Misère, inégalités sociales et étatisme marchand

...un point de vue « décroissant »

Par Mis en ligne le 05 janvier 2011
L’approche « décrois­sante », aussi mul­tiple soit-elle dans ses for­mu­la­tions, a mau­vaise presse. Denis Bayon revient sur la signi­fi­ca­tion du terme et sug­gère qu’entre une option « décrois­sante » qui peut paraître uto­pique et l’ensemble des mesures de sortie de crise qui s’appuient sur les ins­ti­tu­tions de la crois­sance, tout sim­ple­ment chi­mé­riques, nous n’avons guère d’options pos­sibles pour assu­rer à tous un accès à une vie pré­ser­vée des nui­sances éco­lo­giques et des inéga­li­tés maté­rielles les plus criantes.

Les idées s’inspirant du mot « décrois­sance » comptent parmi les rares à avoir pro­vo­qué quelques contro­verses un peu saillantes dans notre pays. Leur irrup­tion permit en effet de réac­ti­ver des pans entiers de la cri­tique sociale et éco­lo­gique de l’ordre exis­tant, ce qui eut pour heu­reuse consé­quence de renou­ve­ler un cer­tain nombre de contro­verses tra­di­tion­nelles. La dis­pute autour du carac­tère inégal de la dis­tri­bu­tion des richesses est de celles-là.

Objection de croissance

Le cœur des réflexions des « objec­teurs de crois­sance » est d’interroger la nature et la qua­lité des richesses pro­duites socia­le­ment dans nos socié­tés éco­no­mi­que­ment déve­lop­pées. Quel que soit l’angle d’attaque retenu, tous les auteurs « décrois­sants » ont relevé le carac­tère hau­te­ment nui­sible de très nom­breux biens et ser­vices pro­duits par le sys­tème éco­no­mique. La consé­quence va de soi : il est par­fai­te­ment non dési­rable de cher­cher à favo­ri­ser un accès éga­li­taire à de telles nui­sances. Pour ne prendre qu’un seul exemple, plutôt que de se déso­ler avec un éco­no­miste de gauche que « 85 % des habi­tants de la pla­nète n’[aient] pas encore de voi­ture par­ti­cu­lière [] » et de mili­ter avec lui pour que des régu­la­tions publiques favo­risent le « droit au trans­port », les objec­teurs de crois­sance condamnent les réa­li­tés éco­lo­giques, sociales et cultu­relles d’un tel modèle de trans­port (et la société qui va avec). Et réfutent l’idée d’une pos­sible démo­cra­ti­sa­tion de l’accès à de telles nui­sances indus­trielles – inci­dem­ment (mais cela devrait presque suf­fire) parce que celle-ci n’est tout sim­ple­ment pas envi­sa­geable d’un point de vue éco­lo­gique. Une réflexion éga­li­taire conclura à la néces­sité de penser et habi­ter un monde qui per­met­trait de réduire de façon dras­tique la pro­duc­tion et l’usage de la voi­ture indi­vi­duelle. C’est-à-dire s’intéresser à nos bagnoles ici et main­te­nant. Une telle approche a plu­sieurs consé­quences pour le sujet qui nous occupe ici. À rebours de tous les experts qui ne cessent de se pen­cher sur les « pauvres » du Sud et les « exclus » du Nord, l’objection de crois­sance braque en prio­rité le pro­jec­teur sur les « riches » du monde entier : leur capa­cité à déci­der de la pro­duc­tion des nui­sances, les effets d’imitation que leurs modes de vie induisent. Si on consi­dère que c’est l’opulence mar­chande qui est à l’origine de la misère la plus extrême, notam­ment au Sud de la pla­nète lorsque la nature est détruite pour satis­faire les déli­rants besoins en éner­gie du déve­lop­pe­ment éco­no­mique, un tel inté­rêt appa­raît plutôt judi­cieux. Surtout lorsqu’on connaît les résul­tats de décen­nies de « poli­tiques d’insertion » au Nord et de « lutte contre la faim » au Sud. S’en tenir là, comme le font cer­tains, s’avère tou­te­fois très pro­blé­ma­tique. Le pre­mier danger de la dénon­cia­tion des « riches » est d’entretenir le res­sen­ti­ment des « pauvres » vis-à-vis de « richesses » aux­quelles ils n’auront très vrai­sem­bla­ble­ment jamais accès. Le second pro­blème, plus sérieux, est d’accréditer l’idée (erro­née) que la situa­tion que nous connais­sons est la consé­quence d’actions volon­ta­ristes, cal­cu­lées et maî­tri­sées de la part des élites, soit la thèse bien com­mode de leur « trahison ».

Fort heu­reu­se­ment, de tels risques sont déjoués à plu­sieurs reprises par les plus inté­res­sants des écrits « décroissants ».

Prenant le contre-pied de toutes les reven­di­ca­tions pour davan­tage de pou­voir d’achat, l’objection de crois­sance rap­pelle les capa­ci­tés des peuples à mener une vie décente grâce à la connais­sance de leur milieu natu­rel et aux réseaux d’entraide qu’ils déploient. Ce qui leur permet (per­met­tait ?) de conser­ver une très grande auto­no­mie de vie. Un vieux mon­ta­gnard racon­tait ainsi à l’auteur de ces lignes com­ment les vil­lages de son « pays » avaient maté­riel­le­ment assez bien vécu en situa­tion de quasi-autar­cie pen­dant les années noires de l’occupation nazie. Ce qui sup­po­sait évi­dem­ment de savoir chas­ser, piéger, faire son bois de chauf­fage sans tron­çon­neuse ni maté­riel de levage, faire son cidre, son huile de noix, son pota­ger et sur­tout échan­ger et coopé­rer avec ses voi­sins… Contrairement au sem­pi­ter­nel reproche por­tant sur la nos­tal­gie du « bon vieux temps » (qui serait par­ti­cu­liè­re­ment gro­tesque ici), il ne s’agit pas de défendre mor­di­cus des modes de vie « ances­traux » ou tra­di­tion­nels, qui étaient tout sauf figés depuis l’invention du monde. Mais de mesu­rer à quel point la ban­lieue glo­bale qui se déploie sous le règne pla­né­taire de la mar­chan­dise ampute les êtres humains de cer­taines de leurs capa­ci­tés de vie les plus fon­da­men­tales. L’objection de crois­sance y voit là une des pre­mières causes de vio­lence faite aux pauvres (qu’ils ne manquent éven­tuel­le­ment pas de retour­ner contre les ins­ti­tu­tions) au moment même où les « contre­par­ties » à la des­truc­tion des modes de vie popu­laires deviennent chaque jour plus déri­soires et illu­soires. C’est sur ce der­nier aspect que nous vou­drions plus lon­gue­ment insister.

Les limites de l’économie marchande

Si le mot « décrois­sance » a connu un tel succès c’est sans doute parce qu’il ren­voie direc­te­ment et sim­ple­ment à une cri­tique sans fard de la domi­na­tion de l’économie poli­tique et des rap­ports entre êtres humains et à la nature que cette domi­na­tion pro­duit. En ce sens l’objection de crois­sance se trouve par­ti­cu­liè­re­ment bien placée pour appré­hen­der les limites que ren­contre le fonc­tion­ne­ment mon­dia­lisé des marchés.
Les limites éco­lo­giques de la géné­ra­li­sa­tion de l’économie mar­chande sont main­te­nant bien docu­men­tées par des tra­vaux scien­ti­fiques impor­tants, finan­cés par les États à un niveau natio­nal ou inter­na­tio­nal (épui­se­ment des milieux natu­rels, désta­bi­li­sa­tion cli­ma­tique…). Pour l’heure celles-ci ne semblent tou­te­fois pas si infran­chis­sables qu’il y paraît pour l’économie mar­chande [], ses ges­tion­naires s’efforçant non sans succès par­fois de trans­for­mer toute catas­trophe éco­lo­gique en un défi indus­triel appe­lant d’importants inves­tis­se­ments pro­duc­tifs avec pro­messes de retours sur capi­taux (des­sa­le­ment de l’eau de mer, éco­no­mie sans carbone…).

La limite interne que ren­contre le déve­lop­pe­ment éco­no­mique est curieu­se­ment beau­coup plus rare­ment appré­hen­dée alors même que nous nous trou­vons dans l’œil du cyclone. Tous les obser­va­teurs sérieux recon­naissent que les épi­sodes de crise de l’endettement et de réces­sions des années 2008 et 2009 ont pro­fon­dé­ment ébranlé les fon­de­ments mêmes de la mar­chan­dise mon­dia­li­sée. Loin d’être une crise « de plus » – nous en avons l’habitude depuis 1970 – il semble bien qu’un palier ait été fran­chi dans la vio­lence du chaos éco­no­mique ambiant. Afin de rendre compte d’une telle catas­trophe, la plu­part des dis­cours cri­tiques (de gauche, pour faire vite) ont mis en avant la défla­tion sala­riale qui, en ampu­tant le pou­voir d’achat de mil­lions de sala­riés en Occident, aurait dura­ble­ment déprimé la consom­ma­tion des ménages et l’investissement pro­duc­tif. L’intérêt d’une telle approche est de faire conver­ger la lutte contre la pau­vreté, l’inégale répar­ti­tion des richesses et la sau­ve­garde des ins­ti­tu­tions éco­no­miques et poli­tiques héri­tées de l’après-guerre. Le sau­ve­tage de l’économie pas­se­rait par l’augmentation des salaires pour les sala­riés et des reve­nus de trans­fert pour les « sans-emploi » (chô­meurs, retrai­tés…). Si on ajoute un sau­pou­drage éco­lo­gique (le déve­lop­pe­ment durable), un zest de cri­tique de l’indicateur « Produit inté­rieur brut » (celle-ci se porte bien et ce jusqu’au sommet de l’État), on retient l’idée simple que la réduc­tion des inéga­li­tés de reve­nus est la clef de voûte d’une relance éco­no­mique « verte ».
Sur le plan des faits, ce dis­cours est lar­ge­ment erroné. En France, le taux d’investissement des entre­prises non finan­cières chute depuis le milieu des années 1960 à un moment où la part des salaires (directs et indi­rects) conti­nuait de pro­gres­ser dans le revenu natio­nal. De plus la consom­ma­tion finale des ménages s’est révé­lée le prin­ci­pal moteur de la crois­sance éco­no­mique de ces der­nières années.
Sur le fond, cette ten­ta­tive de res­tau­rer une arti­cu­la­tion de type « Trente Glorieuses » appa­raît tota­le­ment déses­pé­rée. Celle-ci trahit de façon assez cocasse pour des écrits à l’antilibéralisme reven­di­qué une concep­tion de la mon­naie conforme aux écrits des éco­no­mistes « clas­siques » (pour reprendre le qua­li­fi­ca­tif que Keynes réser­vait à ses adver­saires libé­raux). Soit un simple ins­tru­ment de compte de la richesse, un faci­li­ta­teur des échanges des biens et ser­vices plus effi­cace que le troc. Tout se passe en effet comme si la mesure en argent de la richesse sociale ne posait pas plus de ques­tions que de peser des pommes ou comp­ter des télé­phones por­tables. La sem­pi­ter­nelle méta­phore du par­tage entre « tra­vailleurs » et « capi­ta­listes » d’un gâteau appa­rais­sant sur la table suite à on ne sait quel miracle l’illustre par­fai­te­ment. Comment saisir alors la crise sans pré­cé­dent que ren­contre l’institution moné­taire capi­ta­liste ? Depuis qua­rante ans, les grands États se trouvent dans l’incapacité de mettre en place un Système moné­taire inter­na­tio­nal (et la mon­naie euro­péenne se trouve dans une crise ter­rible après quelques années seule­ment d’existence) ; les dettes publiques et pri­vées enflent de façon pro­di­gieuse malgré le tru­cage géné­ra­lisé des comp­ta­bi­li­tés pour les dis­si­mu­ler (un peu). Nous avons de plus assisté ces trois der­nières années à une des­truc­tion his­to­rique d’argent par­tiel­le­ment contre­ba­lan­cée par une créa­tion moné­taire tota­le­ment folle. Pour les meilleurs auteurs, le constat est sans appel : la désta­bi­li­sa­tion de l’institution moné­taire n’est rien d’autre que celle des caté­go­ries fon­da­men­tales de l’économie de crois­sance (valeur éco­no­mique, tra­vail pro­duc­tif, capi­tal). La place manque ici pour de plus amples déve­lop­pe­ments [] mais, pour faire très vite, se trouve validé le meilleur des écrits de Marx : lorsque la pro­duc­ti­vité du tra­vail atteint des niveaux aussi impres­sion­nants que ceux que nous connais­sons à l’échelle mon­diale, la ten­dance à la baisse des prix des mar­chan­dises l’emporte, ce qui rend très dif­fi­cile la ren­ta­bi­li­sa­tion du capi­tal investi. D’où une situa­tion de sur­ac­cu­mu­la­tion mon­diale du capi­tal qui pous­sera à aug­men­ter sans arrêt les volumes pro­duits pour contre­car­rer la baisse des prix uni­taires, à « délo­ca­li­ser » la pro­duc­tion de façon à faire chuter les coûts sala­riaux afin de res­tau­rer les pro­fits et à empê­cher la déva­lo­ri­sa­tion du capi­tal par la béquille de la spé­cu­la­tion qui permet une crois­sance « fic­tive » (mais aux effets bien réels) du capi­tal immo­bi­lier et finan­cier. Dans une telle situa­tion, les marges de manœuvre poli­tique de nos élites se révèlent à peu près inexistantes.
Si une telle ana­lyse devait se révé­ler per­ti­nente, alors l’ensemble des récits crois­san­cistes / pro­gres­sistes devrait être recon­si­déré. Nous nous bor­nons ici à rele­ver quelques idées.

Le rôle de l’État

Premier point, le « plein-emploi » est défi­ni­ti­ve­ment der­rière nous. La course aux gains de pro­duc­ti­vité pousse au contraire à la réduc­tion mas­sive du nombre d’heures dis­po­nibles pour l’occupation d’un emploi pro­duc­tif, et à des pres­sions extrêmes, voire inhu­maines pour celles et ceux qui en conservent un. Dans ce contexte, conti­nuer à défendre l’accès à l’emploi comme moyen prio­ri­taire de réduire les inéga­li­tés est une stra­té­gie entiè­re­ment per­dante. Face à ce blo­cage de l’accumulation, l’État s’efforcera d’imposer la logique mar­chande à chaque fois que cela est pos­sible (casse des ser­vices publics, assu­rance privée contre Sécurité sociale, etc.) Cette poli­tique s’accompagnera inévi­ta­ble­ment d’une répres­sion sociale et poli­cière tou­jours plus accrue de toutes les révoltes et déviances géné­rées par les situa­tions de relé­ga­tion sociale. Pour cela, l’étatisation de l’ensemble des ins­ti­tu­tions de soli­da­rité qui conser­vaient une cer­taine auto­no­mie (même faible et de plus en plus sym­bo­lique, tel le modèle fran­çais de Sécurité sociale) fut d’une abso­lue néces­sité et se trouve main­te­nant pra­ti­que­ment bou­clée. Car c’est bien à une pro­gres­sion conco­mi­tante de l’État pro­vi­dence et de l’État gen­darme que nous avons assisté. À titre d’exemple, rap­pe­lons que ce sont les dif­fé­rents dis­po­si­tifs d’aide sociale éta­tique qui ont rendu accep­table la des­truc­tion (inache­vée) de la Sécurité sociale. Et ce au prix de reve­nus de misère et d’une intru­sion de plus en plus forte dans la vie des per­sonnes. Récemment le pas­sage du Revenu mini­mum d’insertion au Revenu de soli­da­rité active a encore alourdi la charge en pous­sant très loin le contrôle du patri­moine des ayants droit, des liens finan­ciers au sein de leur famille, etc.
La lec­ture du rôle de l’État est donc radi­ca­le­ment diver­gente de celle, tra­di­tion­nelle, fai­sant de ce der­nier un acteur clef de la soli­da­rité sociale. Il est bien connu qu’au cours des années d’après-guerre, l’engagement de l’État a été déci­sif pour l’intégration dans la moder­ni­sa­tion éco­no­mique de popu­la­tions qui n’avaient rien demandé a priori mais qui purent incon­tes­ta­ble­ment y trou­ver des avan­tages, notam­ment lorsque les rap­ports de force jouèrent en leur faveur en situa­tion de quasi plein-emploi. Dorénavant, les prin­ci­pales inter­ven­tions de l’État social visent à contrô­ler et inté­grer les popu­la­tions au désastre éco­no­mique, de façon à s’assurer qu’aucune forme ori­gi­nale d’entraide col­lec­tive ne puisse se déve­lop­per hors des rets de la société éta­tico-mar­chande. Pour déri­soires qu’elles soient si on consi­dère le nombre de per­sonnes impli­quées, un cer­tain nombre d’initiatives col­lec­tives rele­vant de l’écologie non gre­nel­li­sée sont regar­dées de très près, et de façon non bien­veillante, par les ser­vices éta­tiques : inter­dic­tion de la vente de vieilles semences pota­gères, inter­ven­tions de la Direction géné­rale de la concur­rence, de la consom­ma­tion et de la répres­sion des fraudes dans cer­taines Associations pour le main­tien d’une agri­cul­ture pay­sanne (Amap) ou chez les ven­deurs de purins de plantes…
Attendre quoique ce soit d’un « retour » de l’État en matière de lutte contre la misère et de res­ser­re­ment des inéga­li­tés sociales c’est ne pas com­prendre que nous sommes entrés dans une nou­velle phase du déve­lop­pe­ment éco­no­mique. Laquelle n’est ni un retour en arrière, ni une vague néo­li­bé­rale patiem­ment construite dans des offi­cines para-éta­tiques et mise en œuvre selon une stra­té­gie pré­éta­blie. Mais le sau­ve­tage, tant que faire se peut, des rela­tions mar­chandes mon­dia­li­sées ter­ri­ble­ment fragilisées.

Quelques pistes de réflexions

Dans ces condi­tions de désta­bi­li­sa­tion totale de la mon­naie capi­ta­liste, le meilleur de l’objection de crois­sance plaide pour deux pistes d’action et de réflexion.
Il impor­te­rait, en situa­tion d’urgence, de favo­ri­ser une pro­duc­tion et une appro­pria­tion col­lec­tive directe des biens et ser­vices concrets. Une telle pro­po­si­tion ne peut que signi­fier, en de nom­breuses cir­cons­tances, une remise en cause du droit de pro­priété. Il en va ainsi lorsqu’elle conduit à défendre le droit des per­sonnes de demeu­rer dans des mai­sons dont elles sont doré­na­vant inca­pables de payer les traites ou les loyers du fait de la débâcle éco­no­mique. Pour l’heure celles-ci sont sou­vent contraintes de vivre dans la rue, au pied de leur ancienne demeure, vide et pro­mise à une dégra­da­tion rapide (sauf lorsque des vigiles sala­riés ont d’ores et déjà tout cassé à l’intérieur de façon à s’assurer qu’aucune appro­pria­tion gra­tuite n’est plus pos­sible). À notre connais­sance, aucune voix auto­ri­sée (et cer­tai­ne­ment pas les spé­cia­listes de la « lutte contre l’exclusion ») n’a défendu une idée aussi urgem­ment simple, conforme à une morale mini­male, et qui aurait pour consé­quence une amé­lio­ra­tion immé­diate du sort de cer­tains des plus dému­nis. Bien au contraire, tout est fait pour que l’argent demeure le seul vec­teur d’accès à la richesse sociale, hors de la cha­rité orga­ni­sée et sou­te­nue finan­ciè­re­ment par l’État (« Restaus du cœur », etc.). L’impossibilité de recon­naître dans les faits un état de néces­sité pour­tant reconnu juri­di­que­ment (article 122-7 du code pénal) est une constante qui ne semble pas près d’être levée. Mais un réel recul de la misère et des inéga­li­tés sociales pour­rait-il se pro­duire sans bou­le­ver­se­ment majeur de l’existant ? De ce point de vue l’objection de crois­sance se trouve en phase avec les réflexions et actions de nom­breux mou­ve­ments pay­sans du Sud, en lutte pour l’appropriation directe des terres, contre la main­mise des oli­gar­chies locales ou mondiales.
Plus lar­ge­ment, les objec­teurs de crois­sance admettent bien volon­tiers avec les alter­mon­dia­listes qu’une refonte totale des ins­ti­tu­tions moné­taires est à l’ordre du jour. Mais seules des mon­naies déli­bé­ra­tives auraient leurs faveurs. Celles-ci ne devraient finan­cer des opé­ra­tions d’investissement et de pro­duc­tion qu’après d’importants débats : quelles richesses pro­duire (ou ne pas pro­duire), com­ment, pour qui ? Ce qui revient ipso facto à abolir les droits de pro­priété du capi­tal qui per­mettent pour l’heure de déci­der de la nature de l’activité éco­no­mique à entre­prendre et d’opérer des pré­lè­ve­ments sous forme d’intérêts ou divi­dendes. Car une réelle démo­cra­tie moné­taire per­met­trait peut-être de s’engager dans une société éco­lo­gique. On ne voit en effet pas bien com­ment celle-ci pour­rait sur­ve­nir sans que soient intro­duits des mou­ve­ments de désac­cu­mu­la­tion afin de réduire les nui­sances que la concen­tra­tion du capi­tal et le « pro­grès tech­nique » ont occa­sion­nées (pes­ti­cides, radia­tions nucléaires, déchets indus­triels variés…). Des formes élé­men­taires de soli­da­rité inter­na­tio­nale condui­raient éga­le­ment à la mise en place, selon des moda­li­tés entiè­re­ment à inven­ter, d’un cer­tain frac­tion­ne­ment moné­taire, soit des mon­naies anti mon­dia­li­sa­tion favo­rables à une « relo­ca­li­sa­tion » de cer­taines acti­vi­tés. Très rares sont les réflexions, y com­pris celles des spé­cia­listes ès mon­naies sociales, qui se risquent sur des ter­rains aussi minés. Il est vrai que se trouve alors contesté le mono­pole de l’État à contrô­ler la créa­tion moné­taire et celui des pro­prié­taires à orien­ter la production…
Il est tout à fait exact que, au vu de la situa­tion pré­sente, de telles réflexions ont très peu de chances de s’incarner. On pourra donc à bon droit les qua­li­fier de chi­mères. À condi­tion de recon­naître qu’il y a plus chi­mé­rique encore : l’idée de la com­pa­ti­bi­lité des ins­ti­tu­tions crois­san­cistes avec le recul de la misère et des inéga­li­tés sociales et la décrois­sance des nui­sances éco­lo­giques les plus criantes.

Publié par Mouvements, le 3 jan­vier 2011.

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