Le mouvement étudiant de 2015 : retour sur un échec

Par Mis en ligne le 14 février 2018

Après l’incroyable effer­ves­cence du Printemps 2012, le gou­ver­ne­ment du Parti libé­ral du Québec (PLQ) était expulsé du pou­voir. Durant un bref inter­règne, le Parti qué­bé­cois (PQ) a réussi à dila­pi­der en grande partie le capi­tal d’appui qui l’avait mené au gou­ver­ne­ment. Lors du Sommet sur l’enseignement supé­rieur tenu dans la foulée de la grève étu­diante, la conclu­sion qui s’imposa fut d’indexer les frais de sco­la­rité. Les étu­diantes et les étu­diants furent plutôt désar­çon­nés par ce recul, d’autant plus qu’il y avait durant la même période une accen­tua­tion de la répres­sion dans les ins­ti­tu­tions post­se­con­daires. Par la suite, le PQ passa à l’offensive avec son projet de charte des valeurs, d’où décou­lèrent le cafouillage et la défaite élec­to­rale qui condui­sirent à remettre en selle le PLQ dès 2014, ce qui était d’autant plus trou­blant qu’il gagnait les élec­tions en se fai­sant l’apôtre du « chan­ge­ment » en tant que noyau uto­pique de l’idéologie du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral. Plus tard, en 2015, le mou­ve­ment étu­diant a tenté de réani­mer la flamme du Printemps 2012, mais ce fut une défaite catas­tro­phique.

La société de masse

Cette série d’événements inter­pelle la pensée cri­tique et nous conduit à for­mu­ler deux obser­va­tions :

  • La popu­la­tion a suivi, du moins au début, le gou­ver­ne­ment libé­ral sans que celui-ci « mani­pule » les masses dites « alié­nées ». Bref, une partie de la popu­la­tion a accepté de son plein gré le pro­gramme de restruc­tu­ra­tion socioé­co­no­mique pro­posé par le gou­ver­ne­ment libé­ral.
  • Le concept de société de masse sou­lève néces­sai­re­ment la ques­tion de la psy­cho­lo­gie col­lec­tive à partir de laquelle il est pos­sible de réflé­chir sur les rai­sons du retrait de la sym­pa­thie de la popu­la­tion pour le mou­ve­ment étu­diant de 2015.

Selon Charles W. Mills, la société de masse ren­voie autant à un mode d’appartenance qu’à un type d’organisation sociale[2]. Pour que l’élite puisse asseoir son pou­voir et mettre en oeuvre ses pro­grammes contre-pro­duc­tifs et anti­so­ciaux, elle doit être sup­por­tée par les masses. La société de masse est donc la base de ce que Mills nomme « l’élite au pou­voir ». C’est ainsi qu’il décrit com­ment his­to­ri­que­ment, et dans le cas par­ti­cu­lier des États-Unis, le public, ce « monde en lui-même, qui est commun à tous » et qu’il asso­cie à la dis­cus­sion poli­tique, se trans­forma en une masse dépo­li­ti­sée et, ce fai­sant, géné­ra­lisa à l’ensemble de la société amé­ri­caine l’esprit conser­va­teur de l’élite. Et c’est bien une leçon de l’histoire trop sou­vent oubliée que les masses sont par nature conser­va­trices.

Transformer le peuple en une « masse »

Car pour Mills, comme pour Arendt en son temps, la société de masse résulte de l’absorption des groupes sociaux dans une « société unique », perçue comme un « méta­bo­lisme » auquel les indi­vi­dus cherchent à s’adapter sur le mode d’une inté­gra­tion par le bas. La récom­pense de cette per­for­mance d’adaptation-intégration réus­sie est l’autonomie indi­vi­duelle, et à notre époque de mobi­li­sa­tion per­ma­nente par une sur­sol­li­ci­ta­tion finan­cière et bureau­cra­tique, affec­tive et morale, ne pas être dérangé appa­raît effec­ti­ve­ment comme un droit[3]. Durant ce pro­ces­sus qui réduit « le social au privé » et qui rem­place « l’action par le com­por­te­ment », cette société tend natu­rel­le­ment au confor­misme[4]. Dans ce cadre, le « commun », loin d’être le pro­duit d’une praxis ins­ti­tuante, appa­raît comme la somme des com­por­te­ments aux­quels tous se voient obli­gés de se confor­mer dans leur dif­fé­rence[5].

Siegfried Kracauer nous rap­pelle par ailleurs que la trans­for­ma­tion de la popu­la­tion en masse se fait « dans une sous-culture qui anéan­tit le désir de sou­lè­ve­ment, la conscience poli­tique col­lec­tive », ce qui conduit à « une dis­pa­ri­tion des hori­zons com­muns dans une réa­lité de plus en plus frac­tale et dif­fé­ren­ciée, consti­tuée de par­celles d’évènements aléa­toires dont la masse ne voit pas de conti­nui­tés signi­fiantes[6]». Cette réa­lité frag­men­tée est bien celle de la « classe moyenne ».

Pour ses col­lègues de l’école de Francfort, Theodor Adorno et Erich Fromm, les seuls élé­ments de conti­nuité dans la société de masse ne peuvent deve­nir effec­ti­ve­ment des signi­fiants qu’au tra­vers des iden­ti­fi­ca­tions indi­vi­duelles à l’autorité[7]. C’est ainsi qu’Adorno, à partir de Freud, réflé­chit aux méca­nismes consti­tu­tifs, internes et externes, de la masse : « Quel est le prin­cipe uni­fi­ca­teur » des indi­vi­dus en une masse, se demande-t-il. La réponse quasi spon­ta­née qui vient à la majo­rité des gens est la mani­pu­la­tion, bien sûr. Or, est-ce bien le cas ?

La pres­sion de la confor­mité

Pour Adorno, la mani­pu­la­tion idéo­lo­gique et ins­tru­men­tale est un cri­tère insuf­fi­sant en lui-même pour expli­quer cette fusion en une masse dans un contexte auto­ri­taire. Une des réponses qu’il apporte, et pour le dire dans les mots de Fischbach, est que dans la masse les indi­vi­dus deviennent pri­son­niers de leur sub­jec­ti­vité, de leur « propre expé­rience sin­gu­lière », ce qui pro­voque une dis­tance per­ma­nente avec la réa­lité et une déliai­son entre les indi­vi­dus et la société[8], les indi­vi­dus deve­nant inca­pable de relier leur bio­gra­phie per­son­nelle à l’histoire vivante de leur société. Devenu un « signi­fiant vide », l’individu tend alors à s’identifier à l’autorité parce que la sou­mis­sion à cette der­nière, qui accom­pagne cette iden­ti­fi­ca­tion, lui pro­cure le sen­ti­ment d’être lui-même l’autorité. Cette per­son­ni­fi­ca­tion par pro­jec­tion per­met­trait alors à un idéa­lisme nar­cis­sique de se déployer dans le monde, rédui­sant par le fait même celui-ci à « son monde ».

Au cours de ce pro­ces­sus , ren­ché­rit Adorno, les indi­vi­dus ne font donc pas que s’identifier, ils par­ti­cipent, ils per­forment cette iden­ti­fi­ca­tion ; ils la mettent en acte, entre autres, par un « éga­li­ta­risme répres­sif », lequel accen­tue la pres­sion à la confor­mité, puisque les contraintes vécues par un indi­vidu le poussent à répri­mer les liber­tés de ses conci­toyens, assu­rant ainsi une cohé­rence d’ensemble au groupe sans que le recours à une mani­pu­la­tion auto­ri­taire pro­ve­nant de l’extérieur soit néces­saire. De ce phé­no­mène de nivel­le­ment éma­ne­rait alors une jus­tice sociale fondée sur le contrôle réci­proque. De plus, si nous consi­dé­rons que la société de masse est cha­peau­tée par un capi­ta­lisme mono­po­lis­tique ou oli­go­po­lis­tique, et que dans ce cadre l’unité entre les domi­nants et les domi­nés se forme sur le mode libi­di­nal de la mar­chan­dise, c’est la jouis­sance qui devient pro­duc­tive et c’est elle qui est para­doxa­le­ment conser­va­trice puisque rele­vant d’une injonc­tion nor­ma­tive. Adorno ajoute qu’en contexte auto­ri­taire, même rire des chefs et détour­ner les slo­gans fait partie de l’intériorisation psy­cho­lo­gique de l’autorité. Le Québec n’est pas l’école de l’humour pour rien…

En conclu­sion

L’année 2012 fut une tra­gé­die dans le sens plein du terme : le mou­ve­ment étu­diant n’a pas atteint son objec­tif de gel des frais de sco­la­rité, le gou­ver­ne­ment libé­ral en place a perdu les élec­tions et le parti qui les a gagnées a vécu par la suite son chant du cygne en ne recon­nais­sant pas ce mou­ve­ment social. Bref, il n’y a eu aucun gagnant et, comme dans les tra­gé­dies, tous sont morts. En 2015, l’échec fut plus pro­fond, dis­lo­quant le mou­ve­ment étu­diant jusqu’à nos jours.

La volonté de repro­duire ou de dépas­ser le mou­ve­ment social de 2012 était une idée sau­gre­nue et, pour cette raison, vouée à un échec iné­luc­table. Mais s’il y a farce, cette comé­die se déploie ici sur trois plans entre­mê­lés : d’un côté, il y a bien la farce du mou­ve­ment étu­diant, du moins d’une frange de celui-ci, dans sa volonté de repro­duire un mou­ve­ment social qui, bien qu’au départ soli­de­ment orga­nisé, était consti­tué en majeure partie d’évènements spon­ta­nés hors du contrôle du comité orga­ni­sa­teur de la grève de 2012. Ensuite, la farce est bien sûr le fait d’un gou­ver­ne­ment qui ne peut rejouer la pièce du gou­ver­ne­ment pré­cé­dent qu’en redou­blant d’efforts dans l’odieux de nous faire croire qu’il ne fait pas ce qu’il fait (« ce n’est pas de l’austérité mais un contexte de res­tric­tion bud­gé­taire »), et ce, tout en impo­sant des mesures éco­no­miques net­te­ment plus contrai­gnantes, sur un ton encore plus asep­tisé que son pré­dé­ces­seur. Et enfin, la farce c’est aussi cette masse sous sa figure de majo­rité silen­cieuse, par­ta­gée qu’elle est entre le confort de son indif­fé­rence, une résis­tance pas­sive aux poli­tiques du gou­ver­ne­ment et une résis­tance active à la meute-foule qui l’effraie.

Benoit Coutu[1]

Notes

  1. Sociologue et cher­cheur à l’UQAM.
  2. Charles Wright Mills, « La société de masse », dans Charles Wright Mills, L’Élite au pou­voir, Marseille, Agone, 2012 [1969].
  3. Slavoj Zizek, « Against human rights », New Left Review, n° 34, juillet-août 2005.
  4. Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983.
  5. Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révo­lu­tion au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014.
  6. Patrick Vassort, « Kracauer et les images du poli­tique », Raisons poli­tiques, vol. 3, n° 39, 2010.
  7. Theodor W. Adorno, « Freudian theory and the pat­tern of fas­cist pro­pa­ganda », dans Andrew Arato et Eike Gephardt (dir.), The Essential Frankfut School Reader, New York, Continuum, 1982 ; Erich Fromm, La peur de la liberté, Lyon, Parangon, 2010.
  8. Frank Fischbach, Sans objet. Capitalisme, sub­jec­ti­vité, alié­na­tion, Paris, Vrin, 2009.


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