Moishe Postone

Mis en ligne le 16 mars 2010

Philosophe et his­to­rien de la pensée alle­mande, C’est un spé­cia­liste de l’antisémitisme moderne et de l’histoire des idées en Europe ses recherches incluent la théo­rie sociale, en par­ti­cu­lier la cri­tique de la moder­nité, l’Allemagne du ving­tième siècle et les trans­for­ma­tions glo­bales contem­po­raines. Moishe Postone est un des fon­da­teurs de la nou­velle cri­tique de la valeur (Anselm Jappe), cri­tique que l’on peut suivre en poin­tillés et de manière inache­vée au tra­vers des textes de Lukacs, Adorno, Khrahl, Backhaus, Coletti ou Perlman, mais qui est reprise sur­tout depuis 1986/87 par plu­sieurs théo­ri­ciens dans dif­fé­rents endroits du globe et dans des déve­lop­pe­ments assez dif­fé­rents (Robert Kurz en Allemagne autour de la revue Krisis, Jean-Marie Vincent, et donc Postone aux États-Unis qui éla­bore le début de son inter­pré­ta­tion dans son célèbre texte sur l’antisémitisme en 1986 [1]). En France, André Gorz, au soir de sa vie, racon­tait dans une de ses der­nières inter­views, que » Ce qui m’intéresse depuis quelques années, est la Nouvelle Interprétation de la théo­rie cri­tique de Marx publiée par Moishe Postone chez Cambridge University Press. Si je peux faire un Vœu, c’est de la voir tra­duite en même temps que les trois livres publiés par Robert Kurz « . [2]

En par­tant d’une mise en évi­dence du carac­tère his­to­ri­que­ment spé­ci­fique de la cri­tique de Marx, il dégage alors une nou­velle théo­rie cri­tique qui s’attaque à l’essence même du capi­ta­lisme : la forme de tra­vail spé­ci­fique à la for­ma­tion sociale capi­ta­liste. En effet, dans les socié­tés non capi­ta­listes, le tra­vail est dis­tri­bué par des rap­ports sociaux mani­festes. Un indi­vidu acquiert les biens pro­duits par d’autres par le médium de rap­ports sociaux non-dégui­sés. Les acti­vi­tés du tra­vail reçoivent leur signi­fi­ca­tion et sont déter­mi­nés par des rap­ports per­son­nels, ouver­te­ment sociaux et qua­li­ta­ti­ve­ment par­ti­cu­liers (dif­fé­ren­ciés selon le groupe sociale, le rang social, le large éven­tail des cou­tumes, des liens tra­di­tion­nels, des rap­ports de pou­voir non dégui­sés, des déci­sions conscientes, etc. [3]). Or, dans une for­ma­tion sociale capi­ta­liste, » les objec­ti­va­tions du tra­vail sont le moyen par lequel on acquiert les biens pro­duits par d’autres ; on tra­vaille pour acqué­rir d’autres pro­duits. C’est donc à quelqu’un d’autre que le pro­duc­teur que sert le pro­duit (en tant que bien, en tant que valeur d’usage) – au pro­duc­teur, il sert de moyen pour acqué­rir les pro­duits du tra­vail des autres pro­duc­teurs. C’est en ce sens qu’un pro­duit est une mar­chan­dise : il est à la fois valeur d’usage pour l’autre et moyen d’échange pour le pro­duc­teur. Cela signi­fie que le tra­vail a une double fonc­tion : d’un côté, c’est un type de tra­vail spé­ci­fique qui pro­duit des biens par­ti­cu­liers pour d’autres ; mais d’un autre côté, le tra­vail, indé­pen­dam­ment de son contenu spé­ci­fique, sert au pro­duc­teur de moyen pour acqué­rir les pro­duits des autres » [4]. Cette fonc­tion du tra­vail, qui est spé­ci­fique à la vie sociale dans le capi­ta­lisme, est à la base de la socia­li­sa­tion moderne : on l’appelle le » tra­vail abs­trait « . Posé dans sa fonc­tion de nou­velle média­tion sociale des rap­ports sociaux, le tra­vail sous le capi­ta­lisme n’est plus une acti­vité exté­rieure au capi­ta­lisme, qui s’opposerait au capi­tal, et qu’il fau­drait » libé­rer « . Il est le fon­de­ment du capi­ta­lisme, et donc c’est le tra­vail qu’il faut abolir.

Il appa­raît de plus en plus aujourd’hui que le nou­veau concept de “ féti­chisme de la mar­chan­dise ”, qui n’a plus rien à voir avec une mys­ti­fi­ca­tion de la conscience (une repré­sen­ta­tion inver­sée), consti­tue la partie cen­trale de l’héritage intel­lec­tuel de Marx. Le “féti­chisme de la mar­chan­dise » n’est pas seule­ment une fausse repré­sen­ta­tion, et encore moins une ado­ra­tion exa­gé­rée des mar­chan­dises. Le » féti­chisme » va désor­mais être référé à la struc­ture même de la mar­chan­dise. C’est alors une théo­rie du » féti­chisme objec­tif » (Jappe) ou radi­ca­lisé, c’est-à-dire que tant qu’existent la valeur (objec­ti­va­tion de la fonc­tion spé­ci­fique qu’a le tra­vail sous le capi­ta­lisme), la mar­chan­dise et l’argent, la société est effec­ti­ve­ment gou­ver­née par l’automouvement des choses créées par elle-même, et non pas par une mani­pu­la­tion sub­jec­tive des classes diri­geantes. Les sujets ne sont pas les hommes, mais bien plutôt leurs rela­tions objec­ti­vées qui sont au cœur de la socia­li­sa­tion sous le capi­ta­lisme. C’est que le féti­chisme, note Postone, doit être ana­lysé « en termes de struc­ture de rela­tions sociales consti­tuée par des formes de praxis objec­ti­vantes et saisie par la caté­go­rie du capi­tal (et donc de la valeur). Le Sujet de Marx, comme celui de Hegel, est alors abs­trait et ne peut pas être iden­ti­fié avec aucun acteur social » (Postone, Time, p.75-76, ver­sion amé­ri­caine). Ici le féti­chisme consiste donc dans des rap­ports réi­fiés, réel­le­ment alié­nés. Il est le monde “ réel­le­ment ren­versé ” du capi­tal, où le tra­vail abs­trait (qui n’est pas le tra­vail imma­té­riel !) devient le lien social, une média­tion sociale qui se média­tise par elle-même, en rédui­sant le tra­vail concret à une simple expres­sion du tra­vail abs­trait. Le tra­vail abs­trait est alors à la source de l’aliénation.

C’est à partir de ce concept qu’on peut bâtir une cri­tique radi­cale de la mar­chan­dise, de l’argent, de la valeur, du tra­vail et de la poli­tique, c’est-à-dire une cri­tique qui ne se limite pas à décrire les luttes menées autour de leur ges­tion et de leur dis­tri­bu­tion (la “lutte des classes ” tra­di­tion­nelle), mais qui recon­naît que ces caté­go­ries elles-mêmes font pro­blème : elles sont propres à la seule moder­nité capi­ta­liste, et sont res­pon­sables de ses côtés des­truc­teurs et auto-des­truc­teurs.

↑ Voir le texte de M. Postone » Antisémistisme et natio­nal-Socialisme »

↑ Le Nouvel Observateur, le 14/12/2006. Voir aussi son der­nier livre théo­rique, Ecologica, Galilée, 2008, p. 110 et sui­vantes. Voir aussi une cri­tique de Gorz, dans Anselm Jappe, Les Aventures de la mar­chan­dise, p. 269.

↑ Moishe Postone comme Anselm Jappe, recon­naissent la per­ti­nence jusqu’à un cer­tain point de l’oeuvre de Karl Polanyi, La Grande Transformation : » Karl Polanyi sou­ligne éga­le­ment la nature his­to­ri­que­ment unique du capi­ta­lisme moderne : dans les autres socié­tés, l’économie est enchâs­sée dans les rap­ports sociaux, alors que, dans le capi­ta­lisme moderne, les rap­ports sociaux son enchâs­sés dans le sys­tème éco­no­mique « , in Temps, Travail et domi­na­tion sociale, p. 223, ver­sion fran­çaise

↑ Postone, Temps, tra­vail et domi­na­tion sociale, p. 222-223

______________________

« REPENSER LA THÉORIE CRITIQUE DU CAPITALISME » : CONFÉRENCE/DÉBAT DE MOISHE POSTONE.

« …Les trans­for­ma­tions his­to­riques fon­da­men­tales des décen­nies récentes – comme le repo­si­tion­ne­ment des États-pro­vi­dence dans l’Ouest capi­ta­liste, l’écroulement ou la méta­mor­phose fon­da­men­tale des États du parti bureau­cra­tique dans l’Est com­mu­niste, l’apparition appa­rem­ment triom­phante d’un ordre capi­ta­liste global néo­li­bé­ral et le déve­lop­pe­ment pos­sible de riva­li­tés au sein de la des blocs capi­ta­listes concur­rents – ont réaf­firmé l’importance cen­trale de la dyna­mique his­to­rique et la grande échelle des chan­ge­ments struc­tu­rels d’ensemble. Parce que ces chan­ge­ments ont inclus l’écroulement spec­ta­cu­laire et la dis­so­lu­tion finale de l’Union sovié­tique et du com­mu­nisme euro­péen, ils ont été inter­pré­tés par plu­sieurs comme l’inscription de la fin his­to­rique du mar­xisme et plus géné­ra­le­ment, de la per­ti­nence théo­rique de la théo­rie sociale de Marx. Néanmoins, les évé­ne­ments his­to­riques des décen­nies récentes ont aussi fait com­prendre qu’une dyna­mique sous-jacente au capi­ta­lisme, y com­pris sociale et cultu­relle aussi bien qu’économique, a conti­nué à exis­ter tant à l’Est qu’à l’Ouest et que la vision, si répan­due dans les décen­nies qui ont suivi la Deuxième Guerre mon­diale, que l’Etat pour­rait contrô­ler la dyna­mique, était au mieux tem­po­rai­re­ment valable. Cette renais­sance mani­feste des dyna­miques du capi­ta­lisme met non seule­ment en ques­tion les théo­ries de la pri­mauté du poli­tique comme elles avaient été for­mu­lées pen­dant l’âge d’or du capi­ta­lisme durant l’après-guerre, mais que la com­pré­hen­sion post­struc­tu­ra­liste de l’histoire est aussi com­plè­te­ment contin­gente. De plus, cette renais­sance indique que notre com­pré­hen­sion de l’autodétermination démo­cra­tique telle que pro­mul­guée selon les théo­ries de la société civile ou de la sphère publique, doit être repen­sée.

Les trans­for­ma­tions his­to­riques récentes sug­gèrent alors l’importance d’une ren­contre renou­ve­lée avec la cri­tique que fait Marx de l’économie poli­tique, parce que la pro­blé­ma­tique de la dyna­mique his­to­rique et des chan­ge­ments struc­tu­rels glo­baux est au cœur même de cette cri­tique. Néanmoins, l’histoire du siècle der­nier sug­gère aussi que le mar­xisme tra­di­tion­nel ne soit pas entiè­re­ment adé­quat au monde contem­po­rain et une théo­rie cri­tique adé­quate doit dif­fé­rer de façon impor­tante et sur plu­sieurs points fon­da­men­taux, avec les cri­tiques tra­di­tion­nelles du capi­ta­lisme.

Par le « mar­xisme tra­di­tion­nel », je ne veux pas parler de l’histoire effec­tive du mar­xisme, mais, plus géné­ra­le­ment, d’une ana­lyse du capi­ta­lisme essen­tiel­le­ment faites en termes de rela­tions de classes enra­ci­nées dans des rela­tions de pro­priété privée et réa­li­sées par la média­tion du marché. Dans cette struc­ture inter­pré­ta­tive géné­rale, les rela­tions de domi­na­tion sont com­prises essen­tiel­le­ment en termes de domi­na­tion de classe et d’exploitation ; le socia­lisme est com­pris prin­ci­pa­le­ment comme une société carac­té­ri­sée par la pro­priété col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion et une société de pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée dans un contexte indus­tria­lisé : un mode de dis­tri­bu­tion juste et consciem­ment réglé, adé­quat à un mode de pro­duc­tion indus­triel. Bien que des ana­lyses éco­no­miques, poli­tiques, sociales, his­to­riques et cultu­relles puis­santes aient été pro­duites dans cette struc­ture tra­di­tion­nelle d’interprétation, ses limi­ta­tions sont deve­nues de plus en plus évi­dentes à la lumière d’événements his­to­riques comme la nais­sance et le déclin du « socia­lisme réel­le­ment exis­tant » et du capi­ta­lisme d’Etat-interventionniste, l’importance de la crois­sance de la connais­sance scien­ti­fique et de la tech­no­lo­gie de pointe dans le pro­ces­sus de pro­duc­tion, les cri­tiques en pro­gres­sion du pro­grès tech­no­lo­gique et de la crois­sance et l’importance accrue des iden­ti­tés sociales basées sur une logique non-clas­siste. Ces évè­ne­ments sug­gèrent que l’approche tra­di­tion­nelle ne puisse plus servir de base adé­quate à une théo­rie cri­tique d’émancipation.

Venant en accord avec la cen­tra­lité iné­luc­table et évi­dente du capi­ta­lisme dans le monde d’aujourd’hui, cela exige alors une recon­cep­tua­li­sa­tion du capi­tal qui rompe fon­da­men­ta­le­ment avec le cadre mar­xiste tra­di­tion­nel d’interprétation. Considéré rétros­pec­ti­ve­ment, c’est devenu évident que la confi­gu­ra­tion cultu­relle-éco­no­mique-poli­tique-sociale du capi­ta­lisme hégé­mo­nique a varié his­to­ri­que­ment. Du mer­can­ti­lisme, en pas­sant par le capi­ta­lisme libé­ral du dix-neu­vième siècle et le capi­ta­lisme for­diste du ving­tième siècle, pour arri­ver au capi­ta­lisme mon­dial néo-libé­ral contem­po­rain, chaque confi­gu­ra­tion a mis à jour un cer­tain nombre de cri­tiques péné­trantes – de l’exploitation et de la crois­sance inégale et injuste, par exemple, ou des modes tech­no­cra­tiques et bureau­cra­tiques de domi­na­tion. Mon tra­vail essaye de contri­buer à une com­pré­hen­sion cri­tique de ce cœur du capi­ta­lisme, celui qui n’est limité à aucune des époques de cette for­ma­tion sociale. Je sou­tiens qu’au cœur du capi­ta­lisme est un pro­ces­sus his­to­ri­que­ment dyna­mique, asso­cié aux confi­gu­ra­tions his­to­riques mul­tiples, et que Marx a cher­ché à saisir avec la caté­go­rie de capi­tal. Cette essence prin­ci­pale du monde moderne ne peut être saisie que si une théo­rie cri­tique du capi­ta­lisme cherche à être adé­quate à son objet. Une telle com­pré­hen­sion du capi­ta­lisme peut seule­ment être réa­li­sée à un niveau très élevé d’abstraction. Elle pour­rait alors servir de point de départ pour une ana­lyse des chan­ge­ments d’époque du capi­ta­lisme, aussi bien que pour celle des sub­jec­ti­vi­tés his­to­ri­que­ment chan­geantes, expri­mées dans les mou­ve­ments sociaux eux-mêmes his­to­ri­que­ment déterminés…./… » PDF com­plet

automne alle­mand

palim-psao

cri­tique de la valeur

Vidéo Postone :

mms://vod-dun.u-strasbg.fr/vod/2007/1004marx/postpone.wmv

Les commentaires sont fermés.