Mouvement des sans-terre : 25 ans d’obstination au Brésil

Le Mouvement des sans-terre (MST), dont l’auteur est membre de la direction nationale, célèbre cette année ses 25 ans d’existence. Du 21 au 24 janvier 2009, une grande réunion, rassemblant plus de 2000 personnes, a été organisée dans l’assentamento Novo Sarandi dans l’état du Rio Grande do Sul. Ce lieu a une signification historique forte puisque c’est le premier assentamento (occupation de terre légalisée à avoir été créé par le MST.
Par Mis en ligne le 22 août 2009

En jan­vier 1984, il y avait un pro­ces­sus de crois­sance du mou­ve­ment de masses au Brésil. La classe ouvrière était en train de se réor­ga­ni­ser, accu­mu­lant des forces orga­niques. Les partis clan­des­tins étaient déjà dans la rue, comme le Parti com­mu­niste bré­si­lien (PCB), le Parti com­mu­niste du brésil (PCdoB), etc. Nous avions conquis une amnis­tie par­tielle, la majo­rité des exilés étaient reve­nus.

Le Parti des tra­vailleurs (PT) s’était déjà formé, de même que la Centrale uni­taire des tra­vailleurs (CUT) et le Congrès natio­nal des classes tra­vailleuses (CONCLAT), impulsé par les com­mu­nistes et qui plus tard allait se fondre dans la CUT.

De larges sec­teurs des églises chré­tiennes, ins­pi­rés par la théo­lo­gie de la libé­ra­tion, éten­daient leur tra­vail de fourmi pour créer de la conscience et des noyaux de base en défense des pauvres. Il y avait par­tout de l’enthousiasme parce que la dic­ta­ture était en train d’être vain­cue et la classe tra­vailleuse bré­si­lienne était à l’offensive, en lut­tant et en s’organisant.

En milieu rural, les pay­sans vivaient le même climat et menaient la même offen­sive. Entre 1979 et 1984, des dizaines d’occupations de terre furent orga­ni­sées dans tout le pays. Les pos­sei­ros [Paysans implan­tés sur une terre de manière pré­caire, sans pos­sé­der de titres de pro­priété.], les sans-terre, les sala­riés ruraux se défirent de la peur et se mirent à lutter. Ils ne vou­laient plus migrer à la ville comme des bœufs mar­chant vers l’abattoir (selon l’expression du fameux poète uru­guayen Alfredo Zitarroza).

Résultat de tout cela, nous, lea­ders de luttes pour la terre de seize États bré­si­liens, nous nous sommes réunis à Cascabel, en jan­vier 1984, moti­vés par le tra­vail pas­to­ral de la Commission pas­to­rale de la terre (CPT). Et là-bas, après cinq jours de débats, de dis­cus­sions et de réflexions col­lec­tives, nous avons fondé le MST : le Mouvement des tra­vailleurs ruraux sans-terre.

Nos objec­tifs étaient clairs. Organiser un mou­ve­ment de masses au niveau natio­nal qui puisse faire prendre conscience les pay­sans de la néces­sité de lutter pour la terre, pour la réforme agraire (impli­quant des chan­ge­ments plus larges dans l’agriculture) et pour une société plus juste et éga­li­taire. Enfin, nous vou­lions com­battre la pau­vreté et l’inégalité sociale. Et la cause prin­ci­pale de cette situa­tion à la cam­pagne, c’était la concen­tra­tion de la pro­priété de la terre, connue sous le nom de lati­fun­dium.

Nous n’avions pas la moindre idée de si cela était pos­sible. Ni de com­bien de temps il nous fau­drait pour atteindre nos objec­tifs.

Vingt-cinq années ont passé. C’est beau­coup de temps. Ce furent des années de nom­breuses luttes, de mobi­li­sa­tions et d’une obs­ti­na­tion constante, celle de tou­jours lutter et de nous mobi­li­ser contre le lati­fun­dium.

Nous avons payé cher cette obs­ti­na­tion. Durant le gou­ver­ne­ment de Fernando Collor (1990-1992), nous fûmes dure­ment répri­més avec, y com­pris, la créa­tion d’un dépar­te­ment spé­cia­lisé « sans-terre » à la Police fédé­rale. Ensuite, avec la vic­toire du néo­li­bé­ra­lisme du gou­ver­ne­ment de Fernando Enrique Cardoso, le feu vert fut donné aux lati­fun­distes et à leurs poli­ciers pro­vin­ciaux pour atta­quer le mou­ve­ment. Et rapi­de­ment nous connûmes deux mas­sacres : Corumbiara et Carajás. Tout au long de ces années, des cen­taines de tra­vailleurs ruraux payèrent de leur vie le rêve de la terre libre.

Mais nous avons continué la lutte.

Nous avons freiné le néo­li­bé­ra­lisme en éli­sant le gou­ver­ne­ment Lula. Nous avions l’espoir que la vic­toire élec­to­rale puisse déclen­cher une nou­velle crois­sance du mou­ve­ment de masses et, de ce fait, que le projet de réforme agraire soit ren­forcé pour être (enfin) mis en œuvre. Il n’y a pas eu de réforme agraire durant le gou­ver­ne­ment Lula. Au contraire, les forces du capi­tal inter­na­tio­nal et finan­cier, par le biais de ses entre­prises trans­na­tio­nales, ont étendu leur contrôle sur l’agriculture bré­si­lienne. Aujourd’hui, la plus grande partie de nos richesses, la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion de mar­chan­dises agri­coles sont sous le contrôle de ces entre­prises. Elles se sont alliées avec les pro­prié­taires ter­riens capi­ta­listes et ont pro­duit le modèle d’exploitation de l’agrobusiness. Beaucoup de ses porte-paroles se sont hâtés d’annoncer dans les colonnes des grands jour­naux de la bour­geoi­sie que le MST allait péri­cli­ter. Malentendu trom­peur.

L’hégémonie du capi­tal finan­cier et des trans­na­tio­nales sur l’agriculture n’est heu­reu­se­ment pas venue à bout du MST. Pour le seul motif que l’agrobusiness ne pré­sente aucune solu­tion aux pro­blèmes des mil­lions de pauvres qui vivent en milieu rural. Et le MST est l’expression de la volonté de libé­ra­tion de ces pauvres.

La lutte pour la réforme agraire qui, avant, se basait seule­ment sur l’occupation de terres du lati­fun­dium est deve­nue aujourd’hui plus com­plexe. Nous devons lutter contre le capi­tal. Contre la domi­na­tion des entre­prises trans­na­tio­nales. La réforme agraire a cessé d’être cette mesure clas­sique : expro­prier de grands lati­fun­dia et dis­tri­buer la terre en lots aux pay­sans pauvres. Maintenant, les chan­ge­ments en milieu rural pour com­battre la pau­vreté, l’inégalité et la concen­tra­tion des richesses dépendent de chan­ge­ments non seule­ment de la pro­priété de la terre mais aussi du modèle de déve­lop­pe­ment. Aujourd’hui, les enne­mis sont aussi les entre­prises inter­na­tio­na­li­sées qui dominent les mar­chés mon­diaux. Cela signi­fie aussi que les pay­sans dépen­dront chaque fois plus des alliances avec les tra­vailleurs de la ville pour pou­voir avan­cer dans leurs conquêtes.

Heureusement, le MST a acquis de l’expérience au cours des ces 25 années. Un savoir néces­saire pour déve­lop­per de nou­velles méthodes, de nou­velles formes de lutte de masse qui puissent résoudre les pro­blèmes du peuple.


Source : Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3066. Traduction de Frédéric Lévêque pour RISAL​.info. Traduction revue par Dial. Source (fran­çais) : RISAL​.info, 12 jan­vier 2009. Sources ori­gi­nales : Revista Caros Amigos, jan­vier 2009 (por­tu­gais) & ALAI, jan­vier 2009 (espa­gnol).

Les commentaires sont fermés.