BILAN DES ÉLECTIONS 2018

Montée des extrêmes : motifs de crainte et d’espoir

Par Mis en ligne le 13 janvier 2020

Dans plu­sieurs pays, on assiste à une prise de pou­voir, démo­cra­tique, d’une droite dure, par­fois même fas­ciste, comme c’est le cas au Brésil depuis le 28 octobre der­nier. Comme avec Trump aux États-Unis, per­sonne, y com­pris les « experts » qui sont cités abon­dam­ment par les médias, ne l’avait vue venir.

Pourtant les signaux ne manquent pas depuis une tren­taine d’années. L’un des pre­miers est sans doute le score obtenu en 1984 par l’extrême droite aux élec­tions euro­péennes, avec plus de 10 % des suf­frages expri­més. À l’époque, seule­ment quelques uni­ver­si­taires se sont inquié­tés de la remon­tée des dis­cours racistes, contre les droits des femmes, etc. Ils et elles pen­saient que ce n’était pas un phé­no­mène conjonc­tu­rel, mais un chan­ge­ment pro­fon­dé­ment lié au fonc­tion­ne­ment de nos socié­tés[1], c’est-à-dire à l’intersection des rap­ports sociaux d’exploitation et de domi­na­tion qu’il faut com­battre conjoin­te­ment.

Or, la gauche sous-esti­mait cette imbri­ca­tion, accor­dant la pri­mauté au rap­port capi­tal-tra­vail – par exemple, en dénon­çant sur­tout dans l’offensive néo­li­bé­rale la déré­gu­la­tion des pro­tec­tions col­lec­tives sur le marché du tra­vail, sans exa­mi­ner le fait que celles-ci concer­naient sur­tout les sala­riés pri­vi­lé­giés blancs et mas­cu­lins. Dans la vision tra­di­tion­nelle et anti­dia­lec­tique de la gauche ortho­doxe, en com­bat­tant la remise en cause des droits acquis, le « reste » sui­vrait. Aujourd’hui, ceux et celles qui votent pour la droite dure font un pari symé­trique, celui de penser que si on règle la crise, si on « net­toie » le pays de ses pro­fi­teurs et cor­rom­pus, le reste suivra. Sauf que le reste pour eux, ce n’est pas l’oppression des femmes ni la divi­sion sexuée et raci­sée du tra­vail. Le reste pour eux, ce sont les pro­fi­teurs de l’aide sociale (plutôt que des para­dis fis­caux), les per­sonnes immo­rales, tous ces « autres » (étran­gers, femmes qui reven­diquent, trans­genres, etc.). Voilà pour­quoi les dis­cours sexistes et racistes, ou xéno­phobes pour ce qui concerne notam­ment la Coalition Avenir Québec (CAQ), ne décou­ragent pas une grande frange de l’électorat de voter pour la droite.

La situa­tion que nous vivons res­semble ainsi à ce qui s’est passé dans les années 1930 : pré­ca­ri­sa­tion sur fond de finan­cia­ri­sa­tion de l’économie, montée des extrêmes et, donc, montée aussi d’une gauche reven­di­quant de véri­tables trans­for­ma­tions sociales, face à laquelle les classes pos­sé­dantes en sont venues à pré­fé­rer leurs dan­ge­reux valets (comme les mili­taires et les évan­gé­listes au Brésil, ou les nazis en Allemagne). Tout cela se dérou­lant sur fond de crise de la « démo­cra­tie repré­sen­ta­tive » et d’absence d’un projet ras­sem­bleur alter­na­tif à celui porté par la droite.

Il serait bien sûr absurde de ne pas tenir compte du phé­no­mène des abs­ten­tions, qui montre que la popu­la­tion n’a pas mas­si­ve­ment bas­culé à l’extrême droite. Mais c’est jus­te­ment par la voie démo­cra­tique, comme on l’a vu au Brésil ou en Italie, que la droite dure, qui est en phase avec la droite « aus­té­ri­taire », arrive au pou­voir et pro­cède alors à une uti­li­sa­tion dic­ta­to­riale d’institutions « repré­sen­ta­tives ».

Face à la déter­mi­na­tion de la droite dure, il n’y a donc rien de ras­su­rant à voir gran­dir le sen­ti­ment d’impuissance – même si cela ne veut pas dire que les actes de soli­da­rité et les ini­tia­tives alter­na­tives se réduisent : en témoigne com­ment les Mexicains et les Mexicaines ont sou­tenu la cara­vane de mil­liers de femmes et d’hommes cen­troa­mé­ri­cains qui ont tra­versé leur pays pour se rendre à la fron­tière avec les États-Unis. Mais la dif­fi­culté à conso­li­der les soli­da­ri­tés, à les mailler, s’accroît quand cette gauche, à chaque fois qu’elle gagne les élec­tions, nous explique qu’il n’y a qu’une poli­tique éco­no­mique pos­sible, ne s’attaque pas aux inéga­li­tés struc­tu­relles et che­vauche les dis­cours de repli iden­ti­taire, bri­sant ainsi en mul­tiples gouttes la vague qui ne cesse pour­tant de reve­nir en faveur d’une « autre poli­tique ».

Le sen­ti­ment d’impuissance conduit alors les unes et les uns (pauvres, raci­sés, mino­rés) à penser – avec raison – qu’on ne les écoute pas et qu’il ne sert à rien d’aller voter, ou en conduit d’autres à croire qu’en votant « contre » ceux qui ont trahi leurs pro­messes, ils vont arri­ver à pro­vo­quer quelque chose, n’importe quoi, mais quelque chose qui va mon­trer qu’ils ne sont pas des quan­ti­tés négli­geables ! Répétera-t-on assez que les gens ne se battent pas d’abord pour obte­nir quelque chose – un meilleur salaire, de meilleurs ser­vices, etc. – mais pour deve­nir quelqu’un ! Qu’ils ou elles se fassent leur­rer par les pro­messes d’un Trump ou d’un Bolsonaro est cer­tain. Mais ce n’est pas en se conten­tant de leur dire cela qu’on neu­tra­li­sera leur amer­tume.

En tout cas, face à la montée d’une droite revan­charde, prête à porter au pou­voir des monstres qu’elle ne maî­trise pas (comme l’a fait la bour­geoise alle­mande en sou­te­nant Hitler), il va fal­loir se deman­der com­ment on en est arrivé là. Comment a-t-on pu, au cours des trente der­nières années d’offensive néo­li­bé­rale, atté­nuer la portée de la remon­tée des inéga­li­tés, être aveugle à l’indignation gran­dis­sante face aux pro­messes non tenues, ne pas craindre le reflux que ne man­que­rait pas de pro­vo­quer le sen­ti­ment de l’inutilité du recours aux voies habi­tuelles d’exercice de la citoyen­neté ?

Il y a cepen­dant un motif d’espoir. C’est la jeu­nesse. Certes, à l’aune des habi­tuels conflits de géné­ra­tions, cette jeu­nesse passe depuis plu­sieurs années, pour être « apo­li­tique » ou « indi­vi­dua­liste ». Mais c’est sur­tout qu’elle ne s’engage pas sur les mêmes enjeux. En vérité, les jeunes géné­ra­tions se montrent peu séduites par les dis­cours fas­ci­sants, y com­pris au Brésil où les étu­diants et les étu­diantes résistent avec cou­rage aux mili­taires qui inves­tissent les uni­ver­si­tés. C’est là une dif­fé­rence essen­tielle avec le passé. La jeu­nesse qui se mobi­lise – comme celle qui a mené la cam­pagne de Québec soli­daire aux der­nières élec­tions pro­vin­ciales – sait en outre que les vrais com­bats se mènent conjoin­te­ment, et qu’ils concernent la pro­tec­tion de l’environnement, la soli­da­rité dans l’accès à de la nour­ri­ture de qua­lité, le droit de cir­cu­ler sur toute la pla­nète, le tra­vail et le salaire décents, la recon­nais­sance de l’existence de socié­tés plu­rielles. Elle est notre espoir. Saurons-nous la sou­te­nir ?

Carole Yerochewski, pro­fes­seure asso­ciée en rela­tions indus­trielles à l’Université du Québec en Outaouais


  1. Voir Étienne Balibar et Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe. Les iden­ti­tés ambi­guës, Paris, La Découverte, 2018.

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