Les minières canadiennes contre les peuples autochtones au Mexique

Par Mis en ligne le 10 octobre 2017

Pierre Beaucage[1]

Depuis plu­sieurs années, les res­sources minières que recèlent les ter­ri­toires autoch­tones de plu­sieurs pays d’Amérique latine sus­citent la convoi­tise de puis­sants inté­rêts. Les peuples amé­rin­diens ont dû adap­ter leurs stra­té­gies de défense à ce nou­veau contexte. Au Mexique, la Sierra Nororiental de Puebla, une zone mon­ta­gneuse située à envi­ron trois cents kilo­mètres au nord-est de la capi­tale, ne fait pas excep­tion. Cette région est habi­tée par envi­ron 600 000 Autochtones, majo­ri­tai­re­ment des Nahuas et des Totonaques. En 1992, pour plaire à ses par­te­naires de l’ALÉNA, le gou­ver­ne­ment mexi­cain a adopté une nou­velle légis­la­tion minière.

La ruée vers l’or

Comme la loi cana­dienne, la loi mexi­caine donne prio­rité à l’exploitation des miné­raux et des hydro­car­bures sur tout autre usage du sol, ce qui a faci­lité la péné­tra­tion des entre­prises minières étran­gères[2]. Après l’an 2000, la hausse rapide du prix des matières pre­mières a pro­vo­qué une véri­table ruée vers les zones sus­cep­tibles de ren­fer­mer des gise­ments auri­fères, notam­ment la haute mon­tagne de Puebla. Des trans­na­tio­nales cana­diennes, telles Almaden Minerals et Gold Corp., de même que des entre­prises mexi­caines (Minera Plata Real et Frisco) ont obtenu d’énormes conces­sions. Dès 2005, celles-ci tota­li­saient 56 000 hec­tares, dont 60 % pour l’entreprise cana­dienne Almaden.

La nou­velle tech­no­lo­gie employée ne pro­cède plus en creu­sant des gale­ries pour atteindre les veines de mine­rai les plus riches. Après une période d’exploration, où on déter­mine par des forages les gise­ments à plus haute teneur, l’exploitation dite « à ciel ouvert » pro­cède à l’enlèvement de la végé­ta­tion et de tout le sol de sur­face. Après quoi, des mil­liers de tonnes de rochers sont dyna­mi­tés, trans­por­tés, broyés dans des concas­seurs géants ; le mine­rai broyé est ensuite cen­tri­fugé en uti­li­sant des tor­rents d’eau. Les gra­nules d’or, plus lourdes et puri­fiées au cya­nure de sodium, se déposent au fond des cuves. Au prix cou­rant actuel de 1000 dol­lars l’once, quatre onces d’or par tonne de roc sont suf­fi­santes pour ren­ta­bi­li­ser l’exploitation. À côté du site s’accumulent les mon­tagnes de sco­ries et, dans un énorme bassin de réten­tion, les eaux conta­mi­nées au cyanure.

Résistances

Quand les com­mu­nau­tés autoch­tones ont vu arri­ver les équipes de forage et ont été infor­mées des consé­quences des mines à ciel ouvert sur leur milieu de vie, la résis­tance s’est orga­ni­sée, d’abord sur le plan local. Il faut savoir qu’au Mexique, avant qu’un grand projet ne soit mis en œuvre dans une muni­ci­pa­lité, le maire doit signer un docu­ment auto­ri­sant le chan­ge­ment d’usage du sol. À Tetela de Ocampo, l’entreprise minière Frisco, qui appar­tient à Carlos Slim, l’un des hommes les plus riches du monde, pré­ten­dait exploi­ter une mine d’or sur le site La Espejera. Les auto­ri­tés muni­ci­pales, reflé­tant le vœu de la majo­rité des habi­tants (petits agri­cul­teurs et éle­veurs), ont déclaré le site « zone pro­té­gée » de toute exploi­ta­tion minière ; Frisco a pré­féré se reti­rer. Dans la muni­ci­pa­lité de Zautla, plus de cinq mille pay­sans et pay­sannes mar­chèrent sur le site La Lupe, pro­priété de la trans­na­tio­nale chi­noise JDC Minerales et expul­sèrent – paci­fi­que­ment – les tra­vailleurs et les cadres. Dans ce cas, c’est un réseau d’associations locales (coopé­ra­tives d’artisans, groupes d’épargnants, centre d’éducation popu­laire) qui fut le moteur du mou­ve­ment, enté­riné après coup par le conseil municipal.

Dans la muni­ci­pa­lité d’Ixtacamaxtitlán, Almaden Minerals, pro­priété du Canadien Morgan Poliquin, ayant décou­vert un gise­ment pro­met­teur près du vil­lage de Santa Maria, a une conces­sion cou­vrant des mil­liers d’hectares. Sa stra­té­gie a consisté à ama­douer les auto­ri­tés muni­ci­pales en finan­çant des répa­ra­tions et des agran­dis­se­ments à des bâti­ments publics. À Santa Maria, l’entreprise a embau­ché quelques dizaines de jeunes gens en leur pro­po­sant des salaires beau­coup plus élevés que les normes locales, et elle a dédom­magé les pro­prié­taires des lopins où elle fai­sait effec­tuer des forages. La popu­la­tion s’est retrou­vée divi­sée : d’un côté, ceux qui béné­fi­cient direc­te­ment des acti­vi­tés d’Almaden, de l’autre, les familles pay­sannes qui les voient puiser lar­ge­ment dans les res­sources d’eau de ces terres semi-déser­tiques. Certaines com­mu­nau­tés pos­sèdent cepen­dant des titres com­mu­nau­taires, l’ejido, inalié­nable selon la consti­tu­tion mexi­caine. C’est le cas des pay­sans de Tecoltemic, hameau dont les terres étaient incluses dans l’énorme conces­sion d’Almaden. Ils ont pro­testé et ont obtenu une injonc­tion contre l’entreprise, qui empêche pré­sen­te­ment Almaden de vendre ou d’exploiter la mine.

Des soli­da­ri­tés à l’épreuve

Dans les trois cas, la base de la résis­tance a été la soli­da­rité des com­mu­nau­tés autoch­tones. Elle s’enracine dans un ter­ri­toire-milieu de vie, où l’on cultive le maïs sur la terre héri­tée des aïeux. Cette iden­tité com­mu­nau­taire très forte a per­sisté même après que l’espagnol soit devenu la langue d’usage et que l’on ait aban­donné le cos­tume tra­di­tion­nel, comme c’est le cas en haute montagne.

En basse mon­tagne, la situa­tion est plus com­plexe. Les com­mu­nau­tés nahuas (au sud) et toto­naques (au nord) ont lar­ge­ment pré­servé leur langue et leur culture. En même temps, l’économie capi­ta­liste a pro­fon­dé­ment péné­tré les com­mu­nau­tés, avec l’expansion de la culture du café au XXe siècle. Une bour­geoi­sie non autoch­tone, his­pa­no­phone (qu’on désigne comme « les caciques ») a pris le contrôle des riches muni­ci­pa­li­tés et s’est assuré le mono­pole du com­merce, à défaut de pou­voir expro­prier mas­si­ve­ment la pay­san­ne­rie amé­rin­dienne. Après 1970, l’identité autoch­tone a pris une dimen­sion plus expli­cite, plus poli­tique, lorsqu’ont surgi des mou­ve­ments sociaux contes­ta­taires. Chez les Nahuas de Cuetzalan s’est conso­li­dée une coopé­ra­tive régio­nale, la Tosepan Titataniske, appuyée par des chré­tiens enga­gés et par des agro­nomes pro­gres­sistes. Chez les Totonaques, avec l’aide de prêtres et de reli­gieuses qui adhé­raient à la théo­lo­gie de la libé­ra­tion, s’est mis en place un vaste réseau d’éducateurs, de caté­chistes et de com­mu­nau­tés ecclé­siales de base (CEB). À Huehuetla, ce mou­ve­ment a donné nais­sance à un parti poli­tique, l’Organización Independiente Totonaca (OIT), qui a chassé les caciques et exercé pen­dant dix ans un pou­voir muni­ci­pal démo­cra­tisé. Après la défaite élec­to­rale de 1999, le réseau s’est donné une exis­tence for­melle par la créa­tion d’Unidad Totonaca Nahuatl (UNITONA)[3].

L’arrivée des entre­prises minières pose à ces orga­ni­sa­tions un défi de taille : la lutte n’oppose plus les com­mu­nau­tés autoch­tones à une bour­geoi­sie locale, mais à des entre­prises géantes, étran­gères ou mexi­caines, dis­po­sant d’appuis poli­tiques au plus haut niveau. À Cuetzalan, une entre­prise mexi­caine, Autlán Minerales, a obtenu en 2012 une conces­sion che­vau­chant trois muni­ci­pa­li­tés qui prive les 47 000 habi­tants de leurs sources d’eau potable. Une coa­li­tion s’est formée, Altepe Tajpiani (« les gar­diens du ter­ri­toire »). S’appuyant sur la Convention 169 de l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail, rati­fiée par le Mexique, qui exige la consul­ta­tion préa­lable, libre et infor­mée avant l’implantation de tout projet de déve­lop­pe­ment, elle a obtenu une injonc­tion qui bloque l’installation de la mine.

Après les mines, les barrages

Les mines pro­je­tées ont d’autres consé­quences pour les Autochtones de la région. Leur exploi­ta­tion à ciel ouvert requiert énor­mé­ment d’énergie élec­trique. Or, la basse mon­tagne est très plu­vieuse et ses rivières encais­sées repré­sentent un impor­tant poten­tiel hydro­élec­trique. En quelques années, les pro­jets de bar­rage se sont mul­ti­pliés. À la dif­fé­rence des pro­jets miniers, ils impliquent géné­ra­le­ment plu­sieurs com­mu­nau­tés, tra­ver­sées par le même cours d’eau dont on veut alté­rer le débit. Dans ces ins­tal­la­tions hydro­élec­triques dites « de nou­velle géné­ra­tion », alors qu’on inonde la vallée en amont du bar­rage, en aval, la rivière dis­pa­raît pen­dant des kilo­mètres, avant de repa­raître dans la salle des tur­bines. Dans toute la zone, il fau­drait détruire champs de maïs et caféières pour construire, à flanc de mon­tagne, les voies d’accès et les lignes à haute tension.

En 2011, l’entreprise Comexhidro[4] a obtenu le permis pour construire trois bar­rages sur la rivière Ajajalpan, affec­tant plu­sieurs vil­lages toto­naques dans les muni­ci­pa­li­tés d’Ahuacatlán et de Tepatlán. En aval, sur la même rivière, Grupo México a éga­le­ment obtenu un permis pour un autre bar­rage, dans la muni­ci­pa­lité d’Olintla. En 2012, dans la vallée voi­sine, celle du Zempoala, le minis­tère de l’Environnement et des Ressources natu­relles (SEMARNAT) auto­ri­sait la construc­tion d’un autre bar­rage. En pays nahua, ce sont cinq bar­rages qu’on pro­pose d’établir sur la grosse rivière Apulco, affec­tant une dizaine de com­mu­nau­tés rive­raines. En outre, en 2015, les habi­tants de Cuetzalan appre­naient qu’une ligne à haute ten­sion, des­ti­née au trans­port de l’énergie élec­trique pro­duite par les bar­rages, tra­ver­se­rait la muni­ci­pa­lité, dont des zones den­sé­ment peuplées.

Devant ces nou­velles menaces, les orga­ni­sa­tions nahuas et toto­naques ont créé en 2012 le Conseil Tiyat Tlali (« terre » dans les deux langues autoch­tones) pour coor­don­ner leurs efforts sur le plan régio­nal. La résis­tance active s’est d’abord mani­fes­tée à Olintla, sur l’Ajajalpan. En décembre 2012, les habi­tants du vil­lage d’Ignacio Zaragoza ont bloqué le bull­do­zer qui ouvrait la pre­mière piste et ont retenu la machi­ne­rie pen­dant plu­sieurs semaines. Un des pre­miers gestes de Tiyat Tlali fut d’envoyer un groupe de sou­tien aux pro­tes­ta­taires d’Ignacio Zaragoza. Les auto­ri­tés muni­ci­pales d’Olintla – repré­sen­tant la bour­geoi­sie locale favo­rable au bar­rage – ont riposté vio­lem­ment, en séques­trant les mani­fes­tants et les mani­fes­tantes pen­dant 24 heures. La répres­sion a donné une réson­nance impré­vue à la lutte ; même la presse natio­nale en a parlé. Un mois plus tard, Grupo México annon­çait l’abandon du projet, mar­quant ainsi une pre­mière vic­toire autoch­tone face aux entre­prises hydro­élec­triques. Ceci a sti­mulé la résis­tance dans les autres com­mu­nau­tés tou­chées. À Aguacatlán et Tepatlán, des comi­tés se sont formés pour infor­mer les rive­rains des consé­quences concrètes des pro­jets hydro­élec­triques. La rivière qui doit « dis­pa­raître » dans les cana­li­sa­tions sou­ter­raines jouxte leurs plan­ta­tions et ils y pêchent, sans comp­ter le sable qu’apporte chaque crue et qu’ils uti­lisent dans la construc­tion de leurs maisons.

Quant aux pay­sans autoch­tones de Cuetzalan, infor­més des dan­gers pour la santé que repré­sente le voi­si­nage immé­diat de la ligne à haute ten­sion pro­je­tée[5], et devant la com­plai­sance des auto­ri­tés muni­ci­pales, ils ont décidé en novembre 2016 d’occuper le site du futur édi­fice qui doit loger les alter­na­teurs. Pour mon­trer leur déter­mi­na­tion, ils y ont semé du maïs, dit « le maïs du soleil » (tonal­mil), à récol­ter en juillet pro­chain ! Désormais, en plus des pique­teurs, la terre sera pro­té­gée par les Esprits Gardiens du maïs, qui ne per­met­tront pas qu’on endom­mage les plants.

Résistances des sym­boles et sym­boles des résistances

Les trans­na­tio­nales minières et hydro­élec­triques et les auto­ri­tés poli­tiques sont en train d’apprendre que les peuples amé­rin­diens, dans la Sierra Nororiental de Puebla et ailleurs, ne luttent pas seule­ment pour des inté­rêts maté­riels qui pour­raient être satis­faits par des indem­ni­sa­tions finan­cières. Ce ne sont pas des lopins de terre enre­gis­trés au cadastre qu’ils défendent, c’est un ter­ri­toire où est ins­crite leur his­toire et qu’ils par­tagent avec de puis­santes enti­tés sur­na­tu­relles : les Gardiens de l’eau (Apiyani) pro­tègent les rivières ; le Vieux de la Forêt (Kuoujueuentsin) s’oppose à la coupe à blanc ; le Cœur de la Montagne (Tepeyolot) punit les témé­raires qui veulent la dyna­mi­ter pour construire des routes ou creu­ser des mines.

C’est avec ces divi­ni­tés qu’on renou­velle l’alliance lors des impo­santes fêtes, au fort contenu sym­bo­lique, que célèbrent pério­di­que­ment les vil­la­geois et les vil­la­geoises[6]. Jusqu’à ce jour, grâce à la résis­tance autoch­tone, qui com­bine l’action directe avec les démarches légales et qui incor­pore une impor­tante dimen­sion cos­mique, aucune entre­prise extrac­tive n’a pu entre­prendre l’exploitation d’une conces­sion minière ni d’un bar­rage hydro­élec­trique dans la Sierra Nororiental de Puebla.

NOTES

[1] Professeur émé­rite, dépar­te­ment d’anthropologie, Université de Montréal.

[2] Entre 2000 et 2006, le gou­ver­ne­ment de Vicente Fox a octroyé 17 629 conces­sions minières, cou­vrant une sur­face de 30 mil­lions d’hectares, tandis que son suc­ces­seur a été un peu plus réservé, avec 8 414 claims, pour un total de 22 mil­lions d’hectares. En août 2012, par exemple, 833 nou­veaux pro­jets miniers étaient enre­gis­trés par 301 entre­prises, dont à peine 12 étaient mexi­caines, contre 202 cana­diennes. En tout, c’est le quart de la sur­face natio­nale qui a été ainsi aliéné. Pierre Beaucage, « D’autres Plans Sud. Les com­pa­gnies minières cana­diennes au Mexique et la résis­tance popu­laire », Possibles, vol. 39, n° 1, 2015, <http://​redtac​.org/​p​o​s​s​i​b​l​e​s​/​2​0​1​5​/​0​5​/​3​0​/​d​a​u​t​r​e​s​-​p​l​a​n​s​-​s​u​d​-​l​e​s​-​c​o​m​p​a​g​n​i​e​s​-​m​i​n​i​e​r​e​s​-​c​a​n​a​d​i​e​n​n​e​s​-​a​u​-​m​e​x​i​q​u​e​-​e​t​-​l​a​-​r​e​s​i​s​t​a​n​c​e​-​p​o​p​u​laire>.

[3] Pierre Beaucage et Ignacio Rivadeneyra Pasquel, « La lutte pour l’espace poli­tique : les orga­ni­sa­tions toto­naques de la Sierra Norte de Puebla (1960-2013) », dans Nancy Thede et Mélanie Dufour-Poirier (dir.), L’Amérique latine. Laboratoire du poli­tique autre­ment, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 2014.

[4] À laquelle est asso­ciée l’entreprise qué­bé­coise Innergex Renewable Resources, dont le siège social est à Longueuil.

[5] Selon plu­sieurs études, l’incidence de leu­cé­mie est beau­coup plus élevée chez les enfants de moins de quatre ans qui vivent à moins de cent mètres des lignes. On observe éga­le­ment une fré­quence plus élevée de la mala­die d’Alzheimer parmi les adultes qui tra­vaillent à l’intérieur d’un champ magné­tique. Voir Denis Gauvin, Emmanuel Ngamga Djeutcha et Patrick Levallois, Exposition aux champs élec­tro­ma­gné­tiques : mise à jour des risques pour la santé et per­ti­nence de la mise en œuvre du prin­cipe de pré­cau­tion, Québec, Institut natio­nal de santé publique, 2006, <www​.inspq​.qc​.ca/​p​d​f​/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​6​5​5​-​C​h​a​m​p​s​E​l​e​c​t​r​o​m​a​g​n​e​t​i​q​u​e​s.pdf>.

[6] Aldegundo González Álvarez, « Koujpapataninij. La Danza de los Voladores, el tiempo y el ter­ri­to­rio maseual », Anales de Antropología (sous presse).

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