Démocratie, entre dérives et recomposition

Mouvements sociaux et approfondissement de la démocratie : expériences québécoises

Résistances

Par Mis en ligne le 22 janvier 2020

Dans une fresque remar­quable[2] retra­çant plus de deux siècles d’action des mou­ve­ments sociaux, Charles Tilly et Lesley Wood se penchent sur la rela­tion contra­dic­toire liant ceux-ci au déve­lop­pe­ment des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques modernes. L’enracinement de l’idéal de sou­ve­rai­neté popu­laire, l’épanouissement du par­le­men­ta­risme et l’extension du suf­frage uni­ver­sel doivent beau­coup à ces cou­ra­geuses mobi­li­sa­tions popu­laires ayant ponc­tué l’histoire des États occi­den­taux depuis 1768.

Cette rela­tion des mou­ve­ments sociaux avec l’État moderne est fon­ciè­re­ment dia­lec­tique. Historiquement, ceux-ci inter­viennent en oppo­si­tion aux inté­rêts des élites et, s’ils peuvent le faire, c’est parce qu’ils sont, à la base, une appro­pria­tion auto­nome de l’espace public, en rup­ture avec la raison d’État, donc le plus sou­vent illé­gale ou, à tout le moins, contraire aux normes ou aux usages enca­drant, de la fin du XVIIIe siècle jusqu’au XXe siècle, les mani­fes­ta­tions et la prise de parole publique.

L’existence propre des mou­ve­ments sociaux (MS), comme espace lui-même ouvert à l’expérimentation démo­cra­tique, a fait l’objet d’une atten­tion plus sou­te­nue en sciences sociales depuis une tren­taine d’années. Pour sa part, Hillary Wainwright[3] exa­mine la tra­jec­toire des MS en se deman­dant à quelles condi­tions ils peuvent être à l’origine d’une réflexion cri­tique sur la démo­cra­tie. Depuis mai 1968 par­ti­cu­liè­re­ment, les MS indui­raient un nou­veau rap­port à la connais­sance, à la fois éclec­tique et très hori­zon­tal, por­teur de nou­velles concep­tions des pra­tiques démo­cra­tiques et géné­ra­teur de nou­velles alter­na­tives socié­tales.

Producteurs de savoirs poten­tiel­le­ment éman­ci­pa­teurs, quoique pro­fanes et encore peu étu­diés par les milieux aca­dé­miques, les MS par­ti­cipent même d’une révo­lu­tion de la connais­sance à l’échelle de la société, selon Eyerman et Jamison[4]. Leur approche, dite cog­ni­tive, a ouvert peu à peu tout un champ de réflexion et d’investigation qui s’est atta­ché pro­gres­si­ve­ment à l’étude des savoir-faire poli­tiques au sein des mou­ve­ments sociaux.

Sonia Alvarez, Evelina Dagnino et Arturo Escobar emploient la notion de culture poli­tique[5] pour dési­gner cette pro­duc­tion attri­buable aux MS, qui auraient redé­fini le rap­port à la citoyen­neté et à la par­ti­ci­pa­tion poli­tique. La démo­cra­tie serait, ni plus ni moins, un bagage éla­boré et réin­venté au quo­ti­dien, dans le tissu asso­cia­tif des mou­ve­ments.

Mais com­ment recon­naître les élé­ments tan­gibles d’une telle éla­bo­ra­tion ou réin­ven­tion ? Durant ce qu’on pour­rait appe­ler l’apogée du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, au tout début du troi­sième mil­lé­naire, la recherche en sciences sociales s’est atte­lée à iden­ti­fier les jalons d’une évo­lu­tion de la culture démo­cra­tique, sous l’influence des forums sociaux notam­ment[6]. Dans les MS, le rap­port au pou­voir, au lea­der­ship et aux méca­nismes de prise de déci­sion aurait quelque peu évolué en faveur de concep­tions neuves de la notion de coordination/​direction et d’un fonc­tion­ne­ment plus res­pec­tueux de la diver­sité.

Plusieurs auteur-e-s insistent sur la grande inci­dence du carac­tère latent de la pro­duc­tion « cog­ni­tive » des mou­ve­ments sociaux. Ils signalent que les choix faits par les acteurs des mou­ve­ments en matière d’action sociale ou poli­tique tra­dui­raient l’élaboration d’une exper­tise mili­tante ou asso­cia­tive propre à un mou­ve­ment social donné, exper­tise qui, à bien des égards, est restée sou­vent tacite. Donna Chovanec, qui a étudié les méca­nismes d’apprentissage au sein des mou­ve­ments de femmes au Chili[7], attire elle aussi l’attention sur le fait que les par­ti­ci­pantes et les par­ti­ci­pants n’ont pas tou­jours conscience du carac­tère for­ma­teur de leur action au sein des MS. La recherche en sciences sociales doit mettre en évi­dence les connais­sances et les com­pé­tences éla­bo­rées dans les mou­ve­ments, car, trop sou­vent, elles ne sont pas ver­ba­li­sées ni sys­té­ma­ti­sées, et res­tent donc mécon­nues.

En vertu de ce qui pré­cède, il est pos­sible de consi­dé­rer l’action poli­tique des mou­ve­ments sociaux comme un savoir-faire qui est partie pre­nante d’une culture poli­tique mou­ve­men­tiste, c’est-à-dire l’ensemble des dis­po­si­tions et orien­ta­tions des mili­tants et des mili­tantes des MS à l’égard de la poli­tique et de cer­taines ins­ti­tu­tions. Ce savoir-faire est donc conçu comme le résul­tat d’une construc­tion active, réa­li­sée sur le tas, dans le cadre des pra­tiques régu­lières d’un mou­ve­ment social.

Cette action poli­tique peut prendre une grande variété de formes, éven­tuel­le­ment pro­pices à l’approfondissement de la démo­cra­tie, tant à l’échelle des mou­ve­ments sociaux que de la société : fer­ti­li­sa­tion croi­sée entre MS, éla­bo­ra­tion d’une base pro­gram­ma­tique com­mune à plu­sieurs MS, coa­li­tion mul­ti­mou­ve­ments sociaux, contes­ta­tion du régime poli­tique en place (voire orches­tra­tion de sa chute…), créa­tion d’un parti, etc.

Démocratie et action poli­tique des mou­ve­ments sociaux qué­bé­cois

Dans le cadre d’une thèse de doc­to­rat sou­te­nue en 2015[8], nous avons pu mettre en lumière le fait qu’il y a eu ces der­nières décen­nies, au sein des MS qué­bé­cois, un che­mi­ne­ment dans la façon d’aborder la sphère poli­tique et la trans­for­ma­tion sociale et que cette évo­lu­tion tra­duit un pro­ces­sus d’apprentissage par les MS, à savoir une forme de déve­lop­pe­ment du rap­port à l’action poli­tique.

Nous insis­te­rons ici sur les moda­li­tés d’un tel déve­lop­pe­ment, qui sont direc­te­ment liées à l’approfondissement de la démo­cra­tie, grâce au dyna­misme des mou­ve­ments sociaux, depuis les années 1980. Bien que, dans la gauche qué­bé­coise, dif­fé­rents récits rela­tifs à la période 1980-2000 aient eu ten­dance à la dépeindre comme une période de repli des mou­ve­ments sociaux, il demeure qu’elle rece­lait bon nombre d’initiatives favo­rables à l’épanouissement de la démo­cra­tie. Deux ter­rains appa­raissent sin­gu­liè­re­ment féconds à cet égard : les inter­ac­tions entre MS et le rap­port à la forme parti.

Interactions entre mou­ve­ments sociaux

Au titre des inter­ac­tions entre MS, il faut prendre acte du remar­quable dyna­misme du mou­ve­ment des femmes, certes évident pen­dant la décen­nie 1970, mais débor­dant aisé­ment dans les décen­nies 1980 et 1990, ce qui pro­voque d’importantes remises en ques­tion dans les mou­ve­ments mixtes. Le mou­ve­ment syn­di­cal, le mou­ve­ment com­mu­nau­taire et le mou­ve­ment étu­diant, alors outra­geu­se­ment soumis à la domi­na­tion mas­cu­line, doivent accep­ter de s’ouvrir de manière tan­gible à l’autre moitié de la société. Il s’agit là d’un consi­dé­rable défi démo­cra­tique, qui sera en partie relevé, selon deux axes prin­ci­pa­le­ment : la pra­tique asso­cia­tive des orga­nismes des MS ainsi que leurs reven­di­ca­tions.

S’agissant de la pra­tique asso­cia­tive dans les orga­nismes des MS, on peut dis­tin­guer deux évo­lu­tions paral­lèles, cha­cune tou­chant un aspect dis­tinct de la vie des mou­ve­ments mixtes : le fonc­tion­ne­ment des ins­tances (incluant la struc­ture même des orga­ni­sa­tions) et les tra­di­tions déli­bé­ra­tives ou dis­cur­sives.

Dès les années 1970, les cen­trales syn­di­cales, entre autres, sont pla­cées devant une de leurs contra­dic­tions majeures : l’exclusion struc­tu­relle des femmes, malgré des effec­tifs mixtes. Un pre­mier jalon est fran­chi avec la créa­tion d’un « comité femmes » à la CEQ, à la CSN et à la FTQ[9] entre 1972 et 1974. Ce pro­ces­sus va s’étendre et s’approfondir dans la décen­nie 1980, malgré les résis­tances indé­niables au sein des mou­ve­ments mixtes. Les comi­tés femmes[10] vont se mul­ti­plier, à l’échelle des fédé­ra­tions, des régions et des syn­di­cats locaux. Ils ont contri­bué à faire recu­ler les pré­ju­gés, à modi­fier les com­por­te­ments sexistes et à chan­ger les men­ta­li­tés au sein des orga­ni­sa­tions syn­di­cales[11].

Les res­sources affec­tées aux tâches rele­vant de l’organisation des femmes dans les syn­di­cats se font de plus en plus consis­tantes et les ins­tances, fonc­tions ou postes réser­vés aux femmes deviennent des lieux de pou­voir décla­rés, sur les­quels peut s’appuyer l’intervention fémi­niste. Des mesures concrètes sont intro­duites pour accroître la pro­por­tion de femmes par­ti­ci­pant aux réunions larges (congrès, col­loques, etc.) de même que le nombre d’élues. Il s’agit d’avancées démo­cra­tiques, notam­ment en ce qu’elles per­mettent un meilleur déploie­ment de l’influence des femmes, can­ton­née aux marges jusque dans la décen­nie 1970. Des déve­lop­pe­ments appa­ren­tés, quoique moins sys­té­ma­tiques, inter­viennent éga­le­ment dans le mou­ve­ment com­mu­nau­taire auto­nome et dans le mou­ve­ment étu­diant.

En matière de déli­bé­ra­tions dans le cadre des ins­tances régu­lières, deux chan­ge­ments sont fré­quem­ment obser­vés dans les MS et rap­por­tés dans le cadre de nos entre­tiens de recherche : l’instauration de la règle de l’alternance entre hommes et femmes (que ce soit au micro dans les assem­blées ou sur la liste des inter­ven­tions accep­tées par la pré­si­dence d’assemblée dans le cadre de réunions plus res­treintes) et la modi­fi­ca­tion du style d’intervention orale en public.

Sur ce der­nier élé­ment, on enre­gistre une déva­lo­ri­sa­tion pro­gres­sive, dans les réunions, des inter­ven­tions mus­clées, dra­ma­tiques ou inti­mi­dantes, au profit de déli­bé­ra­tions saines, davan­tage fon­dées sur le res­pect et sur l’argumentation ration­nelle. L’écoute sélec­tive, accor­dant peu d’attention à la parole des femmes (tra­di­tion enra­ci­née dans les MS mixtes), a tendu à céder le pas à l’écoute atten­tive des inter­ven­tions, sans dis­cri­mi­na­tion. Deux autres chan­ge­ments doivent être men­tion­nés sur le ter­rain des pra­tiques dis­cur­sives : la modi­fi­ca­tion du nom des orga­nismes afin que celui-ci puisse inclure for­mel­le­ment les femmes ainsi qu’un cer­tain degré de fémi­ni­sa­tion du dis­cours. Ces évo­lu­tions ne se sont pas faites sans heurts, mais elles ont contri­bué à ce qu’une forme d’appréhension de la réa­lité incluant les femmes puisse impré­gner très len­te­ment les esprits.

Enrichissement mutuel

Au total, l’atteinte sérieuse portée à la longue invi­si­bi­lité des femmes dans les mou­ve­ments sociaux mixtes repré­sente un acquis démo­cra­tique his­to­rique, quoique pré­caire. S’agissant des reven­di­ca­tions des MS mixtes, là encore, on peut consi­dé­rer l’adoption par ceux-ci de reven­di­ca­tions issues du mou­ve­ment des femmes comme un jalon impor­tant. Progressivement, ces quatre der­nières décen­nies, deux reven­di­ca­tions fémi­nistes majeures ont été épou­sées par des MS mixtes, don­nant lieu à des avan­cées impor­tantes pour la société : le droit des femmes à l’avortement libre et gra­tuit ainsi que l’équité sala­riale.

Cette conver­gence entre MS sur des reven­di­ca­tions fémi­nistes fut la condi­tion d’une vic­toire his­to­rique dans le cas du droit à l’avortement et de gains majeurs dans le cas de l’équité sala­riale ; jamais le mou­ve­ment des femmes n’aurait pu arra­cher seul ces avan­cées. Elles tra­duisent bien sûr l’ascendant exercé (sur d’autres MS) par cer­taines des prio­ri­tés du mou­ve­ment des femmes, mais aussi le rôle déter­mi­nant joué par la rela­tion orga­nique entre acteurs col­lec­tifs mixtes et non mixtes.

Le pro­ces­sus de fer­ti­li­sa­tion n’a pas été à sens unique, mais a eu plutôt un carac­tère croisé. En effet, le mou­ve­ment des femmes lui-même s’est montré, à partir de 1990 envi­ron, plus per­méable à l’élaboration d’une nou­velle syn­thèse, sur la foi de l’expérience notam­ment des centres de femmes, puis des regrou­pe­ments natio­naux. En repre­nant à son compte une part des reven­di­ca­tions his­to­riques des sec­teurs popu­laires, le mou­ve­ment des femmes a montré son apti­tude à être por­teur d’un hori­zon uni­ver­sel, fruit d’une fusion entre l’analyse fémi­niste et une sen­si­bi­lité à l’analyse de classes. À cet égard, la marche Du pain et des roses, en 1995, a été révé­la­trice.

On voit ici les traces d’un effort de défi­ni­tion, dans dif­fé­rents MS, d’un hori­zon poli­tique commun aux mou­ve­ments, qui est partie pre­nante d’un lent pro­ces­sus d’approfondissement démo­cra­tique. Ainsi les MS, par-delà leurs dif­fé­rences, parlent par­fois un lan­gage commun ; ils sont même aptes à éla­bo­rer ensemble une base pro­gram­ma­tique par­ta­gée, pou­vant éven­tuel­le­ment servir de fon­de­ment à une action de trans­for­ma­tion sociale portée non pas par un acteur élu, mais bien par les forces vives des MS dans leur diver­sité.

Que rete­nir de telles inter­ac­tions entre MS ? Sans jamais renon­cer à son auto­no­mie, le mou­ve­ment des femmes, armé d’une pensée fémi­niste en plein essor, mène des incur­sions de nature à bous­cu­ler la culture poli­tique des MS mixtes. Il serait ridi­cule de pré­tendre que ces pro­grès sont défi­ni­tifs, donc irré­ver­sibles, la néces­sité de les pré­ser­ver – et de réex­pli­quer leur per­ti­nence – se posant pério­di­que­ment[12]. Symétriquement, il serait très dif­fi­cile aujourd’hui de com­prendre l’évolution démo­cra­tique de bien des orga­ni­sa­tions mixtes sans consi­dé­rer l’héritage légué par des décen­nies de luttes fémi­nistes.

En ayant en tête le chemin par­couru en 40 ans, on peut appré­cier aussi le bou­le­ver­se­ment de la hié­rar­chie entre mou­ve­ments sociaux, au profit d’une rela­tion plus hori­zon­tale. Jusqu’au début des années 1980, les rap­ports entre mou­ve­ments étaient soumis à l’hégémonie d’un acteur, le mou­ve­ment syn­di­cal, qui exer­çait une forte direc­tion poli­tique et stra­té­gique sur les MS et sur la gauche. Cette donne a été trans­fi­gu­rée, sous l’influence des autres MS notam­ment, qui aujourd’hui assument un lea­der­ship par­tagé et plu­ra­liste dans ce qu’on peut appe­ler l’espace des mou­ve­ments sociaux. L’année 1996 a consti­tué un tour­nant, les som­mets socioé­co­no­miques créant une scis­sion entre le mou­ve­ment syn­di­cal et les autres MS, qui depuis 20 ans occupent plus que qui­conque le champ de la contes­ta­tion et de la trans­for­ma­tion sociales.

Mouvements sociaux et parti

Au titre du rap­port à la forme parti, sujet déli­cat s’il en est, il convient de se rap­pe­ler une ques­tion essen­tielle pré­oc­cu­pant le mou­ve­ment ouvrier et les pro­gres­sistes tout au long du XXe siècle : com­ment créer un parti de gauche en phase avec les aspi­ra­tions des sec­teurs popu­laires et des mou­ve­ments sociaux ? Au Québec, par­ti­cu­liè­re­ment entre 1950 et 1990, ce projet a donné lieu à une quan­tité de ten­ta­tives, toutes vouées à l’échec.

Par-delà les dif­fi­cul­tés ins­ti­tu­tion­nelles, qui sont réelles (ques­tion natio­nale non réso­lue, par­le­men­ta­risme à la Westminster, avec forte tra­di­tion de bipar­tisme et mode de scru­tin uni­no­mi­nal à un tour, etc.), ces échecs répé­tés inter­pellent la culture poli­tique de la gauche et des mou­ve­ments sociaux. Est-il néces­saire ici de rap­pe­ler le cha­pe­let de ten­ta­tives avor­tées en cause ? Nouveau Parti démo­cra­tique (NPD)-Québec, Parti socia­liste du Québec (PSQ), Rassemblement pour l’indépendance natio­nale (RIN), Front d’action poli­tique (FRAP)[13], Parti com­mu­niste ouvrier (PCO), En lutte!, Mouvement socia­liste, etc.

Ces échecs et leurs leçons nous ins­truisent quant aux moda­li­tés d’un appren­tis­sage pour le moins labo­rieux, s’étendant sur plu­sieurs décen­nies, au sein même des mou­ve­ments. Ceux-ci ont été amenés à explo­rer plu­sieurs ave­nues, très dif­fé­rentes les unes des autres, puis à en faire le deuil, voire à en dres­ser le bilan, pour enfin inté­grer de nou­veaux apports et, ulti­me­ment, déve­lop­per une cer­taine forme de savoir-faire poli­tique.

L’étude de cette longue période d’essais et d’erreurs permet de déga­ger un cer­tain nombre de constats. Au moins trois ave­nues de déploie­ment de l’action mou­ve­men­tiste sur le ter­rain par­ti­san se sont avé­rées impro­duc­tives. La pre­mière est celle rele­vant des congrès syn­di­caux, c’est-à-dire avoir pris la déci­sion, par le biais des ins­tances syn­di­cales natio­nales, de créer un parti de gauche au Québec. Dans ce cas de figure, les orga­ni­sa­tions ouvrières s’investissent ouver­te­ment de la res­pon­sa­bi­lité de créer le parti.

Incursions et décep­tions

Telle est l’avenue emprun­tée à la fin des années 1950 et au début des années 1960, débou­chant sur la créa­tion du NPD-Québec, don­nant lui-même nais­sance au Parti socia­liste du Québec, sen­si­ble­ment dans le sillage de l’expérience vécue au niveau fédé­ral avec la Commonwealth Cooperative Federation et le NPD[14]. Au Québec, cette avenue ne donne pas les résul­tats escomp­tés et sera aban­don­née par la suite, malgré de nou­velles réso­lu­tions dans les ins­tances syn­di­cales, durant la décen­nie 1970, en faveur de la créa­tion d’un parti ouvrier et popu­laire.

Une seconde filière s’avère un échec cui­sant : la créa­tion du parti par une avant-garde éclai­rée, sachant guider les masses labo­rieuses vers la vic­toire, du fait de la jus­tesse de son orien­ta­tion idéo­lo­gique et de la robus­tesse de son enga­ge­ment poli­tique. S’agissant du cou­rant maoïste, incarné par le PCO et En Lutte!, cette avenue aura un impact impor­tant, pen­dant une dizaine d’années, sur les MS, le plus sou­vent à leurs dépens. Spontanéisme, sec­ta­risme, dis­so­lu­tion des orga­ni­sa­tions popu­laires au profit du parti, ins­tru­men­ta­li­sa­tion des orga­ni­sa­tions de masse sub­sis­tantes, pla­quage sur la réa­lité qué­bé­coise de modèles impor­tés et inadap­tés, voilà quelques-unes des marques lais­sées par cette ten­dance dans les MS.

Dans ce cas de figure, le parti est créé essen­tiel­le­ment depuis l’extérieur des mou­ve­ments et s’offre ensuite à leur base sociale comme le véhi­cule idoine, déten­teur des clefs de la trans­for­ma­tion sociale. En 1982-1983, lors de la dis­so­lu­tion des orga­ni­sa­tions maoïstes, le réveil fut dou­lou­reux. La diges­tion de cette expé­rience par les acti­vistes des MS, un pro­ces­sus certes très long, a favo­risé une réorien­ta­tion signi­fi­ca­tive des attentes et des efforts en matière d’action par­ti­sane de gauche, ce qui par­ti­cipe aussi du pro­ces­sus d’apprentissage démo­cra­tique plus géné­ral durant les der­nières décen­nies.

La troi­sième avenue est celle qu’on pour­rait dési­gner comme plus ver­ti­cale : un comité de sages (des intel­lec­tuels, quelques lea­ders syn­di­caux en fin de car­rière, d’autres per­sonnes triées sur le volet), regrou­pant une cen­taine d’individus, rédige un mani­feste et appelle à la fon­da­tion de ce qui devien­dra le parti. C’est la méthode rete­nue par le Mouvement socia­liste, elle aussi perçue comme plutôt exté­rieure à la base sociale ou aux membres des MS, même si le Mouvement entre­te­nait des affi­ni­tés évi­dentes avec ceux-ci. Ce parti s’écrase contre le mur élec­to­ral en 1985 et avec lui s’éteint une pro­cé­dure de déploie­ment sur le ter­rain par­ti­san perçue rétros­pec­ti­ve­ment comme éli­tiste et un peu bureau­cra­ti­sée.

Que rete­nir de ces expé­riences ? L’enjeu de la « forme parti » est loin d’être réglé et le triomphe de la gauche qué­bé­coise – qu’il soit élec­to­ral ou non – n’est pas à portée de main. Cependant, les aléas de cette quête à tâtons des meilleures moda­li­tés de déploie­ment sur le ter­rain par­ti­san débou­che­ront sur un pro­ces­sus de décan­ta­tion, rela­ti­ve­ment dis­crète, mais néan­moins per­cep­tible, ame­nant les forces vives des MS à recon­si­dé­rer peu à peu les termes de l’équation MS/​partis. Des fausses pistes sont délais­sées, des réflexes erro­nés sont cri­ti­qués, puis peu à peu aban­don­nés.

Quelques acquis

Il y a donc un réin­ves­tis­se­ment des MS comme incu­ba­teurs de la réflexion sur l’action poli­tique de gauche. Après avoir surin­vesti la forme parti, le besoin d’un recen­trage se fait sentir et les MS se conçoivent davan­tage comme centre de gra­vité de la défi­ni­tion de l’action poli­tique. Une dou­zaine d’années d’accalmie sur le front de la créa­tion d’un parti de gauche tra­hissent aussi ce bas­cu­le­ment de pers­pec­tive, à savoir une muta­tion de la hié­rar­chie entre partis et MS, aux dépens des pre­miers et à la faveur des seconds.

Notre recherche semble indi­quer qu’il y a eu aussi, parmi les couches mili­tantes, une atté­nua­tion de la poli­tique de la divi­sion, chan­ge­ment per­cep­tible à partir de la décen­nie 1990. Dans les MS, on en vient peu à peu à vou­loir désen­cla­ver la dis­cus­sion sur l’action poli­tique pro­gres­siste, par-delà des cli­vages et des appar­te­nances ayant défini his­to­ri­que­ment la gram­maire des rap­ports entre forces de gauche.

Les échecs répé­tés des décen­nies pré­cé­dentes ont vrai­sem­bla­ble­ment conduit les acteurs à une plus grande modes­tie. Les indi­vi­dus pré­ten­dant déte­nir la clef de l’accroissement du pou­voir de la gauche sont vus comme sus­pects. La culture poli­tique mou­ve­men­tiste change, en faveur d’un plus grand plu­ra­lisme, d’une meilleure apti­tude à se remettre en ques­tion et d’un désir diffus de réa­li­ser de nou­velles syn­thèses.

À partir du tour­nant du mil­lé­naire, les condi­tions d’une arti­cu­la­tion inédite entre MS et forme parti conti­nuent de se mettre en place len­te­ment ; on peut en déga­ger ici quelques carac­té­ris­tiques. D’abord, le réflexe de s’appuyer for­mel­le­ment sur les orga­ni­sa­tions des MS pour consti­tuer l’alternative poli­tique dis­pa­raît lar­ge­ment. Une sen­si­bi­lité plus favo­rable à l’implication indi­vi­duelle, réin­ves­tis­sant chaque per­sonne de l’importance de son rôle dans le déploie­ment de l’action poli­tique, s’impose gra­duel­le­ment ; cette sen­si­bi­lité est plus res­pec­tueuse de la neu­tra­lité offi­cielle des orga­nismes des MS au plan par­ti­san.

Autour de l’enjeu de l’alternative poli­tique de gauche, la faculté de mise en commun et de regrou­pe­ment par-delà les diver­gences s’approfondit ; elle s’accompagne d’un nou­veau sens tac­tique, qui admet mieux la coexis­tence et la com­plé­men­ta­rité au sein de la gauche des dif­fé­rentes options poli­tiques exis­tantes. On peut presque parler de plu­ri­tac­tisme quand le recours conscient et simul­tané à une plu­ra­lité de modes de déploie­ment, eu égard à l’alternative poli­tique, est pra­ti­qué par les acti­vistes.

En ce qui a trait au lien d’engendrement entre MS et parti, il a fallu tour­ner la page du XXe siècle et de ses expé­riences mal­heu­reuses, sans renon­cer au défi essen­tiel pour autant : com­ment créer un parti de gauche issu des mou­ve­ments sociaux sans sacri­fier leur auto­no­mie ? Il semble que Québec soli­daire (QS) ait permis jusqu’à un cer­tain point de rele­ver ce défi. L’arrivée de ce nou­veau parti tra­dui­rait donc une boni­fi­ca­tion des com­pé­tences mou­ve­men­tistes en matière d’action poli­tique, ce qui contraste avec les épi­sodes anté­rieurs (NPD-Q, PSQ, RIN, FRAP, PCO, En lutte!, Mouvement socia­liste, etc.). Quelle est alors la nature exacte du lien d’engendrement ?

Notre recherche permet de penser qu’il se véri­fie à plu­sieurs niveaux. D’abord, les par­ti­ci­pants et les par­ti­ci­pantes à celle-ci recon­naissent que QS est en défi­ni­tive « la chair de la chair » des MS, en par­ti­cu­lier du mou­ve­ment com­mu­nau­taire et du mou­ve­ment des femmes. On peut être contre l’aventure par­ti­sane, mais il est dif­fi­cile de pré­tendre que QS est un corps étran­ger, une force indé­pen­dante des mou­ve­ments sociaux ou en porte-à-faux avec eux. De plus, indé­pen­dam­ment de leur opi­nion sur QS, plu­sieurs répon­dants insistent sur la res­pon­sa­bi­lité des orga­nismes des MS dans la for­ma­tion des mili­tants, des mili­tantes et des cadres du parti en ges­ta­tion, for­ma­tion ayant eu un effet posi­tif sur la via­bi­lité de QS. On signale enfin que le vécu his­to­rique des mou­ve­ments depuis les années 1990 a pu conduire assez natu­rel­le­ment des seg­ments impor­tants de ceux-ci à envi­sa­ger sérieu­se­ment le déploie­ment par­ti­san, avec la com­pli­cité plus ou moins tacite des orga­ni­sa­tions des MS.

Cette façon-là de créer un parti cor­res­pond à une forme de déve­lop­pe­ment des com­pé­tences en action poli­tique, la rela­tive lon­gé­vité de QS en fai­sant foi. Le parti vit depuis plus de 10 ans sans avoir été tra­versé par des crises, ce qui est quand même sin­gu­lier dans l’histoire de la gauche qué­bé­coise. L’arrivée de ce parti issu des MS dans le pay­sage poli­tique qué­bé­cois repré­sente aussi un rela­tif enri­chis­se­ment démo­cra­tique à l’échelle de la société, ce qui a été sou­li­gné lors de son 10e anni­ver­saire[15].

Un autre appren­tis­sage majeur, mais encore latent, a trait à la com­po­si­tion du parti et à l’influence spé­ci­fique du fémi­nisme. Ce der­nier cou­rant a eu un impact consi­dé­rable sur la société qué­bé­coise ces 50 der­nières années et il est dif­fi­cile de croire que son effet ne puisse se faire sentir en poli­tique par­ti­sane, a for­tiori dans un parti de gauche. Au XXIe siècle, aurait-il été pos­sible de créer un tel parti sans la contri­bu­tion plus ou moins active des fémi­nistes et du mou­ve­ment des femmes ? Des années 1960 jusqu’aux années 1980, les incur­sions par­ti­sanes à gauche fai­saient fi de ce mou­ve­ment, voire lui tour­naient car­ré­ment le dos. La com­pé­tence démo­cra­tique qui se des­sine serait alors celle-ci : on admet aujourd’hui qu’un parti de gauche, pour pou­voir durer et se déve­lop­per, doit être cofondé et codi­rigé par des femmes – dont l’engagement fémi­niste est évident.

Conclusion

Sans aban­don­ner les pré­oc­cu­pa­tions sou­le­vées ici, la recherche et la réflexion sur les mou­ve­ments devront se pour­suivre et s’étendre à des ques­tions plus contem­po­raines rela­tives à l’articulation MS/​démocratie. Un impor­tant champ de pos­si­bi­li­tés s’est ouvert au XXIe siècle autour de ce qu’il est convenu d’appeler la poli­tique pré­fi­gu­ra­tive. En outre, l’enjeu de la démo­cra­ti­sa­tion des orga­nismes des MS se pose avec acuité et plu­sieurs sou­lèvent la ques­tion de savoir si, sous l’influence de la base mili­tante de ces orga­nismes, les MS peuvent mettre en pra­tique dans leur vie interne propre les idéaux de trans­for­ma­tion socio­po­li­tique dont ils sont sou­vent por­teurs.

Philippe Boudreau[1] est pro­fes­seur de sciences poli­tiques au Collège Ahuntsic


  1. Professeur de science poli­tique au Collège Ahuntsic.
  2. Charles Tilly et Lesley J. Wood, Social Movements 1768-2008, Boulder (Co), Paradigm, 2009.
  3. Hilary Wainwright, Arguments for a New Left, Cambridge, Blackwell, 1994.
  4. Ron Eyerman et Andrew Jamison, Social Movements. A Cognitive Approach, Cambridge, Polity Press, 1991.
  5. Sonia Alvarez, Evelina Dagnino et Arturo Escobar (dir.), Cultures of Politics. Politics of Cultures. Re-visio­ning Latin American Social Movements, Boulder (CO), Westview Press, 1998.
  6. Boaventura de Sousa Santos, The Rise of the Global Left. The World Social Forum and Beyond, New York, Zed Books, 2006 ; Raphaël Canet, « L’intelligence en essaim. Stratégie d’internationalisation des forums sociaux et régio­na­li­sa­tion de la contes­ta­tion mon­diale », Cultures et conflits, n° 70, été 2008, p. 33-56 ; Pierre Beaudet, Raphaël Canet et Marie-Josée Massicotte (dir.), L’altermondialisme. Forums sociaux, résis­tances et nou­velle culture poli­tique, Montréal, Écosociété, 2010 ; Christophe Aguiton et Dominique Cardon, « Le Forum et le Réseau. Une ana­lyse des modes de gou­ver­ne­ment des forums sociaux », com­mu­ni­ca­tion pour le col­loque Cultures et pra­tiques par­ti­ci­pa­tives : une pers­pec­tive com­pa­ra­tive, AFSP/LAIOS, Paris, 20-21 jan­vier 2005.
  7. Donna Chovanec, Between Hope and Despair. Women Learning Politics, Halifax, Fernwood, 2009.
  8. Philippe Boudreau, La poli­ti­sa­tion comme com­po­sante active de l’évolution de la culture mou­ve­men­tiste : étude du rap­port à l’action poli­tique de trois mou­ve­ments sociaux qué­bé­cois, 1980-2009, Ottawa, Université d’Ottawa (dépar­te­ment de science poli­tique), 2015.
  9. CEQ : Centrale de l’enseignement du Québec, deve­nue la Centrale des syn­di­cats du Québec ; CSN : Confédération des syn­di­cats natio­naux ; FTQ : Fédération des tra­vailleurs du Québec, deve­nue la Fédération des tra­vailleurs et tra­vailleuses du Québec.
  10. D’abord appe­lés comi­tés de condi­tion fémi­nine, ceux-ci ont géné­ra­le­ment pris d’autres noms tels comi­tés de condi­tion des femmes ou comi­tés femmes.
  11. Sherazad Adib, « Et elles, qu’en pensent-elles ? Table ronde sur les comi­tés de condi­tion fémi­nine », Recherches fémi­nistes, vol. 19, n° 1, 2006, p. 129-146.
  12. Voir par exemple : Marie-Ève Surprenant et Mylène Bigaouette (dir.), Les femmes changent la lutte, Montréal, Les édi­tions du remue-ménage, 2013 ; Martine Delvaux, Gabrielle Desrosiers, Elsa Galerand et Vanessa L’Écuyer, « Militantes fémi­nistes gré­vistes. Du Comité femmes de l’ASSÉ au Comité femmes GGI de l’UQAM », dans Marcos Ancelovici et Francis Dupuis-Déri (dir.), Un Printemps rouge et noir, Montréal, Écosociété, 2014, p. 115-149.
  13. Bien que rele­vant de la scène muni­ci­pale, le FRAP consti­tue néan­moins un moment impor­tant du déploie­ment sur la scène par­ti­sane de l’influence des mou­ve­ments sociaux.
  14. Roch Denis, Luttes de classes et ques­tion natio­nale au Québec. 1948-1968, Montréal, Presses socia­listes inter­na­tio­nales, 1979, p. 157-349.
  15. Voir par exemple les témoi­gnages publiés par À bâbord ! dans le dos­sier consa­cré aux 10 ans de QS, en mars 2016 (n° 63) : <www​.aba​bord​.org/​T​e​m​o​i​g​nages>.

Vous appré­ciez cet article ? Soutenez-nous en vous abon­nant au NCS ou en fai­sant un don.

Vous pouvez nous faire par­ve­nir vos com­men­taires par cour­riel ou à notre adresse pos­tale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.