Mille Forums

Par Mis en ligne le 15 octobre 2010

En octobre 2010 à Ramallah (Cisjordanie occu­pée) s’ouvrira le Forum social mon­dial sur l’éducation, où sont atten­dues plus de 10 000 per­sonnes. Depuis main­te­nant quelques années, le FSM s’est élargi à toutes sortes d’initiatives thé­ma­tiques et régio­nales. Le réseau ou plutôt le réseau des réseaux s’est dis­tri­bué dans le corps du mou­ve­ment social un peu par­tout dans le monde. Quelques mois plus tard, la neu­vième édi­tion du FSM aura lieu à Dakar (février 2011). Dans un pro­ces­sus à la fois cohé­rent et épar­pillé, le FSM demeure l’un des prin­ci­paux incu­ba­teurs de la pensée cri­tique et de la construc­tion des alter­na­tives face à l’édifice lézardé mais encore solide des domi­nants.

Dix ans déjà

En 2001 dans la ville de Porto Alegre nais­sait le Forum social mon­dial. Dix ans dans le temps his­to­rique, le « temps long » comme nous l’a ensei­gné Fernand Braudel, c’est dix secondes. Des ten­ta­tives pré­ma­tu­rées de théo­ri­sa­tion pour­raient reflé­ter une cer­taine arro­gance. Certes, cette dif­fi­culté concep­tuelle ne veut pas dire qu’on ne peut rien obser­ver ou ana­ly­ser. Seulement, il faut le faire avec beau­coup de modes­tie. D’autres l’ont expli­qué, le Forum est devenu à la fois un sti­mu­la­teur et un reflet de l’état d’avancement (et des limites) des mou­ve­ments sociaux qui ins­crivent leur action dans le cadre de la lutte pour la jus­tice sociale. Ces mou­ve­ments, dans leur com­plexité, leur plu­ra­lité, leur éner­gie, fondent et inventent, sou­vent de manière contra­dic­toire, les résis­tances contem­po­raines contre et au-delà du capi­ta­lisme tel qu’on le connait aujourd’hui. Devant tout cela, le bilan est, selon l’expression consa­crée, « glo­ba­le­ment posi­tif ». Pourtant dans le pro­ces­sus du FSM, des impasses, des erre­ments, des bifur­ca­tions, s’expriment. L’avenir du FSM n’est ni pro­grammé ni acquis ; il est construit et se construit par les innom­brables fils qui le tissent.

Cause et consé­quence

Comme on le sait, le FSM a été dans une large mesure en phase avec l’évolution de grands mou­ve­ments sociaux depuis le tour­nant des années 1990. S’il faut indi­quer un lieu, on peut dire que l’idée du FSM est « née » au Chiapas avec le mou­ve­ment zapa­tiste. Par la suite, cette parole s’est tra­duite en action lors de grandes mobi­li­sa­tions de masse à Seattle, Gènes, Buenos Aires, Mumbai, Québec, Johannesburg et ailleurs. Ces mobi­li­sa­tions étaient en phase avec de vastes luttes sociales. Le FSM a été en même temps un pro­duit de ces mobi­li­sa­tions et en même temps, un vec­teur, un cata­ly­seur, un sti­mu­la­teur. Il fal­lait quand même l’imagination et la créa­ti­vité de ses groupes ini­tia­teurs pour que cela débloque sur un pro­ces­sus rela­ti­ve­ment orga­nisé, dont les effets se sont réver­bé­rés dans plu­sieurs par­ties du monde, pra­ti­que­ment et sym­bo­li­que­ment.

Le réseau et la pyra­mide

Au début en effet, le consen­sus « fon­da­teur » a été for­mulé, prin­ci­pa­le­ment sous l’influence bré­si­lienne, comme la néces­sité de créer un espace, un lieu où tous les dia­logues, toutes les paroles, toutes les pro­po­si­tions devaient être « mises sur la table », dans le cadre d’une approche cri­tique face au néo­li­bé­ra­lisme. Cette « inven­tion » d’un Forum-espace, si on peut l’appeler ainsi, s’est avérée rapi­de­ment utile, car sans elle, le Forum aurait pro­ba­ble­ment glissé vers les confron­ta­tions habi­tuelles qui marquent les conver­gences sociales et poli­tiques larges. Il faut cré­di­ter au Brésilien Chico Whitaker d’avoir pro­posé cette for­mule qui évite toute ten­ta­tive de s’ « auto­pro­cla­mer », autour d’un « pro­gramme », comme « repré­sen­tants » de la mou­vance alter­mon­dia­liste et de conti­nuer dans la voie amor­cée de la construc­tion d’un réseau hori­zon­tal, ouvert, libre. Pour Whitaker, « le réseau est plus fort que la pyra­mide ».

Fort de sa fai­blesse

La créa­tion du Forum-espace sou­lève à la fois des pos­si­bi­li­tés et des « défi­cits ». En décla­rant l’espace « ouvert » plutôt que de voir le FSM comme « archi­tecte » de conver­gences alter­na­tives, la plu­part des par­ti­ci­pants du Forum refusent de se servir de son immense capi­tal sym­bo­lique pour tracer des lignes de démar­ca­tion, et encore moins pour iden­ti­fier des stra­té­gies. Selon Samir Amin, ce « Forum-espace » ne permet pas aux mou­ve­ments de s’articuler ni de hié­rar­chi­ser les luttes, étape dou­lou­reuse mais néces­saire pour débou­cher sur des vic­toires, mêmes par­tielles. Plusieurs acteurs cepen­dant refusent que le FSM ne se trans­forme en un lieu de cen­tra­li­sa­tion poli­tique, une sorte de « cin­quième inter­na­tio­nale ». Peut-il être pour autant un peu plus qu’une immense « foire à idées » ? Peut-il deve­nir un moment de conver­gences et de construc­tion ?

Nouvelles sub­jec­ti­vi­tés

Pour répondre à ces ques­tions, il faut regar­der du côté de l’articulation des alter­na­tives, qui passe en bonne partie par le pro­ces­sus du Forum, et doit récon­ci­lier des réa­li­tés et des tem­po­ra­li­tés très dif­fé­rentes. Et dans cela se pose la ques­tion des acteurs. Contrairement à une tra­di­tion bien ancrée dans le mou­ve­ment de trans­for­ma­tion sociale, l’acteur est désor­mais défini de manière plu­ra­liste. Dans le passé, le « projet » devait être porté par un groupe social spé­ci­fique, ce qui pla­çait les autres groupes dans une situa­tion de subal­ter­nité (notam­ment les femmes, les jeunes, les immi­grants et dans un autre registre, les autoch­tones et les pay­sans). Mais aujourd’hui ces subal­ternes refusent de demeu­rer invi­sibles aux yeux de l’histoire. Ce sont eux qui ont faci­lité la (re)mobilisation en Bolivie, en Équateur, au Mexique, au Népal et ailleurs. Sans cynisme ou dés­illu­sion, des masses immenses sont en mou­ve­ment pour chan­ger les termes du pou­voir, sans par ailleurs naï­ve­ment espé­rer un quel­conque miracle qui vien­drait d’un « sau­veur ». D’autre part, ces masses pressent les inter­lo­cu­teurs poli­tiques pour qu’ils entament de vastes réformes dans le sens de la redis­tri­bu­tion sociale et la pro­tec­tion du bien commun.

Hybridités

Les nou­velles sub­jec­ti­vi­tés qui émergent de ces pro­ces­sus prennent des formes hybrides par les­quels des mou­ve­ments se ren­forcent dans leur métis­sage et à tra­vers la construc­tion de conver­gences. Il y a en ce moment plu­sieurs « labo­ra­toires » de ces émer­gences et de ces conver­gences, en Bolivie par exemple, où les mou­ve­ments sociaux ont « inventé » un « outil » (le MAS), et qui cherche à récon­ci­lier, sur le plan de la poli­tique, les tem­po­ra­li­tés « immé­diates » (les reven­di­ca­tions des popu­la­tions subal­ternes) avec les tem­po­ra­li­tés « longues » (la néces­sité de trans­for­mer les valeurs et les pra­tiques d’une société qui nie l’existence de la majo­rité autoch­tone de la popu­la­tion). Entre-temps, le FSM conti­nue d’évoluer, d’autant plus que son hori­zon­ta­lité et son ancrage large lui per­mettent d’éviter la rigi­dité. Toutefois, il ren­contre de nou­veaux défis. Le pre­mier défi est sans doute la « bana­li­sa­tion » ou la ritua­li­sa­tion du FSM, comme un « évè­ne­ment » qu’il « faut » orga­ni­ser, et non comme un pro­ces­sus vivant et chan­geant. Cette rou­ti­ni­sa­tion guette non seule­ment les mou­ve­ments sociaux, mais aussi les ini­tia­tives de réseau­tage (on pense aux Internationales du siècle pré­cé­dent). Elle relève de plu­sieurs fac­teurs dont les limites des mou­ve­ments sociaux à conti­nuer dans l’innovation et la résis­tance. Il y a éga­le­ment le poids des « ins­ti­tu­tions » et de leur socio­lo­gie nor­ma­li­sante, qui tend à repro­duire au lieu de créer, ce qu’on constate par­fois dans les grandes orga­ni­sa­tions syn­di­cales et cer­taines ONG, notam­ment.

Innovations

Le FSM et les mou­ve­ments qui en sont la base sont à un autre niveau confron­tés à leurs propres limites, d’où la ten­dance à espé­rer des « rac­cour­cis », mis à l’agenda par des orga­ni­sa­tions, des per­son­na­li­tés, des réseaux cha­ris­ma­tiques, sou­vent popu­listes (mais pas tou­jours). Le fait est qu’il faut poser la ques­tion de l’organisation face au pou­voir, que l’on veuille le trans­for­mer, le cap­tu­rer ou le mar­gi­na­li­ser. Mais jusqu’à un cer­tain point, l’innovation sociale des der­nières décen­nies, y com­pris celle du FSM, secon­da­rise (sans l’éliminer tota­le­ment) le concept de l’organisation-miracle, du chef-miracle, du moment « cata­clys­mique » de la « prise du pou­voir ». Il reste tout de même le défi d’aller plus loin que ce qui a été réa­lisé ces der­nières années et à ima­gi­ner, comme on le voit en Bolivie, une nou­velle confi­gu­ra­tion des mou­ve­ments par rap­port au poli­tique. Ceci sou­lève au moins deux contra­dic­tions : celle de l’autonomie d’une part, moment incon­tour­nable de l’affirmation des classes subal­ternes, et celle de la conver­gence d’autre part, par laquelle ces classes et leurs mou­ve­ments iden­ti­fient les points d’intersection stra­té­gi­que­ment indis­pen­sables et tac­ti­que­ment réa­li­sables.

La ques­tion des « outils »

Pour per­mettre et accen­tuer toutes ses avan­cées, les mou­ve­ments popu­laires construisent de nou­veaux outils qui sont à la fois concep­tuels et pra­tiques, d’où une nou­velle épis­té­mo­lo­gie, qui ne veut pas pour autant pro­po­ser une « tabula rasa » des théo­ries cri­tiques du passé, mais plutôt de nou­veaux déve­lop­pe­ments per­met­tant de pro­po­ser des éla­bo­ra­tions contem­po­raines, com­plexes, dia­lec­tiques. Parallèlement, les mou­ve­ments popu­laires et citoyens pro­duisent de nou­velles tac­tiques, de nou­velles « méca­niques », visant tou­jours et davan­tage le ren­for­ce­ment des résis­tances par leur démo­cra­ti­sa­tion (une leçon dure­ment apprise depuis l’implosion du socia­lisme « réel­le­ment exis­tant »). Les outils pra­tiques dont le mou­ve­ment a besoin impliquent éga­le­ment une bifur­ca­tion vers le « glocal », c’est-à-dire la capa­cité d’ancrer les résis­tances dans un espace dense et struc­turé tout en les pro­je­tant et en les fai­sant conver­ger à une échelle plus vaste.

Extrait de L’Altermondialisme, forums sociaux, résis­tances et nou­velle culture poli­tique, ouvrage coor­donné par Pierre Beaudet, Raphael Canet et Marie-Josée Massicotte

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