Mouvements sociaux sur Internet (les cas du MST et des Zapatistes)

Mis en ligne le 20 mars 2010

par Neblina Orrico

Le rôle social et poli­tique des mou­ve­ments sociaux en Amérique Latine a acquis une nou­velle forme d’expression avec l’utilisation d’Internet comme allié et ins­tru­ment de lutte. Deux mou­ve­ments sociaux uti­lisent le réseau infor­ma­tique mon­dial comme arme stra­té­gique : le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST) au Brésil et l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) au Mexique.

Grâce à l’utilisation d’Internet, ces deux pro­ta­go­nistes dif­fusent des infor­ma­tions conte­nant « leur ver­sion » des faits et les objec­tifs de leur lutte, afin de créer de nou­velles voies vers une nou­velle socia­bi­lité. Dans l’élaboration du dis­cours des sites « offi­ciels » des deux mou­ve­ments, une nou­velle vision et une nou­velle repré­sen­ta­tion ont été déve­lop­pées et uti­li­sées sur la manière dont les membres de ces mou­ve­ments sociaux luttent pour leurs objec­tifs.

Souvent, ces sites – ainsi que leur contenu – fonc­tionnent comme leur prin­ci­pal ins­tru­ment de com­mu­ni­ca­tion et comme une arme stra­té­gique dans l’élaboration des calen­driers des mou­ve­ments sociaux actuels. Ils fonc­tionnent aussi comme contre­point au dis­cours construit autour de leur iden­tité par les autres moyens de com­mu­ni­ca­tion. La concep­tion de nou­veaux dis­cours qui ont des impacts sur la société et qui se trans­forment en infor­ma­tion est une pré­oc­cu­pa­tion constante de la majo­rité des mou­ve­ments sociaux actuels ; c’est une manière de rendre leurs actions légi­times et de construire leur iden­tité.

De plus, ces deux mou­ve­ments sont par­ve­nus à agir en réseaux entre eux mais aussi avec d’autres acteurs sociaux, en construi­sant ainsi une forme de lutte qui coor­donne et conduit ses actions par Internet. Ils ont su créer de nou­velles oppor­tu­ni­tés pour se pré­sen­ter au monde, pour légi­ti­mer leurs actions, pour dif­fu­ser les reven­di­ca­tions pour les­quelles ils luttent, de faire pres­sion sur les moyens de com­mu­ni­ca­tion tra­di­tion­nels afin qu’ils traitent les faits les concer­nant avec moins de par­tia­lité et qu’ils puissent être la source des infor­ma­tions liées à leurs luttes.

Une des carac­té­ris­tiques les plus fortes de l’EZLN est l’importance que ses membres accordent à l’opinion publique. Sachant que les infor­ma­tions trans­mises dans le réseau infor­ma­tique mon­dial peuvent arri­ver sans aucun « trai­te­ment » à l’ordinateur du public, les Zapatistes prennent veillent à d’utiliser une com­mu­ni­ca­tion stra­té­gi­que­ment trans­pa­rente, un lan­gage simple et capable de véhi­cu­ler qui ils sont et ce qu’ils demandent. Un lan­gage qui détaille le quo­ti­dien des com­mu­nau­tés zapa­tistes en décri­vant la vie des per­sonnes, gagnant ainsi la confiance de ceux qui cherchent des infor­ma­tions sur eux, d’une forme jusqu’alors jamais uti­li­sée par d’autres mou­ve­ments sociaux latino-amé­ri­cains.

Quand l’utilisation d’Internet est deve­nue une stra­té­gie de lutte, il y a envi­ron six ans, le MST a éga­le­ment entamé un « polis­sage » de son dis­cours, en aban­don­nant sa vieille tac­tique dis­cur­sive, pour uti­li­ser une nou­velle manière de dif­fu­ser des infor­ma­tions sur le mou­ve­ment au reste de la société. Ceci résulte d’un pro­ces­sus d’acquisition d’une iden­tité et d’une conscience propres par lequel les tra­vailleurs et les tra­vailleurs ruraux sans-terre s’affirment comme des indi­vi­dus socia­le­ment acteurs. En même temps, au début de l’informatisation du MST, une nou­velle étape s’est amor­cée : mon­trer au monde que le mou­ve­ment est consti­tué de per­sonnes hau­te­ment impli­quées dans la lutte pour la démo­cra­ti­sa­tion de la terre au Brésil et non par des agi­ta­teurs, comme les médias tra­di­tion­nels tentent de le faire croire. De plus, il est néces­saire de sou­li­gner l’initiative du mou­ve­ment à s’investir dans un ambi­tieux projet d’inclusion infor­ma­tique des tra­vailleurs ruraux déjà ins­tal­lés sur une terre. Pour le MST, il est pri­mor­dial que les agri­cul­teurs et leurs enfants aient accès aux nou­velles tech­no­lo­gies afin de les inci­ter à rester sur leur terre, tout en étant infor­més de ce qui se passe dans le monde.

La com­pa­rai­son entre le dis­cours du MST et celui de l’EZLN nous montre que les deux mou­ve­ments sociaux uti­lisent des manières dif­fé­rentes d’atteindre la société par le biais du réseau infor­ma­tique mon­dial. Le dis­cours éman­ci­pa­teur des mou­ve­ments sociaux, aujourd’hui véhi­culé aussi par Internet, repré­sente une nou­velle manière de lutter pour le chan­ge­ment social.

Tandis que les Zapatistes pri­vi­lé­gient un lan­gage plus poé­tique et méta­pho­rique en réuti­li­sant des élé­ments du lan­gage des indiens du Chiapas, néan­moins simple et trans­pa­rent, le MST, lui, s’investit dans l’objectivité et dans le style jour­na­lis­tique pour atteindre l’internaute.

Dans une époque, où le lan­gage a acquis visi­bi­lité et cen­tra­lité dans la com­po­si­tion, le main­tien et le déve­lop­pe­ment de nos socié­tés, les sites des mou­ve­ments sont deve­nus de véri­tables cartes de visite, pré­sen­tant et dif­fu­sant l’étendard de la lutte du mou­ve­ment, que ce soit par la réa­li­sa­tion de la réforme agraire, pour la jus­tice sociale et pour la démo­cra­tie. Grâce à Internet, ils obtiennent une visi­bi­lité publique, acquièrent des sym­pa­thi­sants qui à leur tour deviennent por­teurs de leurs éten­dards et sou­tiennent leurs causes.

Les ana­lyses sur les mou­ve­ments sociaux qui se sont consti­tués fin du XXe et début du XXIe doivent abso­lu­ment prendre en consi­dé­ra­tion que ces nou­veaux mou­ve­ments sociaux du XXIe siècle ont appris à uti­li­ser Internet comme un ins­tru­ment des­tiné à créer de nou­veaux rap­ports qui réduisent les fron­tières entre eux et la société, en unis­sant leur lutte par­ti­cu­lière à une lutte plus glo­bale contre les anciennes et les nou­velles formes de domi­na­tion. Actuellement, les mou­ve­ments sociaux tentent de trans­for­mer la réa­lité sociale, par la (re)construction d’une symé­trie des rela­tions de pou­voir grâce au dis­cours dif­fusé sur leurs pages Internet.

Neblina Orrico tra­vaille au Centre de Recherche et Post- Doctorales sur les Amériques (CEPPAC) de l’Université de Brasilia. Le texte est tra­duit du Le Monde Diplomatique Brasil – 04/01/2010

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