Valleyfield, mémoires et résistances

Mouvement communautaire et enjeux de la pauvreté à Salaberry-de-Valleyfield

Les enjeux pour le mouvement populaire

Par Mis en ligne le 21 mars 2020

Le mou­ve­ment com­mu­nau­taire peut-il endi­guer la pau­vreté ? La réponse à cette ques­tion est sans équi­voque : non. Les orga­nismes com­mu­nau­taires consti­tuent une réponse par­tielle de soli­da­rité à un pro­blème d’ordre struc­tu­rel lié à un sys­tème éco­no­mique qui génère et main­tient une partie impor­tante des citoyennes et des citoyens en situa­tion de pau­vreté, un sys­tème qui crée de la richesse, mais dont les méca­nismes de redis­tri­bu­tion de cette richesse demeurent inéqui­tables. Ce qui ne veut pas dire pour autant que tous les efforts déployés pour venir en aide aux plus démuni-e-s et atté­nuer leurs dif­fi­cul­tés n’ont pas leur raison d’être. Au contraire, les orga­nismes com­mu­nau­taires assurent la survie d’un nombre crois­sant de per­sonnes vivant de façon pré­caire.

Au cours des années 1970, des luttes popu­laires et syn­di­cales et des mou­ve­ments citoyens ont permis la créa­tion, dans la région de Salaberry-de-Valleyfield, de nom­breux orga­nismes com­mu­nau­taires qui avaient comme objec­tif de s’attaquer aux condi­tions de vie misé­rables d’une partie de la popu­la­tion. Aujourd’hui, en 2019, où en sommes-nous dans la lutte contre la pau­vreté ? Est-ce que les grandes poli­tiques minis­té­rielles comme le Plan d’action gou­ver­ne­men­tal en matière de lutte contre la pau­vreté et l’exclusion sociale, le Rapport du groupe de tra­vail pour les jeunes inti­tulé Un Québec fou de ses enfants, le Collectif pour un Québec sans pau­vreté auront contri­bué à atté­nuer la pau­vreté sur le ter­ri­toire ?

Un bref retour his­to­rique nous per­met­tra de répondre à cette ques­tion. Le point de vue d’intervenantes et d’intervenants du milieu per­met­tra d’enrichir la réflexion sur le sujet de la pau­vreté à Salaberry-de-Valleyfield.

La genèse : l’ère de la charité chrétienne

Depuis la fon­da­tion de la ville jusqu’aux années 1970, la lutte à la pau­vreté a été l’apanage du clergé qui ins­cri­vait ses pra­tiques d’aide et de sou­tien aux dému­nis moins dans un esprit de lutte à la pau­vreté que dans une vision de cha­rité chré­tienne, accom­pa­gnée d’un esprit mora­liste (« il faut bien gagner son ciel »). Les œuvres de cha­rité, dont les Saint-Vincent-de-Paul des dif­fé­rentes paroisses, consti­tuaient le der­nier rem­part contre la misère sociale. L’hospice, dirigé par la Congrégation des Sœurs de la Providence, a été durant de nom­breuses années le refuge d’une popu­la­tion qua­li­fiée de néces­si­teuse : les orphe­lines et orphe­lins, les per­sonnes han­di­ca­pées, les per­sonnes âgées sans famille, etc.

L’approche pré­co­ni­sée était ponc­tuelle : tu as faim, je te donne un repas. Cette façon de faire sou­la­geait de façon tem­po­raire un besoin de base, sans grande emprise sur les racines du pro­blème. À cette époque, l’État, par l’entremise de faibles sub­ven­tions, confiait à l’Église le volet de l’intervention sociale. Ce n’est qu’en 1931, en pleine crise éco­no­mique, que l’État qué­bé­cois a ins­tauré sa pre­mière véri­table poli­tique sociale, le secours direct, l’ancêtre de l’aide sociale. Le gou­ver­ne­ment fédé­ral a créé, quant à lui, le pro­gramme natio­nal d’assurance-chômage en 1941, à la suite des pres­sions exer­cées à la fois par les syn­di­cats et le patro­nat. Celui-ci a réclamé des poli­tiques sociales autant pour main­te­nir la consom­ma­tion de masse néces­saire à son expan­sion que pour régu­ler ses mou­ve­ments de per­son­nel en fai­sant sup­por­ter par l’État, donc l’ensemble des citoyennes et des citoyens, le poids finan­cier des sou­bre­sauts de l’économie de marché.

Les années glorieuses

Au début des années 1970, on assiste dans toutes les régions du Québec à l’effervescence de l’organisation com­mu­nau­taire. On passe d’une approche de cha­rité chré­tienne à une approche d’intervention col­lec­tive pour répondre aux besoins des per­sonnes et des col­lec­ti­vi­tés. À Valleyfield, la Compagnie des jeunes Canadiens struc­ture dif­fé­rents pro­jets d’animation sociale, quelques années avant la fon­da­tion du CLSC[1] en 1975. Les orga­ni­sa­trices et orga­ni­sa­teurs com­mu­nau­taires du réseau public col­la­borent, notam­ment avec la Pastorale sociale et le Centre de ser­vices sociaux du dio­cèse, à la créa­tion de nom­breux orga­nismes com­mu­nau­taires des­ti­nés à faire échec à la pau­vreté. Plusieurs orga­nismes sont encore actifs sur le ter­ri­toire : le Café des Deux Pains, la popote rou­lante, les acti­vi­tés pro­gram­mées du Camp Bosco, etc. Une nou­velle façon de conce­voir l’intervention en rap­port avec la pau­vreté semble, à pre­mière vue, porter fruit. Les inter­ven­tions ne sont plus axées seule­ment sur un pro­blème, mais sur la per­sonne consi­dé­rée dans sa glo­ba­lité. On tra­vaille dans une pers­pec­tive favo­ri­sant la prise de pou­voir des per­sonnes sur leur vie.

Les orga­nismes com­mu­nau­taires du ter­ri­toire s’activent et militent col­lec­ti­ve­ment afin que les citoyennes et les citoyens obtiennent de meilleures condi­tions de vie. La lutte épique d’un comité de citoyens, accom­pa­gné des orga­ni­sa­teurs com­mu­nau­taires du CLSC et de la Santé publique, pour doter la ville de Salaberry-de-Valleyfield d’une usine d’eau potable consti­tue un pre­mier exemple de cette vision de sou­tien à l’action com­mu­nau­taire. Durant les mêmes années, des comi­tés et orga­nismes militent et réus­sissent à forcer la construc­tion de loge­ments sociaux ainsi que de coopé­ra­tives d’habitation. Des coopé­ra­tives ali­men­taires sont éga­le­ment mises sur pied grâce au sou­tien et à l’implication de mili­tantes et mili­tants syn­di­caux. Malheureusement, ces coopé­ra­tives, éma­nant de la volonté popu­laire, ne réus­sissent pas à sur­vivre aux aléas du marché.

Cependant, l’implication de nom­breux citoyens au sein de ces orga­nismes com­mu­nau­taires a permis d’augmenter l’autonomie des citoyennes et des citoyens, leur pou­voir, leur estime de soi, tout en favo­ri­sant l’acquisition de connais­sances utiles dans d’autres sphères de leur vie. La mise sur pied de cui­sines col­lec­tives, par exemple, a servi à lutter contre la pau­vreté tout en aug­men­tant la capa­cité d’agir des par­ti­ci­pantes et des par­ti­ci­pants qui y trouvent éga­le­ment un lieu de socia­li­sa­tion et de fra­ter­nité.

Le recul

Les années 1990 sont mar­quées, dans notre région, par les fer­me­tures mas­sives de grandes usines. Étant donné la sous-sco­la­ri­sa­tion de la popu­la­tion, plu­sieurs anciens employé-e-s de « shop » se retrouvent sans emploi. Plusieurs quittent la région, tandis que d’autres se rabattent sur des emplois à plus bas salaires et avec de moins bonnes condi­tions de tra­vail. Le climat social de la ville est per­turbé. Afin d’améliorer leur sort, cer­tains, mais très peu, retournent sur les bancs de l’école afin d’acquérir un diplôme.

À la même époque, les com­pres­sions bud­gé­taires du gou­ver­ne­ment affectent la mis­sion sociale des CLSC. On relaie aux orga­nismes com­mu­nau­taires plu­sieurs res­pon­sa­bi­li­tés, sans pour autant en assu­rer le finan­ce­ment. Ce trans­fert de res­pon­sa­bi­li­tés a pour consé­quence d’augmenter consi­dé­ra­ble­ment la tâche des orga­nismes du milieu déjà sol­li­ci­tés par les nom­breuses demandes de ser­vices. Par ailleurs, les gou­ver­ne­ments qui se suc­cèdent, du Parti libé­ral au Parti qué­bé­cois, modi­fient les condi­tions de finan­ce­ment des orga­nismes com­mu­nau­taires et leur demandent de répondre à des besoins de plus en plus ciblés, avec une red­di­tion de comptes très poin­tilleuse. Face à une demande gran­dis­sante de ser­vices, on constate le retour à une approche indi­vi­duelle qui vise à com­bler en prio­rité les besoins essen­tiels, ce qui, par le fait même, laisse de côté l’aspect reven­di­ca­tion. Il devient de plus en plus dif­fi­cile, dans ce contexte, de mobi­li­ser les orga­nismes pour une mani­fes­ta­tion ou un autre moyen de pres­sion, car ils craignent de subir une dimi­nu­tion des sub­ven­tions.

Afin d’assurer leur survie finan­cière, les orga­nismes consacrent une bonne partie de leur temps à rem­plir des for­mu­laires et à répondre aux ques­tion­naires des bailleurs de fonds. Parallèlement, dans la foulée de la réor­ga­ni­sa­tion des ser­vices de santé et des ser­vices sociaux, les CLSC réduisent leur offre de ser­vice psy­cho­so­cial, et l’intervention sociale prend une nou­velle orien­ta­tion axée sur le court terme. Aujourd’hui, les tra­vailleuses et tra­vailleurs sociaux doivent se limi­ter à un maxi­mum de trois ou quatre ren­contres avec la per­sonne en demande, et ce, quel que soit son pro­blème. L’approche glo­bale, qui inclut la prise en compte des déter­mi­nants sociaux, est écar­tée au profit d’une approche à carac­tère médico-psy­cho­lo­gique, cen­trée sur le déve­lop­pe­ment per­son­nel ou sur un diag­nos­tic (anxiété, dépres­sion), préa­la­ble­ment fourni par une ou un membre du per­son­nel médi­cal, méde­cin de famille ou psy­chiatre. L’offre de ser­vices est main­te­nant axée sur la thé­ra­pie indi­vi­duelle où la per­sonne est isolée de son cadre de vie. Comme les pro­grammes uni­ver­si­taires en tra­vail social sont orien­tés sur l’intervention indi­vi­duelle, les tra­vailleuses et tra­vailleurs sociaux ne sont pas enclins à déve­lop­per un inté­rêt pour l’intervention col­lec­tive.

L’action communautaire sous pression

Le CLSC s’est délesté d’intervenantes et d’intervenants sociaux au profit des groupes de méde­cine fami­liale (GMF), ce qui risque d’accentuer cette ten­dance à la psy­cho­lo­gi­sa­tion des pro­blèmes sociaux. La jus­tice sociale et la lutte aux inéga­li­tés sociales, valeurs qui devraient guider la lutte à la pau­vreté, ont été com­plè­te­ment éva­cuées du dis­cours et des pra­tiques d’intervention. Les orga­ni­sa­trices et orga­ni­sa­teurs com­mu­nau­taires, coin­cés dans un conflit de loyauté entre le ser­vice aux citoyennes et aux citoyens et l’employeur, ne dis­posent plus de la marge de manœuvre néces­saire pour la mobi­li­sa­tion citoyenne sur des bases poli­tiques. Et lorsqu’ils s’engagent sur cette voie, ils le font à leurs risques et périls.

À part quelques tables de concer­ta­tion, il y a de moins en moins de liens entre le milieu com­mu­nau­taire, com­posé de plus de soixante orga­nismes, et le milieu ins­ti­tu­tion­nel, chacun fonc­tion­nant sur des voies paral­lèles sans véri­table concer­ta­tion pour le déve­lop­pe­ment de la com­mu­nauté.

Dans le cadre de leur stra­té­gie de désen­ga­ge­ment à l’égard des popu­la­tions vul­né­rables, les gou­ver­ne­ments laissent le champ libre aux fon­da­tions pri­vées, comme la Fondation Lucie et André Chagnon, pré­ten­du­ment cari­ta­tives pour finan­cer le milieu com­mu­nau­taire. En plus d’effectuer de l’évitement fiscal, ces fon­da­tions dictent vers quels groupes ou popu­la­tions et par quelles formes d’intervention l’aide doit se maté­ria­li­ser sur le ter­rain. Ainsi, afin d’assurer leur survie, plu­sieurs orga­nismes modi­fient leur mis­sion de base pour répondre aux exi­gences des fon­da­tions. Inutile de pré­ci­ser que la reven­di­ca­tion et la remise en ques­tion des sources de l’appauvrissement ne sont jamais des cri­tères pris en compte par ces « bien­fai­teurs » de l’industrie cari­ta­tive, qui n’ont pas inté­rêt à ce que le sys­tème qui les sert si bien, notam­ment sur le plan de la fis­ca­lité, change radi­ca­le­ment. Un autre effet per­vers de ce mode de finan­ce­ment est de mettre en péril la survie des orga­nismes et les ser­vices à la popu­la­tion, lorsque les fon­da­tions se retirent des pro­jets et les laissent sans sou­tien finan­cier.

Le réseau de la santé est interpellé

Le Réseau local de ser­vices du Suroît a ouvert un chan­tier por­tant sur les déter­mi­nants sociaux de la santé, notam­ment la sécu­rité ali­men­taire, le loge­ment, la négli­gence, la lutte aux inéga­li­tés sociales. De son côté, la muni­ci­pa­lité de Salaberry-de-Valleyfield vient de com­plé­ter un pro­ces­sus de révi­sion de sa poli­tique de déve­lop­pe­ment social. Pour ce faire, la Ville a tenu deux séances de consul­ta­tion, l’une auprès de plus de cin­quante orga­nismes com­mu­nau­taires et une seconde auprès d’une soixan­taine de citoyennes et de citoyens. Par ailleurs, un comité de la Ville chargé de pré­pa­rer un plan d’action en déve­lop­pe­ment durable et en envi­ron­ne­ment tra­vaille sur plu­sieurs pro­jets en lien avec les dif­fé­rentes com­po­santes de la ville : cultu­relles, éco­no­miques, envi­ron­ne­men­tales, sociales. À partir de cela, nous avons inter­rogé des membres de dif­fé­rents orga­nismes inter­ve­nant pour contrer l’insécurité ali­men­taire sur le ter­ri­toire.

Le choc entre la réalité et la perception

D’entrée de jeu, les repré­sen­tantes et les repré­sen­tants d’organismes sont éton­nés qu’on leur demande si le mou­ve­ment com­mu­nau­taire peut dimi­nuer la pau­vreté à Salaberry-de-Valleyfield. Pour elles et eux, il est évident que les actions entre­prises ont un impact majeur sur la pau­vreté, et ce, sur la base de sta­tis­tiques liées à l’achalandage des ser­vices, acha­lan­dage en constante aug­men­ta­tion. À titre d’exemple, on rap­pelle qu’un orga­nisme en dépan­nage ali­men­taire est passé de 2000 dos­siers clients à 2850 en cinq ans. Cependant, les docu­ments de la Santé publique Montérégie sur les indices de déve­lop­pe­ment des com­mu­nau­tés démontrent que la réa­lité ne cor­res­pond pas à cette per­cep­tion.

Le constat s’est avéré sur­pre­nant pour les groupes com­mu­nau­taires. De leur point de vue, et c’est une per­cep­tion assez géné­ra­li­sée, le fait d’aider un plus grand nombre de per­sonnes est un gage de réus­site de leurs ser­vices. Lors des échanges, on a mis en évi­dence un fait trou­blant : bien qu’un plus grand nombre de citoyennes et de citoyens a recours à leurs ser­vices pour com­bler des besoins fon­da­men­taux, il demeure que le pro­blème de la pau­vreté ne recule pas sur le ter­ri­toire, bien au contraire ; le fossé entre les riches et les pauvres se creuse.

Que faire ?

En consi­dé­rant qu’on retrouve à Valleyfield les pires résul­tats sur plu­sieurs enjeux sociaux (taux de vieillis­se­ment, décro­chage sco­laire, négli­gence, revenu, etc.), et cela depuis plu­sieurs années, il appa­raît clai­re­ment que la manière dont on a atta­qué la ques­tion de la pau­vreté n’a pas été une réus­site. La réa­lité actuelle n’augure rien de bon pour l’avenir de l’intervention com­mu­nau­taire qui se déploie au Québec depuis plus de cin­quante ans. Pourtant, les enjeux liés à la pro­blé­ma­tique de la pau­vreté en région néces­sitent plus que jamais de tra­vailler en par­te­na­riat et en concer­ta­tion avec tous les acteurs de la com­mu­nauté.

S’entêter et continuer

Le monde com­mu­nau­taire ne pourra jamais à lui seul faire recu­ler la pau­vreté. Il faut que la classe poli­tique mette en place des poli­tiques sociales effi­caces. Il faut pour­suivre la lutte pour un revenu décent pour toutes et tous, pour des loge­ments à coûts abor­dables et pour dimi­nuer le décro­chage sco­laire. On doit exiger des gou­ver­ne­ments qu’ils financent adé­qua­te­ment les orga­nismes com­mu­nau­taires et les ser­vices publics. De plus, il faut arrê­ter le finan­ce­ment ciblé des orga­nismes com­mu­nau­taires, ce qui a pour consé­quence de déna­tu­rer les orga­nismes en les éloi­gnant de leur mis­sion pre­mière.

Parallèlement, le com­mu­nau­taire lui-même doit se regar­der dans le miroir et accep­ter de se réali­gner. Tout d’abord, les orga­nismes doivent cesser de « s’approprier » la clien­tèle (« nos pauvres ») et déve­lop­per une pers­pec­tive d’autonomisation (empo­werment), qui fait échec à la déres­pon­sa­bi­li­sa­tion des indi­vi­dus et à la consom­ma­tion pas­sive de ser­vices. Les inter­ve­nantes et inter­ve­nants, tant du public que du com­mu­nau­taire, ont sou­vent ten­dance à ne pas faire confiance en la capa­cité des uti­li­sa­trices et uti­li­sa­teurs de ser­vices de se mobi­li­ser pour trou­ver des solu­tions adap­tées à leurs besoins. Pourtant, le groupe Arima[2] qui a réa­lisé un son­dage auprès des usa­gères et usa­gers du ser­vice ali­men­taire com­mu­nau­taire de Salaberry-de-Valleyfield en arrive à la conclu­sion qu’un fort pour­cen­tage d’utilisateurs, si on le leur deman­dait, accep­te­raient de s’impliquer dans des acti­vi­tés de béné­vo­lat auprès d’autres uti­li­sa­teurs de ser­vices, dans un esprit de réci­pro­cité iden­ti­fié par les cher­cheurs par la notion de contre-dons. Ces résul­tats nous invitent à penser qu’il serait sou­hai­table de sen­si­bi­li­ser les diri­geants de ces orga­ni­sa­tions à l’utilisation de l’approche col­lec­tive ainsi qu’aux enjeux poli­tiques de la pau­vreté et de la lutte aux inéga­li­tés sociales.

Entrevue avec Émile Duhamel

Dans un deuxième temps, nous avons réa­lisé une entre­vue avec Émile Duhamel qui a dirigé et déve­loppé les acti­vi­tés de la Pastorale sociale durant 35 ans et qui siège encore aujourd’hui au conseil d’administration de plu­sieurs orga­nismes com­mu­nau­taires de la région[3].

Monsieur Duhamel, quelle est selon vous la plus grande dif­fé­rence entre vos débuts à la Pastorale sociale et aujourd’hui ?

É.D. – À mes débuts, les per­sonnes s’impliquaient dans des causes huma­ni­taires ou sociales par prin­cipe. À titre d’exemple, lorsque nous avons com­mencé le projet de la maison de dépan­nage pour hommes, il n’y avait pas de budget. Mais nous étions conster­nés par l’itinérance dans notre ville. Donc, un comité s’est mis en place et tout le monde a mis du « jus de bras » ; nous avons débuté modes­te­ment et au fur et mesure l’organisme a pris son envol. Aujourd’hui, la men­ta­lité est dif­fé­rente. Il faut que toutes les condi­tions gagnantes soient en place avant d’espérer répondre à un besoin. Également, des per­sonnes semblent vou­loir mettre sur pied des orga­nismes pour se créer des emplois et non pour la cause sub­ja­cente.

Sur le plan de l’intervention, quelles sont les prin­ci­pales dif­fé­rences ?

É.D. – Auparavant, nous sen­tions un esprit de col­la­bo­ra­tion ou de soli­da­rité entre les orga­nismes. Aujourd’hui, je vois plus des orga­nismes qui tra­vaillent iso­lé­ment. Ils me semblent être dans un esprit de non-trans­pa­rence de peur de se faire prendre une partie de leur budget. Il est de plus en plus dif­fi­cile de faire des pro­jets com­muns. Nous vivons à une époque d’individualisme à outrance, alors les inter­ve­nants du com­mu­nau­taire ne sont pas dif­fé­rents des autres per­sonnes. Les reven­di­ca­tions de la nou­velle géné­ra­tion de tra­vailleuses et de tra­vailleurs visent à amé­lio­rer leurs propres condi­tions. Également, étant donné qu’eux-mêmes regardent leur vie de façon indi­vi­duelle, ils ont ten­dance à faire de même avec les per­sonnes en demande de ser­vice. Ils regardent le besoin de la per­sonne comme indi­vidu. Ils ne prennent pas en compte l’environnement dans lequel elle vit, son réseau, son loge­ment, l’historique de sa famille, etc.

Selon vous, le mou­ve­ment com­mu­nau­taire peut-il arri­ver à endi­guer la pau­vreté sur notre ter­ri­toire ?

É.D. – La situa­tion de la pau­vreté sur notre ter­ri­toire s’est accen­tuée lors des fer­me­tures d’usines dans les années 1980-1990. Les employé-e-s n’étaient pas beau­coup spé­cia­li­sés et il était dif­fi­cile pour eux de se réaf­fec­ter. Malheureusement, nous n’avons pas appris de cette expé­rience, car nous avons encore un taux de décro­chage sco­laire élevé. Alors, pour dimi­nuer la pau­vreté, il faut d’abord offrir du tra­vail acces­sible à notre popu­la­tion. Le milieu com­mu­nau­taire peut venir en aide mais il ne peut pas à lui seul s’attaquer à toute la pro­blé­ma­tique. Le milieu ins­ti­tu­tion­nel qui se targue d’être le leader sur le plan de la res­pon­sa­bi­lité popu­la­tion­nelle se doit d’être en mode col­la­bo­ra­tion avec les orga­nismes du milieu. Aussi, le milieu sco­laire va devoir s’adapter afin que les besoins des entre­prises en main-d’œuvre qua­li­fiée soient com­blés par nos jeunes. La muni­ci­pa­lité a éga­le­ment un rôle à jouer. Tout d’abord sur le volet éco­no­mique. Pour atti­rer des entre­prises sur le ter­ri­toire, elle peut aussi mettre en place des adap­ta­tions pour les popu­la­tions défa­vo­ri­sées, par exemple une tari­fi­ca­tion sociale pour le trans­port en commun. La muni­ci­pa­lité se doit éga­le­ment d’être par­te­naire du milieu pour déve­lop­per du loge­ment social et sou­te­nir finan­ciè­re­ment les orga­nismes com­mu­nau­taires.

Louis-Philippe Boucher est orga­ni­sa­teur com­mu­nau­taire à Salaberry-de-Valleyfield


  1. CLSC : centre local de ser­vices com­mu­nau­taires.
  2. Arima est un par­te­na­riat de recherche consa­cré à l’avancement et à la mobi­li­sa­tion des connais­sances sur l’action et les ser­vices sociaux en réseau. Le finan­ce­ment est en grande partie assuré par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada., <http://​ari​ma​re​cherche​.ca/>.
  3. Aujourd’hui retraité, Émile Duhamel est un pilier du mou­ve­ment com­mu­nau­taire dans la région. Il a démarré plu­sieurs pro­jets dont La Maison d’hébergement dépan­nage de Valleyfield et Le Vestibule de Marguerite, deux éta­blis­se­ments dont la mis­sion est de com­battre l’itinérance. Il a éga­le­ment contri­bué à la créa­tion de Via l’anse, un orga­nisme com­mu­nau­taire offrant un suivi aux per­sonnes ayant des com­por­te­ments vio­lents en contexte conju­gal ou fami­lial. Il a été au centre du projet Habitation Chez Nous qui a pro­cédé à la construc­tion et à la super­vi­sion de 13 loge­ments sociaux des­ti­nés aux per­sonnes seules. Il se fait un devoir à chaque année d’être pré­sent et de s’impliquer dans la Nuit des sans-abri.

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