre­mière partie l’écart qui sépare les branches ini­tiales d’un mar­xisme austro-hon­grois, plus centré sur les ques­tions éco­no­miques, chez Horkheimer lui-même, Pollock ou Fromm, du « mar­xisme esthé­tique » ins­piré du jeune Lukács, foca­lisé sur l’art et la culture, don­nant une place inédite à la sen­si­bi­lité et à l’imagination et nourri d’idéalisme alle­mand, chez Bloch, Benjamin ou Adorno. Plus pro­fon­dé­ment encore, on com­prend l’impact sou­ter­rain, jusque dans la recons­truc­tion haber­mas­sienne du mar­xisme et sa cri­tique de gauche, de l’opposition entre le « révi­sion­nisme » ou réfor­misme opti­miste d’Eduard Bernstein à la fin du XIXe siècle et le « style pes­si­miste de combat » de Rosa Luxemburg et de Lénine. Largement mar­quée par ce pes­si­misme dis­cré­di­tant le jeu poli­tique par­le­men­taire ordi­naire au point de se draper dans un pathos de la catas­trophe fina­le­ment ambigu, la pre­mière géné­ra­tion de l’École s’est révé­lée sté­rile aux yeux de Habermas. Mais réci­pro­que­ment, l’ambition haber­mas­sienne d’une ratio­na­li­sa­tion de l’espace public, son iden­ti­fi­ca­tion à la « cause » de la démo­cra­tie, a semblé émous­ser l’impact cri­tique de la Théorie, neu­tra­li­ser sa conscience des luttes sociales, jus­ti­fiant l’attaque d’un mar­xisme plus radi­cal.

Indissociable de ce fond mar­xiste, la trans­dis­ci­pli­na­rité, carac­té­ris­tique du type de pensée promu par l’Ecole de Francfort, fut, elle aussi, diver­se­ment appré­hen­dée chez les auteurs. Réquisit métho­do­lo­gique chez Horkheimer, elle relève, dans le « mar­xisme esthé­tique » de Benjamin, de Bloch ou d’Adorno, d’un « affect » de la pensée plutôt que d’une méthode com­pa­ra­tiste for­ma­lisé : moins sou­cieux de confron­ter des don­nées expé­ri­men­tales issues de dif­fé­rentes approches que de lais­ser la pensée fonc­tion­ner libre­ment selon divers régimes (esthé­tique, phi­lo­so­phique, poli­tique), ces der­niers firent de l’essai leur forme phi­lo­so­phique de pré­di­lec­tion. Chez Habermas, en revanche, la trans­dis­ci­pli­na­rité prend à nou­veau un sens plus tech­nique : elle intègre les avan­cées les plus déci­sives des sciences humaines au ving­tième siècle (la phi­lo­so­phie du lan­gage du second Wittgenstein, la socio­lo­gie fonc­tion­nelle de Parsons, la psy­cho­lo­gie inté­gra­tive de Piaget et de Kohlberg, la prag­ma­tique trans­cen­dan­tale d’Apel, entre autres). Guidé par le prin­cipe wébé­rien de la plu­ra­lité des voix de la raison, le décloi­son­ne­ment dis­ci­pli­naire haber­mas­sien pré­sente une ambi­tion quasi ency­clo­pé­dique, appa­renté à terme à une « ver­sion post-méta­phy­sique de la conver­gence des savoirs chez Leibniz » (p. 383). Enfin, chez Honneth, la trans­dis­ci­pli­na­rité opère comme ouver­ture à des régimes infra-ration­nels et infra-lan­ga­giers de la com­mu­ni­ca­tion, par la réin­tro­duc­tion de la dimen­sion empa­thique (déjà pré­sente chez Adorno) et par l’analyse des para­mètres psy­cho­lo­giques et affec­tifs enga­gés dans le pro­ces­sus de recon­nais­sance.

Élaboré au croi­se­ment de cette trans­dis­ci­pli­na­rité et du fond cri­tique mar­xiste, l’idiome concep­tuel mis en évi­dence au cours de ces trans­for­ma­tions révèle ce fai­sant sa per­ti­nence durable : les notions d’intégration, d’administration, d’Industrie cultu­relle, d’appauvrissement du moi, de stan­dar­di­sa­tion, four­nissent un « arse­nal théo­rique vivant, prêt à poin­ter dans le monde comme il va les ten­dances régres­sives, réac­tion­naires, plé­bis­ci­taires » (p. 454), démon­trant encore l’actualité du projet.

Une rétrospective équitable

Étude rétros­pec­tive, L’École de Francfort ne pré­sente pas un tout spé­cu­la­tif dont les moments se dépas­se­raient les uns les autres, neu­tra­li­sant les rési­dus pro­blé­ma­tiques, les ten­sions. Habermassien de for­ma­tion, l’auteur sait recon­naître l’« impor­tance his­to­rique déci­sive » des repré­sen­tants du mar­xisme esthé­tique, mar­gi­na­lisé depuis au sein de l’École, pour nous qui « sommes encore dans un monde de la contra­dic­tion sociale, de l’industrie cultu­relle et de la culture publi­ci­taire » (p. 91). Parmi les repré­sen­tants de ce der­nier mar­xisme, Siegfried Kracauer eut pu certes occu­per une place plus impor­tante notam­ment pour son ouvrage anti­ci­pant sur les recherches expé­ri­men­tales de l’École, Les Employés (1929), et pour son influence sur la « micro­lo­gie » ador­nienne des Minima mora­lia, mais l’auteur a du faire des choix.

À terme, la grande force de cette somme est peut-être l’intensité inédite de son por­trait de Habermas, pris en étau entre la pre­mière géné­ra­tion avec laquelle il a fait l’immense effort théo­rique de rompre, et la nou­velle cri­tique qui lui fait payer le prix de son réa­lisme un peu terne. Figure du phi­lo­sophe bâtis­seur rendue presque tra­gique par l’ingratitude de l’histoire qui redonne voix à des pos­tures intel­lec­tuelles plus pro­vo­ca­trices et moins hum­ble­ment res­pon­sables, Habermas est fina­le­ment replacé ici dans une pers­pec­tive his­to­rique qui révèle sa gran­deur. Si la tâche que se donna l’École de Francfort fut de rendre les hommes plus libres au moyen d’une cri­tique éclai­rée de la culture et de la société, l’ampleur et le rela­tif échec mêmes de la ten­ta­tive haber­mas­sienne en illus­trent, peut-être plus élo­quem­ment que jamais, l’insondable dif­fi­culté.

par Agnès Gayraud [14-09-2012]

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