Le mouvement étudiant de 2015 : retour sur un échec

Après l’incroyable effervescence du Printemps 2012, le gouvernement du Parti libéral du Québec (PLQ) était expulsé du pouvoir. Durant un bref interrègne, le Parti québécois (PQ) a réussi à dilapider en grande partie le capital d’appui qui l’avait mené au gouvernement. Lors du Sommet sur l’enseignement supérieur tenu dans la foulée de la grève étudiante, la conclusion qui s’imposa fut d’indexer les frais de scolarité. Les étudiantes et les étudiants furent plutôt désarçonnés par ce recul, d’autant plus qu’il y avait durant la même période une accentuation de la répression dans les institutions postsecondaires. Par la suite, le PQ passa à l’offensive avec son projet de charte des valeurs, d’où découlèrent le cafouillage et la défaite électorale qui conduisirent à remettre en selle le PLQ dès 2014, ce qui était d’autant plus troublant qu’il gagnait les élections en se faisant l’apôtre du « changement » en tant que noyau utopique de l’idéologie du capitalisme néolibéral. Plus tard, en 2015, le mouvement étudiant a tenté de réanimer la flamme du Printemps 2012, mais ce fut une défaite catastrophique.

La société de masse

Cette série d’événements interpelle la pensée critique et nous conduit à formuler deux observations :

  • La population a suivi, du moins au début, le gouvernement libéral sans que celui-ci « manipule » les masses dites « aliénées ». Bref, une partie de la population a accepté de son plein gré le programme de restructuration socioéconomique proposé par le gouvernement libéral.
  • Le concept de société de masse soulève nécessairement la question de la psychologie collective à partir de laquelle il est possible de réfléchir sur les raisons du retrait de la sympathie de la population pour le mouvement étudiant de 2015.

Selon Charles W. Mills, la société de masse renvoie autant à un mode d’appartenance qu’à un type d’organisation sociale[2]. Pour que l’élite puisse asseoir son pouvoir et mettre en oeuvre ses programmes contre-productifs et antisociaux, elle doit être supportée par les masses. La société de masse est donc la base de ce que Mills nomme « l’élite au pouvoir ». C’est ainsi qu’il décrit comment historiquement, et dans le cas particulier des États-Unis, le public, ce « monde en lui-même, qui est commun à tous » et qu’il associe à la discussion politique, se transforma en une masse dépolitisée et, ce faisant, généralisa à l’ensemble de la société américaine l’esprit conservateur de l’élite. Et c’est bien une leçon de l’histoire trop souvent oubliée que les masses sont par nature conservatrices.

Transformer le peuple en une « masse »

Car pour Mills, comme pour Arendt en son temps, la société de masse résulte de l’absorption des groupes sociaux dans une « société unique », perçue comme un « métabolisme » auquel les individus cherchent à s’adapter sur le mode d’une intégration par le bas. La récompense de cette performance d’adaptation-intégration réussie est l’autonomie individuelle, et à notre époque de mobilisation permanente par une sursollicitation financière et bureaucratique, affective et morale, ne pas être dérangé apparaît effectivement comme un droit[3]. Durant ce processus qui réduit « le social au privé » et qui remplace « l’action par le comportement », cette société tend naturellement au conformisme[4]. Dans ce cadre, le « commun », loin d’être le produit d’une praxis instituante, apparaît comme la somme des comportements auxquels tous se voient obligés de se conformer dans leur différence[5].

Siegfried Kracauer nous rappelle par ailleurs que la transformation de la population en masse se fait « dans une sous-culture qui anéantit le désir de soulèvement, la conscience politique collective », ce qui conduit à « une disparition des horizons communs dans une réalité de plus en plus fractale et différenciée, constituée de parcelles d’évènements aléatoires dont la masse ne voit pas de continuités signifiantes[6]». Cette réalité fragmentée est bien celle de la « classe moyenne ».

Pour ses collègues de l’école de Francfort, Theodor Adorno et Erich Fromm, les seuls éléments de continuité dans la société de masse ne peuvent devenir effectivement des signifiants qu’au travers des identifications individuelles à l’autorité[7]. C’est ainsi qu’Adorno, à partir de Freud, réfléchit aux mécanismes constitutifs, internes et externes, de la masse : « Quel est le principe unificateur » des individus en une masse, se demande-t-il. La réponse quasi spontanée qui vient à la majorité des gens est la manipulation, bien sûr. Or, est-ce bien le cas ?

La pression de la conformité

Pour Adorno, la manipulation idéologique et instrumentale est un critère insuffisant en lui-même pour expliquer cette fusion en une masse dans un contexte autoritaire. Une des réponses qu’il apporte, et pour le dire dans les mots de Fischbach, est que dans la masse les individus deviennent prisonniers de leur subjectivité, de leur « propre expérience singulière », ce qui provoque une distance permanente avec la réalité et une déliaison entre les individus et la société[8], les individus devenant incapable de relier leur biographie personnelle à l’histoire vivante de leur société. Devenu un « signifiant vide », l’individu tend alors à s’identifier à l’autorité parce que la soumission à cette dernière, qui accompagne cette identification, lui procure le sentiment d’être lui-même l’autorité. Cette personnification par projection permettrait alors à un idéalisme narcissique de se déployer dans le monde, réduisant par le fait même celui-ci à « son monde ».

Au cours de ce processus , renchérit Adorno, les individus ne font donc pas que s’identifier, ils participent, ils performent cette identification; ils la mettent en acte, entre autres, par un « égalitarisme répressif », lequel accentue la pression à la conformité, puisque les contraintes vécues par un individu le poussent à réprimer les libertés de ses concitoyens, assurant ainsi une cohérence d’ensemble au groupe sans que le recours à une manipulation autoritaire provenant de l’extérieur soit nécessaire. De ce phénomène de nivellement émanerait alors une justice sociale fondée sur le contrôle réciproque. De plus, si nous considérons que la société de masse est chapeautée par un capitalisme monopolistique ou oligopolistique, et que dans ce cadre l’unité entre les dominants et les dominés se forme sur le mode libidinal de la marchandise, c’est la jouissance qui devient productive et c’est elle qui est paradoxalement conservatrice puisque relevant d’une injonction normative. Adorno ajoute qu’en contexte autoritaire, même rire des chefs et détourner les slogans fait partie de l’intériorisation psychologique de l’autorité. Le Québec n’est pas l’école de l’humour pour rien…

En conclusion

L’année 2012 fut une tragédie dans le sens plein du terme : le mouvement étudiant n’a pas atteint son objectif de gel des frais de scolarité, le gouvernement libéral en place a perdu les élections et le parti qui les a gagnées a vécu par la suite son chant du cygne en ne reconnaissant pas ce mouvement social. Bref, il n’y a eu aucun gagnant et, comme dans les tragédies, tous sont morts. En 2015, l’échec fut plus profond, disloquant le mouvement étudiant jusqu’à nos jours.

La volonté de reproduire ou de dépasser le mouvement social de 2012 était une idée saugrenue et, pour cette raison, vouée à un échec inéluctable. Mais s’il y a farce, cette comédie se déploie ici sur trois plans entremêlés : d’un côté, il y a bien la farce du mouvement étudiant, du moins d’une frange de celui-ci, dans sa volonté de reproduire un mouvement social qui, bien qu’au départ solidement organisé, était constitué en majeure partie d’évènements spontanés hors du contrôle du comité organisateur de la grève de 2012. Ensuite, la farce est bien sûr le fait d’un gouvernement qui ne peut rejouer la pièce du gouvernement précédent qu’en redoublant d’efforts dans l’odieux de nous faire croire qu’il ne fait pas ce qu’il fait (« ce n’est pas de l’austérité mais un contexte de restriction budgétaire »), et ce, tout en imposant des mesures économiques nettement plus contraignantes, sur un ton encore plus aseptisé que son prédécesseur. Et enfin, la farce c’est aussi cette masse sous sa figure de majorité silencieuse, partagée qu’elle est entre le confort de son indifférence, une résistance passive aux politiques du gouvernement et une résistance active à la meute-foule qui l’effraie.

 

Benoit Coutu[1]

 

Notes

  1. Sociologue et chercheur à l’UQAM.
  2. Charles Wright Mills, « La société de masse », dans Charles Wright Mills, L’Élite au pouvoir, Marseille, Agone, 2012 [1969].
  3. Slavoj Zizek, « Against human rights », New Left Review, n° 34, juillet-août 2005.
  4. Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983.
  5. Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014.
  6. Patrick Vassort, « Kracauer et les images du politique », Raisons politiques, vol. 3, n° 39, 2010.
  7. Theodor W. Adorno, « Freudian theory and the pattern of fascist propaganda », dans Andrew Arato et Eike Gephardt (dir.), The Essential Frankfut School Reader, New York, Continuum, 1982 ; Erich Fromm, La peur de la liberté, Lyon, Parangon, 2010.
  8. Frank Fischbach, Sans objet. Capitalisme, subjectivité, aliénation, Paris, Vrin, 2009.

 


 

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