Mouvement populaire et lutte politique

Andres Fontecella interviendra à l’université populaire des NCS les 20-23 août prochain

Par Mis en ligne le 25 mai 2015

Historiquement au Québec, le mou­ve­ment des tra­vailleurs et tra­vailleuses a été la loco­mo­tive des luttes citoyennes au ving­tième siècle. Dans les années 1970, une partie du mou­ve­ment syn­di­cal déploya la stra­té­gie dite du « Deuxième front » qui consis­tait à former des groupes citoyens sur une base locale afin de sus­ci­ter des luttes pour com­battre la dété­rio­ra­tion des condi­tions de vie à l’extérieur des lieux de tra­vail. En somme, il s’agissait de conso­li­der sur le front social les gains obte­nus pas les luttes syn­di­cales sur les lieux de tra­vail. De ce tra­vail est née une impor­tante géné­ra­tion de groupes popu­laires et com­mu­nau­taires. Or aujourd’hui, au-delà des succès enre­gis­trés à cette époque, les temps ont changé. Plusieurs mou­ve­ments subissent une forme d’institutionnalisation qui amoin­drit leur poten­tiel de trans­for­ma­tion sociale. Entre autres, des com­po­santes du mou­ve­ment syn­di­cal se can­tonnent à la défense des inté­rêts de leurs membres dans une pers­pec­tive cor­po­ra­tiste. Cette dyna­mique se cris­tal­lise dans une stra­té­gie de concer­ta­tion avec le patro­nat, ce qui fait en sorte que les tra­vailleurs et tra­vailleuses deviennent des « asso­ciés » des pro­prié­taires du capi­tal afin de maxi­mi­ser les pro­fits des entre­prises. Cette évo­lu­tion reflète par­tiel­le­ment la situa­tion où plu­sieurs tra­vailleurs se retrouvent à la défen­sive devant la mon­dia­li­sa­tion.

Du côté du mou­ve­ment com­mu­nau­taire

Pour sa part, le mou­ve­ment com­mu­nau­taire s’est éga­le­ment ins­ti­tu­tion­na­lisé. À ses débuts, les groupes popu­laires cher­chaient à ren­for­cer les luttes col­lec­tives afin de faire pres­sion sur l’État pour que celui-ci réponde, par des poli­tiques publiques et des pro­grammes sociaux, à dif­fé­rentes pro­blé­ma­tiques sociales. Utilisant l’approche de l’éducation popu­laire, le mou­ve­ment com­mu­nau­taire visait à conscien­ti­ser les popu­la­tions vivant la pau­vreté de la néces­sité d’une trans­for­ma­tion d’une société qui pro­duit cette pau­vreté. Dans l’approche de l’éducation popu­laire, la situa­tion de pau­vreté n’était pas sur­tout une res­pon­sa­bi­lité per­son­nelle, mais le résul­tat d’une struc­ture inéga­li­taire « pro­dui­sant » des pauvres. À cette vision col­lec­tive de la lutte, on ajou­tait une dimen­sion essen­tielle qui était celle de la prise en charge des pro­blé­ma­tiques sociales par les per­sonnes les vivant. Si cette pers­pec­tive était légi­time, elle se trouve aussi à l’origine de la dérive du mou­ve­ment com­mu­nau­taire actuel. En effet, la prise en charge indi­vi­duelle et col­lec­tive des pro­blé­ma­tiques sociales conduit main­te­nant des orga­nismes à deve­nir des enti­tés qui ne font que répondre à des pro­blé­ma­tiques indi­vi­duelles, aban­don­nant ainsi la dimen­sion col­lec­tive et la pers­pec­tive de trans­for­ma­tion sociale.

De plus, étant pro­fon­dé­ment enra­ci­nés dans leurs milieux res­pec­tifs, des orga­nismes com­mu­nau­taires deviennent des enti­tés com­plé­men­taires ou sup­plé­tives de la mis­sion sociale de l’État, et ce, à une frac­tion du prix de ce que la même inter­ven­tion coû­te­rait à l’État s’il s’en occu­pait lui-même. Bien sûr, cette dyna­mique n’englobe pas l’ensemble des groupes com­mu­nau­taires. Il existe tou­jours un mou­ve­ment com­mu­nau­taire, sur­tout dans le sec­teur de la défense des droits, qui essaie tant bien que mal de déve­lop­per une réponse orga­ni­sée aux ten­ta­tives de l’État de réduire la cou­ver­ture sociale ou encore de trans­fé­rer celle-ci vers les groupes com­mu­nau­taires.

Construire une alter­na­tive poli­tique

En temps normal, il est plutôt dif­fi­cile de coa­li­ser dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux dans une stra­té­gie conver­gente de lutte anti­ca­pi­ta­liste. Les dif­fé­rences sont nom­breuses que ce soit en termes de l’histoire de chaque mou­ve­ment, du sec­teur social repré­senté et de ses inté­rêts propres, des cultures orga­ni­sa­tion­nelles ou encore, du niveau d’organisation atteint par chaque sec­teur. Cette absence d’unité faci­lite la gou­ver­nance néo­li­bé­rale qui peut affron­ter tour à tour chaque lutte sec­to­rielle, en uti­li­sant son arse­nal légis­la­tif, répres­sif et poli­tique sans craindre une conta­gion de la lutte sociale aux autres sec­teurs. On l’a vu lors de la mobi­li­sa­tion étu­diante de 2012 qui, malgré toute son ampleur, n’a pas pu comp­ter sur une mobi­li­sa­tion de plu­sieurs mou­ve­ments sociaux. Pour autant, une conjonc­tion de luttes sociales peut se pro­duire lors d’une crise, ou encore lorsque des larges sec­teurs de la société sont exclus de la vie éco­no­mique et poli­tique. Ce fut le cas des révo­lu­tions dans le monde arabe où les dif­fi­cul­tés éco­no­miques vont de pair avec une jeu­nesse exclue du monde du tra­vail et sans véhi­cules poli­tiques en mesure de cana­li­ser le mécon­ten­te­ment.

Dans une société comme la nôtre, je suis d’avis que la seule pos­si­bi­lité d’articulation d’un choix pour les mou­ve­ments sociaux exis­tera lorsqu’un parti poli­tique devien­dra l’expression des mou­ve­ments sociaux sur la scène poli­tique. Ce parti peut per­mettre l’articulation d’un projet poli­tique repre­nant en grande partie la vision et les syn­thèses sec­to­rielles éla­bo­rées par les mou­ve­ments sociaux. Un parti poli­tique pro­gres­siste, de plus, peut « tra­duire » le lan­gage des mou­ve­ments sociaux en un lan­gage par­ti­san, et donc per­mettre d’assoir la légi­ti­mité poli­tique d’un projet de trans­for­ma­tion radi­cale de la société. Ce projet trans­for­ma­teur ne peut se réa­li­ser que si les mou­ve­ments sociaux, de façon auto­nome, consti­tuent la base d’appui d’une vic­toire élec­to­rale qui per­met­tra un gou­ver­ne­ment pro­gres­siste ayant le rap­port de forces néces­saire pour implan­ter la trans­for­ma­tion sou­hai­tée.

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